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Nouvelles éparses

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Vers de l’Amour

(Extrait tiré de : La Nervie, novembre 1894, n° 7, pp. 132-133)

Dans la petite ville un peu grise, qu’on dirait surgir du fleuve au pied du coteau fruste, Elle habite une vieille maison décrépite et sombre...

Et la tristesse des pierres deuilantes, qui s’effritent par toutes les arêtes, a l’air de pleurer sur une immense douleur, sur l’infini navrement d’un cœur se mourant, las de solitude...

Oh ! l’entente muette et troublante de leurs lamentables âmes à toutes deux, à la vétuste demeure et à la dolente fille !...

Si dolente et si pitoyable !...

Car pour elle n’écloront jamais des roses d’amour; et le pauvre éclat des mélancoliques clématites et des chrysanthèmes pleureurs a seul fleuri l’indigence de ses parterres...

Elle est laide !...

Sous un front petit, fuyant, qu’envahissent ses affreux cheveux d’un blond-filasse luisant, ses yeux se cavent maladivement, ne s’allumant jamais pour des éveils de fierté, disant éternellement je ne sais quelle résignation, sous leur maigre rideau de cils presque blancs...

Ils vivotent, ses misérables yeux, dans la blancheur mate et comme soufrée de son teint de chlorotique, dans l’uniformité duquel s’affirme encore, sous les pommettes larges et inélégantes, une bouche grande, que le rire déforme plutôt qu’il ne l’épanouit. Et son nez court, béant démesurément, s’étale trop près des yeux, trop loin des lèvres, parachevant ce simiesque profil...

Et tout lui crie sa laideur : le soleil qui l’éclaire; le lustre des glaces et le pur cristal de l’onde, où elle se mire; les prunelles flamboyantes des jeunes filles sur lesquelles se peint la désolante image de ses traits; l’attention insistante des passants croisés dans la rue; le sourire insolent des adolescents...

Elle est laide !

Mais son âme, encore qu’elle ait été un peu aigrie par l’odieuse et continuelle conscience de l’irréparable disgrâce de son corps, son âme est belle...

Son âme est belle, et son cœur a des trésors inéprouvés d’une richesse infinie...

Sous un regard caressant, ses jardins de vierge s’éjouiraient d’asphodèles et de myrtes...

Sa chair souvent ­– sa pauvre chair ! – a des frémissements inconnus, dont s’épouvante son esprit. Et ce sont en elle, parfois, d’inquiétantes sollicitations des sens, et, dans ses rêves, des visions de mains qui s’enlacent ou de bouches qui s’unissent, des hallucinations de contacts doux qui la frôlent...

Or, un fiancé jamais ne la pressa sur son sein, en lui disant des mots qui bercent; nul homme ne la prit, fût-ce en une œillade furtive, en une pensée toute cachée...

Et de nul de ceux que par un nom elle désigne ou qu’elle a vus quelque jour, elle n’a convoité l’adoration...

Car sa passion est anonyme : craintive, elle s’essore vaguement vers de l’Amour...

Vers de l’Amour !...

Mais, hélas ! à chaque heure s’exacerbe le mal de son désir vainement expectant...

Et bientôt déjà, sera pour la morne délaissée, le temps où ses terrasses ne se pareront plus, sinon du renoncement des violettes et de l’ennui des amarantes...

 

Par les Bois

(Extrait tiré de : L’Art Wallon, n° 2, septembre 1895, pp. 19-23)

pour Georges Garnir.

À Spa, la coquette reine d’Ardenne, il est une colline boisée, un peu médiocre avec une allure penchée, offrant sur ses flancs de petits sentiers et de petits repos. c’est le Spaloumont; et la légende y plaça le lieu d’un roman naïf et fort artificiel, que la poésie et le théâtre usurpèrent à l’envi.

Or, je songeais, l’autre jour, en regardant cette hauteur tant fréquentée et tant célébrée, que Marmontel, Madame Favart et l’abbé de Voisenon, sans compter qu’ils eurent tort de méconnaître la vraie situation géographique de l’idylle par eux ornée d’oripeaux scéniques ou poétiques de leur goût, n’ont point su quels furent ce Lubin et cette Annette, dont ils contèrent l’aventure, et de ceux-ci n’ont point compris les très simples âmes.

J’imagine que tous deux furent (cousins ou non, pâtres ou non, orphelins ou encore pourvus des auteurs de leurs jours) des enfants nés au bord de cette route caillouteuse et abrupte qui s’infléchit au bout de la voie Bertine, au bas des monts, à l’endroit où ceux-ci forment un hémicycle, comme quelque antique amphithéâtre. Ils étaient d’Ardenne vraiment, très bruns avec des yeux vifs, brillants et pénétrants sans être très profonds, souvent tristes comme de l’ignorance des choses d’au-delà le coteau ou comme du désir d’infini suscité par la limitation des horizons patriaux.

Tôt, ils avaient couru, pieds nus, par les taillis et les futaies, moissonnant du bois mort, s’ébattant sur la mousse, rêvant sous les chênes séculaires, puis repartant en quête, l’œil au guet, l’oreille aux écoutes. Ils avaient poussé drus comme de vigoureuses frondaisons, mais non sans un peu de cognosité aux genoux, ainsi que cela advient fatalement aux regnicoles des régions accidentées, tandis que leur teint se basanait sous les caresses rudes du soleil et sous le fouet du grand air.

Ils furent certes illettrés, encore qu’intelligents, presque finauds et nullement ingénus. Ils crurent aux espiègles sotais et souvent pensèrent entendre, par les sombres nuits, le sabbat des macralles ou voir, en les crépuscules, galoper, à l’orée du bois, la bête de Staneux, dont ils avaient vu l’image dans l’église de Polleur; mais en craignant les diables et l’infernal feu, ils ne furent guère gens dévots, et des choses de la religion ils n’eurent point cure, n’en connaissant rien au-delà de quelques perdurantes superstitions. Sans doute aussi, en leur vinâve, s’appelèrent-ils Jean-Louis et Marie-Josèphe, plutôt que Lubin et Annette, qui ne sont point du parler patoisant de la vallée du Waay.

Du haut des roches surplombantes, ils durent maintes fois entendre les échos des fêtes que déjà alors organisaient les joyeux bobelins, et ils virent de ceux-ci les troupes élégantes évoluer parmi les quinconces du Parc. Mais l’envie jamais ne leur fit désirer d’être riches, encore moins valétudinaires buveurs d’eau. Ils étaient heureux de leur quasi-sauvagerie, laquelle n’impliquait d’ailleurs ni bestialité, ni insensibilité. Souvent même durent-ils s’émouvoir des fêtes et des deuils de la nature, comme aussi de quelques chagrins passagers, inévitables, qu’ils ressentirent, et pleurèrent-ils de mélancolie d’entendre, à la vesprée tombante, au fond des bois sonner le cor, gémir la biche en gésine ou mourir doucement la voix des cloches de la vieille église de Spa. Car leurs âmes furent ce que sont celles de leur race, pleines de mystérieuses et étranges nostalgies sous une apparence de folâtre gouaillerie et de très franche sensualité.

Ils s’aimèrent apparemment, vers leur seizième printemps, l’amour venant après l’amitié qu’avaient scellée leurs communes maraudes et leur fréquent compagnonnage durant les longues flâneries à travers les cépées adorantes. Et rien n’est moins compliqué, à mon sens, que la psychologie de leur réciproque passion.

Une période transitoire, qu’on désigne sous le nom de « temps de l’adoration » est, je pense, négligeable en l’occurrence; et leurs cœurs durent se donner sans formalité et sans nul frisson adventice, comme sans escarmouches galantes préalables; car ils n’étaient point informés de la rouerie des salons, ni d’aucunes mondaines puérilités, et la gamme de leur sentimentalité était très simple, nullement chromatique. Ils ne firent, sans doute, pas de distinction non plus entre ce don tout spéculatif tel que nous l’entendons, et celui de l’intégralité de leurs êtres.

Je me suis représenté que ce fut un soir du mois d’août. Depuis le reverdissement du joli mai, ils avaient senti un feu nouveau circuler en leur sang, et de se frôler simplement leur mettait comme des morsures à la peau. Leurs regards aussi comme pudiquement s’évitaient, ou bien encore lui, parfois, mettait-il ses yeux dans ses yeux, à elle, et leurs tempes à tous deux, alors, battaient, battaient. Lui, du reste, s’était abouché avec d’autres gars qu’il avait souvent rencontrés, le dimanche, sur la route de Sart, avec leurs bonnes amies, des brunes ou des blondes délurées, voulant savoir, bien sûr, et ce qu’il voulait savoir, ce n’était pas bien difficile de le deviner. Et elle avait certes, elle, questionné la rousse Catherine ou la grande Agnès, deux gourgandines vulgaires, à qui elle vendait, au printemps, des fraises des bois.

Mais de telles investigations n’étaient que pour déjouer les hésitations de leur intimité juvénile et tromper l’impatience, qui les poignait, de connaître enfin ce qu’ils pressentaient. Car quels maîtres meilleurs que la nature et notre propre désir, quand il s’agit des voluptés ? Et leurs rêves aussi les avaient instruits.

Aussi ne puis-je concevoir leur amour, tout primitif et de tête aucunement, le plus pur puisqu’il est incoercible et commandé par nos sens eux-mêmes, comme ayant eu ce caractère de fade idylle qu’on a semblé vouloir lui donner. La civilisation, la société, la morale, trois agents toujours un peu hypocrites, ont pu, seules, systématiser l’amour, et, pour ce sentiment fort simple et dépourvu d’artifice, instituer une culture compliquée et délicate à l’excès.

En ce soir d’août, donc, ils furent surpris par un subit orage, alors qu’au haut de Spaloumont ils se reposaient de leurs allées durant toute une brûlante journée. Comment se fit-il qu’elle, la rude fille des bois, eut peur cette fois-là ?

Les éclairs déchiraient les nues fuligineuses, embrasant de leurs fugaces flammes la forêt, que les sinistres craquements du tonnerre ébranlaient de fond en comble. Dans l’atmosphère de phosphorescente tiédeur qui les cernait, leurs bouches, aux deux pauvres adolescents, cherchaient, desséchées, un intangible petit souffle de fraîcheur. Les grands ormes et les chênes robustes semblaient à chaque instant s’enlever en un majestueux tourbillon, hurlant de l’entre-heurt violent de leurs ramures, gémissant du bris de leurs puissantes racines pareilles à des muscles titanesques qui céderaient sous le choc d’un mont croulant. Il semblait que la Mort allait passer...

Or, en cet horrible désarroi des choses et à la faveur de ces convulsions de la nature, voilà que venait l’Amour. Car cet enfant mutin lance parfois avec son arc d’argent ses plus sûres flèches, quand défaillent nos forces ou que nous étreint quelque cruel émoi.

Elle était tombée, la tremblante jouvencelle, dans les bras de celui qui était, à cette heure là, pour elle le mâle impavide; et lui, il l’avait emportée, toute pâmée, sous une cahute branlante, refuge délaissé de quelque bûcheron. Mais, quand elle se sentit moins près du danger et que la pluie s’abattit, faisant rage sur leur maigre et branlant abri rendu perméable par endroits, elle se blottit davantage en la retraite alliciante que lui faisaient le sein et les bras auxquels elle s’était confiée...

Et quand le ciel cessa de gronder, et l’ondée de tomber, et les torrents de rouler tumultueusement des flots jaunâtres, qu’un alanguissement, plein de bien-être, se répandit en l’air plus respirable et odorant de toutes les senteurs purifiées, les amants – car c’étaient maintenant des amants – quittèrent leur cachette et leur couche de feuille sèches, étonnés, troublés aussi, sentant palpiter en eux comme une vie plus intense; car ils connaissaient désormais le mystère...

Mais ce n’est là que le prologue un peu banal du roman naïf qu’ils vécurent en haut du Spaloumont. Les printemps ravivaient leurs ardeurs, et les automnes alentissaient le feu de leurs désirs, leur physiologie s’étant en quelque sorte réglée sur la succession des phénomènes vitaux de la forêt même, dont ils faisaient comme partie intégrante.

