Site d'Adrien Daxhelet

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Perez Demetrio et la guerre d'Espagne

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Liberté et lutte contre l'oppression
Avant la Roumanie, avant la Tchéco-slovaquie, avant la Hongrie, avant la Pologne...

 

Il y a plus de 50 ans : il y eut l'Espagne

Des hannutois vous racontent

 

1. Un peu d'histoire

Franco l'homme qui refusa le verdict des élections démocratiques voir sous sa photo, un passage de son discours de nouvel an en 1940.

En 1936, en février, les élections démocratiques espagnoles donnent la victoire au front populaire. Sur 453 sièges, la droite en obtient 142; le centre en obtient 31 ; la gauche victorieuse en gagne 280. Cette gauche rassemble les radicaux, les socialistes, les communistes et la gauche catalane. Cette victoire n'est pas au goût de tout le monde. Le général Franco qui avait durement réprimé la grève des mineurs des Asturies est exilé aux Canaries par le nouveau gouvernement populaire. De là, il gagne clandestinement le Maroc et prend la tête de l'insurrection contre les républicains. C'est la guerre civile; elle durera 3 ans. Franco et ses troupes nationalistes sont aidés militairement par l'Allemagne hitlérienne qui envoie 16.000 hommes en Espagne, par l'Italie de Mussolini qui leur assure un contingent de 50.000 volontaires et par le Portugal voisin qui leur "prête" 20.000 volontaires de la légion Viriato. Les républicains du front populaire sont aidés financièrement par l'accord Franco-Soviétique. Le matériel militaire est débarqué aux ports de Dunkerque et du Havre et acheminés à la frontière en wagons plombés. Des bataillons de volontaires volent à leur secours dont : 9.000 français, 4.000 allemands et autrichiens non-nazis, 3.000 italiens non-fascistes, 2.000 américains, 2.000 belges, 2.500 Scandinaves.

Pendant 3 ans l'Espagne est déchirée et est le théâtre de combats sanglants qui donnent lieu à des communiqués de victoire dans les deux camps.

Cette guerre fratricide est une guerre d'usure et les nationalistes de Franco, mieux soutenus, finissent par l'emporter... Le 28 mars 1939, Madrid est prise. Le 30 mars 1939 Franco adresse au pays son communiqué de victoire.

2. Un témoin raconte

Cette guerre civile aura fait 1.000.000 de morts, aura condamné à l'exil 500.000 ressortissants espagnols et provoqué l'incarcération de 300.000 jeunes pour délit d'opinion. 5 jeunes espagnols élirent domicile à Hannut en 1944. Ils y arrivèrent sous l'uniforme de l'armée américaine. Ce fut la dernière station d'un pénible chemin de croix commencé 8 ans plus tôt. Ils firent souche chez nous et certains prirent la nationalité belge. Ils connurent la guerre civile de 36 à 39. Le camp de réfugiés pendant quelques mois, puis la guerre de 1940 avec internement par les allemands. Ils vécurent la guerre de 44 et son débarquement puis furent au cœur de l'offensive von Rundstedt en 44-45. Comme dans la chanson, ils firent toutes les guerres.

3. Perez Demetrio

Demetrio, dit Martin, est madrilène, il fait partie d'une famille de 6 enfants, 3 garçons et 3 filles. C'est une famille bourgeoise; le papa Abelardo, Perez-Navarro a fait des études supérieures. Au déclenchement de la guerre civile, Abelardo est électricien... Demetrio, âgé de 19 ans, répond à l'appel du gouvernement républicain. Il s'engage comme volontaire pour rejoindre l'armée populaire (Fronte Popular). Pendant 3 ans, sous l'uniforme de l'armée gouvernementale, il fait partie de la 27e division, armé de son mousqueton (fusil de guerre à canon court) et d'une arme de poing. Il est toujours en première ligne. Il connaît une suite de victoires, puis de défaites, suivant le mouvement des attaques et contre-attaques. Désespérément, avec ses chefs, il attend en vain l'aide extérieure. Il apprendra plus tard que les wagons de matériel et de munitions sont bloqués à la frontière franco-espagnole par le gouvernement Daladier (ce dernier et Chamberlain avaient été reçus par Hitler On connaît la suite, Franco est victorieux et les troupes gouvernementales demandent l'asile politique à la France.

