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Edmond Brassinne

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Seul contre tous
Le défi d'un wallon dans un monde qui ne fait pas de cadeau
Un nom et un prénom indissociables sur le chemin de la gloire.

 

Edmond BRASSINNE nous confie ...

 


Je n'ai pas froid aux yeux et tout le monde le sait mais je suis un grand sentimental et personne (ou presque) ne le sait. Je suis profondément enraciné dans un véritable culte où les vertus de base sont : la famille, la nature, le travail, la liberté et les chevaux. En grand idéaliste, je mène un combat incessant pour défendre mes objectifs et ma conscience me reprocherait de m'en départir. Comme tous ceux qui sont animés d'une grande foi dans leur destinée on peut parfois être incompris et paraître anti-conformiste mais, là n'est pas l'important. Quand on s'appelle Brassinne on prend la vie à bras-le-corps et on s'engage à fond. Si la réussite n'est pas toujours au rendez-vous, la volonté d'agir n'en est nullement altérée.

Mes origines

Mon grand père maternel, Léandre Dimbourg, natif de Lincent, fut le premier Lincentois à décrocher un diplôme de pharmacien. Je suis fier de vous montrer ce diplôme (aux dimensions imposantes) délivré par l'université de Liège en date du 3 septembre 1868. La commission médicale qui, en ce temps, devait l'homologuer, a donné son avis favorable le 22 décembre 1868. Le pharmacien Dimbourg devait desservir une aire géographique de 28 communes. Si la commission des sites et monuments devait classer un édifice à Lincent c'est l'officine Dimbour - encore intacte - qu'elle devrait choisir, pour sa valeur historique locale. (N.D.L.R. : Pour l'entité Lincent-Pellaines-Racour, il n'y a que deux édifices classés - deux édifices religieux - les ruines de l'église de Lincent et l'église St Christophe de Racour).
Je conserve cette pharmacie comme dans un écrin. D'ailleurs les anciens Lincentois l'appellent encore de son nom originel. Les "vieux" ont conté en termes savoureux des anecdotes sur le pharmacien Dimbour.

1) D'abord il faut dire qu'il consacrait certains jours à la promenade dans les campagnes. Le grand bol d'air hebdomadaire était une chose sacrée pour lui. Rien ni personne n'aurait pu l'en empêcher, hiver comme été. Sa santé passait par là. Comme il savait que des urgences pouvaient le réclamer pendant ce congé hebdomadaire, il avait fait installer une cloche au dessus de sa maison. En cas de nécessité grand-mère agitait la cloche et un code avertissait l'apothicaire-poète de la raison de son rappel au logis. Cette cloche existe toujours et pour rien au monde je ne voudrais m'en défaire. Sa voix est riche de souvenirs et à travers les âges, elle restera fidèle à elle-même.

2) Je sais aussi que grand-père Dimbour entretenait avec le docteur du village des relations fort cordiales. En fin de semaine, ils faisaient d'ailleurs la partie de cartes. Le brave docteur avait appris par ses patients que grand-père désapprouvait quelques ordonnances magistrales. Il disait à ces clients (qu'il connaissait d'ailleurs très intimement) "ne prenez pas ces drogues, allez faire une heure de marche dans la campagne et le mal se passera". A la question de savoir le motif de cette désapprobation il répondait au docteur, avec le sourire "je connais ce type ! il fume, il chique, il boit... ce n'est pas vos drogues qui vont le guérir !". Alors, ils en sont arrivés à cet accord sur des cas d'espèces bien particuliers. Toi, docteur, tu prescriras du cara. Et moi, pharmacien, je ferai des cachets d'une poudre anodine avec un peu de bicarbonate, un peu de sucre, un peu de... Le patient prendra confiance, nous lui ferons, l'un et l'autre, des recommandations d'hygiène et nous le sauverons sans l'intoxiquer. (Grand-père était un pharmacien anti-drogue !) Mais pourquoi ce nom "cara" à la spécialité prescrite ? Parce que, pour les deux hommes de science, il était l'abréviation du mot "carabistouille".