Rien ne dépassait l’ivresse des baisers qu’ils se donnaient, les lèvres rougissantes du sang des myrtilles qu’ils mangeaient à belles dents pour étancher leur soif. Aux heures lourdes des midis brûleurs, souvent ils s’endormaient, enlacés parmi les bruyères aux capiteuses fragrances. Quand ils s’éveillaient, le soleil à l’Occident joaillait le bois de verrières versicolores de lumière, et les haies sinueuses qu’ils suivaient alors, les jambes encore engourdies, s’ocellaient d’or et de pourpre. Ils allaient comme en une féerie, dont ils sentaient le prestige, sans qu’ils eussent pu l’exprimer ni surtout le définir; car ils n’avaient, ainsi que je le disais, subi aucune pédagogie.

Combien de temps durèrent leurs folles amours ? Qui le sait ? Et quand fut féconde leur libre union ? Cela importe-t-il ? Ils se suffisaient à eux-mêmes, ou, s’ils vinrent à avoir postérité, ce furent gages bénis et choyés de leur commune volupté.

S’ils furent plus tard époux modèles ou s’ils restèrent fidèles amants : que voilà une futile recherche, à propos de leur aventure, pourvu qu’ils aient été bons et heureux l’un par l’autre !

Et si leur association amoureuse fut sacramentelle, ainsi qu’on la dit, je croirais qu’elle le devint, non par l’intermédiaire de quelque noble bobelin que leur tendresse intéressait, mais par les soins spontanés et discrets de quelque bon vieux curé de Polleur, d’Arbespine ou de Spa, peut-être, lequel, un matin, tout paternellement, au pied du vétuste autel que ses pieds usaient depuis un demi siècle, fit sur leur tête les gestes et dit les mots qui lient solennellement pour la vie.

Ils passèrent les années que le destin leur avait dévolues – savoir combien n’est pas non plus l’affaire – dans le bonheur certes, en dépit de minimes adversités probables, parce qu’il leur fut accordé de connaître le don réciproque et sans réserve de leur être, avec une existence affranchie de tout compromis, loin des mondains artifices et près de la nature.

Le Chagrin de Brigitte

(Extrait tiré de : Arthur Daxhelet par René Dethier, 1907)

Elle s’en souviendra toujours, dût-elle vivre jusqu’à cent ans, la vieille Brigitte, maintenant déjà octogénaire, de leurs grands yeux d’ange et de leurs fins cheveux blonds, à tous les deux, à sa Jeanne et à son Pierre.

Non, certes, pas une grand’mère dans toute la contrée n’avait de plus adorables petits-enfants que les siens. Et Brigitte (jadis on l’avait surnommée Brigitte-la-Jolie, lors de ses dix-huit printemps), se sentait revivre en eux délicieusement.

Dieu sait pour la quantième fois l’aïeule douce m’a conté, hier encore, cette histoire, toute pleine de larmes, de leurs Pâques dernières et funestes à ces deux amours.

Ils étaient partis, ce matin encore un peu frisquet d’avril, de la maison de leurs parents – lui, dont les ans formaient un lustre à peine, elle, plus âgée de dix-neuf mois.

Chaque jour, par le petit val pittoresque, ils venaient ainsi vers la grise ferme du Hapsain, chez Brigitte. Elle était pour eux comme une fée bienfaisante, non de celles si mystérieuses et si resplendissantes qu’ils voyaient en leurs livres d’images, mais une fée indigène, champêtre, qu’ils comprenaient mieux, qu’ils sentaient plus familière, qui était visible comme exprès pour eux, là, au bout du vinâve. Aussi, l’aimaient-ils de tout leur petit cœur.

Et qui ne l’eût chérie, la bonne dame ! Telle elle était alors (déjà douze fois, depuis ce temps, les bois ont essaimé leurs feuilles au gré des bises d’automnes), telle elle est à présent, sinon que les rides un peu plus profondément ont imprimé sur son front leurs cruels sillons, sinon que ses cheveux sont saupoudrés d’une pure neige.

Lorsque, après avoir suivi le sentier biaisant au flanc du coteau, les petits débouchaient sur le plateau, leurs yeux déjà apercevaient, sous l’arcade en pierres bleues de la grande porte largement ouverte, le bonnet tuyauté de Brigitte. Le cœur leur battait plus fort alors, et comme un peu d’inquiétude vague, qu’ils n’avaient pourtant pas sentie, s’en allait de leur poitrine.

Mais Brigitte les reconnaissait à son tour. Les enfants voyaient s’agiter la blanche coiffure jusqu’alors immobile; le bavolet semblait s’animer, il éclatait sur toute la grisaille d’alentour, il tanguait comme une voile. Un temps de course : les petiots étaient dans les grands bras enlaçants de l’aïeule et, longtemps, tout contre elle, elle les gardait...

Dans la vaste cuisine, où, sur des planches sans cesse époussetées, des cuivres dardent leur éclat fauve, Bonne Gitte vaquait à mille soins. Les dinanderies lui mettaient comme des rais d’or sous les grands cils dont s’ombragent ses prunelles brunes; et, de toute sa face énergique, c’était une illumination. Souvent, Jeanne et Pierre la regardaient aller et venir tout recueillis, subissant le prestige de sa vénérabilité aimable.

Mais les divertissements ne leur manquaient pas; ils étaient variés selon les saisons : le départ des charrues; la rentrée des gens et des bêtes après les durs labeurs; les rudes mangeries de la valetaille, aux heures des repas; les grands chariots grinçants engouffrant dans les vastes granges la richesse blonde des gerbes : les visites dans les greniers poudreux, d’où, au moindre bruit, les rongeurs détalaient tapageusement... Il y avait là toute la vie d’une importante exploitation agricole, pour les manifestations de laquelle les enfants gardaient d’inépuisables étonnements. Et, sur tout cela allait, volait, voletait le blanc béguin de mousseline de mère Gitte : il était, avec ses bouffettes en ruban, comme un grand papillon, portant partout sur ses ailes l’encouragement et la joie...

Or, ce matin de Pâques, sur le feu tout rouge, la bouilloire chantait, empanachée de vapeur. Sur la table, près de la corbeille d’œufs tièdes encore de la chaleur du nid, des pelures d’oignons rouges en macération attendaient, qui, tantôt, feraient se muer en une ocre approximative la blancheur des coques.

Jeanne et Pierre assisteraient à la suprême ébullition de l’eau colorante : comme ils battraient des mains !

Et de fait, ils étaient partis, ce jour-là aussi, de leur petite maison de neuves briques roses.

- Hâtez-vous, mes chéris ! avait dit leur mère.

Les voilà trottinant avec ardeur par le chemin caillouteux. Il serpente, celui-ci, au pied du coteau fauve qui borne au nord l’étroit vallon.

Malgré un peu de l’âpreté de l’hiver, qui s’attardait dans l’atmosphère, le soleil était déjà caressant, le soleil qui, autour d’eux, éclairait l’épanouissement d’avril : fleurettes qui ouvrent leurs corolles au bord du ruisseau, herbe qui pousse, pâquerettes qui piquent les prés de leurs têtes de céruse, bourgeons plus tardifs qui craquent enfin leurs corselets verts... La terre bruissait de vie autour de leurs âmes tendres, ouvertes au bonheur. Et ils allaient, curieux et pensifs, leurs grands yeux naïfs tout remplis de lumière.

Voici que la route s’infléchit à gauche, puis encore elle s’étire en une montée longue et raide. Elle contourne alors la colline schisteuse, évidée, qui surplombe en gros blocs effrités recouverts d’une mince couche de terre, d’où pendent des chevelures de coudriers, d’églantiers et de ronces. On va ainsi vers le plateau frotté de grasses verdures, où les « censes » s’érigent parmi l’activité sereine des labeurs agraires.

Jeanne et Pierre d’abord ont marché d’un bon pas. Mais l’âme des enfants est si près encore de la nature qu’elle s’y éparpille volontiers à la moindre sollicitation des choses. Adorable insouciance ! Leurs yeux brillaient et leur bouche rose béait dans la contemplation du paysage ensoleillé.

La douce flânerie n’en finissait plus. Des vols rapides de martinets les frôlaient. Des papillons avec eux faisaient route. Ils rencontraient des passants qui leur souriaient, car ils reflétaient tout le renouveau en leurs prunelles.

A l’ombre, sous les saillies du coteau qui pendent comme des auvents au-dessus de l’accotement, des eaux suintantes s’égouttaient sur le sol avec des rythmes variés. Des lianes s’attardaient là, mettant sur la terre détrempée les tons roses et rouges de leur chair flasque. Au bord du petit fossé vaseux, il y avait un frétillement d’infimes bêtes se faufilant, d’indéfinis frémissements. Parfois, deux yeux de grenouille luisaient, inattendus, dans l’herbe, puis plongeaient avec un petit bruit mat qui faisait un peu frissonner nos deux musards...

L’envie leur vint d’avoir des baguettes de la pointe desquelles ils taquineraient la masse gluante et rétractile des mollusques et mettraient en fuite des rainettes peureuses. Ils ont avisé au-dessus de leur front de fines pousses pendantes, toutes serties de bourgeons entr-ouverts de la veille. La souche est là-haut, étendant en enchevêtrant ses racines jusque dans le feuilletis des schistes.

Ils bondissent jusqu’à ce que leurs petites mains aient saisi les tailles flexibles. Ils s’y suspendent et voilà qu’ils ont ainsi improvisé une balançoire. Oh ! la bonne joie pétillante qu’ils éprouvent à ce jeu imprévu ! Ils voltigent, à deux pieds de terre; leurs joues se colorent à cet exercice qui les grise.

Mais soudain (avez-vous vu parfois ceci : la vasque était pleine jusqu’aux bords, la vasque de la fontaine qui murmure au milieu de notre jardin parfumé; vous, penché sur le cristal liquide, vous vous y miriez, et voilà qu’une rose qui égayait votre boutonnière ou votre corsage s’est détachée et a roulé sans bruit, et la coupe a débordé à cause de la chute de cette fleur), oui, soudain, la motte énorme que les secousses répétées de leurs petits corps, tendres églantines pourtant, avaient peu à peu ébranlée, s’écroula en les écrasant. Car, depuis des ans, les hivers humides avaient lentement désuni les couches des sédiments séculaires. Le poids de deux frêles enfants a provoqué le fatal effondrement ! Ils gisent là, meurtris, inanimés...

Pauvre Gitte ! Longtemps elle a guetté. Puis elle s’est assise dans le grand fauteuil de cuir, près du feu sur lequel chante toujours la bouilloire. Elle songe, et je crois qu’elle prie aussi...

Tout à coup, elle s’est levée toute droite, en poussant un grand cri. Des hommes sont entrés : Guillaume, le vieux garde-champêtre, et quelques autres. Ils sont entrés, silencieux et sombres, gauchement solennels en leurs atours des dimanches. Sur une civière rustique, ce sont les deux petits cadavres qu’ils apportent. A l’aïeule atterrée Guillaume, en quelques mots, a tout expliqué, et sur sa vieille moustache grise des larmes ont roulé.

Le cœur de Bonne Gitte s’est d’abord brisé. Elle a cru en un moment la souffrance tout entière qu’un être peut endurer en une vie. Mais elle s’est ressaisie en sa foi robuste, en la conscience qu’elle a eue aussi, presque sur-le-champ, du rôle de consolatrice qui lui était dévolu auprès de son fils et de sa fille, dont, bientôt, dans ses bras viendra s’écrouler l’atroce douleur...

Bien des fois, la pauvre dame l’a revécu en pensée, le drame de ce jour de Pâques, et, bien des fois elle a évoqué ce sinistre tableau : les deux petits corps mutilés, couchés côte à côte à la place où les deux diablotins roses s’ébattaient d’ordinaire : la petite lumière des cierges crépitants au lieu du gai soleil cognant aux vitres des croisées; les joyeuses volées des cloches pascales qui s’étaient changées en lentes coptées de glas; la grave et monotone blancheur du suaire, enfin, qui remplaçait le puéril et amusant bariolage des œufs !...

