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La Faim à Hannut

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La Faim à Hannut
Le Marché noir
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Il y a 50 ans la guerre...

Il y a 50 ans le ravitaillement...

 

50 ans après des Hannutois vous racontent

« LA FAIM »

 

 

L'ordre nouveau

L'occupant était à peine installé en Belgique qu'il constituait un gouvernement "belge" à sa dévotion. Ce gouvernement de paille devait naturellement exécuter les ordres du gouverneur militaire allemand chargé de veiller avant tout au confort et à la sécurité de l'armée nazie. Disons tout de suite que l'Europe ne pouvait compter que sur elle-même et qu'il était hors de question d'attendre une aide alimentaire des Etats-Unis ou des colonies anglaises et françaises. Le blocus économique était total.(En 14-18, les Etats-Unis parvenaient à aider les pays occupés et c'est ainsi que nos vénérables nonagénaires nous parlent encore de la distribution du saindoux et du lard d'Amérique). Le premier souci de l'occupant fut de prélever sur nos propres ressources tous les produits alimentaires et industriels nécessaires à l'entretien et la survivance de son armée (céréales, lait, colza, lin, laine, viande, charbon, acier, armes, explosifs, produits chimiques, caoutchouc, cuir). Pour que tout le monde puisse se servir à l'assiette désormais mal garnie et irrégulièrement approvisionnée l'occupant obligea le gouvernement félon à ravitailler la population... Pas de mesure de faveur, sinon pour ceux et celles qui œuvraient à la cause militaire du Grand Reich et pour ceux qui collaboraient au plus haut niveau. Comme il n'y a pas (et qu'il n'y aura jamais...) de justice en ce bas monde, les riches parvenaient encore à se procurer des "rations" de luxe au marché noir...

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Tous les producteurs, à tous les niveaux, savaient soustraire des biens de consommation aux contingents de réquisition et les vendre à prix d'or aux biens nantis (c'était le marché noir, le marché sans cœur, le marché des requins humains).

Le peuple a faim

Dans chaque commune, le secrétariat communal fut doublé (ou cumulé) d'un service de ravitaillement. Le personnel fut recruté en priorité parmi les militaires de carrière rentrés au pays (c'est-à-dire ceux qui avaient échappé à la captivité en Allemagne); une préférence était aussi accordée à ceux qui avaient des connaissances en langue allemande. Les cadres de cette nouvelle institution de salut public étaient constitués de collaborateurs notoires et les plus endoctrinés accédaient aux grades d'inspecteurs ou de contrôleurs du ravitaillement. Les autres employés travaillaient pour vivre... Le régime était fort simple et d'apparence "légal et égalitaire". Chaque personne recevait, sur présentation d'une carte de ravitaillement, dressée au nom du chef de famille, des feuillets de timbres de ravitaillement pour tous les membres composant le ménage. Ces timbres étaient numérotés et les chiffres les plus bas étaient attribués aux produits alimentaires les plus essentiels et les plus vitaux. Ainsi le timbre "n° 1" était attributaire de pain, de farine ou de produits "assimilés" au pain. A la lecture de cet article découpé dans le "Pays Réel" (le journal des collaborateurs) on voit ce que chaque belge pouvait se mettre sous la dent (moyennant finance... mais au prix légal), en se présentant chez l'épicier où il avait été préalablement tenu de s'inscrire comme client régulier. Le réapprovisionnement des boutiques se faisait en fonction des timbres récoltés en s'adressant au service du ravitaillement communal qui délivrait des bons de réapprovisionnement è présenter au grossiste. En 1941, à l'annonce du mois le plus froid de l'année, nos gouvernants "mercenaires" nous annoncent froidement que nous aurons droit à moins de viande ! Réjouissant, non !?

Ceinture, citoyen !

