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Nouvelles de Wallonie

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ARTHUR DAXHELET

_____

Nouvelles

de

Wallonie

________

P. Lacomblez

Bruxelles

1894


À mon Père et à ma Mère,

en hommage de respectueuse tendresse.

A. D.


Les paysages, qu’ici j’ai amoureusement notés, sont si beaux pour moi !...

Ceux du village natal, de ce petit coin de ma chère Wallonie, où, sous chacun de mes pas, se lèvent, ainsi que des vols pressés d’alouettes, des images douces et un peu tristes, avec les souvenirs déjà lointains des jours de l’enfance...

Puis – dans ce cadre et parmi cette éclosion de berceuses réminiscences – des contes du terroir, des « histoires » voulant être émues, bien que guère compliquées et avec seulement un peu d’intrigue et de passion s’y agitant, pour animer le récit...

Oui, la célébrer, la terre glorieuse, dont en moi palpite une parcelle; chanter ses fiers pacants; dire à ceux qui me liront le charme légèrement mélancolique de ses horizons bornés; rajeunir quelques-unes de ses légendes; suggérer, si je le pouvais, la complexité de l’âme wallonne, se synthétisant d’intransigeance ancestrale, de rêverie et de tendre pitié, d’impatience et d’un peu de sensualité...

Cela j’ai tenté de le faire en ces pages.

Puisse la Wallonie y voir, au moins, un hommage de filiale admiration rendu à sa beauté !...

* * *

* *


LA FIANCÉE DU NUTON

(conte)

Ils étaient six dans la vaste salle à manger, les pieds sur les chenets, pâles en le nimbe de fumée des pipes, écoutant le vieux docteur Dureinaux, pendant qu’au dehors la froide bise secouait les auvents vermoulus de la grande maison carrée.

« Oui, mes enfants, c’est une lugubre histoire, commença l’aïeul, qui avait bien près de cent ans. Il y a longtemps, bien longtemps, on ne rencontrait en ce hameau du Hébret qu’une seule habitation : c’était la cense de la Hulotte; mais alors on ne l’appelait pas encore de ce nom.

Il arriva que le propriétaire, qui l’occupait, mourût et, presque en même temps que lui, sa femme aussi rendit l’âme. Un enfant restait – une fillette, qui n’avait pas encore l’âge de raison.

Les gens de peine, pour qui avaient été bons et généreux ceux qui venaient de trépasser, continuèrent à ensemencer les terres et à rentrer les blés, et, l’hiver, les lourds fléaux, comme auparavant, martelaient l’aire de la grange.

La jeune censeresse, que tous à l’envi entouraient de soins, grandit heureusement au milieu de cette nombreuse famille de ses sujets qui l’avaient tous comme adoptée.

Isabelle, à dix-huit ans, était la plus jolie fille de la région. Élancée, mais robuste, elle avait la santé d’une paysanne qui boit par tous les pores de sa peau les chauds rayons du soleil. Un sang riche et pur rosait ses belles joues. Sous ses bandeaux luisants de cheveux noirs, noirs comme un miroir d’ébène, son visage aux traits fins de madone resplendissait d’une fraîcheur incarnadine; et tout grands rêveurs éclataient, comme deux brillants, ses deux yeux, dont la flamme incendiaire empêchait presque de voir la couleur.

Depuis quelques années, l’orpheline avait pris la direction de sa rurale exploitation; sa main de femme avait la virile énergie qui assure l’ordre, la diligence, le succès. Son commandement était fait d’activité intelligente et de bonté. Personne qui ne la respectât, qui ne l’aimât.

De tous les villages voisins chaque jouvenceau souhaitait que le regard d’Isabelle s’arrêtât favorablement sur lui. Les soupirants se présentèrent nombreux. Ils se hasardaient timides, les dimanches; ils venaient, vêtus de leurs sarraus neufs, montés sur leurs lourds chevaux. Mais la fière censeresse affectait de ne point comprendre le motif de leurs visites.

Quand Isabelle eut vingt ans, sa beauté n’avait rien perdu de son éclat; mais le feu de ses prunelles s’était fait plus ardent encore et les amoureux n’osaient plus la regarder en face.

