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Fleurs de Solitude

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Fleurs de Solitude

(Extrait tiré de : La Revue de Belgique, 1897)

Parmi la vétusté désolée de la grise ville aux attitudes claustrales, dans la laideur d’un « appartement garni » banal et hanté de traîtresses humidités, Marcel, à minuit demeuré, boit lentement à la lourde coupe de solitude...

Trois longues années déjà que d’inéluctables contingences l’ont amené ici, déporté de la patrie de son âme, pour d’insipides tâches, pour de perpétuels et humiliants recommencements !

Lui, l’enfant un peu sauvage et ardent, né au tournant du coteau fauve, lui, dont l’œil s’est brûlé aux brusques jaillissements du soleil de delà la grisaille des monts, il s’est senti aussitôt déprimé dans la brume de cette nécropole sévère et froide. Et quand, par instants, le front bouillant, il a fui le deuil des pierres moussues et patinées, quand il a voulu se libérer de la tristesse des eaux figées, sa pensée dans l’uniforme plaine s’est perdue comme en un désert.

Contre cette ambiance énervante qu’était pour lui le décor funèbre de la ville, et contre le malaise, l’atonie morale, dont il subissait l’envahissement, Marcel a lutté.

Il a voulu transcréer encore la vie des riants vallons de là-bas, de l’autre région dont le souvenir fait battre plus fort son cœur; il a voulu animer encore la danse folle de ses gnomes, allumer pour de nouveaux rires les fusées de sa franche gaieté, dire l’infini mélancolique de ses rêveries ou l’envol fier et emporté de ses aspirations.

Mais des cloches austères sonnaient, comme des glas, dans ses contes qui voulaient être allègres; des carillons hoquetaient, lamentables, dans ses poèmes même d’amour; et de sournoises sensations d’étouffement et de mort toujours circonvenaient son effort créateur.

Sa pensée, partie en un superbe pourchas d’idéal intransigeant et sublime, revenait bientôt, humble, yeux baissés et mains jointes. Ses phrases et ses strophes qu’il voulait orgueilleuses et pimpantes, s’affublaient de sombres mantes, et semblaient des vieilles dont les pas silencieusement glissent sur les dalles des nefs d’antiques églises.

Du reste, ne s’était-il pas vainement débattu aussi contre la compression, non plus de la navrance des choses, mais contre celle, plus redoutable, de l’âme collective de la ville, de cette âme fermée et pleine de mystère ainsi qu’un cloître, syncrétisant toutes les médiocrités et toutes les résignations, après toutes les gloires défuntes, pauvre âme avortée comme la civilisation dont elle est le produit ? Cela bientôt s’est traduit pour lui dans une foule de concessions consenties aux mesquineries de l’existence bourgeoise et « conforme »...

Être homme tout simplement, mais l’être avec plénitude et souveraineté, il l’avait voulu, certes. Hélas ! il est devenu étroitement celui de son pays, platement celui de sa ville, laidement celui de son parti ! Il s’est inféodé à la banalité intégrale et écœurante des vies sans horizon.

Triste époque où il a été ainsi dessaisi de lui-même, ayant comme dérapé de sa nature très spéciale, pour dériver en de continuelles déchéances. En ce temps-là, un bandeau d’illusions lui a caché, par je ne sais quel prestige, des himalayas d’horreurs et de sottise. Mais c’est alors qu’il a été coté le plus haut dans l’estime des honnêtes gens !...

Il se reporte en imagination aux jours qui s’écoulèrent ainsi.

Il est vêtu comme tout le monde, coiffé selon la norme; il s’observe dans sa démarche. Quand il passe, c’est un homme correct dont les miroirs-espions reflètent les traits pour les matrones obèses et toutes les dévotes commères. Et les langues vont leur train, louant la coupe de ses habillements, notant le blond doré de sa barbe, insinuant des restrictions au sujet du titre de l’or de sa chevalière.