3) En ce temps-là, les gens n'étaient pas riches ! Et il n'y a pas de mutuelle ! Le pharmacien était toujours consulté avant le docteur, pour supprimer un intermédiaire coûteux. La visite médicale se faisait souvent sur ordre du pharmacien qui décelait très souvent le degré de gravité des plaintes du patient. Dans l'un comme dans l'autre cas la délivrance du remède avait son prix. Celui qui avait des liquidités payait en argent. Celui qui n'en avait pas payait en nature (c'était le troc avec des denrées) et celui qui était misérable en était quitte avec un "soignez-vous bien" (en wallon, bien sûr).

De père en fils

II y a toujours eu un Edmond Brassinne senior et un Edmond Brassinne junior dans chaque "ère" Brassinne. Ce nom et ce prénom forment un couple qui survit depuis 5 générations. Pour l'instant il y a à Lincent un Edmond Brassinne (senior) qui occupe le château, un Edmond Brassinne junior (connu de toute la Belgique hippique) et même un Edmond Brassinne cadet (que l'on voit déjà sur les champs de course pour embrasser le papa après la compétition). Edmond Brassinne, le patriarche de la génération actuelle, nous confie que son père a fait 4 ans de service militaire au 1er lancier de 1910 à 1914 puis 4 ans de guerre, de sorte qu'il est resté 8 ans sous l'uniforme (dans la cavalerie évidemment !) Dans la tourmente et les affres de la guerre des tranchées, le moral des hommes est souvent soumis à rude épreuve. (D'ailleurs, on se souvient que des mouvements de mécontentement se sont fait jour dans l'armée française avant l'offensive déterminante de la Marne). A ce propos écoutez cette anecdote étonnante... Un copain de régiment est en pleine déprime; il suffit de hisser un casque au dessus du parapet de la tranchée pour qu'il soit percé comme une passoire par les balles allemandes, c'est un spectacle morbide. Le gars en a marre de la vie de soldat-combattant. Un jour, il confie à Edmond Brassinne qu'il a imaginé de se blesser pour aller se reposer à l'hôpital, à l'arrière du front et loin de la mitraille. Mais quelle blessure invoquer ?

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Les titres de gloire d'Edmond Brassinne, l'ancien de 14-18.

Il pleure sur son sort mais n'a pas le courage de réaliser son scénario. Alors, à bout de nerfs, il demande à Edmond "tire-moi dans le bras !". Que faire ? Pour libérer son copain de sa dépression et de son sort lamentable, Edmond n'écoute que l'appel de l'amitié et il blesse son copain qui est transporté à l'hôpital de campagne avec le pâle sourire que l'on devine. Ceci se passait au sinistre "boyau de la mort". A Dixmude autre anecdote qui ne manque pas de sel... Edmond Brassinne raconte aussi à ses enfants que la vie de guerrier était à ce point désespérante que les responsables de l'armée ne refusaient rien pour entretenir ou re-monter le moral de la troupe. C'est ainsi qu'une grande tolérance s'est établie et que chacun fermait les yeux sur l'apparition des filles de petite vertu à l'arrière du front. Sans autre forme de confort l'accueil se faisait dans une carcasse de fourgon militaire que les troupiers appelaient "le poulailler". Après la guerre, les vieux briscards parlaient toujours du poulailler avec un petit clin d'œil complice.