On se parlait à la ronde, vous comprenez bien, de cette fière fée, dont la marmoréenne indifférence n’avait d’égal que le charme captivant de sa personne.

Oui, mes enfants, on cita quatre beaux gars qui successivement moururent d’amour pour elle ! Les pères tremblaient pour leurs fils, qu’étreindrait, peut-être, quelque jour aussi, une folle passion pour cette inhumaine. Ce devait être une sorcière, qu’on ne pouvait connaître sans aimer, qu’on ne pouvait aimer sans mourir...

* * *

A cette époque, revint, à la cense du Hapsain, le fils de « la grande Fresée », ayant achevé son terme de service militaire.

Robert – ainsi s’appelait-il – avait vingt-cinq ans. Il était beau, d’une beauté mâle, ayant su marier à sa force d’enfant du plein air une élégance acquise rapidement durant le temps qu’il avait passé loin de Marnève. Il avait pleuré, disait-on, en quittant sa tunique et ses galons de sous-officier.

J’ai dit, n’est-ce pas, que le fermier du Haspain était l’homme le mieux fait de Hesbaye : grand, blond avec des cheveux fins qui se frisaient et auréolaient sa tête sculpturale, au front élevé, aux yeux fouilleurs et hardis. Il avait eu des succès dans sa vie de soudard. Il avait passé l’âge des émotions niaises et faciles. Ce que vous appelez aujourd’hui « le magnétisme féminin » n’avait guère d’action sur lui, libertin déjà blasé, trop compliqué pour avoir pratiqué la femme, tôt et dans ses variétés.

Mais quand il vit Isabelle, ce lui fut, à ce fort, je ne sais quelle commotion subite, qui lui laissa, avec un désir violent de se faire aimer, une curiosité d’aller au fond d’une sensation nouvelle.

Comment aurait-il douté de la réussite, lui, dont la juanesque beauté n’avait remporté que des triomphes ? Et il escomptait je ne sais quelle volupté souveraine et dégustatrice de mâle irrésistible, qu’il éprouverait à allumer le cœur et les sens de cette vierge fière, à faire fléchir enfin cet impassible orgueil...

Robert, cette fois, put croire qu’il avait perdu sa puissance séductrice. Il rencontra une résistance décourageante. La belle censeresse l’éconduisit au premier mot d’amour. Mais il fut tenace, subjugué qu’il était par tant de charmes convoités, laissant peu à peu son cœur et ses sens s’embraser à la flamme de ces yeux qui l’attiraient comme des aimants.

Elle aussi, devant cette beauté insolente et joyeuse, semblait parfois lasse de lutter et son regard alors se chargeait de mélancolie...

Avait-elle fait un pacte avec le diable la jolie Isabelle ?

C’est ici, mes enfants, que le drame commence, terrible et sombre.

Robert avait juré de l’emporter, à quelque prix que ce fût. Il rêvait, à certains instants, d’un rapt chevaleresque, d’aventures romanesques.

* * *

Il se glissa, un soir – un soir d’août – par l’enclos, escaladant les haies où saignaient les mûres, se déchirant aux épines et aux ronces. Oh ! contempler sa demeure, à Elle ! Qui sait ? Peut-être voir son ombre se profiler en le vague des rideaux...

Il arriva sous la petite fenêtre basse de la chambre où reposait Isabelle. Il écouta : tout dormait, la cense, la campagne et, là-bas, le bois. Et, dans le silence, si complet qu’il en était pénétrant et terrible, il eut l’audition de deux souffles, de deux respirations : la sienne et une autre; il frissonna. Vain émoi ! C’était son souffle régulier à Elle, s’alanguissant comme une céleste mélodie, en s’échappant par la fenêtre laissée béante pour aspirer les fraîcheurs en cette nuit tiède. Oh ! ce rythme enivrant pour l’amoureux !...

Robert crut défaillir de bonheur. Puis soudain la tentation l’étreignit, cet ardent, de repaître aussi ses yeux et tous ses sens de l’aimée qui était là, qu’à peine un faible obstacle séparait de lui. Doucement, bien doucement, il se hissa, violant le virginal dormitoire, sans peur maintenant, voulant voir de près...

Avec lui, la lune, irrompant de ses voiles nuageux, inondait de sa brusque clarté la joyeuse chambrette.

