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Modistes de Hannut

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UN MÉTIER QUI MEURT
UN ART QUI S'ÉTEINT


Il n'y a plus de modiste chez nous ...

 

 

Vous avez dit "modiste" ?

A la consultation des pages jaunes de notre annuaire, nous ne voyons plus 20 modistes (ni fabriques de chapeaux de dames) pour le volume qui nous concerne et qui réunit les bureaux de Durbuy, Huy, Liège, Stavelot, Verviers et Waremme. C'est un fait, c'est une évidence, ce métier semble appartenir au passé. Les chapeaux de dames deviendraient-ils des pièces de musée ?

A Hannut, après la guerre 14-18

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Une dame en coiffe noire (gâmette) - avant 1914.
Thérèse Mouillard - Avernas - + 1903

Nous ne manquions cependant pas de modistes à Hannut. Avant 1940 toutes les dames de Hesbaye avaient le choix entre 3 modistes. Elles habitaient toutes dans la même artère commerçante. Il y avait d'abord Jeanne Oter-Landrain, dont le magasin se situait au marché aux porcs (actuelle place Henri Hallet) à l'angle de la rue de l'église. La maison étant fort exiguë, le magasin monopolisait tout le rez-de-chaussée. Jeanne Oter occupait plusieurs ouvrières. Un peu plus loin, rue de la Gare (actuelle rue Albert 1er), deux magasins de modes étaient voisins. Il y avait d'abord le magasin des demoiselles Wiame (appelé communément magasin Dacosse) il s'agissait de Anna et de Clémence dont la maman "Dacosse" était déjà modiste dans la génération précédente. Anna cumulait les professions de sage-femme (accoucheuse) et de modiste (actuelle parfumerie Volont-Vandormael). La maman Dacosse fabriquait, avant 14-18, des "gamètes" ou coiffes. La coutume voulait que les dames de la fin du siècle dernier portassent un béguin - ou coiffe plate en toile pour la nuit, pour serrer leur chevelure (ou came). Il faut se souvenir qu'en ce temps-là seuls les hommes pouvaient se couper les cheveux. Pendant la journée elles portaient une autre coiffe plus élaborée, elle était tuyautée ou godronnée (le godron se portait tant aux fraises (collerettes), qu'aux jabots ou aux coiffes); la coiffe du jour était souvent blanche. Après chez Wiame on trouvait le magasin d'Irma Renson (maison du coiffeur Swinne). Et enfin, près de la poste, vint s'installer Madame Colonna d'Istria (Madame Ghislain Leemans). Cela faisait 4 magasins de modistes et ils étaient prospères. Aucune femme, aucune fillette n'aurait osé entrer le dimanche dans une église sans porter un chapeau et puis la coutume du grand deuil exigeait le port du chapeau noir avec voile (ou double voile) noir. C'est d'ailleurs pour cela que les modistes, comme les tailleurs, affichaient "deuil en 24 heures!" On connut alors une nouvelle génération de modistes dont Germaine Gilles sur la grand-place, Marie-Louise Lacroix rue du Faubourg (rue Lambert Mottard) et Juliette Damoiseau au dessus de la rue Zénobe Gramme.

Racontez-nous...

Nous avons questionné Madame Libin (Marie-Louise Lacroix) la doyenne d'âge des deux modistes, a la retraite, encore domiciliées à Hannut. Marie-Louise et son frère Edgard étaient de bons élèves et fréquentaient l'école moyenne (Athénée royal). Marie-Louise était l'amie intime et la condisciple de Marie-Louise Gilles (sœur de la modiste). En passant par la grand-place, chaque matin, elle entrait chez Gilles pour faire le chemin de l'école en compagnie de son amie (qui se prénommait comme elle). C'est chez Gilles que Marie-Louise Lacroix a eu l'occasion de voir travailler Germaine et ses 3 ouvrières, lors de ses nombreuses visites à l'atelier.

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Marie-Louise fait partie des premières filles de l'école secondaire mixte (Athénée)
Assises 1e et 2e de gauche à droite : Marie-Louise Gilles et Marie-Louise Lacroix.

