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Maurice Volont

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N'a-t-y rin à vind' noss' dame ?

MAURICE VOLONT

 

Un métier qui se meurt

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Maurice Volont le marchand de la troisième génération "Volont"

Qui ne se souvient de cette interpellation que faisaient les marchands de porcs aux femmes qui œuvraient dans leur cuisine ainsi qu'aux fermières occupées dans les cours des fermes ? "Rien à vendre, madame ?" A pied, la canne à la main (ou le vélo à bout de bras) le marchand de porcs cheminait de village en village en quête d'un marché possible. On peut dire qu'en ce temps là, on élevait un porc (ou deux) dans chaque chaumière. Certains ouvriers en élevaient deux avec l'espoir que celui qui serait vendu amortirait les frais d'élevage de l'autre. D'autre, enfin, élevaient une truie et la revendait quand elle était prête à mettre bas. C'était un élevage plein de risques mais il rapportait gros car on venait de loin pour acheter des porcelets à Hannut.

Marchand de porcs : une tradition familiale

En Hesbaye, on était souvent marchand de porcs de père en fils. Nous avons encore en mémoire des noms qui formaient les véritables tribus de marchands. Pour nous conforter dans cette affirmation, nous avons demandé un entretien à Monsieur Maurice Volont, marchand de porcs retraité de Cras-Avernas. Chez nous, dit-il, tous les hommes avaient la même vocation. Mon père était marchand, mon grand-père était marchand, mes oncles étaient marchands et mes cousins le furent aussi. En une seconde, Maurice Volont me cite 9 "Volont" qui, originaires de Cras-Avernas, étaient marchands de porcs. Voilà bien une preuve par 9 ! Alors, mon aimable interlocuteur me cite des tribus de Libin, de Pineur, de Toussaint et d'autres.

Technique commerciale incroyable, mais vraie

Quand un marchand faisait honneur à ses affaires, il fallait qu'il soit courageux. La province avait un rayon de 10 km et il prospectait deux villages par jour et à pied. Après 14-18, le marchand avait quand même un vélo pour ses déplacements entre le domicile et le village à visiter. Le marché n'était conclu qu'après bien des palabres. Il fallait marchander avec la maîtresse de logis (rarement avec le patron qui était à ses occupations professionnelles). La propriétaire de l'animal exigeait le maximum (c'était de bonne guerre). Le marchand en exigeait une valeur inférieure mais toujours basée sur un barème de qualité du sujet à vendre. Alors, de discussion en discussion les arguments de dissuasion du marchand amenaient souvent la solution de "couper la poire en deux". Le papa de Maurice, Guillaume Volont, prospectait le pays flamand. Il pratiquait son métier de "voyageur de commerce" à Hou- tain-1'Evêque, Wamont, Wezeren, Montenaeken, Niel, Corthijs... Son oncle

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Maurice exhibant un cochon de lait chez un de ses clients-bouchers

Victor Volont prospectait Bertrée, Avernas, Grand-Hallet, Petit-Hallet, Lincent. Les transactions étant conclues, il fallait récolter les animaux pour aller les présenter au marché. Le père de Maurice, aidé de membres de la famille ou de bénévoles, allait de village en village avec une lanterne le vendredi soir pour prendre livraison de ses porcs. Chaque personne avait une canne dont elle se servait pour guider les cochons pris de panique et les guider de chemin de terre en chemin de terre jusque Saint-Trond dont le marché se déroulait le samedi matin. Si toutes les bêtes n'étaient pas vendues il fallait de nouveau revenir à pied en chassant devant soi les mal-aimés de la bande. Cela n'était pas dramatique si les bénéfices étaient intéressants. Mais la besogne paraissait bien plus injuste quand la vente avait été calme ou déficitaire.

Une anecdote

Le papa de Maurice a toujours raconté à ses enfants qu'un samedi il avait étrenné une nouvelle paire de bottines pour aller au marché de St-Trond. Par malheur, le temps était pluvieux... et le marché avait été très mauvais. Il fallait donc rentrer avec les porcs non vendus. Le retour se fit encore sous la pluie battante. Arrivé à Cras-Avernas, le cuir des semelles, gorgé d'eau avait rendu l'âme et notre brave Guillaume pouvait déjà confier ses nouvelles bottines au cordonnier le lendemain matin. (10 km à pied ça use les souliers... 20 km à pied ça use, ça use, 20 km à pied ça use les souliers... comme dans la chanson).