Et, tandis que ses tempes battaient fort et qu’il tombait à genoux, faible dans son extrême émotion, Robert eut soudain cette vision : Isabelle, endormie, blanche en la blancheur des draps, avec ses cheveux noirs d’ébène, dénoués et glissant sur l’oreiller – ô la riche toison pour reposer la tête de l’amant !

Mais comment chanter ce corps harmonieux et suave, trop vague en la lueur mélancolique de l’astre : ce nez de Grecque et blanc de lait, l’arc de ses deux sourcils buissonneux qui n’en faisaient qu’un, la fleur au capiteux parfum de sa bouche, sa gorge roide sous la chemise, et ses bras si potelés, et ses mains égayant, comme deux roses, la pâleur du lit, et les senteurs de sa chair, et Elle toute enfin !...

Quelle griserie pour cet autre Faust, jeune et bouillant ! Songez donc : le doux air rythmique et berceur de ce souffle, que l’amoureux voudrait boire; ces formes blanches, que la lune opalise en le mystère des bleus rideaux; l’alangissement ensorcelant de tout ce corps follement adoré, tant vénuste en l’abandon du sommeil...

Oh ! s’agenouiller plus près d’Elle, fanatiquement, effleurer de son baiser le bout de ses doigts, le creux de son bras, le coin de ses yeux, ses lèvres !

Et l’émoi de ses sens étreignit l’effroi de son âme.

Déjà sa bouche brûlante touchait les ongles rosés de la belle main, qui avait glissé d’entre les draps tièdes...

Tout à coup, la lune se voila d’un fuligineux fouillis de nuages et, dans l’horreur blafarde, lugubrement les chats-huants crièrent et l’air noir s’emplit de leurs effrayantes clameurs.

Cette nuit-là, mes enfants, tous ceux de Marnève furent secoués de leur somme lourd par le bruit qui s’éleva en le val de la Burdinale. Tous se signèrent, croyant qu’un sabbat de Makralles se tenait tout près d’eux. Car chouettes et hiboux sonnaient l’infernale fanfare, les grands peupliers s’entrechoquaient et se tordaient avec un horrible vacarme et d’étranges plaintes planaient dans les cieux.

Le lendemain matin, quand avec Chanteclair s’éveillèrent moissonneurs et faneuses, le soleil, déjà souriant à l’Orient, irisait les vapeurs de l’aurore, et tous, encore alourdis et tremblants, furent surpris de voir le zénith radieux, les champs beaux et gais, et fièrement debout, les vieux arbres dans les prés.

A la cense du Hébret voici ce qu’on trouva : sur le parquet de la chambre de la jeune maîtresse, gisait le corps inanimé du beau Robert, la face tournée contre terre, avec, à la nuque, la trace de quatre petites dents aiguës; au chevet du lit, vide, perchait l’oiseau des nuits aux yeux brûleurs, une vieille hulotte, qui s’enfuit quand on entra et s’envola vers les rochers.

Le cadavre du fils de la Fresée fut si lourd à porter que dix hommes purent à peine le soulever; et la terreur fut grande dans le pays d’alentour.

Isabelle la jolie jamais ne revint en la cense. Elle vécut longtemps là-bas, à Mouha, en la Grotte des Nutons. Car celui qui l’avait enlevée, après avoir tué Robert, était un Nuton – le plus beau et le plus riche qu’il y eût – à qui la gente fille s’était fiancée un soir d’hiver.

Les bonnes gens, qui avaient pleuré le départ de la belle promise, souvent la revirent dans la suite, à l’heure du crépuscule – vision fugitive, belle et souriante – emportée en son carrosse, au galop de six chevaux blancs que conduisait son blond amant triomphateur.

La ferme longtemps resta inhabitée (on croyait au retour d’Isabelle), et chaque nuit, l’oiseau lugubre, qui avait veillé le triste amoureux défunt, revenait battre de ses ailes lourdes l’air noir tout autour de la cense, appelée depuis lors, la cense de la Hulotte. »

Le vieux Dureinaux se tut. La bise, soufflant en rafale, cognait aux persiennes et aux portes. Ils rêvèrent un instant – les six – à l’équipage de la Fiancée du Nuton.