On connaît les détails de son état civil, bien qu’il ne les ait livrés à personne dans la ville; mais les curiosités ont bien trouvé moyen de se satisfaire. On suppute aussi ce qu’il peut bien gagner, bon an, mal an. On le conjoint, du reste, chaque semaine, avec telle héritière, ou telle pauvre fille, suivant certaines de ses allures, suivant l’orientation fortuite de ses promenades, le hasard de ses coups de chapeau.

A lui vont bien des regards interrogateurs et caressants des vierges, des vierges qui l’aimeraient ou se figureraient cela (n’est-ce point l’Amour qu’au fond elles désirent, et qu’elles aiment ?). Et des dames à l’opulente maturité, ou à la jaune et tombante majesté des automnes, mettent dans leurs yeux pour le mari possible et sortable que serait Marcel, des promesses d’acceptation.

Mais il passe, presque dédaigneux dans son inattention. Imprudent ! Demain, des soupçons germeront dans l’ombre; et des insinuations bientôt pousseront partout dans les champs de calomnie, pour couronner de honte cet insolent qui sait dérober aux investigations malignes sa vie sentimentale !

Et pourtant elle n’est guère faite que de rêves; à peine quelques fugitives réalités, criminelles si peu !...

Or, il va ainsi vers le local de son cercle ou vers la taverne : l’antique cabaret, où des étains mettent leur rire dans la fumée des longues pipes, ou bien le bar coquet qu’illuminent les prunelles irradiantes d’une Hébé peu farouche.

Il serre des mains et des mains encore; des exclamations joyeuses accueillent son entrée et des coupes gaiement heurtent celle dans laquelle il boit la blonde bière. C’est liesse apparemment parmi la compagnie, et c’est ainsi, dirait-on, union des cœurs.

Et cependant, quand il se retrouve dans sa chambre, plus tard, il se sent douloureusement seul.

Douleur inutile et sans nulle élévation, douleur énervante, amoindrissante !

C’est d’avoir souffert de cet esseulement au milieu des hommes que Marcel en est venu à vouloir l’amour d’une femme. N’est-ce pas, peut-être, aussi la fatalité même de son âge qui l’a poussé ?

Celle qu’il avait choisie, vers qui monteraient ses adorations, il l’avait aperçue, certain matin de roses. Elle passait, svelte et fraîche, sous ses fenêtres, allant, vision charmante et brève, où l’appelait je ne sais quelle clochette grêle tintant pour le prime office. Précieuse et rare fleur de beauté, telle qu’en produit la nature pour la joie infinie des yeux ! Mystérieuse figure féminine, de celles qui semblent être faites d’amour même !

Il l’avait considérée, tandis qu’elle s’éloignait; il l’avait considérée, notant un profil d’une pureté sculpturale et de fierté sans la moindre dureté. Il avait suivi mentalement l’ondulation de ses formes qu’il devinait fines et nerveuses sous le costume qui les drapait à ravir; et sa pensée s’était attardée au nimbe de ses cheveux noirs épandus en bouclettes d’ombre sur la neige de son cou...

Et voilà que soudain, Elle lui apparaissait de nouveau, qui revenait, toute rayonnante dans le lumineux épanouissement de ses vingt ans.

Deux regards s’étaient croisés. Son cœur, à lui, avait battu d’admiration; leurs cœurs, à tous deux, avaient été comme noyés d’attendrissement.

Marcel volontiers évoque les temps qui sont passés par après, pendant lesquels sa vie a été impliquée en d’ardentes mais chastes amours.

Enivrantes tendresses : car des jours ont lui pour eux, pleins de soleil et de joie triomphale, des jours durant lesquels ils croyaient se baigner dans des flots de bonheur.

Mais vaines tendresses aussi, mortes, hélas ! de froid...

Ce matin d’août, dont il se souvient. Au bord de la mer, où tous les deux ils sont allés épier le lever du soleil.