Souvenirs d'enfance

II me souvient qu'après la classe, les enfants de condition modeste conduisaient les cochons en pâture sur les fossés ou dans les jachères. Pendant les grandes vacances nous avions la liberté de conduire nos braves bêtes dans les champs d'éteules après la moisson où elles se régalaient des épis perdus dans les chaumes. Si les animaux y trouvaient leur compte, il ne faut pas croire que les garçons s'ennuyaient dans leur responsabilité de pâtre. Ensemble ils discutaient, ils jouaient et si d'aventure une fillette amenait son cochon dans le champ, c'était l'occasion de lui conter fleurette. On vivait durement; mais c'était le bon temps. Après la guerre 14-18 Après la première guerre mondiale, le sort du marchand de porcs a beaucoup changé. Il se déplaçait à vélo ou à moto, et il récoltait le produit de ses achats dans des camions hyppomobiles ou dans des camions-automobiles. Les charrettes étaient bâchées à la manière des chariots du Far-West. Les bâches blanches étaient nouées à l'arrière. Selon la richesse du marchand, la charrette était à deux roues ou à quatre roues, avec brancard. Le marché de Hannut supplanta le marché de Saint-Trond et la cité hesbignonne connut son époque de gloire. Hannut était véritablement la capitale du porc d'élevage. Le marchand n'acheta désormais plus en francs mais en "pèsse" (ou pièces) d'une valeur de 5 Frs. A une certaine époque on voulut faire de cette pièce la monnaie nationale et on l'appela le "BELGA" Le Belga ne survécut pas longtemps.

Les catégories de porcs

On était marchand de porcs avec une spécialité bien déterminée. Chacun se spécialisait dans une catégorie. C'est ainsi que certains étaient "marchands de cossets" ou "marchands de gorets". Le cosset à peine sevré pesait de 20 à 25 kg. D'autres étaient marchands de "nourrains". Les nourrains étaient les aînés des gorets et pesaient de 25 à 40 kg. D'autres, enfin, étaient marchands de porcs gras, destinés à la boucherie, de 90 à 120kg. De toute façon, on ne pesait ni les cossets, ni les nourrains. Les porcs gras étaient pesés en cas de contestation du propriétaire sur l'offre faite. La pesée du porc gras s'est opérée systématiquement quand les marchands ont abandonné le marché de plein air pour investir les "marchés couverts" des cafés Bolle, Condé et Doucet (Triffaux) où des bascules étaient à la disposition des marchands, des clients, des éleveurs.
Selon la demande, les marchands achetaient aussi des truies pleines. Celles-ci étaient exposées sur les trottoirs de la rue de la gare (Albert 1er). Pour qu'elles soient calmes, les éleveurs jetaient sur le trottoir des poignées de maïs, ou de céréales (froment, orge, avoine). Depuis l'hôtel de ville jusqu'au carrefour de la route de Poucet, c'était un étalage vivant de truies pleines. Aux arrêts de bus les acheteurs des villages voisins attendaient le transport en commun avec cossets et nourrains enfermés dans des sacs en jute. Faut-il vous dire que ces premiers bus (archaïques, du genre boîtes à cigares, une porte d'accès unique à l'arrière) offraient aux utilisateurs une proximité qui n'avait rien à envier à ceux des pays sous-développés. Il ne faut pas vous faire un petit dessin... Imaginez les personnes entassées, ayant à leurs pieds des sacs où les animaux, pris de panique, criaient, grognaient et faisaient leurs besoins solides et liquides. Epoque héroïque ! Ceux qui voulaient économiser le ticket de bus, de tram ou de train chassait le porc devant eux en ayant soin de lui mettre une patte postérieure en laisse pour le freiner dans ses tentatives d'évasion !