Une vocation - un coup de foudre

Marie-Louise a terminé ses études moyennes, la distribution des prix vient de se terminer. Il fait très beau temps. Elle peut envisager un tas de projets pour ses 2 mois de loisir. Le sort en décide autrement : ce même jour la maman Lacroix rentre de ses achats quotidiens et interpelle Marie-Louise : "je viens de rencontrer Germaine, elle a un tas d'urgences à préparer et elle demande que tu ailles lui donner un coup de main". Pour débuter des vacances ce n'est guère folichon... Mais c'est dans les ennuis qu'on reconnaît ses meilleurs amis! Et Marie-Louise va jouer au bon Samaritain. D'entrée de jeu on lui demande de découdre, d'assembler, de piquer à la machine. Le test est convaincant. Dès ce jour-là elle met le doigt dans l'engrenage et elle ne pourra jamais le retirer ! De petite main, elle est devenue ouvrière; les ambitions professionnelles se feront jour. Marie-Louise fait une croix sur la poursuite des études malgré les sollicitations de ses parents. Finie l'école !

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En terminale de l'école moyenne - 1927 (Athénée) 7e et 8e de gauche à droite : Marie-Louise Lacroix et Marie-Louise Gilles qui ont abandonné leurs cheveux longs.
C'est l'époque des cheveux "mistinguette".

En perfectionnement - naissance d'un art

Marie-Louise se laisse conseiller. Dans la mode, il faut s'informer, s'ouvrir à de nouveaux horizons, s'adapter à l'actualité et même prévoir les grands courants d'innovation. Madame Fraiture-Gaupin qui habitait route de Tirlemont (actuelle maison Appeltans, dont la grille en fer forgé portait en écussons les lettres F et G était copropriétaire de la maison Gaupin, rue de la Casquette à Liège (firme qui vendait des articles pour modistes, en gros). Elle engage donc notre petite hannutoise à se présenter rue des Guillemins à Liège dans une maison fermée dont la seule activité apparente est révélée par une plaque en cuivre imprimée au texte suivant : "Chez Fernande et Madeleine - Haute mode". Accompagnée de sa maman et de sa tante, Marie-Louise y est présentée et y subit un premier test de capacité. On lui demande "combien voulez-vous gagner?" sa réponse est, sans la moindre hésitation "je suis venue pour apprendre, pas pour gagner". C'est ainsi que du jour au lendemain elle fait partie du personnel de la maison "Tallier". Marie-Louise devient navetteuse, elle se rend à son lieu de travail en train. Départ de Hannut à 6 h.50, rentrée à 20 h.30. Ce sont de longues journées. Le travail commence à 9 h. du matin et se termine à 18 h.30 avec une pause d'une heure à midi, avec interdiction de sortie, si ce n'est pour faire une course qui doit être justifiée.

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Marie-Louise au temps où elle se perfectionnait à Liège.

Par contre, pour un service commandé, la sortie est autorisée mais chronométrée. Les trajets ne sont quand même pas trop monotones car Marie-Louise fait partie d'un trio fort solidaire (avec Adrienne Renard, tailleuse et Léon Impens, étudiant à une école de travaux publics) cette compagnie masculine fera d'ailleurs l'objet d'une investigation morale de la part des demoiselles Tallier (la dame et sa nièce). La maison est de grand renom, on n'y reçoit que sur rendez-vous. Le client, d'après sa notoriété, était reçu dans un des trois salons (le salon des fournisseurs où s'établissait le contact avec un nouveau client, le salon d'exposition où se faisaient les achats de routine et le salon des privilégiés où se convenaient des exclusivités de grand prix). Les saisons conditionnant les ventes, Marie-Louise logeait chez Tallier les veilles de grandes fêtes. La patronne (la tante) allait régulièrement à Paris. Elle y assistait à des défilés, achetait des modèles ou prenait des croquis à des étalages. Quand elle rentrait de la capitale française, Marie-Louise allait l'accueillir à la gare des Guillemins et l'aider à porter ses cartons (vastes boîtes cylindriques en carton, toutes enrubannées). Mademoiselle Tallier avait confié à sa nièce "tu dois pousser Marie-Louise car elle a le doigté de modiste" ce doigté se différencie du doigté de couturière dans la réalisation des incrustations. Au bout de 5 ans la petite apprentie était devenue première ouvrière et passait à la composition de modèles personnels. Le métier était devenu un art.