Une photo des parents de Demetrio, dédicacée par le papa en janvier 1938 et envoyé sur le front

4. Camp de travail

Carte de membre du mouvement de résistance espagnol en France.

"Martin" Ferez se trouve dans un camp de travail à Argelès-sur-Mer (Pyrénées orientales)(du 160e groupe de travailleurs étrangers). Là on lui propose une alternative : le travail dans une ferme ou le travail dans les bois. Pour des raisons de ravitaillement, il choisit la ferme. Ce fut un mauvais choix car on lui confia un poste de berger. Le voilà, encadré de chiens, responsable d'un immense troupeau de moutons ! Lui, le citadin de Madrid, dans la peau d'un pâtre des montagnes... Quelle aberration... Ce boulot fut de courte durée et il opta pour le travail de forestier. Il recevait 50 centimes français par jour de travail ! Il ne pouvait pas vivre en paix très longtemps car en mai 1940 l'Allemagne envahit la Belgique et la France. Malgré la ligne de démarcation et la zone non-occupée de la France où ils vivent, malgré la protection de patriotes français, les réfugiés espagnols sont réquisitionnés "manu militari" par les allemands, ceux qui se cachent sont dénoncés par les "collaborateurs".

5. Camp de concentration

Prisonnier des allemands, Martin et ses compatriotes sont versés dans un camp de concentration allemand en Normandie. Ce sont les baraquements et les logements de fortune sur la paille. A raison d'une sentinelle en armes pour 4 réfugiés, les prisonniers sont occupés à la construction des ports du mur atlantique... 12 heures de travail, plus de nourriture, des vêtements en lambeaux et des coups de crosse au menu. De plus les équipes de travailleurs sont infiltrées par des volontaires français et belges partisans de l'ordre nouveau". Ce sont des mouchards dont il faut se méfier. Ils rapportent les conversations et les confidences aux officiers allemands qui s'empressent de sévir. Ce sera pour Martin la tranche de vie la plus pénible de son existence. Pour ne pas prendre de risque, il faut se taire, et cela 24 h. sur 24. Malgré tout, les vrais patriotes se reconnaissent et Martin entrera dans un réseau de résistance franco-espagnol.

6. La libération et l'incorporation dans l'armée américaine.

Carte d'immatriculation dans l'armée américaine.

Le débarquement en Normandie, l'avance des troupes alliées, le désarroi de l'armée allemande et l'intervention de la résistance sont autant d'événements qui favoriseront la libération des réfugiés espagnols, sans trop de casse. Martin et ses amis se précipitent dans les territoires français conquis par l'armée américaine et demandent à s'engager comme volontaires pour parfaire la campagne libératrice. L'état-major américain accepte volontiers leur proposition et ils sont enrôlés dans l'armée américaine en qualité de "civils non combattants" en uniforme. Ils sont équipés avec l'uniforme et le casque des G.I. sont commandés par un sergent. Ils font partie du 64e Bataillon Logistique de l'armée américaine. Leur job consiste à réceptionner les munitions débarquées de jour et de nuit par les fameux "Liberty Ship" sur les ports artificiels construits en Normandie et d'approvisionner les unités combattantes au fur et à mesure des besoins du front.

7. L'offensive des Ardennes

L'unité où nos amis espagnols sont enrôlés suit le front des combats. Elle traverse le nord de la France, le sud de la Belgique et se retrouve ainsi à Tongres. C'est à ce moment (Noël 1944) que von Rundstedt lança sa contre-offensive et crève la défense américaipour récupérer la poche ardennaise de Bastogne. Conscients du danger qui les menace, les américains dotent les travailleurs en uniforme d'armes de combat (ils en connaissent le maniement depuis 1936 !). C'est ainsi que Martin (Demetrio) et ses amis sont armés de mitraillettes et invités à se battre avec la troupe. Notre sympathique Madrilène n'a jamais vu autant de neige de sa vie et n'a jamais eu aussi froid ! Mais qu'importe, la volonté vient à bout de toutes les souffrances. Les pieds avaient froid mais le cœur était ardent.

Demetrio en G.I. (tenue de sortie et tenue de travail).