Brigitte attend que vienne le moment où elle ira rejoindre Jeanne et Pierre « en paradis ». A son bonnet blanc, elle a, depuis le jour funeste, substitué une coiffe noire, et la gaîté s’en est allée de la ferme du Hapsain !

Quand nos enfants nous quittent, pour s’en retourner dans l’infini, c’est comme si les étoiles du firmament s’éteignaient : l’ombre implacable alors pèse sur nous.

Intérieur

(Conte tiré de : Contes de chez nous, Bruxelles, 1913.)

Ding... Ding... C’est l’horloge, dans la vieille gaîne de chêne noirci, l’horloge qui remplit du rythme de sa vie tout un coin de la petite cuisine, poussant de ses maigres aiguilles, sur l’émail usé du cadran, derrière la vitre dépolie, les heures, les mornes heures.

Tout doucement Théodore se réveille. Il lui semble bien qu’il venait à peine de fermer les yeux, dans son fauteuil garni en maroquin, que la dame du château lui a fait apporter aux Pâques dernières. Il rêvait... à je ne sais quoi, qu’il a oublié maintenant.

Marie-Josèphe (Marjet, dit-on souvent par abréviation et par amitié) est là, à coudre ou à repriser. Elle lève les yeux, au-dessus de ses lunettes, sur Théodore. Ils sont un peu malicieux, je crois. Elle aussi, peut-être, s’était assoupie ? Pourtant, elle a la coquetterie de ne point faire la sieste. Elle ne dit mot. Sa main va, elle va, elle va, à l’ouvrage !

Coucou... fait aussitôt la pendule de bois de la chambre à coucher, dont la porte bâille.

Alors, une joie secrète, muette, agite la petite vieille, tandis que le petit vieux se met à rire haut par secousses. Il le connaît, le bon tour de sa femme; il aurait dû y penser. Quand l’horloge sonne deux coups, il ne manque jamais de sortir de son somme, comme au temps où, à cette heure, il reprenait la semelle, l’empreigne et l’alène. Et la farceuse, qui le sait, n’a-t-elle pas inventé, depuis l’autre jour, de toucher parfois très vite aux branches du compas qui mesure les demies et les quarts, et de les presser un peu ? Elle aime mieux que Théodore ne dorme pas tant que cela après leur simple repas. Et puis, elle éprouve une grande allégresse devant une petite confusion qu’il a en face d’elle, d’avoir encore une fois été joué.

- Je savais bien, fait-il, il ne se peut qu’il soit déjà deux heures. Le soleil est seulement dans les fenêtres de l’école...

Lorsqu’il prononce ces mots, il n’a plus de dépit, plus du tout, et il considère sa femme avec une grande bonté.

Il y a près d’un demi-siècle qu’ils vivent ensemble dans la petite maison. Ils y étaient à peine entrés quand on construisit la grand’route. Un moment, lorsqu’on en ouvrait la tranchée, ils se trouvèrent comme isolés sur une butte. Ils ont un seuil de six marches, songez !

Ils formaient un couple fort bien tourné. On les regardait passer, le dimanche, quand ils se rendaient à la messe, alertes et se redressant à l’envi.

Théodore était cordonnier jusqu’à naguère encore. Il clouait de grosses bottes pour les grands pieds lourds des fermiers et cousait de fins brodequins, qui ne manquaient pas tout à fait de forme, pour chausser les censières, les jeunes filles. Il faisait même les souliers de chasse de Monsieur le Baron et les bottines de marche de Madame la Baronne. Eh ! on enviait Théodore ! Il en concevait un peu de fierté, dites !

Marie-Josèphe, elle, était lingère. Elle servait une clientèle de choix, la cure et le château avant tout. Ses grandes prunelles noires, toujours belles, ont au long des jours et des veillées d’hiver lentement éteint leurs feux, à suivre le point de son aiguille sur le linge blanc. Mais, jadis, comme elles étaient troublantes ! Du moins on le prétend. Théodore s’en souvient bien, allez !

Les époux ont vieilli ensemble, un peu chaque jour, sans éprouver aucune grande peine ni aucune grande joie. Bien des soirs, cependant, Marjet, quand elle était plus jeune, a pleuré de ce que leur union ne fût pas féconde; et Théodore regrette parfois encore de n’avoir pas de fils, à qui laisser son fonds.

Lorsqu’il a cessé de travailler, il y a quinze mois, après une petite attaque de paralysie, dont sa langue demeure un peu lente et sa jambe gauche un peu lourde, il n’a pu se décider à céder ses « formes » sur lesquelles il a monté tant et tant de chaussures. Elles sont toujours là, dans le petit établi, rangées dans leur étagère, avec leurs inscriptions : « Monsieur le curé », « Monsieur Legros », « Mademoiselle Miroux », etc. Ah ! ç’a été sa vie, cela ! Oui, s’il avait eu un fils ! Il se serait appelé comme lui Théodore, sûrement. Son aïeul déjà avait été baptisé ainsi. A quoi bon inventer d’autres noms ? Et il serait là, maintenant, à manier le tranchet ou à corder son fil ou à l’enduire de poix... Théodore va chaque jour encore dans le petit réduit où il a passé près de dix lustres. Il aime l’odeur forte et empyreumatique dont la pièce basse demeure imprégnée... Ah ! s’il avait eu un fils !...

Mais ce n’est pas un gros chagrin qu’ils en ressentent, lui et sa femme. Rien qu’une mélancolie, douce, et qui est comme une façon de communier d’amour, à l’âge où ils sont... Après tout, les enfants souvent ne sont qu’une source de revers pour les parents.

Est-ce à cela que songent les deux vieux ? Il est deux heures maintenant; le coucou l’a dit aussitôt que l’horloge eut déjà frappé la demie-après. Leur désaccord a même ramené un sourire vite effacé, sur les lèvres de vieillard... Ils n’ont plus rien dit.

Les fenêtres de la maison de l’instituteur se sont éteintes. Théodore remarque que le soleil est de plus en plus pâle depuis quelque temps. On est déjà bien avant dans l’automne...

Chaque matin, par la fenêtre, il regarde longuement du côté du bois. Les feuilles mortes tourbillonnent au moindre vent. Une brouée flotte, voilant les lointains. Les champs de la ferme des Sarts découpent leurs carrés de terre grise. Des bandes d’oiseau passent. Ferdinand, le sacristain, sort de chez lui pour aller sonner la messe. Il a enfoncé sa casquette jusqu’aux oreilles et la bise ballonne son sarrau...

Non, les chevaux du métayer de la Roseraie ne passeront pas, avec les valets se dandinant à cru sur les lourdes cavales : les labours sont finis...

Et le bétail de Trixhes ne quitte plus les étables : la route ne sera point, tout à l’heure, obstruée par le troupeau de vaches rousses et noires qui secouent comme des encensoirs leurs gros mufles rosés...

Bientôt ce sera l’hiver. Théodore frissonne en y pensant : l’hiver ! le froid hiver... Quelqu’un, sur le chemin, lui dit bonjour d’un signe de tête. Il ne le reconnaît pas : sa vue a tant baissé ! De cela il se sent un peu chagrin...

Il va s’asseoir, alors, non loin du foyer et croise les mains. Elles sont toutes blanches, maintenant, ses mains, avec les ongles plus longs qu’autrefois, que Marjet de temps à autre coupe et façonne de ses ciseaux...

Et toute la journée, il reste ainsi. Un flot tiède et tranquille inonde tout son être désormais sans aspirations, presque sans souvenirs. Il se sent comme allégé par avance du poids de la vie.

Il est deux heures et demie maintenant. Le chat ronronne d’aise derrière le poêle. La bouilloire s’est mise à chanter. Elle lance jusqu’au plafond bas son panache de vapeur. Mais ce n’est pas encore le moment de faire le café. Le serin aussi se réveille; il chante plus fort que la bouilloire. Théodore et Marie-Josèphe sentent comme une légère angoisse s’en aller d’eux. Le silence était profond.

- Fifi... fifi... fait-elle. et lui s’informe si l’oiseau a de quoi manger et boire.

Soudain ils sursautent un peu, en même temps. Quelqu’un a touché à la porte, a mis la main au loquet, qui se relève avec un petit bruit sec.

- Ah ! c’est Thérèse ! disent-ils ensemble.

C’est, en effet, la filleule de Théodore qui entre alors.

- Bonjour, parrain ! Bonjour, Marjet !... Je passais en allant au moulin... Je ne m’arrête guère, l’ouvrage presse trop à la maison. Alors c’est dimanche la « fête aux prunelles »; on jouera à l’oie chez Modeste et on dansera chez Mouly... Il a gelé ferme la nuit de lundi à mardi, vous savez, et il y a de la neige en l’air... Les braconniers (ah ! quelle affaire, n’est-ce pas !) hier soir encore, se sont battus avec les gendarmes apportés pour les surprendre... La tenderie de Constant lui rapporte gros cette année...

Sa langue va, court, sans s’arrêter. Marie-Josèphe parvient à placer un mot par-ci par-là. Théodore écoute, la tête penchée en avant, faisant un cornet de sa main à son oreille gauche qui est un peu dure.

Thérèse ne veut pas s’asseoir. Elle viendra une autre fois... pour causer !

- Au revoir, parrain ! Au revoir, Marjet !

Elle se sauve, vive, sautillante comme un cabri. La porte se referme, mais aussitôt elle se rouvre.

- A propos, j’oublie de vous dire que M. le curé a porté tantôt « les saintes huiles » au garde François.

Cette fois, le loquet retombe.

- Le garde François !... Ah ! mon Dieu !... Il était donc malade ?

C’est absurde, ce que Marjet dit là. Il y a plus de deux ans que le garde François meurt lentement et nul ne l’ignore dans le village. Elle se reprend :

- Je veux dire : il allait donc plus mal ?

Théodore fait signe qu’il ne le sait.

Elle dit encore :

- Il y a juste trente-cinq ans, à pareille époque, son père fut tué d’un coup de fusil. Il a fait grand vent cette nuit-là. Jamais, n’est-ce pas, on n’a revu au pays ce coureur de bois, ce bandit de Cretel qui fut soupçonné d’être le meurtrier ?...

- Oui, il y a trente-cinq ans... Le cadavre fut retrouvé le lendemain.

L’horloge sonne trois coups. Marjet dépose sa couture et se lève.

- Ah ! il est temps de songer à notre tasse de café ! fait-elle.

- Ah ! Seigneur Jésus ! Au secours !...

Et sa voix s’étrangle dans sa gorge. Qu’a-t-elle donc vu ?

La tête renversée, les yeux mi-clos et noyés, les doigts crispés, les lèvres entr’ouvertes, Théodore, que l’apoplexie envahit, rapidement glisse vers l’inconscient...

Le Miracle de la Lumière

(Extrait tiré de : Pages choisies, A.E.B., 1913)

... Nous voici dans la cité d’Athéna !

En face de sa beauté sérieuse et calme, je voudrais dire mon émerveillement, avec simplicité, presque sans phrases.

Je garde rancune aux poètes qui, poussés par je ne sais quel vertige d’admiration devant elle, se sont démesurément exaltés. Ils troublèrent d’abord ma vision. Entre elle et la réalité des choses venait s’interposer l’obsédant souvenir de leurs hyperboles. À cause d’eux plus d’un pèlerin d’art fut déconcerté, pour avoir apporté, aux bords de l’Ilissos, une âme trop tendue vers le ravissement de l’extase.

La beauté d’Athènes est de celle qu’on ne doit approcher qu’avec recueillement et respect. Il faut se tenir devant elle, timide et sans désir, et attendre qu’elle nous fasse signe, qu’elle nous parle. Traitons-la comme nous ferions une reine, surprise dans son sommeil, en quelque île mystérieuse de songe. Peut-être ses paupières s’entrouvriront-elles et peut-être les tournera-t-elle vers nous ! Peut-être nous appellera-t-elle ! Cependant une force irrésistible attire sans cesse nos regards et nos vœux de son côté, et bientôt sa séduction se fait sentir impérieusement. Ainsi agit le charme d’Athènes. C’est lentement et graduellement qu’il nous gagne, envahissant notre intelligence et descendant jusqu’à notre cœur.