Ils ont marché, un peu troublés, un peu frissonnants, inondés d’aurore. La mer s’éveillait, toute rose comme une vierge pudique. Elle chantait doucement et s’agitait bellement comme dans l’attente de quelque joie qui vient. Du côté de l’orient, son fiancé montait à la crête d’un nuage, et elle se pâmerait tantôt sous le grand baiser rouge, triomphateur...

Les deux amants venus là de la petite ville grise, attendaient aussi; et leur émoi était infiniment exquis. Ils s’étaient assis tandis que des innombrables glaives d’Ignivome l’étincellement au ciel éclatait. Autour d’eux chantait l’immense symphonie de l’univers en fête comme leurs âmes. Leur extase leur était ainsi qu’un paradis splendide; et le songe faisait éclore pour eux un monde de beautés...

De fantastiques merveilles ont surgi pour Marcel des flots ensoleillés. Il a cru voir des palais de cristal et d’ambre, des dômes de rubis et d’émeraudes, des tours et des villes entières d’or fulgurant. Des flores et des faunes inouïes lui sont apparues à la faveur de l’hallucination, en des jardins exotiques aux décors mouvants.

Un instant, il a vécu un sublime et inexprimable poème. Car il est de ceux dont la sensibilité est subtile et sans bornes, de sorte qu’il est souvent tout plein de choses non dites et auxquelles il ne pourrait lui-même donner une forme.

Sa bouche n’a su balbutier que des paroles dans lesquelles sa pensée n’était plus qu’une minime et infime partie d’elle-même. Mais il a cru que son être allait, emporté sur les routes aveuglantes des rayons de l’astre, volant de la mer vers le ciel radieux.

« O Mer – disait-il, penché vers l’Aimée – ô mer effrayante et belle, tu es en tes abîmes moins profonde que mon cœur; et le soleil en tes domaines souterrains, met moins de splendeur que l’Amour dans les tréfonds mystérieux de moi-même !

« O mer harmonieuse, ta chanson berce mes alarmes moins doucement que la voix de mon amante !

« O mer fraîche et pâmée, ta brise a moins de suavité que l’haleine de celle que j’adore !

« O mer câline et capricieuse, la caresse de tes vaguelettes ne vaut pas celle de ses mains, de ses cheveux, de ses lèvres !

« O mer preneuse de vies, mon amour prend plus complètement que toi; car il veut jusqu’à la pensée et jusqu’à l’au-delà de la pensée

« O mer, mer sans fond, mer sans fin, mer éternelle, sois le symbole de mon amour !... »

Son âme s’essorait sur les plumes de feu des flèches du soleil, vers l’idéal amour.

Or, Elle a souri, et ses dents ont éclaté dans le corail de sa bouche troublante. Elle lui est apparue, un peu alanguie, dans une gerbe de lumière. Mais il n’a point pensé alors qu’elle était divinement désirable; car l’élan qui le soulevait était si pur qu’il n’a pas senti un peu de passion bouillonnant dans ses veines.

Puis Elle a dit :

« O mon ami, faut-il aimer ainsi follement pour aimer souverainement ? Je voudrais que tu fusses moins exalté, pour pouvoir espérer en ta constance. Spasmes de ton âme, ces minutes d’enthousiasme inouï, qu’éveillent pour toi d’étranges mirages; mais incertaine et vaine faculté d’extase ! Courts transports qui épuisent jusqu’à la souffrance et ne laissent après eux que dépression et amertume ! Ta pensée souvent semble être si loin de moi !... Rentrons, le veux-tu, ô mon poète fol ?... »

Elle a eu, pour souligner ces derniers mots, un rire carillonnant de petite bourgeoise stupide qui ne comprend et n’admet rien que de modéré, dont la vie a des portes closes pour le vol léger des chimères.

Et Marcel a été blessé, rien qu’à peine, mais perceptiblement pourtant, tout au fond de son âme...