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Est-ce que la société protectrice des animaux tolérerait encore pareilles conditions de déplacement ? Le marché aux gorets et aux nourrains se faisait sur le marché aux porcs (Place Henri Hallet). Les porcelets étaient parqués dans des caisses à claire-voix exposées en plein air par des maisons de location (Pirsoul et Catoul). Certains éleveurs voulaient se passer de l'intermédiaire (le marchand) et venaient exposer leurs animaux dans des galiots (petits chariots) tirés par une vache.

La vie du marchand évolue

Maurice Volont nous raconte que dès l'âge de 14 ans son père l'a initié au commerce et lui a permis des transactions d'essai pendant ses congés et ses vacances scolaires. Il se rappelle que son premier achat "autonome" se fit à Boëlhe. Il avait gagné 135 Frs lors de cette première expérience. La deuxième transaction se fit à Corthijs. Il perdit 150 Frs 3 nourrains ! Il a fallu gagner la maturité au fur et à mesure des expériences. Maurice a disposé de plusieurs camions automobiles et il s'est spécialisé dans les porcs gras qu'il vendait aux grossistes ou aux boucheries à grand débit. Au début, les porcs qu'il achetait au marché de Hannut étaient dirigés, à pied, vers la gare de Hannut ou chaque lundi des wagons étaient à la disposition des marchands. Le personnel de la gare amenait des rampes d'accès au pied des wagons à bestiaux. Le convoi était alors tracté par une locomotive jusque Bruxelles. En gare de Bruxelles les wagons étaient pris en charge par une petite locomotive des abattoirs et, par des voies de dérivation, conduits à pied d'oeuvre pour le marché matinal du marché. Les porcs étaient préalablement marqués au fer rouge à Hannut, aux initiales du marchand. A Bruxelles des bouviers, à la solde des marchands, arrangeaient l'exposition des animaux et les restauraient. L'abattoir vendait paille, farine, tourteaux, eau potable. Maurice avait toujours des acheteurs fidèles et savait avant le marché, que tous ses produits seraient écoulés. Le marché, entre marchands, se faisait en paumant. Ils se tapaient paume droite dans paume droite du partenaire. C'était le signe du marché conclu, sans papier, sans facture. Et chacun respectait la parole donnée. Les comptes se faisaient dans les cafés pendant que les bouviers attendaient leur solde et que café fumant, sandwiches et omelettes embaumaient le local.

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Lors du concours national du porc gras, Maurice présente un sujet qui lui valut le 2e prix.

Maurice n'achetait que des cochons rustiques du pays qui pouvaient peser jusqu'à 150 kg ! En dessous de 110 kg c'était peu rentable. Les bêtes résistaient aux rigueurs du trans-port et du temps. On ne peut pas en dire autant de la race de Piétrain qui ne dépasse pas le poids de 90 à 95 kg et qui ne supporte pas les écarts de régime, ou de température, ni les longs déplacements. Les acheteurs du porc gras sont surtout Flandriens. Après la guerre de 40, Maurice n'a plus acheté qu'un seul camion personnel (les Allemands avaient réquisitionné le précédent). Devant l'ampleur de son commerce, il a renoncé au transport par ses propres moyens et a loué les services d'un transporteur spécialisé dont la bétaillère pouvait accepter jusqu'à 110 porcs. A l'heure actuelle, le marchand de porcs ne fait plus du porte à porte. D'ailleurs l'ouvrier n'élève plus de porcs... et les éleveurs font confiance à un marchand qu'ils avertissent par téléphone lorsqu'ils sont décidés à vendre. Le paiement, comme toujours, se fait à l'enlèvement. Le marchand, quant à lui, n'achète plus que dans la mesure où il est sûr de l'écoulement de ses produits (grossistes, chevilleurs, bouchers).