Ce charme souverain, il tient avant tout dans l’air lumineux qui baigne le paysage. De là naît tout le prestige : la précision exempte de dureté avivant les contours, l’éclat des couleurs s’opposant sans heurts, la chaude splendeur des marbres sous la voûte d’azur, l’harmonie enfin, la douce harmonie de l’ensemble.

Notre œil ne s’y fait pas tout de suite, à cette lumière. Il a besoin d’abord de s’y accoutumer, de se façonner insensiblement à la caresse. Il s’en laisse peu à peu pénétrer. Il voit alors, il voit ! Nous commençons enfin à comprendre et à aimer la ville de Pallas...

Ce soir, nous revenons de Daphné. A mi-chemin d’Eleusis, parmi les cyprès et les pins, toute rose, la petite église byzantine près de son cloître en ruines se dresse, telle que les Cisterciens l’ont restaurée, avec des arcades gothiques et des créneaux. Les lauriers d’Apollon ne poussent plus à l’entour, rappelant l’ancien culte du dieu de Délos.

Nous revenons, dis-je, en suivant la Voix Sacrée, sur la lisière du bois d’oliviers ou parmi le gazon parfumé de sauge, d’asphodèle et de lavande. Nous avons voulu accomplir tout le rite du retour, tel qu’une tradition l’a établi minutieusement, afin que l’étranger ressente, s’il a une âme facilement ouverte aux impressions, le vif transport décrit par Chateaubriand dans une page célèbre de l’Itinéraire. Nous attendons l’initiation, un peu émus, un peu incrédules, et pourtant pleins d’espoir.

C’est l’instant fugitif et divin. Au tournant de la route, tout à coup nous avons vu la merveille des merveilles. Sous l’azur s’assombrissant là-bas, Athènes toute d’or se détache sur la masse violacée de l’Hymette lointain.

Muets de surprise, nous avançons. Petit à petit, la figure des choses devient plus nette. Tout s’anime, tout vibre sous l’oblique clarté du soleil couchant qui lentement descend, plein de sa gloire royale.

Déjà le Lycabette s’éteint. À peine l’Acropole frissonne-t-elle encore de reflets mouvants qui se déplacent et semblent se plaire à effleurer ses colonnes superbes...

Nous avions vu, à l’aurore, le jour se lever, au moment où l’astre, au-dessus de Pentélique, tout à coup surgit et, dans la joie rose du matin, fait scintiller de mille feux Athènes et la mer.

C’est ainsi que j’ai connu, cette fois-là, le miracle de la lumière, tel qu’à travers les temps il a émerveillé l’âme hellénique en la façonnant à la clarté suprême.

Du coup je compris mieux la pensée et l’art qui sont la création propre de cette âme. Ce n’étaient donc pas de vains cris que poussaient Ajax et Iphigénie, quand, à l’heure de la mort, ils disaient adieu à « la douce Lumière ».

 

L’Ondine de Nivesez

(Extrait tiré de : L’Art Wallon, n° 5-6, décembre 1895-janvier 1896, pp. 69-72)

Au « Loup-sans-tête » un très modeste cabaret de Nivesez, où la pluie torrentielle nous avait forcés à chercher abri, on devisait mollement, encore un peu terrassé par le grand coup de poing, naguère reçu, du terrible soleil caniculaire. L’hôtesse, une vieille qui porte capeline ardennaise, regardait pleuvoir, le nez contre la vitre, un sourire, figé sur les lèvres, dodelinant sa tête de septuagénaire : un geste à elle familier dans l’inaction apparemment, à moins qu’il ne narguât notre manifeste déconvenue.

Comme, dehors, allait dégoulinant toujours des lourds nuages noirs l’étour­dis­sante lavasse, sans se le dire et presque inconsciemment on cherchait – perplexe, je ne sais comment – à proférer, en guise d’intellectuelle conversation, quelques pensées qui ne fussent pas trop discordantes entre elles.

Or, le poète O... sembla le premier avoir découvert le filon souhaité d’où chacun extrairait à l’envi la mine précieuse des idées qu’il serait salutairement récréatif d’échanger pour des âmes un peu lentes par cet après-midi d’août.

– C’est étrange, préambula O..., combien varie d’intensité, suivant je ne sais quelle cause, l’aptitude de l’artiste à créer des fictions. N’ai-je pas souvent, durant des journées entières, auxquelles succédaient d’impuissantes insomnies, torturé mon imagination, sans qu’elle me fournît la vision pleine de mon héros ou qu’elle me suggérât la moindre conception neuve ? Mais, depuis trois semaines que me voilà arpentant les bois, les brandes et les fagnes, gravissant les raidillons schisteux, me grisant de cet air vif qui fouette le sang, depuis ce temps, dis-je, j’ai vu naître pour moi tout un monde, j’ai rêvé d’inouïs romans, des drames émouvants, de prestigieux poèmes, d’indicibles féeries et des contes à ravir un professeur d’algèbre... Quel dommage que je n’aie point noté d’aussi riches trouvailles ! Mais il me semble que ma paresse à écrire fut ici en raison directe de ma facilité d’invention...

– J’estime, interrompit F..., qu’il faut voir dans ce phénomène que vous constatez, mon cher ami, une très banale preuve de l’influence des milieux. Vous voici replacé fort opportunément dans ce site avec lequel votre âme excellemment communie. À Georges Eeckoud il faut les bruyères de la Campine et ses plaines sablonneuses, inclémentes et avares, ne donnant aux hommes que peu de pain pour d’im­menses labeurs, à Rodenbach ou à Maeterlinck il faut la brume des Flandres, les canaux mornes et les béguinages recueillis; à vous, les coteaux du terroir wallon, les bois ombreux, les ruisseaux jaseurs et encore les combes affouillées des eaux et ravinées, où semble s’attarder quelque chose des vieilles légendes abolies.

– Peut-être, reprit O..., faut-il ainsi formuler la cause de ce qui m’étonne. Mais cette crise d’abondance s’affirme un peu déconcertante après un temps de disette. Tenez, à l’instant où nous sommes et tandis que je laisse errer mes regards là-bas, sur le Neuf-Bois, mon esprit évoque, sans effort, la Dame de la forêt; toutes les choses prennent l’aspect du merveilleux; jamais ne m’est apparu si clairement le sens du mystère, et jamais, non plus, je ne me suis senti à pareil degré le don de l’image plastique. Ah ! si l’on pouvait fixer, instantanément, en des pages définitives les hallucinations de certaines minutes !...

– Devons-nous induire de ce que vous dites, insinuai-je, que tant de merveilles seront perdues pour vous et pour nous aussi ? Je ne le crois pas; je pense que vos actuelles hantises ne peuvent mourir et vous feront retour dans le silence de votre cabinet de travail, moins saisissantes certes et comme un peu atténuées et indécisées en leurs contours, mais en revanche plus saisissables en tant que moins fugaces et moins désordonnées... Ce conte, pourtant, que vous vous narrez en quelque sorte à vous-même ébauchez-le-nous sur le champ. Car je suis sûr que les vocables ne vous faudront guère, et l’ondée qui sonne de plus belle dehors, les fera choir en phrases bien rythmées et cadencées à point !

O... sourit : Ce pourrait être, dit-il, la légende de la fontaine, qu’on nommait jadis « la Frayneuse » et qui porte aujourd’hui appellation plus plate : « le Tonnelet ».

Et, un peu hésitant, il commença :

« Le bois s’éveille, le bois joli que l’aurore opalise. C’est un éden plein de lumière et d’inouïe splendeur...

L’éternel bruissement des choses s’est fait symphonie éthérée et subtile, avec les basses soutenues de l’eau qui cascade profondément dans le ravin, et les ponctuations de cymbales de ses rejaillissements en écume blanche sur le roc poli, avec l’éparpillement de mille violons et de mille flûtes sylvestres...

Et voilà que les géants feuillus s’animent; et les taillis et les futaies soudain vivent plus intensément. Les chênes sont tels que vieillards seigneuriaux ou tels que des dieux antiques, et le brion qui revêtait leur écorce crevassée, s’est fait barbe auguste et manteau de vair. Les hêtres et les peupliers sont de grands chevaliers casqués de cuivre, bardés d’airain, paladins vaillants, fidèles vassaux. Et, là-bas, s’alignent, toutes espèces se mêlant, serfs et valets, manants et vilains, pèlerins portant coquilles, troubadours sonnant et ballant leurs chansons...

Puis des dames s’immiscent en la foule : nobles châtelaines parées ainsi que des châsses, caméristes et filles d’atours. Et le brai des sapins s’est fait flamme étincelante de diamants et de topazes, de chrysocale et d’or...

Mais dans les cépées se lèvent des princesses belles ainsi que de jeunes dryades, et lentement évolue leur théorie parmi les airelles et les fraisiers qui sont merveilleux tapis de Smyrne...

La foule a tressailli. Le son du cor vient d’éclater. L’hallali triomphe, s’alanguit et meurt. C’est la chasse du prince...

Il est revenu, hier, avec sa jeune épousée, d’un voyage si long, si long ! Et, tous deux, ils s’avancent, souriants et beaux. Sa haquenée, à lui, est une forte jument, ramenée des luxuriants plateaux de Hesbagne. Le palefroi de sa compagne est couleur de neige, vêtu d’un surtout bleu d’argent brodé...

Et la princesse s’amène de front avec l’époux radieux, lente et blanche, si blanche sous son casque lourd de cheveux bruns. Mais pourquoi ses yeux sont-ils incolores ainsi que le cristal de l’eau, et pourquoi lancent-ils des lueurs de feu et laissent-ils des traînées sulfureuses telles que des mofettes ? Est-ce quelque ondine ? Est-ce quelque génie ignivôme de l’air ?...

Or, la foule chante. C’est un chœur d’allégresse, un péan de toutes les bouches s’élevant. Et c’est ivresse licite; car la bonne fée est revenue dans le vallon, rapportant santé, richesse, et la beauté et la gloire...

De nouveau la brande tressaille, et le bois se meut en gestes de joie. Car, au loin, voici des cortèges nombreux, s’en venant vers Nivesez. Ils viennent du Sud, le pays du soleil, et d’au-delà le Tibre et d’au-delà l’Ister. Ils viennent du Nord et d’au-delà la mer. Et leurs foules se mêlent et se pressent vers la Dame étrange qu’on acclame, et mille fois leurs chants répètent les transports où les met son inespéré retour...

Mais le beau prince soudain pâlit, sur ses arçons chancelle et meurt...

Car de trop près et avec trop de complaisance il a contemplé les yeux de l’Aimée...

Et les yeux l’ont tué, les doux yeux de cristal, parce qu’un méchant gnome, qui avait enlevé la fée, mit dans les prunelles d’icelle des jets intermittents de flammes meurtrières et de mortelles émanations...

La Frayneuse est triste immensément, et ses pleurs s’éternisent là-même où l’amant exhala son âme...

Or, ses pleurs coulent toujours, consolateurs, édulcorants...

Mais le feu des yeux n’est point éteint tout-à-fait : les larmes de la Frayneuse sont toujours telles qu’ondes bouillonnantes, et, quand elle regarde le vallon ou la montagne, des lumerotes courent dans la bruyère... »

– C’est la mâle air ! rêva tout haut, en se signant, la vieille à la capeline.

Premier Ami

(Extrait tiré de : Arthur Daxhelet par René Dethier, 1907)

Je le revois souvent, parmi la cohorte pressée des souvenirs qui passent, aux heures des rouges crépuscules ou des matins roses, je le revois souvent, le petit vieillard étrange que j’aimais et qui n’est plus...

Mais, pour moi, il n’est pas mort ! Mon imagination se le représente toujours tel qu’il m’apparut – il y a si longtemps de cela : je n’avais que dix ans ! – quand je quittai le village si gris et si triste et si cher pourtant.