L’autre soir d’octobre, elle a voulu faire une promenade tout autour de la ville, de la ville déjà noyée de brume. Depuis des mois, ils vont ainsi sans gêne, à deux. Étant sans famille et libre, Elle a osé braver les rigoureuses convenances de la prétendue pudeur; et ils vont, non sans être parfois montrés du doigt, certes, mais ils vont, beaux et purs, dans la joie de leurs simples fiançailles.

Ils s’avançaient donc, ce soir-là, un peu transis, sous les allées de vieux arbres.

Les arbres exhalaient le parfum humide de l’automne. Une buée estompait les vieux fossés d’eau dormante. Des souffles âpres frôlaient les visages. Sous les pieds, le gravier criait.

Depuis un instant, ils se taisaient. Par delà les frontières de la réalité, l’imagination du jeune homme extravagait.

Il a vu alors surgir de la nuit une cité lumineuse, une cité idéale qu’une mystérieuse clarté inondait.

Nulle construction ne s’y rencontrait qui ne fût du style ogival le plus pur. Les frontons des portiques et les sommets des tours s’y perdaient dans l’infini des cieux.

Des temples, dont les types architecturaux symbolisaient la foi naïve d’un peuple, s’y dressaient comme des rêves mystiques qui se fussent jadis corporifiés. En des beffrois altiers s’était incarné, avec une grandeur imposante, l’élan spontané et unanime d’une race éprise de sa liberté.

Dans l’air tout vibrant d’une vie intense et extraordinaire, des cloches égrenaient de subtiles prières; et des bourdons sonnaient des bardis joyeux au-dessus des rues pacifiques, et célébraient toujours les victoires d’autrefois sans troubler le sommeil d’à présent...

Nul passant qui vint mettre en ce décor une note de laideur ou seulement de banalité... Tel un corps merveilleusement beau, qui se serait figé d’immobilité en un geste irréprochable...

Mais Marcel voyait l’âme de la ville planant au-dessus d’elle et l’illuminant; et il la reconnaissait : car cette âme n’était autre que l’Art lui-même, à qui il avait, depuis son adolescence, dressé un autel dans son cœur.

De ses rayons tout son cœur, comme la ville, s’éclairait; il lui semblait qu’il allait monter, monter, bien haut, bien haut...

Mais alors, après avoir été silencieuse aussi, son amie – ils arrivaient, juste à ce moment, sous l’arcade d’une vieille porte moussue aux moellons divinement patinés par quelques siècles – lui a dit : « Peut-on admirer de pareils débris et en faire tant de cas ? Des temps et des temps encore y ont inscrit la marque de leur passage, oui; mais avoue, ô mon rêveur taciturne, que la décrépitude n’a qu’une beauté de conventions; et cette porte branlante près de ce square où agonisent des chrysanthèmes, n’est-elle pas ainsi qu’une verrue horrible éclatant laidement dans l’harmonie d’un visage ? »

Marcel n’a pas répondu. Mais il a senti que leurs ailes, à eux deux, n’avaient pas la même envergure, et qu’ils volaient loin l’un de l’autre.

Sa blessure s’est précisée, tout au fond de son âme...

A la tombée, si tôt survenue, de ce soir d’hiver qui neige encore en sa mémoire. Ils sont entrés, suivant des groupes machinalement, ils sont entrés sous les voûtes aériennes de l’antique cathédrale gothique. Ils se sont glissés, d’abord incertains, parmi les piliers sveltes, dans la pénombre fleurir que tamisent, au crépuscule, les verrières multicolores.

Mais des lustres bientôt ont jeté leurs feux, et, un peu émerveillés, tous deux ont écouté la voix grave des orgues préludant aux vêpres. Voilà qu’ils se sont attardés, impliqués chacun en une contemplation différente.