Puisque l'armée allemande doit bien manger pour soutenir le moral de ses troupes, il est normal que le conquérant spolie le pays conquis. Imaginez donc le terrassier, le maçon, l'ouvrier d'usine, l'adolescent en pleine formation physique devant son menu journalier et quotidien (pas d'extra pour le dimanche !!) 225 grammes de pain (et quel pain !) soit 3 tartines 3 grammes de malt torréfié ou de succédané de café 8 grammes de margarine et 4 grammes de beurre pour beurrer les tartines et cuire la viande (une cuillerée en tout) 2 grammes de graisse (sur la pointe du couteau) 2,5 grammes de sucre (soit 1/2 morceau de sucre) 33 grammes de gruau d'avoine (soit une 1/2 tasse) Et pour clôturer cette triste énumération, remarquons que le petit belge avait droit à 6,6 grammes de viande dont 1,2 gramme d'os !! (une demi-bouchée). Il faut aussi se rappeler qu'on n'avait pas de lait pour accommoder son gruau d'avoine ou pour faire une sauce; il fallait manger son gruau d'avoine cuit à l'eau... quand on avait assez de charbon pour le cuire, le soir venu ! A côté de cela, il y avait des comportements habituels qui, heureusement, n'étaient pas connus de tous. ...
N'a-t-on pas vu des cultivateurs donner leur pain de ravitaillement aux porcs et le lait écrémé aux porcelets ?

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Nous ne critiquons pas, nous racontons l'histoire. Et puis il était d'usage courant de pouvoir se procurer du pain blanc, de la farine blutée, du beurre, du lard, des quartiers de bœuf, des œufs chez tous les fermiers à des prix prohibitifs. L'avoine était denrée rare : priorité aux chevaux ! Scrupuleux et décents, certains fermiers ne vendaient qu'à des intermédiaires : les "accapareurs" à leur place, nous en aurions peut-être fait autant, puisque c'était général ! Ces derniers employaient mille et un subterfuges pour échapper aux contrôleurs de ravitaillement et aux Feidgendarmes allemands qui les pourchassaient. Même à Hannut, des familles ont eu faim, au cœur même de la Hesbaye, réputée "grenier de la Belgique". Ce tableau schématisé dit à suffisance les réductions alimentaires auxquelles les belges furent astreints en moins de deux ans. Voyez les rations minuscules accordées pour la viande, les graisses et... le café ! Quant au pain, il est de composition "douteuse"... peu de farine de froment, beaucoup de son, un peu de seigle, un peu d'orge, beaucoup de pomme de terre en fécule... et de la farine de marron ! Un pain lourd, indigeste, à la croûte dure mais à la mie compacte et glaiseuse... et ce pain était plus noir que blanc.

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Une aubaine : A Bruxelles, sous la surveillance de la police et de la gendarmerie, le service du ravitaillement vend 1 citron pour 1 franc aux enfants (6 à 12 ans). Il n'y en aura pas pour tous les gosses... Il n'y en a que 100 ! Cela se passe en février 1942.