Le commerce de chevaux après 14-18

Rentré de la guerre Edmond, le vétéran, se donne tout entier au commerce des chevaux. Tous les achats sont réglés par la règle sacro-sainte de l'offre et de la demande. Les clients qui viennent frapper à la porte d'Edmond Brassinne à Lincent ont tous leurs exigences. Les maraîchers de la région de Malines et les fruitiers de la région de Saint-Trond veulent des Hongres (le Hongre est un cheval de trait léger qu'on a châtré lorsqu'il était encore poulain). Les charbonnages demandent des chevaux qui ont au minimum 4 ans et qui ont une hauteur maximum de 1,50 m pour pouvoir circuler dans les galeries de mines. Les éleveurs ardennais viennent acheter, pour les besoins de la fenaison, des chevaux tarés ou de petite qualité, ils ne les conserveront que 3 mois, le temps d'un été. Par contre les chevaux de trait, les lourds chevaux de la race belge, sont tout de suite acquis par les allemands et les espagnols qui sont friands du cheval de qualité... Le cheval belge est d'ailleurs de réputation mondiale. Monsieur Brassinne reçoit aussi la visite de sous-traitants qui sont à la recherche du cheval de boucherie. Ce cheval n'est commercialisé à Lincent que lorsqu'il ne répond à aucun des 4 critères ci-dessus et offre suffisamment de volume viandeux.

La guerre 40-45

Pendant la guerre 40-45, tout le commerce fut éclipsé par l'autorité occupante qui multipliait les réquisitions en chevaux tant pour les besoins de l'armée que pour le ravitaillement. De plus le marché des céréales et des fourrages était contingenté par les services de ravitaillement. Pour l'alimentation des chevaux il n'était prévu que des timbres de "sucre à paille". Seuls pouvaient subsister les chevaux de ferme pour lesquels une part d'avoine pouvait être prélevée sur la récolte pour venir en complément des pâtures. Pour les chevaux des marchands ambulants, c'était dramatique... Heureusement, chez Brassinne la culture était une deuxième corde à son arc. Devant les sollicitations du marché noir, la maman Brassinne fut toujours hermétique. Son obsession était le sort des prisonniers de guerre parmi lesquels elle comptait non seulement des connaissances mais encore des ouvriers de la ferme. Durant toute leur captivité ces prisonniers de guerre recevront régulièrement des colis confectionnés de ses mains. Certains de ces prisonniers, encore en vie, continuent à manifester leur gratitude à la famille Brassinne en prêtant leur concours dans de menus services tant à la ferme qu'au haras. Certaines communes avaient par contre la réputation d'une vaste halle au marché noir. Les "accapareurs" de la région de Charleroi l'appelaient tort ou à raison "la petite Amérique" vous souvenez-vous ? L'exploitation du marché noir a conduit à tous les excès, comme de camoufler un rutabaga bien rond au cœur d'une motte de beurre. Edmond Brassinne senior se souvient très bien que son père eut un geste aussi émouvant que sympathique à l'annonce du retour d'Allemagne de Louis Docquier de Lincent (un intime de la famille qui connut les 5 ans de captivité). Il alla à la gare de Lincent attendre la rentrée du prisonnier avec un cheval sellé. Et l'illustre enfant de la commune fit un tour d'honneur de la commune sur le cheval, accompagné de la fanfare et de nombreux amis. Edmond Brassinne senior toujours alerte, resplendissant de santé, l'œil vif et la poigne virile notre hôte nous raconte sa vie avec le souci d'être vrai, même dans les situations où la "légalité" est un peu bousculée, par la force des choses. Un sexagénaire sur lequel l'âge n'a pas de prise ! Edmond, le patriarche de cette fin du 20e siècle, a fait ses études primaires à Lincent où il a connu les maîtres Gilsoul, Dock, Bataille. Puis il a poursuivi les études latin-grec à l'Athénée de Hannut (on disait gréco-latines en ce temps-là !) Son préfet, qu'il admirait, était Monsieur Delmez, ses professeurs étaient MM. Gurny, Compère, Douette, Delaby, Hoeken, Craninx... Sur son séjour à l'Athénée il a gardé d'excellents souvenirs qui pourraient faire l'objet d'un prochain article "confidentiel". Son professeur de morale était Monsieur Gurny, et, en ayant pris option pour ce cours, Edmond se singularisait bien sûr parmi tous ses condisciples. C'était un choix d'exception dans les années d'avant 40. A la déclaration de guerre, il a 14 ans. Il passe toute son adolescence dans l'atmosphère déprimante des villages sans fête. Dans un pays privé de ses libertés et marqué par les interdits et les drames. La grande générosité de sa maman l'impressionne et le séduit. Puis Edmond s'inscrit à l'Athénée royal d'Ixelles (qui avait grande réputation !) pour y poursuivre des études commerciales (2 ans). Il y eut comme professeur Monsieur Desneux dont le patronyme évoque des sommités tant en politique qu'en enseignement universitaire. Après sa formation de sciences économiques et financières il est engagé comme inspecteur dans une société de capitalisation. Il n'échappe pas aux obligations militaires et ses connaissances en matière d'élevage des chevaux et en matière d'équitation le désignent tout naturellement, tout comme son père, pour le régiment d'élite, le 1e Lanciers à Spa. Il restera 2 ans sous l'uniforme à la "floche blanche". Hélas pour lui, l'armée se motorise et les beaux chevaux vont céder la place aux matadors. Plus d'écurie mais des garages et des ateliers. Plus de hennissements, de coups de sabots ni de crottins mais des ronflements de moteur, des pétarades et l'odeur de cambouis. "Mais où sont les neiges d'antan ?"