Le retour à Hannut

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Au premier plan, Marie-Louise est témoin de la mariée (noces d'un cousin). Son chapeau est une création personnelle. Il a de l'allure et "B.C.B.G.

Dans ses relations mondaines mademoiselle Tallier trouve une âme sœur et épouse un châtelain de Bassenge. Marie-Louise décide alors d'ouvrir sa maison de modes à Hannut, chez ses parents rue du Faubourg. Après 4 ans d'installation de fortune, dans la maison paternelle, elle décide de s'installer dans des conditions plus fonctionnelles. Elle transforme dès lors un immeuble qui appartenait à des parents maternels (les entrepreneurs Chariot et François Flaba) et occupé jusqu'alors par le maréchal-ferrant Renard (actuelle maison Corbeel). A partir de cet instant elle ne peut faire face seule aux commandes et elle doit engager des ouvrières dont successivement : Marguerite Volont de Wasseiges, Gaby Masy de Grand-Hallet, Laure Masson de Blehen, Marie-Louise Thirion de Hannut. Cette dernière était tellement intégrée qu'elle faisait partie de la famille. Elle y est restée 12 ans !

Parlons technique

Voulant s'affirmer dans la haute mode où elle a fait ses armes, elle doit en respecter les exigences. D'abord ne pratiquer que du travail-main et refuser le travail de série à la machine. Ensuite l'emploi des fournitures de "qualité-mains". En dehors de ce côté matériel du métier il y a la connaissance des goûts du moment et l'adaptation aux grands courants internationaux spécialement le français. Les matériaux les plus couramment utilisés sont les feutres et les pailles (feutre véritable, feutre de laine, feutre velours, velours, faute velours, mélusine, sizai, bakoo, parabountal, tressé du Japon, fourrures naturelles). La plupart sont présentés en cônes bruts. Les cônes sont façonnés sur des moules de modistes. Marie-Louise en a 450 différents ! L'art de la modiste réside surtout dans l'observation minutieuse et la mémorisation des formes et des couleurs. Quand elle passe devant une vitrine de modéliste ou de créatrice, il lui suffit d'un regard circulaire autour d'une pièce pour être capable de le reproduire le lendemain. Il lui arrive aussi de reproduire sur croquis ou photo. Marie-Louise avait le don de l'observation rapide. Pour preuve, elle eut maintes fois l'occasion de déceler lors d'un office le chapeau d'une belle dame et sans se départir de sa dévotion, elle avait le temps de mémoriser la forme et la couleur de ce chapeau dans le court instant où on tournait les chaises pour le sermon.

Souvenirs en vrac

1. Marie-Louise a très bien connu 3 le Doyen Frère de Hannut qui devint chanoine à Liège. Il aimait ses ouailles hesbignonnes et il s'en est séparé avec tristesse. Lors de son séjour à Liège, Marie-Louise fut chargée par sa patronne d'une livraison à domicile. Sur le boulevard, elle aperçoit au loin au loin son cher "monsieur le doyen" qui se promène et qu'elle va croiser. A quelques mètres de la rencontre monsieur le chanoine reconnaît sa petite Marie-Louise Lacroix de Hannut. Alors, ouvrant les bras il s'écrie "qui aime Jésus, aime la croix !" Ce fut une rencontre inoubliable.

2. Lors de l'arrivée des Allemands à Hannut, soit le 11 mai 1940, les soldats étaient à la recherche de militaires belges ou français pour en faire des prisonniers de guerre. Passant devant l'étalage de Marie-Louise, un Allemand aperçut les pieds d'un mannequin de deuil (avec voile noir) derrière le rideau... D'un coup de crosse il cassa la vitre et agressa le mannequin.