Et pendant ce temps, à Hannut, des mamans ont pleuré

image004Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il n'y a pas qu'en ville que les gens ont eu faim. Dans les familles nombreuses, où les enfants étaient en pleine croissance, en pleine adolescence, les ventres ont crié famine en fin de mois.
Réunis autour d'une table en ce mois de juillet 1990, cinq hommes racontent le calvaire, parfois le chemin de croix de leurs mamans.
Chez Sibille, il y avait sept enfants (trois filles et quatre garçons de 12 à 21 ans); l'aîné était prisonnier de guerre... le papa était ouvrier d'usine.
Chez Roussau, il y avait quatre garçons, quatre-adolescents; le papa travaillait aux ateliers de chemin de fer.
Chez Masy, il y avait quatre garçons, quatre adolescents; le papa était cordonnier.
Chez Rosoux, il y avait cinq enfants à charge, trois filles et deux garçons, âgés de 12 à 25 ans; le papa était maçon.
Chez Meeus, il y avait cinq enfants, quatre filles et un garçon; le papa (un ancien de 14/18) était ouvrier à la capsulerie de Hannut.
Les seules ressources de ces cinq familles étaient le salaire du papa et un petit potager qu'on cultivait jusqu'au dernier mètre carré. Vivant dans la plantureuse
Hesbaye, ces cinq ménages ont connu des moments difficiles. Les mamans ont connu 4 années de disette et ont dû employer des ruses de sioux pour mettre quelque chose sous la dent des enfants à chaque repas ! image005L'ouvrier qui gagnait le plus était l'ouvrier d'usine : son salaire journalier était de 72 francs... mais il fallait débourser 15 francs pour un œuf ou 100 francs pour un pain, au marché noir... Imaginez donc la douleur de la maman Sibille qui, devant cette indigence, se faisait un devoir d'envoyer un colis de vivres mensuel à son fils prisonnier en Allemagne. Dans toutes ces familles, on confiait au jardin le soin de produire des féculents en ordre principal, et des légumes qui formaient la base de potées (souvent sans lard, ni graisse) : pommes de terre, haricots, carottes, choux, petits pois. Elever des poules était un luxe car il fallait des graines pour les nourrir, par contre, partout on élevait des lapins dans des caisses à orange... Les enfants étaient envoyés à la recherche de pissenlits, de plantains, de laiterons, de pavots, de petit trèfle; Dans les fossés, sur les talus et à la lisière des champs. Cette besogne s'effectuait après la classe, pendant les congés et le dimanche après les vêpres. Par les journées pluvieuses, la re-cherche était abrégée et les gosses n'hésitaient pas à remplir leurs sacs de jute avec du trèfle, de la luzerne et des feuilles de betteraves dérobés dans les champs, au risque de se faire surprendre par les propriétaires ou par le garde champêtre. Parfois certaines mamans possédaient une chèvre ou une brebis qui paissaient au bout de leur chaîne sur un accotement herbeux. Il fallait changer le lieu de pâture 4 fois par jour. Brave bête qui donnait un peu de lait pour les tout-petits. Tous ces animaux domestiques étaient abattus au seuil de l'hiver car il était impossible de garnir leurs auges de graines, de foin, de pâtée ou de tourteaux. Comme Noé dans son arche, on conservait une mère durant la mauvaise saison, on lui préparait une unique pâtée quotidienne faite de pelures de pommes de terre, de pointes de betteraves, de glands écrasés, de paille hachée, de déchets de légumes, d'orties et ...d'eau de vaisselle soigneusement conservée. La distribution de timbres de ravitaillement pour certaines denrées rares a continué dans les années 46, 47 et 48. Heureusement, les conseils communaux de nos campagnes ont amélioré notre ordinaire. Ils ont constitué des "ligues du coin de terre". Avec la précieuse collaboration des exploitants agricoles. Ces comités de salut public ont rassemblé des hectares de terre qu'ils ont distribués aux ménages non-producteurs suivant le principe communiste. Le fermier labourait la superficie à emblaver et chaque ménage cultivait son lopin de terre à raison d'un are par personne adulte. C'était providentiel et, en règle générale, tout le monde y plantait des pommes de terre (culture à gros rapport, facile à entretenir, facile à récolter et de conservation avantageuse). La pomme de terre "de guerre" était une grosse patate à pelure rouge et à chair blanche. Elle avait souvent des dimensions énormes (on l'appelait familièrement patate de cochon) on la pulvérisait dès qu'elle était déposée dans la cave pour en empêcher sa germination ou sa pourriture. Elle nous a bien servi ! On mélangeait sa fécule à la farine de ravitaillement pour "allonger" notre pain. Nos mamans ont aussi imaginé de nous préparer des gaufres de patates.
A défaut de beurre, de graisse ou de sucre, le miel (ersatz de miel) était l'élément de remplacement indispensable.

Tout le monde aux champs !