Grandeur et décadence du commerce des chevaux

Immédiatement après la libération, l'activité économique reprend ses droits. Les écuries ont été pillées par les occupants. Cependant la demande de chevaux est fort importante, car le parc automobile est réduit à néant; les allemands ont tout pris dans leur retraite. Les maraîchers de Malines, les fruitiers de Saint-Trond, les ambulants de Flandre et de Wallonie ont besoin de chevaux pour leurs récoltes et leurs livraisons. Que faire ? Les allemands ont dépouillé le cheptel chevalin de Belgique mais dans la débâcle et les mitraillages de harcèlement, les attelages militaires ont été écartelés et abandonnés. Beaucoup de chevaux allemands errent dans la nature, on en retrouve, harnachés à l'orée des bois, dans les champs, dans les prés. Les cultivateurs, le particulier n'ont aucune peine à les approcher, ils ont surtout soif... que faut-il en faire ? Sinon s'en débarrasser. C'est alors que marchands de chevaux et maquignons sont sollicités pour acheter ces animaux qui deviennent encombrants et qui seront, à bref délai, récupérés comme butin de guerre et feront l'objet d'une législation suivie d'un recensement. C'est ainsi que naît un marché à la fois compromettant et rémunérateur. La compromission peut être facilement décelée car tous les chevaux de l'armée allemande portent un matricule gravé dans le sabot et ont la queue longue. Il faut donc absolument faire du "maquillage" et certains forgerons seront "mobilisés" par les prospecteurs de chevaux égarés pour enlever les gravures du sabot et pour écourter les queues. Le papa Brassinne à qui on ne peut rien apprendre sur les chevaux, n'est pas dupe, il sait qu'on lui présente des sujets truqués... Mais tout le marché est faussé et il faut s'adapter ou mourir. C'est ainsi qu'il achète et vend de bons chevaux de trait aux origines teutonnes. C'est un court moment d'euphorie car les américains ont apporté la mécanisation dans leurs "bagages économiques". Les anglais leur emboîtent le pas. C'est ainsi que le coup de grâce est donné à toutes les tractions animales ! Chacun veut avoir son tracteur dans les fermes, sa jeep ou son camion dans le commerce. Finis les attelages de bœufs ou de chevaux. Finis les boulangers, brasseurs, laitiers, verduriers ambulants avec leurs beaux attelages aux cuivres étincelants. C'est l'ère du moteur et le marchand de chevaux est désormais assigné à liquider tous les chevaux de ferme que le "cheval-vapeur" vient de détrôner. Notre hôte nous informe qu'il se souvient (comme si c'était hier) des visites fréquentes que faisait Monsieur Hyacinthe Médart de Ciplet (gros importateur de tracteurs) chez le papa Brassinne. Son propos était toujours le même "je viens de vendre un tracteur chez tel cultivateur, je te propose de me racheter les chevaux et l'avoine qui ont fait l'objet de ma transaction, "à tel prix, ils sont à toi" et ce petit jeu qui fait partie de l'évolution d'après-guerre a sonné le glas d'une profession pleine de charmes mais aussi pleine de risques. A propos de risques, Monsieur Brassinne nous raconte tous les trucs, tous les subterfuges employés par les gens sans scrupules pour masquer temporairement l'âge d'un cheval, une malformation, une maladie, un handicap. C'est à vous donner le vertige !