8. Hannut, dernière station

Le port d'Anvers étant devenu opérationnel malgré la chute des V1 et des V2 allemands, les munitions arrivèrent par notre métropole et la Hesbaye devint un vaste dépôt de munitions (il y en avait partout, en bordure de nos grands axes et en bordure des chemins de campagne). Le bataillon de Martin vint donc s'installer à Hannut. Pour soulager l'armée, l'état-major engagea des civils pour le stockage des caisses de munitions. Martin devint chef de occupe et 25 civils furent embauchés sous les ordres. II était responsable de son travail devant un lieutenant américain qui avait son bureau dans la villa de Fernand Landrain (à l'angle de la rue Zénobe Gramme et de la route de Namur). Des camions ravitailleurs venaient d'Anvers et des camions logistiques chargeaient pour les besoins des combats. Martin devait tenir un inventaire permanent des entrées et des sorties, de plus, il lui incombait de respecter les plans de stockage que lui confiait le lieutenant à qui il devait faire rapport. Le drame, dans ses responsabilités, était de toute évidence les rapines de certains civils sans scrupules. Toutes les nuits, les voleurs s'attaquaient à des caisses de munitions pour en extraire les obus (le vieux cuivre se vendait à prix d'or) ou des toiles de soie de parachute (le tissu était encore rare et la soie de parachute faisait de beaux chemisiers). Mais le malheur a voulu que certains de ces maraudeurs soient grièvement blessés en manipulant des engins particulièrement dangereux... Cela devenait un double drame qui frappait l'armée et le maraudeur. Il y eut des morts et des blessés.

Martin et son équipe de civils près d'un dépôt de munitions. Remarquez les obus au centre à l'avant-plan et à droite. Martin est le troisième à partir de la gauche (un ouvrier a troqué son casque avec une casquette).Certains hesbignons pourraient se reconnaître sur la photo. Elle serait digne d'un avis de recherche.

Le bataillon de Martin (Demetrio) avait installé ses cuisines et son restaurant au patronage de Hannut (rue Lambert Mottard) tandis que les dortoirs de campagne étaient abrités à la coopérative (à la gare de Hannut, actuel Superbois). Par la suite l'armée a investi l'école communale des filles (rue de l'Aîte). Martin était très estimé de la main d'oeuvre civile car il était gentil et il parlait parfaitement le français. Rappelons aussi que la chute des V1 allemands firent des dégâts dans les dépôts dont Martin avait la responsabilité.

9. La démobilisation. Nouvelle vie

Pour régulariser sa situation, Demetrio a reçu une carte de réfugié politique délivrée par l'O.N.U.

Le régiment américain rentra en France après la capitulation de l'Allemagne. Les soldats furent réembarqués et le personnel civil de l'armée reçut son congé. Le problème, pour nos amis espagnols, c'est que le régime de Franco leur interdisait le retour au pays sous peine d'arrestation, de jugement et d'incarcération. Bon nombre de réfugiés espagnols décidèrent de jouer leur chance en revenant à Hannut, avec l'espoir d'y trouver un emploi et un logement. Ils furent cinq à se présenter au bureau de la population à l'hôtel de ville de Hannut (place Henri Hallet). C'est là qu'ils rencontrèrent un employé complaisant (c'était Clap'Sabot en personne !) qui leur délivra, sans l'avis de la police des étrangers, une carte d'identité valable pour 2 ans ! C'était le salut ! En 2 ans, ils pouvaient laisser venir les événements. Martin trouva d'abord un emploi chez Louis Moers, grossiste en denrées coloniales (rue Albert 1 er : à la Cense). Là il devait soutirer tous les liquides en fûts et étiqueter les bouteilles après les avoir bouchées (vin, vinaigre, alcool...). Travail monotone pour un gars qui avait connu l'aventure et le plein air durant 9 ans ! Ensuite, Martin fut embauché à Cockerill. Il partait à 5 h.05 du matin et rentrait le soir à 19 h.30. Il y devint soudeur puis peintre (son véritable métier). Comme logement, Martin partage une chambre au café Volont (rue de l'église, chez Blondine l'accoucheuse) avec son compatriote Noales Modesto. Demetrio Ferez, dit Martin, s'éprit d'une Hannutoise et convola en justes noces le 15 juillet 1951 avec Hellas Mariette (fille d'un grand patriote-résistant). Détail amusant : lors de son arrivée en Belgique, Martin parlait un français impeccable avec l'accent chantant du midi mais lorsqu'il fut sous les ordres d'un brigadier à Cockerill, il ne connut plus que le wallon comme langue de communication. Après quelques années de ce régime, son langage devint hybride et son vocabulaire fut un joli mélange de mots français et de mots wallons. Son accent y prit aussi un vilan coup !Pour notre ami Martin, c'était le bout du tunnel : 1936-1951... 15 ans après son engagement à la recherche de la liberté, ils retrouvait un foyer et le bonheur de vivre. Pour montrer son attachement à sa patrie d'adoption, il demanda la naturalisation belge... Cette formalité coûtant très cher, Martin attendit un amendement à la loi en la matière et parvint à engager la procédure à moindre frais. C'est ainsi qu'il devint belge en 1966, soit 30 ans après avoir endossé l'uniforme de commandant. Nanti de sa nouvelle carte d'identité qui ne faisait pas de doute sur sa nationalité belge, il risqua un retour au pays.