La loi (datant de notre indépendance... 1831 !) permet aux petites gens de glaner dans les champs sitôt que les récoltes sont enlevées.
C'est ainsi que chacun peut parcourir les champs de chaumes à la recherche d'épis tombés, égarés ou non fauchés. De même on peut retourner un champ de pommes de terre, après la récolte, avec une houe pour rechercher un tubercule dissimulé dans la terre meuble. La même technique est légalement autorisée pour la recherche de petites betteraves. Forts de cette autorisation, les belges valides vont envahir les champs pendant les mois de juillet, août, septembre et même octobre. Les mamans et les enfants vont cheminer du lever au coucher du soleil pour glaner des épis de froment, d'orge, d'avoine puis de pommes de terre et enfin de betteraves. La récolte des épis se bat suivant diverses techniques : en foulant les épis aux pieds, en le battant avec un bâton ou un fléau. Pour vanner, on ne se fait pas trop de soucis car le son est une denrée aussi rare que la farine. Des hommes astucieux sont parvenus à monter une batteuse en actionnant un arbre en bois, piqué de dizaines de clous, à l'aide du moteur d'une lessiveuse. Cette petite mécanique était prêtée de maison en maison. Lorsque la glanure n'était pas suffisante, les glaneurs n'hésitaient pas à chiper des poignées d'épis aux dizeaux. Le produit du glanage était moulu clandestinement, la nuit, au moulin Passait ou au moulin Choisis. Dans certaines familles, la maman ne pouvait aller glaner pour des raisons de santé ou pour des raisons professionnelles et cependant il fallait survivre... et la tentation était forte. C'est alors que des chefs de famille, dès 1942, ont refusé de revivre les hivers de disette de 40 et de 41. Organisés par groupes de 3 ou 4 (des ouvriers), ils sortaient à la nuit tombée, équipés d'un tablier en jute à large poche ventrale et d'une faucille, ...à la faveur de l'obscurité et dans le silence absolu, ils coupaient des épis dans un champ de céréales et en emplissaient la poche de jute. Ils ne foulaient jamais les champs des cultivateurs généreux ! Pour rentrer, ils devaient se méfier des propriétaires, de la police rurale, des patrouilles d'allemands mais aussi de certains voisins par crainte de délation. Le glanage des petites patates était destiné à la pâtée des petits animaux domestiques. Les grains d'orge étaient grillés sur des formes à tarte, ou torréfiés au tambour pour servir de succédané de café. La récolte des petites betteraves sucrières de même que celle des pommes et des poires tombées dans les vergers permettaient aux mamans de fabriquer du sirop, qui était une précieuse substitution du beurre sur la tartine. Le beurre se vendait 600 F. le kilo au marché noir, il fallait le salaire hebdomadaire d'un ouvrier pour se procurer 750 grammes de beurre. La fabrication de confitures était un fameux casse-tête pour les mamans car le sucre manquait cruellement. Il fallait s'en procurer au marché noir chez les cultivateurs qui en recevaient un contingent (secret) en proportion des betteraves livrées à la sucrerie.