Me voici encore, par la pensée, juché sur l’impériale de la malle-poste, par un sombre après-midi de novembre. J’ai toujours la vision des pleurs de ma mère et de la figure grave de mon père; mais plus souvent je me ressouviens du rire amical qu’il m’adressa, lui, le petit vieux au chef branlant, et du salut qu’il me fit de sa main tremblante d’octogénaire; j’éprouve encore la sensation du trouble subit qui m’envahit, à cette minute du premier départ de l’impérieuse mélancolie, qui, alors, me poignit le cœur, presque comme une douleur.

Jamais je n’ai revu mon ami, depuis ce jour où l’on m’exila du vallon natal et où il me fit les gestes qui disent : Bon voyage; à bientôt !

Le brave homme trépassa bientôt après, je le sais; la nouvelle de son décès me laissa sans larmes dans les yeux. Mais pourquoi aurais-je versé des larmes ? Dans mes rêves il était encore tel que je l’avais quitté au seuil de sa porte, souriant et béat – tel que toujours je l’avais connu.

Depuis l’époque où s’essayaient mes premiers pas sur l’herbe courte et maigre qui, devant sa maison et la nôtre, empiétait sur la sente à peine usitée, aussi loin que je remonte faisant l’appel de mes primes souvenances, je rencontre la figure du petit vieux, animant et ornant mon paysage familier. Sur la chaise où le clouait la faiblesse de ses jambes, il restait, de mai en octobre, durant de longues heures, tout au bord de l’étroit chemin où presque personne ne passait, sauf quelque rude travailleur se hâtant vers son labeur. Et le pauvre impotent était pour ainsi dire tout ce que mes yeux, qui s’ouvraient au monde, pouvaient contempler de l’humanité, en dehors de mes parents; car je n’avais pas de frères ni de sœurs.

Est-il étonnant que je l’aie aimé ?...

Lui, de son côté, s’amusait de mes joies et de mes émois, de ma jeune curiosité, de mes folles chevauchées sur son bâton noueux, de mes impertinences mêmes (car j’allais jusqu’à compromettre l’équilibre de son siège dans la fougue de mes courses, et jusqu’à prendre sa bonne tête vénérable pour une cible à projectiles de toutes sortes).

Souvent, de sa voix éteinte, il me narrait des légendes qui semblaient vieilles comme les grosses pierres du ravin de Wathy où mon père me conduisait parfois, de fabuleux récits qui me laissaient tout frissonnant de peur et de désir. J’écoutais, les lèvres décloses, respirant difficilement. Le petit vieux contait, contait...

Jamais je ne vis sa placide face, restée pleine et presque fraîche, sans qu’un sourire l’éclairât, un ineffable sourire de douceur extrême dont j’ai là toujours présente devant moi la beauté, et qui, me semble-t-il, vient encore aujourd’hui me réconforter.

Je grandis ainsi sous le regard de cet œil paterne, sous sa caresse ou son reproche peu sévère. Et ma gaieté impliquait cette vision calme. Et ma tristesse aussi. Car je fus tôt un enfant rêveur et mélancolique...

Depuis le temps de mes dix ans, que d’événements par lesquels ma vie a passé ! Que de recherches, que de doutes, que d’efforts généreux, que de défaites ! J’ai bu à la coupe des plaisirs et à celle des regrets. J’ai vécu les douleurs et les extases. J’ai souffert, j’ai aimé !... J’ai senti chanter en moi la jovialité de ma race et pleurer son étrange et mystérieuse tristesse; et j’ai essayé de créer des poèmes pour me soulager.

Partout où j’étais, toujours, m’a accompagné le petit vieillard aux bons yeux un peu éteints. Nulle circonstance où son sourire ne m’ait été encouragement ou consolation. Et, maintenant encore, il est devant moi, tout comme le jour où je partis du village, qui est là-bas, pendu au fier coteau, en un capricieux repli de la terre wallonne...

Souvent, en des moments de nostalgie, j’ai voulu revoir la colline en grisaille et la haie buissonneuse et les deux maisons avec leurs toits de tuiles rouges saignant dans les tilleuls : tout le décor du roman paisible de mes tendres années.

Hélas ! le vinave s’est attristé; les miens en sont partis; le petit vieux, lui, l’a quitté, un matin, pour le verger planté de croix que l’on voit blanchir sur le plateau d’en face.

Les deux portes vertes sont closes; et l’antique lierre échevelé pousse ses frondaisons sauvages jusque dans les fenêtres closes aussi.

Dans ce cadre, parmi cette éclosion de réminiscences attendries, j’ai rêvé des contes de terroir, évoqué des « histoires » jadis ouïes.

Et de m’être attardé dans cette solitude (je me complais à la volupté des larmes), bien des fois j’ai pleuré ! Car j’y sens se lever le vol berceur de mes chimères puériles, et mon âme s’y retrouve avec l’âme du premier ami jamais oublié, dans le prestige du val préféré, où toutes deux communient de souvenirs et de regrets lointains.

Le Rayon de Soleil

(Extrait tiré de : Arthur Daxhelet par René Dethier, 1907)

Le crépuscule versait lentement sur nous sa neige d’ombre et de silence. Une aile lasse et lourde frôlait sans cesse notre front : la Tristesse des soirs passait... La longue causerie avait évoqué tant de souvenirs des avrils en allés !... Que de fleurs fanées ! Que d’heures mortes !...

- Les heures meurent ainsi, les unes après les autres ! dit une voix.

Mais Marcel secoua sa tête blanche, et l’on vit dans sa face pâle briller la flamme toujours ardente des yeux.

- Non ! se récria-t-il, les heures écoulées n’ont point toutes sombré à jamais au gouffre d’éternité... J’en sais une qui toujours est demeurée jeune et sereine, telle qu’elle m’apparut jadis, dans le pourpre de ce jour finissant où les pendules en rythmaient le passage dans le temps. Elle est vivante, dans ma pensée, et elle ne s’éteindra qu’avec mon souffle...

Nous écoutions, frissonnants et graves. Un timbre vibra, qui semblait lointain, infiniment; puis, une clochette tinta, une clochette qu’on eût dite immatérielle. Et ce fut comme si un peu du Passé venait de resurgir du néant près de nous...

- Oui, continua Marcel, cette heure révolue d’un autrefois déjà bien ancien, elle est pour moi plus réellement présente que celle qui maintenant vient et déjà d’un pas pressé s’en retourne... Elle est en moi la cause de toute joie et de tout espoir... Lampe sacrée qui m’illumine intérieurement... Radieux mystère, que les gestes habituels de ma vie ne laissent point soupçonner...

Et, comme nous insistions auprès de notre ami, pour qu’il soulevât au moins un coin du voile qui recouvrait le secret de cette allégresse mystique dont s’enchantait son âme et qu’il nous laissât entrevoir la figure rayonnante de l’Amour (car nous comprenions bien que, seul, l’Amour avait pu faire le miracle d’immortaliser ainsi un instant dans le cours des jours), Marcel hésita un peu, puis il nous révéla ceci :

... Nous nous aimions, Elle (ainsi la nommerai-je simplement) et moi. Cela était arrivé, je ne sais quand ni comment ni pourquoi ! Sait-on jamais ?... Quelle loi supérieure et irrésistible nous mène ? Ou quelle fatalité nous étreint ? Ou peut-être n’était-ce que sa propre image magnifiée que chacun reconnaissait et adorait dans l’autre ? Car nous ne discernons pas toujours l’égoïsme inconscient qui souvent est à la racine de nos fleurs sentimentales les plus pures en apparence... Qu’importe ?...

Mais nous ne comprîmes pas d’abord. C’était comme si nous n’étions pas bien réveillés... Une aube s’était levée, nous semblait-il, radieuse, pleine d’oiseaux et de fleurs... Nous éprouvions un grand trouble... Puis, nous vînmes à savoir que le mystère d’Amour s’était accompli pour nous deux... Je crois bien que ce fut en même temps que nous en eûmes la révélation. Oui, le soleil tout à coup avait jailli de derrière la colline; sa lumière ruisselait... Et nos âmes s’apparurent l’une à l’autre, toutes nues, effeuillant les roses du Désir...

Donc, ce soir dont je veux parler, nous avions quitté la grande allée des peupliers pour prendre le sentier qui conduit au bois. Et pourtant, nous ne nous étions point dit : Prenons le chemin de la forêt... Au-dessus de la vallée s’élevaient des vapeurs que la lumière à son déclin trempait de violets d’améthyste. Des parfums emplissaient l’air de senteurs que jamais encore nous n’avions respirées. L’ombre des hêtres se penchait sur nous...

Oui, pourquoi étions-nous venus là, à travers la plaine, près du bois ? Par quelle force inconsciente ?... Nos paroles rares étaient extraordinairement graves, et elles étaient (car je les entends à cette minute même), belles à en mourir. Sans doute étaient-elles si graves et si belles de tout le songe dont elles s’élargissaient...

Je pressai dans mes mains ses mains qu’Elle levait, toutes tremblantes, vers mon émoi. Mon front s’appuya légèrement sur l’or de ses cheveux; ma bouche doucement referma la bleue fleur de lin de ses yeux... Comment nos lèvres purent-elles alors ne point s’unir ?... J’entendais battre mon cœur dans ma poitrine : il contenait toute la houle de la mer et toute la rumeur d’une fantasmagorique chevauchée !...

Le premier, je tentai d’extérioriser mon trouble extrême, de trouver pour le traduire les mots essentiels.

- O bien-aimée, soupirai-je, ceci n’est-il pas quelque prestige qui abuse mes sens ? Était-ce donc toi, la Reine absente que mon âme pleurait, que j’appelais dans mes rêves ?... Ah ! maintenant, la vie sera pleine de soleil, ton regard m’a livré le secret de la joie...

Elle parla à son tour (sa voix chante encore à mes oreilles) :

- Ami, disait-elle, voyez comme je suis toute glacée d’effroi, depuis que j’ai compris ce qui est au fond de moi, ce qui est indépendant de ma volonté. Ah ! je vous aime tant que j’ai peur... Pourquoi donc cela devait-il arriver ?...

- Oui, pourquoi fis-je. Longtemps l’on s’en va de par les routes, insouciant, sans savoir. Puis, tout à coup, l’Amour vient qui vous prend par la main et impérieusement nous conduit.

- Hélas ! soupira-t-elle, nous ne pouvons lui céder. Il faut lui résister, nous cramponner aux buissons qui bordent le chemin. Non, tout ceci n’est qu’un rêve qui se joue de nous; nos pauvres doigts n’étreindront jamais que l’ombre du bonheur...

- O ma souveraine, sanglotait mon désir, j’ai tes cheveux et tes yeux. Ta bouche est comme une coupe à ma soif tendue; je veux tout le vin de la beauté !...

De la tête elle faisait signe que non, et de ses mains douces, qui gardaient le goût des roses qu’elle avait effeuillées, elle arrêtait le flot de mes paroles.

- Notre vie vient de commencer seulement, disais-je encore, depuis que ton âme sur la mienne s’est penchée. Il nous faut accepter la vie que nous offre la Destinée. Du reste, aucune loi n’est au-dessus de celle que dicte l’Amour !...

- C’est une loi divine, accordait-elle, et nul être ne la transgresse impunément. Mais n’en est-il pas une autre pourtant plus haute et généreuse ? De celle-là aussi je viens de comprendre le sens profond. La grande chose à considérer, c’est la douleur qu’on peut causer aux autres, dit cette règle-là, la plus belle, la plus sainte !... C’est pourquoi notre baiser de ce soir doit rester sans lendemain, puisque nous ne pouvons être heureux sans faire souffrir ceux qui nous aiment... Soyons bons en nous souvenant... En nous souvenant, oui, car notre front un peu de temps a été illuminé, car il a touché le ciel !... Hélas ! ce sera là notre part de félicité, d’avoir vu ce qu’on ne voit pas quand on n’aime que d’un amour ordinaire...

Je pleurais.