Elevé à la dure

Chez Brassinne, l'esprit de famille est une chose sacrée ! On vit en "équipe" pour le meilleur et pour le pire. On s'aime bien et on n'est pas des mauviettes. Se lever tôt, se coucher tard, travailler sans répit et avoir toujours à l'esprit que "les gens ne peuvent connaître de répit que si les bêtes ont tous leurs besoins assurés". L'amour des personnes passe par l'amour des animaux (en priorité, des chevaux). Très tôt les enfants sont associés aux travaux de la ferme, du haras, du commerce ; esprit de corps, esprit de discipline mais un grand amour qui cimente toutes les relations parentales et familiales. On n'est pas gâté mais on ne manque de rien; on n'a pas beaucoup de loisirs mais on vit heureux... En sexagénaire épanoui, Edmond nous confie son enfance et sa jeunesse. En dehors de ses études et de ses préoccupations personnelles il se devait (dès l'âge de l'école primaire) de s'intégrer dans les rouages de la maison dès que l'horaire de la journée lui en laissait l'occasion. Le matin, avant d'aller à l'école, il fallait aider papa et maman. Le soir après la classe, il fallait remettre ça. Aux jours de congé, on devenait valet de ferme, ou lad, ou chargé de mission. Très tôt le papa immunise ses enfants contre l'arnaque toujours possible. Il faut se prémunir contre ruses ou abus. Dès l'âge de 10 ans un(e) Brassinne devient un(e) responsable. Il était fréquent que notre hôte, en adolescent tout jeunet, doive conduire à des dizaines de lieues des groupes de 4 à 9 chevaux, à travers tout le pays. Il se souvient d'une expédition semblable où il du conduire 9 chevaux à 85 km de Lincent ! Tout à pied ! Avec halte à Fleurus et obligation de nourrir, d'abreuver, de soigner et d'abriter les chevaux pour la nuit ! Il connaît tous les chemins de campagne qui permettent d'éviter les grands-routes. D'ici à la frontière française. C'était dur, mais il était fier de ses responsabilités ! Quels beaux souvenirs ! Les loisirs d'enfants, les plaisirs d'adolescents n'ont rien de commun avec les plaisirs commercialisés. A écouter Edmond Brassinne, on se trouve devant une douloureuse alternative : ou ne rien dire tant le choix est abondant et difficile, ou dresser un inventaire des farces, exploits et joyeusetés de garnements qui feraient une fameuse concurrence à la "guerre des boutons" (si notre reporter en a le courage, nous pourrions prévoir une chrestomathie humoristique des plaisirs enfantins d'autrefois). Habitué à la loi du silence pendant la guerre, Edmond a toujours tenu un grand secret pour lui : "il savait que le sacristain avait caché à la convoitise de l'occupant et de ses sbires trois kilos de café (denrée exceptionnellement rare !). Dans les jupes de la statue de la vierge à l'église !". Il est resté un complice silencieux et aujourd'hui il range cette anecdote dans le tiroir de ses petits bonheurs !

image003 Une installation moderne - un haras où l'alimentation des boxes se fait avec un tracteur eu une remorque.