Agenouillée, Elle, comme au temps où elle était petite et timide pensionnaire chez les Ursulines; ses lèvres ressassant des formules familières d’oraison et ses mains s’étant jointes. Mais son esprit était aux toilettes des assistantes, aux fioritures profanes dont l’organiste polluait les cantilènes sacrées et qu’elle prisait surtout dans le liturgique concert; et ses regards allaient, allaient, papillons de flamme, frôlant mille objets, jamais fixés, comme son attention.

Lui, qui n’était pas pieux, sentait sa pensée monter et planer dans la majesté de l’église. Sa pensée communiait dans le fier lyrisme du monument. Parfois aussi, elle s’attardait aux symboles du culte, aux symboles naïfs et presque toujours transparents, derrière lesquels les croyants et les artistes perçoivent d’infinies perspectives de félicité et de paix.

Un instant, il lui a semblé qu’il touchait le ciel de sa tête.

Ils sont sortis avec les derniers fidèles.

Elle s’est mise à bavarder : un bavardage de petite linotte à tête folle.

Il eût voulu ne rien dire, alors, ne point parler, rester seul en face de sa songerie...

Le vol des souvenirs plane toujours au-dessus de l’âme de Marcel : nuages légers qu’à peine rosit un peu d’aube, théories de nuées moutonneuses que traversent de courts éclairs, qu’attristent de continuels assombrissements.

Ainsi ses jours, durant le temps de ses amours, ne se sont illuminés que de rares instants de ravissement, tandis que s’est graduellement affirmée l’inharmonie de leurs esprits et de leurs cœurs.

N’a-t-elle pas sur ses lèvres faites pour les chauds baisers de foi, Elle, qu’il avait auréolée, n’a-t-elle pas eu souvent des blasphèmes, des mots de doute, des sourires moqueurs ?

Pourtant le regard de ses yeux semblait capable de s’élever dans d’infinies extases, au delà de la vie. Pourtant les bandeaux de ses cheveux étaient, autour des lis de son visage, comme le nimbe de spiritualité des anges. Pourtant il l’avait prise, parfois, la voyant dans les longues robes blanches en lesquelles elle aimait à se draper chez elle, il l’avait prise pour quelque mystérieuse incarnation de l’Idéal même, de son idéal d’amour.

Mais elle était comme ces figurantes des théâtres, merveilleusement belles et parées, qui marchent sur la scène et font des gestes eurythmiques, et jouent les muses ou les déesses avec des pensées mesquines ou basses. Elle n’était, elle, que la figurante de l’Idéal, son âme étant médiocre et résignée, comme celle de sa race.

Marcel a beaucoup souffert de cette disproportion. Mais il a su en même temps démêler que, si Elle le blessait par la fréquence de ses remarques incolores et par ses goûts désespérément moyens, il la froissait, lui, à son tour, à la traiter en femme d’esprit, en femme qui le comprendrait.

Et ayant senti qu’elle était tant « en dehors de lui », il a songé à dénouer leurs relations.

Il y a eu des éclats de nerfs et des sanglots; car elle ne croyait pas possible, malgré tout, qu’ils se quittassent...

Mais après l’ébranlement de la séparation, ils ont, tous les deux, de leur côté, éprouvé comme une sensation de délivrance; et jamais ils n’avaient mieux saisi combien ils étaient différents l’un de l’autre.

La jeune femme, qui était demeurée impuissante à partager la sensibilité de Marcel, a pris contact, à peine quelques mois plus tard, avec celle un peu lourde et un peu atone, d’un honnête et riche commerçant.

Du passé dans son esprit s’estompe le souvenir. Toute à l’amour présent, légitime et conforme, elle ne regrette pas l’autre. A-t-il jamais existé ? pense-t-elle quelquefois.

Elle sera bientôt mère et elle allaitera son enfant. Nulle n’est plus heureuse parmi les épouses...

Et Marcel ? Il a été d’abord bouleversé, lui aussi, de leur rupture. Errant seul, il évoquait naturellement l’image de la compagne d’autrefois. Il ne la voyait plus cependant que dans le mirage du songe.