Souvenirs précis et douloureux des enfants de familles nombreuses

- Les 3 hommes partant pour leur travail avec leurs 3 tartines et un œuf à la coque, la maman leur servait en pleurant pour leur petite déjeuner un bol de gruau d'avoine cuit à l'eau et additionné d'une cuillerée à café d'ersatz de miel... avec cela, il fallait travailler (cela nous rappelle les Raisins de la colère !).
- Un cultivateur cherchant une paire de bonnes bottines a bien voulu conclure un marché "légal", une paire de bottines coûtant 100 F. en 1939, il a consenti le troc de 50 kilos de froment (il coûtait 2 F. le kilo en 1939 !) Merveilleuse opération pour les ventres creux ! Mais le brave cordonnier n'a pas pu renouveler le marché avec d'autres fermiers. Dommage !
- A l'usine papa a déjà passé une demi-tartine de sirop à un pauvre manœuvre du bassin liégeois qui n'avait, pour dîner, que deux patates et trois carottes. Navrant !
- Pour améliorer notre ordinaire, maman parvenait à se procurer une fois par mois une terrine de tête pressée chez un tanneur de peaux. Cette mixture, pleine de petits poils raides était obtenue par la cuisson du raclage des peaux et des queues des animaux d'abattoir.
- Dans les années 43 et 44, un de mes frères (débrouillard) s'est fait embaucher par le service des livraisons de bêtes contingentées
(chaque fermier devait livrer au service du ravitaillement un continuent de chair vivante : porc, veau, bœuf, cheval... Selon l'importance de son cheptel. Ces animaux étaient rassemblés dans les hangars des cafés Bolle, Condé, Triffaux puis conduits sous escorte jusqu'à la gare pour être embarqués ou jusqu'à l'abattoir. Mon frère faisait partie de cette escorte et il en profitait pour s'attribuer des queues de bœufs qui permettaient à maman de préparer de bons potages et même, selon le cas, de fondre de la graisse, denrée rare s'il en fut !
- Nous les jeunes (garçons ou filles) en vacances, cherchions de l'embauche dans les fermes pour rentrer les récoltes et les battre. A force de manipuler la fourche et de hisser les gerbes sur les charretées, sur les meules, dans les granges ou sur les batteuses nous avions les mains pleines de cloches mais nous avions la satisfaction de partager avec les fermiers les grandes tartines de pain blanc beurré ou les bonnes salades liégeoises truffées de bons lardons. En plus, au moment du battage nous recevions 25 kilos de froment pour le salaire d'un mois de labeur. Générosité fort appréciée.
- Mon frère était engagé à la sucrerie de Trognée pour les deux mois de fabrication et le soir il vidait ses poches qu'il avait clandestinement remplies de cassonade avec laquelle maman fabriquait du pain d'épices. Un jour, en rentrant à vélo à la brume, il aperçut à Poucet une poule qui lambinait sur un talus, il s'arrêta, se précipita sur la poule et la rapporta à maman dans l'espoir d'un bon bouillon... comme les humbles ont un cœur doux, la poule fut adoptée par la famille. Chacun lui donnait une part de sa pitance. Il ne fut jamais question de la tuer et "poulette" mourut de vieillesse... Je pourrais encore vous montrer l'endroit du jardin où je l'ai enterrée.
- Dans certains villages, la générosité collective (qu'on appellerait maintenant : solidarité) rendait la vie bien plus commode. Sur proposition de l'administration communale, tous les chefs de famille de Hodeige (près de Remicourt) furent réunis dans la salle du conseil dès 1940. De commun accord les ouvriers promirent de monter une garde nocturne aux moissons (du coucher au lever du soleil). Par groupes de trois, les ouvriers sillonnaient nuitamment les chemins de campagne sur deux circuits convenus. Ils étaient armés de gourdins. En récompense, les fermiers solidaires assuraient à chaque habitant, quel que soit son âge, une provision de 50 kilos de froment et de 50 kg de pommes de terre. En ma qualité de jeune maître d'école dans la commune, je fus assimilé à un hodeigeois, j'ai assuré mes gardes nocturnes et j'ai reçu ma récompense (hélas lors de l'acheminement de mes denrées vers Hannut, j'ai rencontré des allemands et des "noirs" mais ceci est une autre histoire qui fit bien des malheureux... !)
- Mon frère est entré dans la résistance, il a participé à des dizaines de rafles dans les bureaux de ravitaillement et dans des fermes (non solidaires) pour ravitailler les réfractaires au travail obligatoire. Il a ainsi laissé ses feuilles de timbres à maman et il a veillé à sa propre subsistance sans émarger aux provisions familiales. Mais cette option courageuse ne fit pas la joie de maman, elle en mesurait les risques (camp de concentration ou exécution).