- « Vos histoires nous glacent, papa Dureinaux, s’écria le joyeux Lescrenée; encore une tasse de cet excellent vin chaud ! A votre santé, mes amis !... »

* * *

* *


SPÉCIALITÉ

Sur le flanc du coteau à l’air pensif, – dont s’aplanit la partie inférieure en la poudreuse grand’route, – au bord de la flexueuse montée du Thier-Moulu, une maisonnette se cramponne, chétive, comme branlante et souffreteuse sous son vieux toit de chaume.

De la petite cour, où le pied se pose à même le roc, le regard peut se porter jusqu’au fond des prés humides. La Burdinale, là-bas, déroule son ruban, – doré, le jour, argenté, la nuit, – murmurant sa chanson dernière, avant de confondre ses eaux, à cent mètres en aval, avec celles de la Mehagne.

Au Thier-Moulu finit le territoire d’Houcwègne et, vers le Nord-Ouest, pas bien loin, se profile, au-dessus des arbres, le clocher de Marnève.

Il n’est pas rare, quand on repasse, les soirs d’été, dans ce « vinave », d’entendre la voix alanguie d’un violon, alternant des rigodons follets et de mélancoliques élégies, éveillant d’étranges échos en le calme ambiant.

L’homme qui habite la petite maison perdue en ce site sauvage, a retrouvé des mondes enfouis; il a tiré de l’oubli des races depuis des siècles disparues; il a extrait des entrailles de la terre des trésors merveilleux; il a enrichi la science de données précieuses.

L’honneur et le profit de ses découvertes ont été à d’autres : cet homme est pauvre !...

* * *

Dans la contrée, on l’appelle le « rat des grottes »; il se nomme Armand Orban.

Il a, pendant vingt ans, manié le pic dans les fosses avaleuses d’hommes, des charbonnages de Corphalie. Puis, un beau jour, trouvant sa vraie voie, il est devenu fouilleur, gagé par l’administration du Musée archéologique de Liège. A partir d’alors, il a vécu dans les cavernes ou les nécropoles romaines, jusqu’à ce que la Terre, qu’il rançonnait depuis si longtemps, l’ait enfin vaincu et l’ait rendu de son sein, perclus d’une jambe.

Géant de 6 pieds, osseux et dégingandé, on dirait, quand il se tient debout, en la chambre basse qu’il habite, une statue servant de pilier à la vétuste construction.

Avec sa tête à la Flaubert, allongée sur un cou long, avec sa figure émaciée, où se campe un nez busqué et se hérisse une forte moustache aux extrémités pendantes, avec ses grands yeux – tantôt fulgurants, tantôt singulièrement doux en leurs orbites profondes, – il semble être un vieux Gaulois soudainement évoqué de la tombe.

Il faut le voir, assis sur le bord de son lit, accoudé à une table petite, écrivant d’une main qui n’a tenu la plume que rarement et bien tard.

Il faut l’entendre quand, de sa forte voix aux inflexions qui semblent funèbres, il narre en détail, – avec une éloquence innée de convaincu fanatique de son art et dans une langue étonnante de précision autant que de pittoresque, – ses lugubres explorations en les substructions et en les antres ténébreux.

Sa parole a un accent frappant de compétence. Avec ses instincts de Wallon assoiffé de personnalité – et dont l’esprit jamais ne fut heurté ni contraint par de plates pédagogies, ni d’intellectuelles sujétions, – il s’est fait, concernant sa spécialité et les connaissances auxiliaires de celle-ci, d’absolues et intransigeantes opinions. Il juge hommes et choses en des phrases à l’emporte-pièce, souvent d’un mot brusque et déconcertant.

Car ce chercheur, presque illettré, est riche d’un admirable bon sens, qu’ont développé extraordinairement une longue expérience et de patientes lectures.

Cet humble est géologue autant qu’il faut. Pour lui, les différentes couches, que les eaux ont superposées, n’ont plus guère de secrets.

Il vous parlera aussi de paléontologie et d’archéologie, et ses jugements vous surprendront par leur originalité autant que par leur justesse.

Parfois, il s’anime, enthousiaste et débordant, dans la réfutation des théories de tel ou tel savant, ou dans la discussion d’une hypothèse dont l’inanité révolte sa logique simple et terrible.