- Adieu, dit-elle, ne nous sommes-nous pas donné réciproquement le meilleur de nous-mêmes, puisque chacun de nous deux a incarné dans l’autre son rêve d’amour ?... »

Et Marcel, dont les traits brillaient comme d’une béatitude mystique, ajouta :

« Depuis bientôt trente ans, toute l’ivresse et toute la gravité qui, à la fois, avaient marqué cette heure d’un crépuscule de septembre, sont restées présentes dans notre âme. Nous n’avons cessé, Elle et moi, de vivre comme dans l’attente d’un grand bonheur, qui ne doit sans doute pas venir. Et notre amour, silencieux et fidèle, est toujours jeune, malgré nos cheveux blancs. Telle quelque fleur, merveilleuse et rare, dont un prestige aurait éternisé la fraîcheur, dans la petite coupe d’or où l’eussent isolée nos mains compatissantes envers nous-mêmes, pour que son parfum d’autrefois embaumât chacune de nos heures... Oui, notre amour était né jadis comme une chose très belle pour orner notre vie; il l’a remplie tout entière !... Il suffit parfois qu’un rayon de soleil nous baigne furtivement de sa clarté, et voilà que tout l’infini de notre âme en reste illuminé pour toujours... »

Le bon Renoncement

(Extrait tiré de : Almanach de l’Université de Gand, 1904, pp. 222-231)

« Utilise ta souffrance en en faisant de la pitié
pour la souffrance des autres. »

Joubert.

Denise est assise dans l’herbe. Ses petits pieds jouent dans les joncs, qui hérissent le bord du ruisselet. L’eau tournoie sur les cailloux du fond, délayant de l’azur et du soleil.

– Brekekekex !...

Denise a tressailli un peu, en même temps que les touffes ondoyantes des scirpes à peine bougèrent. Mais,

–Plouf !...

Maintenant, parmi les boutons d’or du pré, voici que brillent deux minuscules boutons de jais : deux petits yeux regardent, deux yeux saillant d’une menue masse verte tachée de noirâtre et zébrée de trois bandes jaunes.

– Oh !...

Mais la jeune fille sourit de son fol émoi.

La grenouille cependant la considère, assise sur son séant, les deux jambes de derrière repliées sur elles-mêmes, la tête haute, immobile, apparemment surprise, elle aussi... Ah ! Denise en veut un peu à la frêle pécore, d’avoir interrompu sa rêverie. Son âme au loin voguait dans l’accalmie de l’oubli, au souffle, parfumé d’idéales douceurs, que la bienfaisante illusion avait fait se lever. Et l’Amour et l’Espoir devant elle couraient, ourdissant la trame de ses vœux... Le néant de tout cela tout à coup a surgi, de derrière sa songerie, pour la dissiper ainsi que fumée !...

Denise est venue là, encore une fois comme les autres jours, à travers les foins déjà hauts. Elle s’est laissé choir près du rivulet jaseur, à l’endroit, sous les jeunes bouleaux, où le petit pont de bois saute par-dessus l’eau.

Ainsi chaque après-midi, elle reste là, des heures parfois, tandis que les subtiles senteurs des foulques et des fléoles se pressent à l’entrée de ses narines. Le soleil doucement descend à l’Occident, puis disparaît au-delà du coteau, dont le sommet rougeoie encore un instant de pourpres étincelles, avant de se fondre dans la grisaille du crépuscule. Denise a pris cette habitude, au temps où les perce-neige se sont mises à balancer leurs blanches corolles solitaires. Car c’est alors que tout, soudain, a sombré en elle-même, de ce qui faisait la raison de sa vie.

Oui, Denise, à l’automne dernier, avait donné son cœur à Pierre. Cela était arrivé une fois qu’en troupe nombreuse on était allé au bois. Ensemble, elle et lui, ils avaient cueilli une grande brassée de bruyères... En revenant, ils avaient marché côte à côte. À peine avaient-ils échangé quelques paroles; pourtant, les jours qui suivirent, chacun avait vécu dans une langueur douce et pénétrante, avec la hantise d’une ombre chère toujours présente.

Mais Pierre s’en était retourné vers la grande ville, où il allait terminer ses études universitaires. Il ne s’était plus souvenu des yeux profonds de Denise : ils avaient été le rayon qui soudain était venu réveiller son âme très lasse... Prestige de courte durée !

Plus tard, il n’avait été bruit, pendant une semaine, dans la petite vallée, que du brillant mariage que le jeune homme faisait, là-bas, comblant tous les vœux de sa famille.

Oh ! l’amère déception pour Denise, qui dans le secret de sa pensée avait mis Pierre au-dessus de toutes choses, qui lui avait fait le don entier de son être ! Elle crut en mourir... Mais ce n’était que la première crise d’une longue souffrance morale, qui devait meurtrir son cœur.

Son secret, elle ne l’avait confié à personne. Seuls les roseaux du bord de l’eau avaient entendu ses confidences et les avaient redites aux mille fleurettes du pré. Tous leurs petits visages se tournaient vers l’affligée, quand elle paraissait, se voilaient de mélancolie à son approche.

Car, après les perce-neige, les violettes avaient commencé d’agiter leurs encensoirs de dessous les broussailles, puis les primevères, à leur tour, s’étaient ouvertes, et les anémones et les myosotis étaient éclos sous les baisers du soleil : bientôt le gazon avait été diapré d’azur, de pourpre et d’or. À présent, dans l’étouffante chaleur, s’attarde l’âme odorante des mousses, des thyms et des marjolaines...

– Plouf !...

Cette fois, elle vient de plonger, la petite grenouille. Denise, je le crois bien, songe qu’il ferait bon la suivre. Naguère, n’était-elle pas insouciante comme cette bestiole ? Elle s’élançait dans le rêve, et, atterrissait-elle dans la réalité, celle-ci était comme un beau paysage exotique, de quelque île fantasmagorique... Mais, maintenant...

De nouveau, son regard dérive au courant du ru.

Tout-à-coup, sur le miroir de l’eau, une ombre a glissé, et, au fond, des yeux s’immobilisent à l’observer.

– Ah ! vous m’avez fait peur, dit-elle.

C’est Monsieur Flavel qui est là, en face d’elle sur l’autre berge, et qui en souriant la considère.

Il lui arrive souvent, à Monsieur Flavel, depuis quelques semaines, de passer par les prés.

Quatre heures sonnent : sa classe licenciée, il s’en va tout guilleret. D’abord, dans la poussière de la grand’route; puis, par le sentier moussu, qui descend en lacet, entre les ronces et les genêts lui battant le bas des jambes. Prestement il dévale. À droite et à gauche, dans la petite campagne accrochée au flanc du coteau, des formes humaines sont courbées vers la terre; elles se redressent sur son passage. Des gens qui peinent à sarcler, à fourrager ou à faucher, lèvent un instant les yeux.

– Bonjour, Monsieur le Maître !

Puis, de nouveau, les silhouettes fléchissent, se replient vers le sol.

L’instituteur ralentit sa marche, dès qu’il sent sous ses pieds la fraîcheur des ivraies, des flouves et des trèfles. Il côtoie le ruisseau. Il sait qu’il rencontrera probablement Denise, occupée à contempler sa tristesse au fond d’elle-même. Cependant, au moment où leurs regards se croisent, lui ne manque pas de faire un geste qui veut dire : « oh ! Mademoiselle, comment ! vous voilà ? Je ne m’attendais certes pas à vous voir... » Elle rougit un peu.

Leurs propos ensuite volent par-dessus l’eau, avec les libellules.

– Bien le bonjour, Mademoiselle Denise.

– Ah ! vous voilà, Monsieur Flavel. Vous faites un tour de promenade... ainsi ?

– Il fait si bon !

– Hé ! hé ! un peu lourd, le temps !...

Puis l’entretien s’arrête, pour reprendre, moins banal après un silence. Les parents de Denise, comment vont-ils ? Et la jeune fille s’informe des enfants du maître d’école. Il en a une demi-douzaine, tous en bas-âge, qu’il élève comme il peut. Sa femme est défunte en donnant le jour au sixième, voilà trois ans déjà de cela.

– Ah ! Mademoiselle, ils ont tout perdu, voyez-vous, en perdant leur mère... Une maison d’où s’en est allée la dame, la maman... tenez, c’est comme s’il n’y avait plus ni fleurs, ni abeilles, ni oiseaux dans cette prairie !

L’autre vesprée, il a été jusqu’à dire :

– Il faudrait votre douceur et votre sourire auprès de notre vie, surtout autour de l’âme des petits...

Depuis, Denise s’est souvent répété à elle-même ces paroles-là. La méditation en laquelle elle tombe pour s’en souvenir, alterne désormais avec celle où la douleur de son cœur dédaigné revit presque à chaque heure. Certes, les jardins de sa pensée, tout fleuris d’amarantes et de roses, quand y passe l’image ensoleillée de Pierre, ne se parent, aux heures où celle de Monsieur Flavel s’y dresse, humble et grise, que de la résignation des ancolies et des scabieuses... L’Amour, alors, s’y tait, l’Amour qui si haut y crie encore, au fond de ses regrets ! Mais Denise commence à entrevoir des lueurs, dans les ténèbres dont le chagrin a rempli son âme.

Tant d’énergies qu’elle laisse se perdre à entretenir le deuil de son cœur, à jouir en secret de sa fière révolte intérieure, à souffrir orgueilleusement sa souffrance ! Sa souffrance, oui, elle seule absorbe toutes les forces vives de sa jeunesse, sans pouvoir s’apaiser...

Maintenant il lui paraît qu’il y a d’autres existences désemparées que la sienne, que, toue le long des routes par où l’humanité chemine, des mains se lèvent, implorant du secours. Et combien vain lui semble alors ce repliement d’une activité sur elle-même, pour s’observer et contempler tristement sa défaite, d’une activité qui pourrait s’employer utilement et se transmuer en pitié efficace !...

Ce jour là, donc, Monsieur Flavel est survenu, tout juste à l’instant où la songerie de Denise plongeait, à la suite de la petite grenouille, sous le fluide rideau, dans les plis duquel son âme voudrait se sentir bercée.

– Pardon, Mademoiselle, si je vous ai causé un petit émoi, dit-il. Voilà ! depuis tout là-bas, je vous observais. Vous voyant toute prise par je ne sais quelle contemplation, je m’approchais bien doucement, pour ne pas vous troubler...

Il pourrait ajouter : « Moi aussi, j’étais très absorbé, et mes regards s’attardaient avec complaisance aux boucles blondes de vos cheveux... ou aux commissures de vos lèvres, que votre rêverie faisait un peu décloses... »

Mais il n’en fit rien. Non qu’il soit inapte à tourner des phrases aimables. Seulement, sa timidité l’empêche souvent d’extérioriser ce qu’il sent le mieux. Denise, pourtant, a deviné le secret de sa pensée.

Une petite flamme passe dans les yeux de l’instituteur. Denise le trouve un peu pâle, sous son chapeau marin de paille écrue. Déjà sa barbe noire est semée de fils d’argent... Il a, dans ses vêtements, très fatigués, mais de bonne forme, un air de respectabilité qui frappe... De toute sa personne qui n’a pour elle ni la beauté, ni l’allure vigoureuse, ni l’élégance des manières, se dégage néanmoins une certaine distinction, qui rayonne, sans doute, de l’esprit, qui est cultivé... Une grande bonté est empreinte sur ses traits...

Un instant s’écoule, pendant lequel Denise entrevoit sa destinée, qui lui tend la main.

– Venez donc de ce côté-ci, Monsieur Flavel !

– Mais oui, mais oui, volontiers !

Le glouglou du ruisseau rit très fort sous le pont de bois, qui plie sous les pas du maître d’école. Denise, d’un bond, s’est levée. À présent, la figure de Monsieur Flavel s’est empourprée. Il aspire l’air fortement.

– Je voudrais vous dire quelque chose... de très sérieux.

Elle aussi devient comme une églantine mûre.