Mariage - Famille - Nouvelle génération

C'est en 1953 que Edmond convole en justes noces, ayant choisi pour épouse Baudhuin Léonce qui, comme lui, a des atomes crochus pour la vie familiale, l'amour des chevaux, l'exploitation agricole. De cette union naissent 8 enfants (quelle belle famille). Edmond, Etienne, Raymond, Jean-Pol, André, Guy, Margareth. Ils ont assumé leur indépendance, ils exploitent leur propre ferme de 60 hectares. Ils embauchent du personnel tant pour les travaux des champs que pour les travaux d'intérieur. Indépendamment de la main-d'œuvre saisonnière, Edmond emploie à temps plein 3 hommes (qui conduisent des attelages de 3 chevaux) et 7 femmes pour les travaux d'entretien et de récolte. Edmond a toujours le "virus" du cheval qui conditionne toute sa vie. Il est grand connaisseur et il prend l'initiative d'acquérir un étalon de très grande valeur. C'est ainsi qu'il est désormais fermier-étalonnier. Après sa rude journée de labeur dans les champs, il fait sa journée des saillies avec son étalon. A pied toujours, il offre les services de son reproducteur dans un rayon de 15 km. Il cite à tout hasard des noms de clients à Moxhe, à Avin, à Ciplet (les Hobé, Maurice, Deuquet, Granville...) c'est 1.000 F la monte ! c'est un apport appréciable dans les charges d'une famille de 8 enfants. Comme nous l'avons expliqué dans un chapitre précédent, l'invasion du tracteur a bousculé les techniques de culture et a tué la main-d'œuvre agricole. Très tôt les enfants d'Edmond ont conduit les tracteurs et ont assuré les travaux des champs. Quelles ne furent pas les procès-verbaux, contraventions et autres comparutions judiciaires mis à charge du papa Brassinne ? Mais il faut vivre !

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Edmond Brassine intéresse très tôt ses enfants à la vie de son entreprise.
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Edmond juge un cheval en connaisseur.

Le législateur a ses raisons mais elles ne font pas le bonheur des entreprises familiales ! Un fils adolescent sur un tracteur c'est mieux, moins cher et plus responsable qu'un ouvrier qualifié (toujours si difficile à recruter) "mon garçon c'est un deuxième moi-même et cela est irremplaçable... avec ou sans la loi !".

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Edmond juge un cheval en connaisseur.

De modernisation en recyclage, d'investissement en reconversion le papa Brassinne exploite désormais ses talents d'éleveur et son amour du cheval. Il va désormais investir dans l'élevage du cheval de course, il a un faible pour l'Alezan. C'est son oncle Raymond Dimbourg qui finance ses premières acquisitions, car le cheval racé coûte très cher. Ses premiers trotteurs sont Katienne et Quasimodo, son premier pur-sang s'appelle Lady Gala (importé d'Angleterre). Edmond progresse dans ses techniques d'élevage il présente ses étalons aux grands concours nationaux, il perfectionne ses croisements, il élimine les sujets qui ne présentent pas toutes les qualités requises. Son haras connaît bientôt une réputation nationale. Il est pratiquement seul en Wallonie à faire face à la concurrence tentaculaire des Flandres. Seul contre tous ! Mais Edmond croit en lui ! Il se met à fréquenter les champs de course non seulement en connaisseur mais aussi en driver ou en jockey.
Edmond Brassinne doit beaucoup investir car tous les champs de course sont en région néerlandophone. Pas un seul en Wallonie ! Investir en Wallonie... un défi

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Le patron veille au moindre détail sur « Kinoa »

Au lieu de subir passivement une situation, Edmond Brassinne passe à l'action. En collaboration avec Monsieur Armel Loth d'Orp, il crée «L'étrier Mosan», société wallonne de courses de chevaux, et il met sur pied des compétitions en Wallonie, là où des terrains s'y prêtent et où des organisateurs se proposent.

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Edmond Brassinne junior et senior, côte à côte dans des compétitions respectivement à Spa et à Micheroux (des chevaux de prix ayant pour nom Quasimodo, Karina, Ouragan Worthy)

Dans toutes les courses il faut des prix mais on est autorisé à y percevoir un droit d'entrée.