Pour lutter contre le froid

Nous avions des timbres de charbon (très peu) et de schiam (mélange mouillé d'argile et de poussière de charbon (soir 4 heures maximum de chauffage quotidien). Pour améliorer cette situation on s'inscrivait à la scierie Leclercq pour obtenir à très bon compte des "languettes" d'équarrissage ou des souches d'arbres, les souches coûtaient moins cher mais il fallait beaucoup "d'huile de bras" pour les éclater à la masse et au coin. Les Leclercq ont bien aidé les gens en difficulté... Les ouvriers mineurs et les ouvriers des usines "de guerre" obtenaient double ration de charbon. Nombreuses furent les familles, qui de nuit vinrent se servir de combustible dans les dépôts ou les wagons des gares du vicinal et du chemin de fer. Mais quels risques ! Le délit était punissable de déportation en Allemagne. De toute façon, le marché noir de la houille était aussi florissant que celui du pain... D'ailleurs les hivers de guerre furent bien plus rudes que les hivers actuels : un malheur n'arrive jamais seul ! Les vêtements faisaient aussi l'objet de restrictions et il fallait aussi des timbres pour se procurer du linge ou des vêtements. Dans les maisons où on avait pu élever un mouton, la maman filait la laine brute (plus chaude) et le bon vieux rouet se prêtait de maison en maison. Il n'était pas rare de voir confectionner des moufles ou des chaussons avec de la laine brute, au crochet. (Cette laine n'était pas filée mais simplement tirée le plus régulièrement possible) cette technique permettait de se passer du rouet. Les timbres pour chaussures étaient rarissimes et le cuir était de mauvaise qualité. Le bon cuir était à l'usage exclusif des allemands. Nous connûmes le siècle des semelles en bois pour les dames et des semelles cloutées pour les hommes. Le sabotier redevint l'artisan le plus apprécié du village et même des villes. Le caoutchouc était encore plus rare que le cuir et un ersatz de caoutchouc fit son apparition pour la confection de mauvais pneus. Pour économiser les chaussures d'avant-guerre, on consolidait les semelles avec des fers qui firent fureur sur le marché. Les pneus de bicyclettes étaient tellement rares qu'ils n'étaient vendus que sur présentation de bons délivrés par le service de ravitaillement aux ouvriers et employés au service de l'occupant. Le marché noir du pneu a aussi connu ses années de gloire. Pour pallier à la pénurie de pneus de bicyclettes, on récupérait les pneus usagés chez les mécaniciens ou chez les relations et on équipait chaque roue du vélo de deux pneus superposés, en ayant soin d'éviter la coïncidence des trous ou des usures.
- (En ma qualité de jeune maître d'école, je gagnais 1.990 F. par mois. Je devais faire 50 km par jour. Je n'avais pas droit à un seul bon de pneu, et au marché noir on me demandait 2.000 F. pour un pneu... Alors, pendant 4 ans, j'ai "poussé"4 pneus !)
- Un de mes interlocuteurs me confie qu'il a toujours hérité du costume de son frère aîné qui finissait par être rapiécé pour passer à son cadet. Pas question de costume neuf et il y avait toujours "de l'eau dans les caves". Il forcissait mais son costume ne suivait pas le mouvement.
- Pour la communion solennelle, maman prêtait un costume "pour un jour" à une parente ou à une voisine complaisante. C'était aussi le cas pour la robe de ma sœur !
- Pour chausser ses "hommes" maman prospectait les avis mortuaires des rentiers ou des biens nantis et tâchait de racheter "d'occasion" les souliers du défunt... Elle prenait soin de les "ferrer" pour en assurer la longévité.
- Chez moi, dans les hivers rudes, il me souvient qu'on allait dormir avec les poules économiser le shiam et les provisions : "qui dort, dîne". Et maman palliait au manque de couvertures en étalant son manteau et celui de papa sur notre lit (on dormait à deux, c'était plus pratique).
- Nous avions un voisin, ouvrier d'usine d'armement lourd qui recevait une double ration de charbon. Il rachetait des bons de charbon à ses compagnons de travail affamés et se constituait des stocks de houille qu'il revendait au marché noir ou qu'il troquait contre des céréales ou du beurre avec les cultivateurs. Il se donnait bonne conscience car son commerce aidait ses compagnons à lutter contre la faim.
- Ce qui me tombait le plus dur c'était de voir papa réquisitionné dans les années 43 et 44 pour aller monter la garde à la ligne du chemin de fer et aux lignes téléphoniques après sa journée de labeur... et de famine. Et il était hors de question que je le remplace car il y avait contrôle d'identité.
- Chez nous, nous récoltions les vieux papiers nous les laissions macérer dans une bassine d'eau où ils devenaient une pâte à papier. Nous la coulions dans une forme limitée par 4 briques et nous attendions que le vent et le soleil déshydrate le moule. Nous obtenions ainsi une briquette de pâte séchée qui brûlait lentement, fumait beaucoup et nous donnait l'illusion de chaleur.

Nous nous sommes séparés après avoir bu un bon verre, nous étions heureux et soulagés. Heureux d'avoir parlé de nos mamans. Soulagés d'avoir confié nos petits secrets. Nous n'avons voulu faire le procès de personne mais nous avons conscience d'avoir écrit collégialement une page d'histoire. Marcel Masy, Alphonse Meeus, Raymond Sibille, Edgard Rousseau, Clap'Sabot.

Nos illustrations sont puisées dans les archives familiales de Madame Marie-Louise Halin-Dechany et dans des documents pédagogiques de la section préparatoire de l'Athénée royal de Hannut.


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La maman Meeus, Alphonse devant des "témoins" de l'occupation
(Alphonse Meeus - rue Ernest Malvoz)
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La maman Masy - Madame Masy entourée de sa nombreuse famille
(Marcel Masy, avenue des Hêtres)


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La maman Sibille, (Raymond Sibille - Impasse au bois)
image010 La maman Rosoux


Mise à jour le Lundi, 26 Janvier 2009 14:16