– Pardonnez-moi, Mademoiselle Denise, si ceci est advenu. Il y a du temps déjà, j’ai deviné que quelque grand chagrin vous tourmente. Moi aussi, je porte le mien... Alors, presque chaque jour, nous nous rencontrions ici... Je vous disais un peu de ma peine, vous sembliez y compâtir... Pourquoi ai-je parfois imaginé que de nos deux douleurs du bonheur pourrait sortir ?... Je viens à vous comme un mendiant; je n’ai à vous offrir ni la jeunesse, ni la beauté, ni la richesse. Ma vie, déjà plus d’à moitié usée, appartient à mes enfants... Cependant, je me suis dit que vous ne me repousseriez, peut-être, pas, qu’un jour, lasse de souffrir, vous chercheriez d’arriver au repos par le plus sûr moyen de l’atteindre, en vous dévouant à quelque rêve ou à quelque devoir !... Je vous dis cela, parce que je sais bien que ce n’est pas de l’amour que vous pouvez, maintenant du moins, éprouver pour moi... Mais moi... oh ! Mademoiselle Denise... dans mon cœur... c’est comme si, une fois, tous les jardins, après s’être endormis, le soir, sous la neige, s’étaient réveillés, le matin, pleins de soleil et tout bruissants de printemps...

Personne jamais n’a parlé ainsi à Denise. Elle comprend que celui-là vient à elle, conduit par une loi inéluctable. D’autre part, l’âme de Monsieur Flavel lui apparaît délicate et noble... Être soutenue dans la vie, être aimée par cet homme de cœur... Se consacrer à faire rayonner un peu de joie à son foyer, en accomplissant un grand sacrifice, en acceptant la redoutable mission d’être une autre mère pour ses enfants, une compagne affectueuse et tendre pour lui, peut-être serait-ce le bonheur, austère, mais sûr et solide, que la destinée, à son intention, a pesé dans ses justes balances ?...

Denise lève son regard franc vers Monsieur Flavel.

– Savez-vous que j’ai aimé quelqu’un, qui n’est point mort encore en mon souvenir ?

– Je l’ai deviné. Oui, vous souffrez toujours... Vous méritez pourtant d’être si heureuse !... il ne faut plus vouloir vivre avec le passé... C’est un triste confident !...

– Depuis peu, je sens combien son influence est dissolvante. Il se plaît uniquement aux larmes, aux larmes vaines et stériles...

– Alors que les trésors de votre générosité naturelle restent inemployés !... Ah ! Mademoiselle Denise, il y a, je sais bien où, pour orner votre vie, une couronne de cœurs d’enfants, impatients de se donner et dont l’ardeur caressante monterait bientôt vers vous, si vous vouliez, comme y monte déjà le timide hommage de l’humble et respectueuse passion qui remplit mon être d’un si doux émoi...

Un silence passe dans le pré...

– Tire-lire ! Tire-lire !...

Une alouette s’élève, s’élève, toujours plus haut dans l’azur... Mais l’âme de Denise vole encore au-dessus, sublimée par sa résolution héroïque...

– Brekekekex !...

Le petit appel retentit parmi les joncs. Courage ! Courage ! Denise... Elle songe que tantôt les yeux de la grenouille semblaient l’avertir de quelque événement grave qui était proche... Elle met sa main dans celle de Monsieur Flavel...

– Mademoiselle Denise ?...

– Oui, je serai votre femme !


Le Souhait de la Folle Princesse

(Extrait tiré de : Arthur Daxhelet par René Dethier, 1907)

Ce fut, une fois, au temps des muguets et des fraises qu’ils portèrent leurs pas lents vers le petit bois, dont s’ombrage l’entrée de la « Grotte des Nains ».

Ils allaient par le val reverdi et refleuri où vaguait un vent de jeunes frondaisons. Ils suivaient le caprice odorant des sentes gazonnées. Ils écoutaient le gazouillis des oiseaux, qui, devers le mystère des buissons, coquetaient et aimaient. Car c’était l’heure des bruyantes nichées en les cépées ombreuses, et déjà à l’horizon de sang descendait avec sa face empourprée, le soleil, dont le grand baiser rouge caressait l’imposante masse de la roche Sainte-Gertrude.

On n’eût point trouvé dans toute la Wallonie une peau plus blanche et plus fraîche que celle, soyeuse ainsi qu’une feuille de papier de riz, de Simonne de Falihou; point de cheveux d’un plus beau brun que les siens; point de dents plus belles dans une plus affolante bouche de pêche. Elle avait des yeux, bruns aussi, qui se veloutaient ou jetaient des feux brûlants, et sa main, potelée et fine à la fois, avec des ongles d’agate, était une vraie main de princesse.

Et c’était une princesse, descendant de héros, qui, bardés de fer, avaient couru les tournois « au pourchas d’honneur ».

En le vieux manoir moussu en surplomb au-dessus de la Mehagne, tel qu’un nid d’aigle vétuste et branlant, qui s’effritait là depuis des siècles, elle avait survécu seule – petite âme étrange, reste de tant d’âmes.

Un jour, vint à passer celui qui devait faire vibrer son être complexe et mystérieux, le barde prestigieux dont les chants firent tressaillir le cœur, jusqu’alors fermé, de la châtelaine.

C’était un pauvre poète aux grands yeux songeurs et bons, qui allait par les maisons seigneuriales dire de sa voix douce comme le parfum des fleurs, ses vers harmonieux ainsi que le murmure cadencé des ruisseaux en les nuits d’été.

Il était né aux rives mosanes. Il était parti très jeune vers le pays du soleil, d’où il revenait. Des troubadours et des trouvères il avait été l’acolyte. Il avait charmé mainte dame, diverti de fiers chevaliers. Mais, encore qu’il fît rire parfois ses auditeurs, son regard était triste, sa physionomie mélancolique. Car il avait des ambitions effrénées : il eût voulu enfermer dans ses bras l’idéal qu’il avait entrevu, et baiser à la bouche sa Chimère folle.

Simonne aussitôt le devina malheureux et lui donna son cœur. L’instinct de la femme, c’est d’être consolatrice : la douleur l’attire.

Et Tristan ne repartit point, car Simonne lui parut son royal rêve incarné, et il adora sa beauté divine et inespérée.

Leurs âmes infiniment sensibilisées communièrent par la flamme ardente de leurs yeux en une fraternelle étreinte : elles étaient toutes deux dans l’attente et avaient soif, toutes deux, d’une tendresse qui fût immense et sans nulle banalité.

Bientôt leurs corps aussi s’aimèrent en des affolements de caresses jadis tant rêvées, et qui se réalisaient soudain jusqu’à des ivresses longues et berceuses de leur sens.

Jamais ne les laissait la griserie de leurs baisers, que pimentaient les feux toujours nouveaux de leur passion sans cesse renaissante.

- Je t’aime tant, ô mon poète, disait souvent la brune princesse, que je ne veux de toi me séparer jamais.

Et Tristan répondait :

- Simonne, ô ma reine adorée, de te perdre je mourrais sûrement...

Leurs jours s’écoulaient en la célébration pieuse de ce culte un peu païen que chacun avait instauré en l’honneur de l’autre; et les nuits descendaient doucement propices sur leur mutuelle extase.

Cette fois-là, ils promenaient leurs ardeurs en les allées étroites du petit bois gentil. Tristan chantait, Simonne écoutait la voix de l’Aimé.

Il disait pour la centième fois l’histoire étrange des esprits de l’air et de la terre : les apparitions des dames blanches, les danses tourbillonnantes des elfes, la grâce et l’agilité des sylphes habillés de vert, les sombres amours des makralles et leurs rondes lugubres, enfin les exploits malicieux des gnomes et des nains.

Elle buvait les paroles du troubadour joli, qui était sien. Ses yeux tour à tour, brillaient de joie ou s’effaraient d’effroi. Alors, frissonnante, elle se pressait contre le sein de l’amant et leurs bouches se prenaient, brûlantes...

Comme Tristan venait de narrer encore la folle histoire de la gente Isabelle, « la fiancée du Nuton », la petite princesse bizarre eut un grand désir et elle soupira profondément.

- O mon seigneur tant chéri, dit-elle, hors de toi rien n’existe pour moi, et sans toi je serais comme une morte : car tu as pris mon âme. Je voudrais, pensé-je, me fondre en ton amour et être toi pour mieux te posséder/ Mais que n’es-tu un sylphe aérien, ou que n’es-tu un nuton ravisseur, qui m’emporterait en son royaume enchanteur !...

Or, l’amant aux fins cheveux noirs fut triste de ce souhait puéril, de cette fantaisie morbide.

- Pourquoi, ô ma souveraine si belle, dit-il, ne sais-tu pas aimer qui t’aime ? Pourquoi l’impossible t’attire-t-il et as-tu désir de ce que tu ne peux atteindre ? Mon âme s’apeure de cette envie vaine qui t’agite et mon cœur saigne de ce qu’une parcelle du tien lui échappe.

Simonne resta toute pensive et Tristan pleurait en lui-même.

Et comme ils étaient las, ils s’étendirent sur la mousse devant l’entrée de la grotte, où régnait un air frais. Le sommeil alourdit leurs paupières...

Déjà deux fois la rosée du matin avait amoiti le front du poète dormant. Car sa couche était jonchée de fleurs somnifères, qu’une main mystérieuse y avait apportées.

Quand il s’éveilla, en vain il chercha l’aimée; en vain sa voix l’appela : Simonne ! Simonne !

La douce maîtresse était perdue pour lui. Un nuton, habitant de ces lieux, ayant entendu le souhait imprudent, avait enlevé la princesse charmante.

Tristan pleura huit jours et huit nuits près de la grotte au seuil infranchissable, et les nains eurent enfin pitié de lui.

Il fut par eux introduit dans une salle royale et ses yeux virent, pendant de courts instants, celle qu’il regrettait, assise sur un trône avec un diadème et, tout près d’elle et à ses pieds, le ravisseur triomphant...

Puis il se retrouva, seul, en le petit bois...

... mais il mourut, tant sa douleur était grande.

Ainsi souvent fut contée, en les veillées lugubres, la légende un peu triste du beau troubadour et de la princesse brune. Et, naguère encore, les jours où le vent d’Ouest fait gémir les chênes en le val de Falihou, bien des gens simples croyaient entendre les âmes des amants s’appelant, pleurantes et douloureuses : Tristan... Tristan !... Simonne... Simonne !...

Le Survivant

(Extrait tiré de : Arthur Daxhelet par René Dethier, 1907)

Plutôt souffrir que mourir... Mais quel homme connaît jamais le fond et le tréfonds de sa pensée ?... Toujours oserai-je prétendre que le vieux Jacques Gaurd en était venu à appeler la mort, se plaignant qu’elle le fît attendre si longtemps.

Voilà quelques moissons déjà fauchées depuis que je ne le revois plus, aux beaux jours, appuyé durant les heures dorées de soleil contre la margelle du puits banal, non loin de l’église. Je l’y retrouvais régulièrement, au temps des vacances, depuis vingt ans ou depuis trente, peut-être. Quand j’étais tout petit, cependant, il ne s’y tenait pas encore, me semble-t-il. Toutefois, je le connaissais, j’en suis sûr.

Il avait toujours eu, je crois, le même regard et le même sourire. Un sourire naissant et mourant à la fois, oui, mourant doucement vers les commissures des lèvres. Et que voulait-il dire ? Quel rêve inachevé avait jadis laissé sa trace sur cette bouche, ou serait-ce qu’elle exprimait toute une philosophie simpliste devant le spectacle de la vie qui passe ? Et ses yeux, que contemplaient-ils, ses yeux, comme arrêtés en un calme éblouissement ?

Gaurd était presque centenaire, cet été dont je veux parler, où pour la dernière fois je l’aperçus, le buste toujours droit sur les jambes qui s’incurvaient à hauteur des genoux, avec son sarrau bleu, des mèches blanches en auréole sous la casquette. Dès que je m’approchai en lui criant un bonjour amical, le son de ma voix produisit sur lui une subite agitation, une agitation inaccoutumée. Il se mit à gesticuler de ses bras qui tremblaient très fort; il pleurait, tout secoué par une douleur à la fois navrante et presque comique. Puis, comme je lui prenais les mains, il s’apaisa un peu.