10. Retrouvailles

La maman de Demetrio, 25 ans après la grande séparation.

Lorsqu'il s'est présenté à la frontière, au pied des Pyrénées, Martin s'est senti les jambes de coton... Nous sommes en 1967, Franco est toujours là et sa police veille toujours malgré certaines mesures de grâce pour les anciens miliciens. Sa connais-sance de l'espagnol lui permet de saisir les questions des douaniers et de la police des frontières... Il n'en mène pas large... Puis c'est le laisser-passer. Les trains ne vont pas assez vite pour lui permettre de revoir sa maman qu'il n'a plus vue depuis plus de 25 ans (son papa est hélas décédé, et il ne le reverra plus jamais). A son arrivée dans Madrid, il ne reconnaît plus rien ! Les rues ont changé, les bâtiments publics et les magasins ont changé, les transports en commun ne sont plus les mêmes. Impossible de décrire la joie, les larmes, les exclamations et les embrassades quand Martin rentre au foyer. La maman, les frères, les soeurs... les neveux et nièces qu'il ne connaît pas. Encore : tout ce monde exulte de joie mais met encore le doigt sur la bouche par crainte du voisinage et des mouchards d'extrême-droite. Depuis lors, le régime a changé et les échanges sont annuels. Martin, son épouse, ses enfants, ses petits-enfants, retournent régulièrement à Madrid. La maman de Martin est même venue en Belgique avant de mourir. Elle a foulé le sol de ce pays d'accueil qui fit le bonheur de son fils "exilé".

La famille Perez-Martin est là pour accueillir "le miraculé"
Demetrio avec sa maman et ses 3 sœurs.
Les séjours en Espagne ne sont jamais tristes.
Demetrio avec son épouse et son petit-fils Denis.

11. Pour votre information.

A. Ces espagnols de chez nous ont fait souche en Hesbaye et vous serez heureux de reconnaître leur famille à l'évocation de leur nom. L'ami intime de Martin habite Braives et s'appelle Julio Blarquer Ruiro. Quant aux Hannutois, ils furent 5 à entrer dans notre vie par une porte dérobée avec la complicité expliquée au paragraphe 9. Ce sont 1. Perez Demetrio - 2. Noales Modesto (vieux remparts) - 3. Urbano Francisco, (rue Ernest Malvoz) - 4. Cogolludo Mariano (Bertrée) - 5. Delacruz Mateo (parti pour Liège, impasse aux bois).

B. Les sujets espagnols portaient les noms inséparables du papa et de la maman en plus de leur prénom. C'est ainsi que nous les retrouvons sous l'état-civil suivant : Perez-Martin Demetrio (d'où son pseudonyme de Martin, qui est le nom de sa mère).

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12. En fin de compte

DEMETRIO (dit Martin) est sans doue le plus européen des Hannutois.
Il connaît intimement son pays natal (l'Espagne) son pays d'adopion (la France). Le pays de ses nouvelles racines (la Belgique) et il a servi l'Europe occidentale sous uniforme américain il fut un des acteurs de notre libération.
Perez-Martin Demetrio, tu forces a sympathie.
Comme Jacques Brel nous pouvons dire "on t'aime bien, tu sais..."

L'Aronde et Clap'Sabot te souhaitent une longue et heureuse retraite entouré de ton épouse, tes enfants, tes petits-enfants. Le 3e millénaire fera sans aucun joute fleurir en Hesbaye ces noms ibériques qui sentent bon la liberté st la fraternité.

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Mise à jour le Jeudi, 19 Février 2009 10:13