Les audacieux y voient un profit possible, même un profit certain et «L'étrier mosan» fait face à la demande. On retrouve ainsi Edmond Brassinne, ses chevaux, ses jockeys, et bon nombre de concurrent à Profondeville, à Spa (au Casino), à Seraing (où Pol Anoul donne les départs) à Hannut (dans la prairie Bolle, route de Landen), à Fleurus, à Micheroux. Pol Brassinne est aussi athlète que ses chevaux, aussi il tient les rênes dans toutes les disciplines équestres : le trot monté, le trot attelé, le galop il court partout, même dans les grands champs. Il aime à se mesurer et à mesurer ses chevaux aux meilleurs. Il connaît tous les hippodromes et tous les propriétaires. Il a couru à Vaals (en Hollande), à St-Trond, à Tongres, à Zolder. Il collectionne, sans être démonstratif, coupes, diplômes, médailles, prix en espèces et en nature. Quand il organise une course, il cherche lui même les prix à mettre en compétition. Personne ne lui refuse.

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Le papa Brassinne et son étalon Jambarî, (somme gagnée : 1.112.000 Frs)

Si la wallonie n'a pas de courses c'est qu'elle manque de courage. A la question de savoir s'il parie sur ses chevaux où sur d'autres écuries il répond : "jamais" ! Et pourquoi ? "il y a trop de combines !". Toute la semaine, ses chevaux sont dans ses mains ou aux mains des lads, il faut débourrer, dresser, entraîner, imposer des rythmes : au pas, aux petites allures, aux grandes allures, au saut... Il assure que tout cheval qui se met à la faute est un cheval à qui on demande au-dessus de ses moyens. Il faut connaître les limites et la forme de son cheval. Il faut vivre avec lui. Edmond Brassinne cessera la compétition en 1984 à Ostende (soit à 56 ans !) il a eu la grande satisfaction de s'aligner plusieurs fois avec son homonyme, son fils Edmond, qui est devenu une vedette sur le plan national. En aidant le maréchal-ferrant, il a reçu un coup de sabot sur la rotule et depuis lors il a renoncé à la compétition.

Et maintenant

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Edmond Brassinne senior est reçu en Normandie au château de Jean Gabin (voir le labrador de la vedette française dans l'allée)