- Ah ! monsieur, gémit-il, le bon Dieu aurait dû me « reprendre » bien plus tôt... Je suis las de vivre encore... Tous ceux que j’ai connus, tous ceux que j’ai chéris, sont là-bas au Thier Wâthy, dormant sous les croix blanches... Et seul, j’attends que mon tour vienne... Pourquoi la mort m’a-t-elle oublié ?...

Pauvre vieux ! depuis des mois déjà, je l’appris bientôt, il tenait à tout venant pareil langage, déplorant la fatigue d’exister au-delà de son temps, sanglotant son ardent désir de n’être plus, enfin ?

J’évoque, non sans émotion, son histoire, qui fut longtemps banale et n’eut qu’une heure tragique. Elle se déroula tout entière, sans nulle complication, dans le même repli de la terre wallonne, en un petit village appendu au flanc schisteux et gris d’une légère colline.

Son âme ne cessa point d’être simple et égale, son âme dont le rythme était adéquat à celui de la nature intime et harmonieuse qui l’entourait. Il n’analysa jamais ses sensations; mais, au cours de tant et tant de printemps et d’automnes, quand, avec les lourds bœufs de la ferme de la Chapelle qu’il conduisait, il rayait de sillons artistement droits la glèbe mauve du plateau de Marnève, je ne doute pas qu’il ne se complût au spectacle du ciel doux et clair qui se marie à l’horizon avec la campagne aux couleurs éteintes, délicates... Il n’importe pas de dire jour par jour son existence d’homme des champs, dont le cœur battit, presque un siècle durant, tout près de celui de la terre nourricière. Il travailla et rarement se reposa, tant que ses forces le permirent. Il aima; peut-être en souffrit-il. Il vieillit lentement...

Jacques Gaurd fut époux et père qu’on respecte. Mais sa femme et lui, ils avaient eu le triste privilège de survivre à tous leurs enfants. Quand mourut, déjà sexagénaire, leur fille cadette, qui avait toujours paru faible de santé, ne s’était point mariée, on raconte que la femme Gaurd, toute courbée, toute cassée par le labeur, déclara mélancoliquement : « Je l’avais bien dit que nous pourrions difficilement élever cette petite ! » Puis bientôt, elle-même, la bonne Marie-Jeanne s’en était allée dormir au Thier Wâthy.

Gaurd, resté seul, avait placé en viager le petit bien qu’il possédait. Mais désormais, il lui sembla qu’il n’était plus qu’un étranger dans sa demeure, comme déjà il s’était reconnu pareil à un survivant parmi ceux dont la jeune et puissante vigueur bruissait autour de lui. Il sentit le poids de ses jours qui n’en finissaient pas. Et voilà, il pleurait souvent, maintenant, de ne pouvoir trépasser à son tour...

Il y eut, ce printemps-là et l’été qui suivit, un branle-bas général dans la vallée de la Burdinale. Une nombreuse équipe d’ouvriers y était descendue pour construire une voie ferrée : tribu de terrassiers, défonçant, remuant, transportant la terre, rasant, nivelant pour établir une plate-forme stable. Puis, celle-ci terminée, de lourds wagonnets amenèrent et déversèrent des scories de forges et des pierres concassées, et sur ce ballast on posa les traverses. Enfin, les rails s’y appuyant, déployèrent leurs longs et chatoyants rubans de métal, et la ligne achevée, définitive, apparut dans la grâce verte des prés, entre le ruisseau et le bois, comme l’empreinte d’un sceau mystérieux dont les mains fortes et irrésistibles auraient marqué le sol à cet endroit.

Le moulin, le pauvre moulin avec sa roue disloquée, sous l’auvent moussu, avait soudain vieilli, aurait-on dit, de plus d’un siècle. Il avait pris un air minable, comme s’il s’attendait à être bientôt chassé par quelque usine bruyante qui s’installerait à sa place. Et les ponts de pierre, naguère ils ne paraissaient pas si délabrés qu’à présent. Avec leurs parapets bas dont les mœllons se descellent, voilà qu’ils avaient un aspect presque grotesque !

Et toi, claire Burdinale, tu ne fus plus qu’un médiocre filet d’eau entre tes bords ravinés, un insignifiant petit ru, honteux de lui-même, qui se sauve en cascadant du côté de la Mehaigne ! Et le bois, qui donc l’avait ainsi enserré et emprisonné ?

Oui, tout le passé de ce coin de terre, maintenant, mourait. Les bons génies du val s’en étaient allés, tout en pleurs, chercher un refuge vers Les Cresnées...

Le 15 septembre, on inaugura le service du nouveau chemin de fer vicinal. Les dix villages qu’il reliait entre eux, furent sur pied, ce jour-là.

De Marnève on descendit par petits groupes, longtemps d’avance, par la grand’route, par la ruelle du Hébret, par le Thier Wâthy, ou encore par le Prasle, par tous les chemins qui serpentent au flanc du coteau. On s’en fut se masser non loin du moulin, ou dans les prés au bord de l’eau, ou près des carrières. Tous les enfants étaient là, accrochés aux jupes maternelles, ou, déjà plus grands, s’ébattant par bandes, joyeusement. Les adultes, eux, subissaient l’empire d’un recueillement irrésistible. Parfois pourtant des rires fusaient par-ci par-là.

On vit le gros bourgmestre qui s’amenait, accompagné du secrétaire communal; on les considéra, un instant, tandis qu’arrêtés au milieu de la descente, ils s’épongeaient, vigoureusement... Puis, voici que venait l’instituteur, marchant à pas comptés. Et maintenant, le curé lui aussi, dévalait de là-haut, l’air empressé.

Le ciel était lourd et bas, présageant l’orage.

Mais qui donc se montre-t-on, à l’endroit où le lacet poudreux de la chaussée s’infléchit au pied des blocs schisteux qui s’effritent en dessous du cimetière ?

Écoutez bien, ceci s’était passé. Comme tous ceux de Marnève s’étaient mis en marche vers la Burdinale, l’Ancien, lui aussi, s’était levé et les avait suivis. Oui, Jacques Gaurd était parti à son tour, sans se hâter, souriant comme à un songe, appelé, eût-on dit, par de secrètes voix qui l’auraient averti de quelque chose que tous les autres ignoraient. Et les petites vieilles, restées au logis à repriser des bas, les petites vieilles qui, de derrière leurs fenêtres basses l’avaient vu partir, s’étaient étonnées avec de grêles rires un peu éteints. Ensuite toutes, sans se le dire, elles avaient eu la même pensée; celui-là, depuis longtemps, demeurait après tous les autres qui avaient vécu avec lui, qu’elles avaient vu emporter dans leurs pauvres bières de sapin...

Mais lui, il allait, redressant sa haute taille, comme s’il s’acheminait vers un prodige qui devait s’accomplir, vers une minute sublime que la destinée aurait mise au bout de sa vie.

Lorsqu’il fut en bas du coteau, il parut chercher, la main au-dessus des yeux, à reconnaître le paysage; et quand il eut vu, il fut comme un étranger qui serait survenu là. Depuis son enfance, le site avait imprimé en sa mémoire une image qu’il avait toujours retrouvée identique à elle-même; mais celle qui s’offrait à présent à sa vue, était différente, discordante avec l’apparence visible qu’en son esprit il avait toujours conçue du vallon.

Un moment il regarda tour à tour en lui-même et hors de lui, ce qui l’environnait. Il « sentit » que ce qu’il ne comprenait pas, il ne pourrait jamais le comprendre. Il eut conscience que sa vie, depuis des années déjà, s’était comme immobilisée sur la route du temps, qu’il était en somme le passé attardé dans le présent.

Son cœur palpita d’un immense et irrésistible désir de la mort; toutes ses énergies confluèrent soudain, se tendirent en cette unique et suprême aspiration à l’anéantissement libérateur. Il fit un pas encore; on vit ses bras frapper l’air comme des rames les flots, ses mains agrippant le vide, et il s’affaissa pantelant...

A l’orée du bois de Taille-Gueule, de dessous les futaies, voici que tout empanaché de fumée, trépidant, sifflant, le premier train surgissait. Il stoppa à l’arrêt du Pont, et presque aussitôt repartit dans la direction d’Otèpe, tout brillant de son éclat neuf, hâtant sa course onduleuse à travers les prés flétris, décolorés, où l’antique et douce Légende achevait d’agoniser.

(LA RELIGION)

(Tiré d'un autographe inédit d’Arthur Daxhelet)

Il y aura toujours des hommes qui paraîtront continuer à l’infini l’âge évangélique, dont la foi simple et enfantine les fait vivre dans une sorte d’extase, d’exaltation. Entre cet esprit illuminé qui parle par exclamations et pense par blocs, et l’intelligence moderne, lucide, exacte, discursive, qui démêle et suit fil à fil un faisceau d’idées précises, la différence est immense.

Nous aimons surtout les faits prouvés, internes ou externes, les faits incontestables et présents dont chacun à chaque instant, peut avoir expérience en soi ou hors de soi. Un pareil goût lorsqu’il est prédominant, conduit l’esprit vers quelqu’une des formes du positivisme.

Penseurs libres et savants spéciaux professent volontiers la philosophie du scepticisme scientifique.

Mais au-delà de l’expérience humaine, si indéfiniment prolongée qu’on la suppose, il y a un abîme, un grand je ne sais quoi, ténèbres ou lumières, dont tous croyants ou sectateurs les plus décidés de la pure expérience, ne peuvent manquer d’éprouver le sentiment. Une énorme noirceur, vide ou pleine, qui enveloppe le cercle étroit ou vacille notre petite lampe, voilà l’impression commune que laisse le spectacle des choses sur les sceptiques aussi bien que sur les fidèles.

Une telle impression met l’esprit dans une attitude sérieuse; elle ne va pas sans quelque effroi; l’homme est devant un spectacle disproportionné et accablant; il est disposé au respect et même à la vénération. Cet au-delà se discerne aussi bien dans le monde moral que dans le monde physique. L’homme sent vite que sa puissance est bornée, sa prévoyance courte, ses établissements incertains, qu’il ressemble à une feuille emportée dans un immense et tumultueux courant. Pendant les jours d’angoisse, aux funérailles des proches, dans la maladie ou le danger, quand sa dépendance et son ignorance se présentent en lui en traits vifs et terribles, cette émotion devient poignante. Il reporte ses yeux vers le grand branle universel, vers l’obscur et grandiose gouvernement de l’ensemble.

À force d’y penser, il essaye de se le figurer, et faute d’autre figure, il se le représente comme le gouvernement de quelqu’un, comme une direction intelligente et voulue, comme l’œuvre d’une puissance et d’une pensée, en qui rien ne manque de ce qui lui manque à lui-même.

Encore un pas. Si, parmi les imperfections qu’il découvre en lui-même, les plus graves à ses yeux sont ses mauvais penchants; s’il est surtout préoccupé par les idées du juste et de l’injuste, si sa conscience est éveillée et active, l’émotion primitive, dirigée, précisée, complétée, aboutit à la conception du Dieu moral : « Commencez par tout voir au point de vue moral, écrivait Thomas Arnold à une personne tourmentée de doutes, et vous finirez par croire en Dieu. » – Sur l’édifice ainsi préparé, au sommet de tous les piliers convergents, cette croyance vient se placer d’elle-même, comme une clé de voûte. L’au-delà mystérieux, infini, devient une Providence mystérieuse, infinie, et les textes de l’Écriture et la liturgie ne font que fournir une expression au cri inarticulé du cœur.

Telle est la sourde élaboration, la fermentation intérieure par laquelle se forme et se développe l’idée de Dieu. L’enfant la reçoit du dehors comme une greffe. Mais pour que cette greffe prenne et ne demeure pas dans son âme une pièce morte, il faut que l’âme se l’adapte, se la soude et y fasse pénétrer sa propre sève. Elle n’y parvient que par un long travail secret dont elle n’a pas conscience. Ordinairement, il faut des années pour que la suture se fasse et transforme la bouture étrangère en un organe acquis.

De cette façon, la religion cesse d’être une formule officielle qu’on récite; elle devient un sentiment vivant qu’on éprouve.


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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 22:42