Ses yeux, alors, apparaissent braséants en la pénombre du crépuscule, qui envahit la petite chambre. Son geste se fait ample, – embrassant, dirait-on, toute une vallée, indiquant dans l’espace je ne sais quelles fantastiques anfractuosités.

Il est là, debout, appuyant ses longs doigts nerveux sur la page qu’il anathématise, avec une belle cruauté de lutteur homérique, qui vient de terrasser son adversaire.

Dans la chaumière qui s’embrume, la silhouette d’Orban, grandie encore et nimbée à cette heure, se détache, seule, au milieu des objets aux contours effacés, et sa voix résonne, étrange, se brisant avec de métalliques vibrations contre les plats d’étain qui décorent la petite demeure...

* * *

Orban fut un rude travailleur. Durant tant d’années qu’il a patiemment et méthodiquement déchiré les entrailles de la terre, guidé par son flair inné de « fouilleur », il a rencontré des choses extraordinaires, il a eu de prestigieuses aventures. Il les conte souvent à ses visiteurs, toujours avec la même bonne grâce, – aidé par sa mémoire qui est prodigieuse.

Toute une vie passée en l’atmosphère lourde et écrasante des cavernes de la Wallonie, à Goé, à Onoz, à Barvaux, à Furfooz, à Spy; puis dans les tumuli, là-bas, près de Tirlemont; – surtout dans ses chères grottes de Houcwègne et de Mouha, où il était revenu, encore une fois, il n’y a pas bien longtemps, comme on revient à ses premières amours.

Oh ! ces grottes du pays de Mehagne, s’il les aime ! elles sont les préférées, malgré tout !

Oh ! le temps où il pouvait s’en aller de son pas leste, l’œil au guet, par le « hard du gibet » – un vrai sentier de chevriers, – puis descendre en ces noirs souterrains, où jadis s’accomplissait, sans doute, la mystérieuse justice des châtelains de Sainte-Gertrude !

Oh ! quand il pouvait s’enfouir des jours entiers en le redoutable silence du « Trou aux Nutons », de la « Grotte Bodson », du « Trou Cendron », de la « Grotte Tixhon » !...

Aujourd’hui, il sait énumérer encore les innombrables trouvailles qu’il a faites : les crânes, les ossements qu’il chiffre par centaines de kilogrammes, les vases, les silex, les nucleus, les stylets, les pointes moustériennes, que sais-je encore, – tous ces débris de mondes finis, qui dorment à présent dans les musées, avec, pour chacun, cette mention froide : découvert à ... par M. Armand Orban de Houcwègne.

Et pourtant que de dévouement et de travail il a fallu pour les amener à la lumière du jour ! Que de dangers il a couru, ce modeste ouvrier, qui les a extraits de leurs cachettes !

Plus d’une fois, il a vu la mort de près !...

* * *

Un matin, il était parti, à l’heure où l’aube opalise la crête des rochers, emportant en son petit sac de cuir sa trousse, à lui, chirurgien titanesque qui passait sa vie à accoucher la Terre.

Il s’en était allé dans la vallée du « Roua », qui sépare Mouha de Fumelette, et gaiement il s’était engagé à l’entrée de la « Grotte Tixhon ».

Il avait travaillé durant de longues heures, en des couloirs étroits où l’air est glacial et rare, puis dans de vastes salles aux nombreuses parois, aux voûtes garnies de stalactites, – féeriques à la lueur pâle et tremblotante des pauvres bougies.

Dans l’atmosphère ouatée et tumulaire, s’assourdissaient les coups du pic à manche court, frappant le sol durci.

Il l’avait flairé ce crâne, qui était là comme soudé à la pierre, dont il voyait le front fuyant ainsi que celui des fauves, ce crâne du géant, qui dormait, à cette place, depuis des siècles, dans l’horrible mort, – ce nouveau « Néanderthal » !...

Ah ! cette fois, il en tenait un ! Il souriait à la pensée qu’il allait l’avoir tout entier en ses mains, qu’il pourrait le palper, l’emporter avec lui...