Edmond Brassinne commercialise désormais ses talents d'éleveur de chevaux de course. Ses produits sont connus partout, en Belgique et hors frontières. Il a approché les plus grosses fortunes d'Europe qui investissent dans les champs de course. A titre anecdotique, il me confie qu'il a été reçu en son château de Normandie par Jean Gabin (fin connaisseur et propriétaire d'un haras réputé). Le fils du célèbre acteur a été reçu pour affaires à Lincent où il a dîné (en compagnie de Monsieur et Madame Brassinne). Edmond Brassinne senior est reçu en Normandie au château de Jean Gabin (voir le labrador de la vedette française dans l'allée) Pour l'instant Edmond se glorifie d'avoir appris à ses enfants à se débrouiller seuls dans la vie. "Aucun de mes huit gosses n'a jamais émargé au chômage ou à une caisse d'assistance. Je leur ai appris à se servir de leurs 10 doigts et à s'adapter aux besoins économiques du moment". "Mes enfants ont travaillé et ont étudié comme moi jusqu'à ce que leur orientation soit devenue une réalité. Ils n'attendent pas les alouettes toutes cuites..." Tous les enfants de la présente génération Brassinne ont un gagne-pain et cinq d'entre eux s'intéressent à l'élevage et à la commercialisation des chevaux de course. Pour nous édifier, Edmond nous livre le courage, les compétences et les grandes qualités de chacun. Il parle en amoureux de ses enfants et Madame Brassinne partage légitimement la fierté de son époux. Notre reporter, dans l'obligation de se limiter, cite deux exemples hors du commun sans vouloir diminuer les mérites des autres. Jean-Pol a décroché un diplôme de l'école de maréchalerie de Bruxelles. Puis a fréquenté les cours d'équilibrage pour trotteurs à l'école de l'hippodrome de Gros-Bois (Vincennes-France). Il est demandé partout ! Son homonyme, connu sous le nom d'Edmond Brassinne junior est catalogué dans une revue internationale spécialisée comme 3e entraîneur de Belgique et comme 4e jockey ou driver de Belgique. Il est en tout cas le premier éleveur et le premier driver de wallonie . Il court depuis l'âge de 17 ans dans les grands champs. Il a couru en amateurs alors qu'il n'était pas plus haut qu'une botte. Et il fut souvent le rival de son papa. Le haras Brassinne de Lincent est un véritable creuset où se fondent les vedettes chevalines et humaines de nos plus belles écuries et de nos plus grands champs de courses. Si Edmond Brassinne junior a deux installations : à Sterrebeek et à Hollogne-sur-Geer, Edmond Brassinne senior entretien avec les siens une admirable réserve de chevaux de tout premier plan. Une saillie par un de ses étalons est toujours un événement bien que pratiquée discrètement dans un enclos aux murs très hauts... Mais des regards avides de sensation se découvrent dans des miradors improvisés. On assiste au spectacle à la dérobade, loin de tout danger ! Edmond Brassinne prête facil-ment son concours à des fêtes de bienfaisance (c'est un cœur tendre sous des aspects très virils !). Il avait créé une tradition du 15 août où il organisait une grande fête hippique nocturne à Lincent. C'était toujours la grande foule et rien que du beau monde ! Il a aussi organisé des stages d'équitation avec internat, pour enfants et pour adultes dans sa ferme de Grand-Hallet. Pour l'heure, ce sont des chevaux de l'élevage Brassinne de Lincent qui animent les stages d'équitation de l'A.D.E.P.S. à Hélécine ou à Chevetogne. Pour élever des chevaux il faut avoir les nerfs solides car si des sujets sont estimés à 1 million, il faut bien admettre que le moindre accident les conduise à l'abattoir. Et ce n'est pas rare. Il ne faut pas vouloir faire les comptes d'un éleveur de chevaux de course... Les installations, le personnel, l'équipement, la nourriture, l'entretien, les frais de vétérinaires, les médicaments, les assurances, les fluctuations du marché, les épidémies, la concurrence sont autant de budgétivores qui privent les propriétaires de sommeil. Heureusement Edmond Brassinne junior récupère très vite et 4 heures de sommeil lui suffisent. Si nous concluions ? Il faut se plier aux impératifs de l'édition et c'est bien dommage.

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Bon sang ne peut mentir. Edmond Brassinne junior premier au grand prix d'Ostende en 1987 sur ses genoux : Edmond Brassinne cadet

On pourrait rédiger à longueur de pages tant sur l'homme que sur sa famille et sur son œuvre. Ce qui m'a le plus frappé c'est la philosophie fataliste d'Edmond qui a affronté tant d'ennuis en donnant des responsabilités - un peu trop tôt aux yeux de la loi - à tous ses enfants. Aurait-il pu en sortir autrement ? Pour s'occuper d'une telle entreprise (tellement rare en Wallonie) il faut pouvoir compter sur ses collaborateurs comme sur soi-même. On ne découvre pas toujours des perles rares. Heureusement Edmond Brassinne a une très grande connaissance des hommes, de leur valeur, de leurs limites. Il sait quand il peut faire confiance... Et cette confiance, il la place sans réserve chez tous ses enfants.
Je remercie Madame et Monsieur Brassinne pour leur accueil. Je les remercie surtout d'avoir ouvert tout grand le livre de leur vie. Belle leçon pour nous tous, pour les familles nombreuses, pour la Wallonie. Merci Monsieur Brassinne.

L'Aronde vous est très reconnaissante.

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Mise à jour le Vendredi, 23 Janvier 2009 10:46