L’éloignement a interposé son voile, idéalisant et poétisant celle qui avait été la bien-aimée; et la méditation a fait prendre conscience, au jeune homme, de choses que jusqu’alors il n’avait comprises qu’imparfaitement.

Peu à peu, l’adorée de jadis est devenue une entité impersonnelle, anonyme, symbolique, vers laquelle montaient tantôt des regrets, tantôt des aspirations toutes neuves et toutes pures.

Elle n’est plus une femme, belle, mais niaise avec un peu de perversité; c’est la Femme même, éternelle, énigmatique et rédemptrice.

Il a enfin perçu le sens de quelques mots dans le mystère du prestige royal des filles d’Ève.

Il avait désiré avant tout une possession intellectuelle; il avait cherché des raffinements de pensée, des complexités de sentiment. Il avait ainsi réduit sa conception de l’amour à une emprise cérébrale exercée par les amants l’un sur l’autre, et en avait mesuré la joie aux péripéties d’une lutte énervante et odieuse entre deux esprits, plutôt qu’aux émois du cœur, au trouble fatal de la passion.

Mais combien cela est hors de la vérité !

Triste produit de nos misères psychologiques, ce type féminin qu’il avait imaginé, ce type qui n’existe pas, ou qui n’est qu’exceptionnel, constituant le fruit heureusement rare de l’artificielle et subtile vie d’à présent !

Il avait donc demandé des lis spirituels au jardin où de merveilleuses roses de sentiment éclosent, seules. Or, ce celles-ci il avait méconnu le tendre et divin arôme; et il s’était désespéré de ce que l’hymen de leurs intelligences, à elle et lui, n’avait pu s’accomplir.

Mais il avait reconnu sa folie, à présent.

La beauté de la femme, en effet, n’est pas dans la duperie d’une perpétuelle parade d’esprit, dans de faux airs d’âme sans cesse ascensionnant vers les cimes de la pensée, dans une sèche et odieuse habileté à soutenir des joutes de parole, de plume, d’art quelconque.

Elle est dans sa bonté qui s’épand sur tous comme une rosée bienfaisante de son cœur; dans sa simplicité, violette au suave parfum de sa couronne de grâce; dans sa discrète tendresse, qui nous frôle ainsi qu’une brise tiède et caressante.

Elle est dans sa confiance ingénue, dans la fraîcheur de sa jeunesse, dans l’infini de ses yeux, dans le caprice de ses cheveux, dans telle de ses attitudes qui trouble, dans son sourire qui grise mieux que le plus capiteux des vins, dans sa chair enfin, dans sa chair ardente et triomphante !...

La femme n’est point l’être des calculs et des cogitations; elle est l’être des sensations, elle est l’être qui vibre. Elle ignore la froide logique qui prouve, le raisonnement qui convainc; elle possède le charme voluptueux qui entraîne.

Folie de ceux qui essayent de la faire s’essorer dans le ciel élevé des choses intellectuelles ! Le chatoyant papillon se perd dès qu’il tente de monter aux vertigineuses hauteurs. Ses ailes ne sont point faites pour des vols si altiers... et les fleurs aiment son baiser !

C’est ainsi que Marcel comprend la Femme, maintenant. Et il l’aime ainsi... dans son rêve.

Plus tard, se dit-il, il la rencontrera sur son chemin. Par hasard, bien sûr, dans une heure qu’il ne peut prévoir, à un de ces brusques tournants de la vie où s’accomplissent les destins.

En attendant, il la souhaite et il la chante.

Il la chante dans ses poèmes, qu’il compose avec d’inouïes tendresses et des émois d’amoureux...

Marcel est toujours seul. Mais sa déréliction s’est illuminée d’espoir.

Il boit toujours à la lourde coupe de solitude; mais il lui semble qu’elle ne verse presque plus d’amertume à sa bouche, et que ses bords en sont couronnés de fleurs naissantes !

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 21:34