Et, chaque fois que le fer mordait à la roche, la puissante ossature de cette gigantesque tête de l’homme primitif davantage se dégageait. Devant ses yeux fatigués, l’audacieux, qui la dérobait aux ténèbres, la voyait replacée sur le corps d’où elle avait été détachée; et, au lieu de trembler devant cette macabre évocation, il se prit à rire en sa joie délirante.

Il put la soulever enfin ! Il soupesait sa trouvaille en sa dextre fatiguée, quand son dernier bout de chandelle brusquement s’éteignit.

La nuit se fit noire, autour de lui. Il frissonna.

Il fouilla ses poches. Ni allumettes, ni briquet.

Il n’eut point peur : il croyait pouvoir retrouver les chemins pour retourner à la lumière. Il songea, alors, que ses entrailles étaient torturées par la faim.

Il alla et rampa par les ténébreuses cavernes, pendant plusieurs heures, la gorge sèche, la respiration haletante. L’afflux de son sang en sa tête endolorie faisait battre fort ses tempes, et ses oreilles s’emplissaient d’effrayants murmures.

Il craignit de ne plus pouvoir sortir...

Il allait toujours, emportant le crâne.

Il ne sentait plus la faim. Il n’éprouvait aucune fatigue. Il se heurtait contre les parois dures, il se meurtrissait aux pierres glacées...

Il ne pensait pas : on ne pense plus quand on dispute sa vie à la mort atroce, qui est là, tout près. A cette heure, les instinctivités, seules, subsistent en nous.

Il se déchirait les mains et les pieds. Il se traînait à présent, maculé de son sang, l’œil démesurément ouvert, anhélant, voulant sauver son pauvre corps brisé... et le débris antique, qu’il serrait amoureusement contre son sein, toujours !

Il revit la lumière. Il surgit de terre, là-bas, du côté de Mouha, et faillit mourir de bonheur.

Le soleil, à son coucher, plaquait des tons cuivrés sur le flanc des coteaux fauves...

* * *

Un jour que mon vieil ami m’avait fait, une fois encore, le récit de cette terrifiante aventure, comme j’insistais pour qu’il me rapportât exactement ses cogitations pendant le quart d’heure le plus désespéré de cette mémorable journée, mon interlocuteur eut soudain un sourire sceptique : « L’âme ! N’est-ce pas, me dit-il, oui, c’est de l’âme que vous voulez parler,... de ce « papillon » qui s’envole, paraît-il, vers les nuages, quand nous cassons notre pipe ?... Ah ! bien non,... on n’y pense guère..., alors... quand on se sent pincé... Tonnerre de bon Dieu ! on n’a pas le temps... allez !... On l’y laisserait volontiers, le papillon... dans le trou noir... pourvu qu’on sauvât sa carcasse ! »...

Son rire, en la petite maison, sonnait presque lugubre, mais sans méchanceté aucune.

Et, comme s’il eût vu sur mon front la trace de l’émotion dont lentement je me sentais envahi, en ce crépuscule – devant lui, homme fort, glorieux et pauvre, – Orban prit son violon et se mit à promener l’archet sur les cordes sonores, qui vibrèrent en des notes joyeuses de valse naïve et vieille...

* * *

* *


LE CHARMEUR DE RATS

(souvenirs du terroir)

A une portée de canardière de la ferme du Reinau, occupée par les Dumolu, au fond d’une combe laide et triste, s’accroupissait – je m’en souviens encore – une masure trapue et comme écrasée sous son vieux toit de chaume moussu.

Il paraissait bien, au dire des anciens du village, que cette demeure avait été une dépendance de la métairie des Dumolu, dans une terre desquels elle était enclavée; mais ceux-ci n’avaient jamais pu prouver juridiquement leurs droits à la maisonnette et au closeau qui l’entourait.

C’était pourtant un voisin singulièrement fâcheux qu’avaient les censiers du Reinau.

Jean Cretel – ou « li groumacien », comme on l’appelait – avait bien quatre-vingts ans à l’époque dont je parle. Ce qu’on savait de son passé se résumait comme ceci. Il avait été tambour dans les armées du grand Napoléon. Il était revenu, un jour, à Marnève; et, dès lors, tout le temps qu’il avait vécu, il l’avait employé à faire le mal ou à purger les innombrables condamnations que lui avaient encourues ses multiples méfaits.