L'avenir du marchand de porcs

Le marché de porcs se dégrade, celui du porc gras principalement. Le porc d'élevage est enlevé sur commande; la Hesbaye est spécialisée dans le porc d'élevage et la Flandre le lui achète pour engraisser dans des installations industrielles où des milliers de sujets mangent à volonté de la farine au débit continuel dans des trémies. Le porc est ainsi prêt pour l'abattage en peu de semaines. Certaines installations regroupent plus de 200.000 porcs à l'engrais. Les marchés couverts n'ont plus aucune utilité. Les marchés aux porcs gras de Hannut, de Saint-Trond, de Tongres n'existent plus ! Les porcs non utilisés dans le circuit ELEVAGE-GROSSISTES (le plus rapide) sont vendus à la criée. [Hasseit (5.000 sujets), Genk (5.000 sujets), Lokeren (12.000 sujets), Hervé (moins de 1.000 sujets !)] La criée de Charleroi a disparu. La Wallonie connait une véritable crise du porc. Le plus gros éleveur wallon, à Aubel, vend 3.500 porcs par semaine et occupe 30 ouvriers. Faites le compte du marché et de la main d'oeuvre en Flandre !
A la criée, les porcs sont exposés et groupés en catégories selon leur qualité viande et leur poids. On va de la catégorie "E.E." ou extra à la catégorie "B2" ou peu intéressante, en passant par E, AA, A1, A2, B1, B2. On ne vend pas par unité ou dans le détail... on ne vend que par lots entiers. Il faut être rudement solide pour acheter ! Très heureusement, le porc gras belge est très réputé et c'est ainsi qu'on en exporte (abattus) en Italie, Luxembourg, Allemagne, France. Signalons aussi qu'en Flandre la communauté flamande offre des facilités de prêt et même des subventions dans les investissements pour l'élevage industriel du porc. Dois-je enfin apprendre aux hesbignons que le Boerenbond est très puissant dans l'exploitation du marché porcin ?

Marché des bêtes accidentées

La Hesbaye a connu des générations de marchands de porcs accidentés souffrant de blessures incurables. C'était un marché tout à fait spécial qui a enrichi ceux qui en ont pris la responsabilité. Actuellement ce métier est plein de risques et plus personne ne veut s'y engager. Il y a le transport de la bête, les frais d'analyse (17 Frs le kg !), la mutilation des viandes par les coups de bistouris lors des prélèvements et analyses. Maurice ne connaît plus qu'un seul marchand dans cette spécialité en Wallonie.

Conditions de vie

Le marchand de porcs ne connaît pas de dimanche. Il a un métier à gros risques car les éleveurs industriels font varier les prix selon leur gré ou leur intérêt. Le jeu est semblable à celui de la bourse. Le marchand de porcs ne connaît pas les nuits complètes. Pour participer aux marchés ou criées, il doit être sur place dès l'aube. Les déplacements se font régulièrement de nuit. Les contrôles sanitaires et les contraintes légales en font un esclave des temps modernes. Et puis que dire du sort des épouses des marchands de porcs ? Elles doivent être parties prenantes dans toutes les contraintes de cette vie pleine de risques. Elles doivent savoir s'occuper des porcheries où les bêtes transitent, nourrir les bêtes, nettoyer les camions, tenir des comptes, être de permanence au téléphone, récurer les bottes du marchand, nettoyer les vêtements souillés après chaque passage au marché ou à l'abattoir. Madame Volont pourrait faire l'objet d'un reportage sur le sort de ses semblables tant les servitudes du métier réservent des tracas, des corvées, des angoisses aussi, à toutes les épouses de marchands.
L'Aronde et Clap Sabot disent un tout grand merci à Monsieur et Madame Maurice Volont pour l'amabilité avec laquelle ils ont permis de dire à la postérité ce que fut ce métier bien de chez nous qui ne sera bientôt plus qu'un souvenir.

Combien reste-t-il de marchands hesbignons en 1988 ?

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Belle variété de charrettes le lundi matin (marchands de beurre, d'œufs, de porcs, de volaille)


Un mot pour rire
Une blague qui nous fit rire alors que nous étions petits garçons
Le marchand : et voss' mam' a-t-elle co des gattes, mi fî
Le garçon : oï, inn' manque pu qui vos po fé l'biquot

(N.D.L.R. Le petit marchand achetait porc, mouton, chèvre...).
J'espère que la traduction ne s'impose pas !

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Mise à jour le Lundi, 26 Janvier 2009 13:44