3. Durant la guerre, les fournitures devinrent rares et hors de prix. Plus aucune expédition n'était assurée. Tout était contingenté. C'est ainsi que Marie-Louise devait s'arranger pour atteinte Bruxelles par d'autres moyen. le chemin de fer dont l'usage était prioritaire pour les troupes d'occupation. Dans de telles conditions elle fut parfois obligée d'emprunter un itinéraire impossible en tram vicinal. Jugez donc... Hannut-Saint-Trond, St-Trond-Tirlemont, Tirlemont-Louvain, Louvain-Bruxelles.

4. Un jour on m'a demandé mon avis sur ce chapeau qui coûte si cher dans le budget féminin. J'ai répondu qu'il fallait faire un choix car pour moi le chapeau est le point sur le "i". Alors il faut voir si le "i" doit ou ne doit pas avoir ce point ! Le chapeau achève la toilette. Sans chapeau la toilette est incomplète.

5. Dans les grandes noces, j'étais souvent appelée à figurer dans la suite pour veiller à sa bonne ordonnance, à la toilette de la mariée et au placement des pages et des demoiselles d'honneur. Cette responsabilité m'obligeait évidemment à faire bonne figure tant sur le style de mes robes que sur l'harmonie de mes chapeaux. A ce rythme-là, je possédais une fameuse collection de chapeaux personnels. Elle me permit de faire beaucoup d'heureuses tant dans des dépannages gratuits que dans des adaptations de dernière minute.

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Marie-Louise dans ses devoirs professionnels lors des grandes noces (chez le bourgmestre A. Sonck et chez le docteur G. Stassin)


6. Lors des fêtes de la libération, les modistes de Hannut étaient de la parade. Toutes deux costumées de blanc, Marie-Louise Lacroix et Marie-Louise Thirion étaient deux arlequins coquins et coquets qui chevauchaient un tandem.

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Les 2 Marie-Louise en joyeux arlequins (à tandem) au cortège de la libération (1944)

7. L'appartement - fort coquet - de Marie-Louise Lacroix est un véritable temple à la gloire du chapeau... Elle ne détruit pas ses belles créations et ses meubles leur sont réservés. Quelque réalisation est une époque de sa vie et elle qui accorde une grande valeur sentimentale. C'est ainsi que Marie-Louise refuse de vieillir. Elle vit le passé au présent.

Et maintenant

Après la guerre nous étions encore trois modistes à Hannut dont Madame Tilman, Madame Renard-Libotte et moi-même. La dernière modiste fut Madame Yvonne Renard-Libotte. Depuis sa retraite, plus rien ! Plus de "Madame chapeau" à Hannut ! Encore une page d'histoire. On trouve cependant dans les grandes surfaces des rayons de "modes" en série, mais ce n'est plus de l'art !

Pourquoi cette désaffection du chapeau de dames ?

La cause principale est la coiffure ou l'art de modeler la chevelure (hair-styling). Dans le temps le chapeau était un ornement destiné à embellir la chevelure. Maintenant on "travaille" cette chevelure. On la coupe, on la teint, on la frise, on la laque, on y fait des vagues. Au lieu de dépenser son argent chez la modiste, on le dépense chez la coiffeuse (ou le coiffeur). Il ne faut pas chercher ailleurs la disparition progressive du métier de modiste et il ne s'agit nullement d'une question d'économie car le salon de coiffure toutes les semaines vaut bien un chapeau tous les mois. Et cependant, la femme élégante portera toujours un chapeau. Il restera toujours le point sur le "i".

La femme se masculinise

A défaut de modistes, la femme cherche un dérivatif à son besoin de coquetterie. Ce que femme veut, Dieu le veut... Et nous vivons la mode des feutres "Borsalino" pour dames. Les chapeaux d'hommes d'affaires sont séduisants sur la tête d'une dame. Après le pantalon, vas-y pour le chapeau ! C'est peut-être ce qu'on appelle l'égalité des sexes.

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