Maquignon à ses heures, braconnier arpentant la campagne et battant les fourrés par toutes les claires nuits, il faisait surtout profit d’un troisième métier, plus lucratif que les deux premiers, celui de sorcier de village. Il passait pour posséder un remède guérissant les enfants de la fièvre lente et il jetait des sorts. On assurait aussi qu’il administrait d’aucunes fois de diaboliques breuvages aux filles qu’une malencontreuse grossesse mettait dans l’embarras. Mais ce qui lui avait procuré une réputation régionale c’était le secret qu’il tenait de débarrasser greniers et granges de l’engeance des rongeurs. Aussi dans la contrée disait-on souvent, en parlant de Cretel, « le charmeur de rats ».

On racontait d’étranges histoires à ce propos. On avait, des nuits, rencontré le « groumacien » chassant devant lui des légions de ces quadrupèdes voraces, qu’il dirigeait sur l’une ou l’autre cense. On citait tel et tel chez qui, pour se venger, il avait ainsi conduit les funestes visiteurs. On se signait en parlant de cela, les soirs, à la veillée. Quand dans  les métairies apparaissait le fléau, on offrait au sorcier de grosses rémunérations pour obtenir son intervention.

Le « charmeur de rats » devint ainsi une puissance dans le canton : on le craignait. Je n’ai pas oublié la terreur qu’il nous inspirait quand, enfants, nous voyions son grand corps osseux se silhouetter au tournant d’un chemin ou que, soudain, surgissait au-dessus des haies, sa figure ridée avec les mèches débandées de ses cheveux blancs et ses yeux aux regards durs et méchants...

Sans doute il avait conscience de la crainte mystérieuse que les imaginations populaires avaient créée autour de lui. Il exploitait cette situation de serviteur de l’Esprit Mauvais, qu’on lui avait faite, ne négligeant rien de la représentation imposée par le rôle qu’il jouait.

D’étranges bruits sortaient de son logis : de sinistres cris, des chants lugubres. Souvent, en les crépuscules tristes, c’étaient d’impétueuses roulées de tambour qui allaient s’alanguissant en le val silencieux; en l’horreur des nuits, on l’entendit redire de macabres complaintes, et des passants le rencontrèrent affublé d’un linceul, les cheveux au vent...

* * *

Il y a quelques années de ceci.

Il y avait bien un mois que je séjournais à la Closerie des pierrots, en la vénérée maison où s’écoula mon enfance. Je préparais ma thèse doctorale. Les quelques heures de repos intellectuel que je m’accordais durant la journée, je les passais à flâner par monts et par vaux à travers les sites enchanteurs du petit village.

Une fois je vis Cretel étendu de tout son long à l’ombre d’un des vieux chênes ragots qui bordent la « Grande Ruelle ».

- Ah ! c’est vous, fit-il, quand il m’aperçut, c’est-il pas vrai que je ne dégringolerai point de si tôt de ma couche ?

- Non, pour sûr, lui répondis-je. Ça va-t-il comme vous voulez, père Cretel ?

Il hocha la tête. Ses yeux s’emplirent de menaces, et son grand doigt maigre et terreux montra par delà les prés la ferme des Dumolu.

- Ils veulent me faire « crever », murmura-t-il, mais j’ai la peau dure...

Il ricanait.

Je compris immédiatement. J’avais entendu parler de la haine terrible qui, depuis longtemps, grondait sourdement entre les censiers du Reinau et leur voisin et qui parfois se manifestait en vexations réciproques.

- C’est par ici qu’ils passent, ces salauds ! ajouta encore l’homme couché.

Je me remis en marche lentement, me dérobant derrière les haies. Car je voyais revenir des champs Guillaume, le plus jeune des Dumolu, un gars bel et fort, et je me mis à observer.

Quand celui-ci fut près, Cretel l’insulta, et, comme le fermier poursuivait son chemin sans répondre, le vieux lui jeta une pierre.

Guillaume alors se retourna; sa lourde canne fendit l’air, retomba sur l’épaule du gueux et la brisa...

Ce fut tout. Les deux hommes s’éloignèrent...

* * *

Cretel ne fut pas longtemps à se guérir : il était de race forte et vivace...

Déjà l’automne était revenu, avec le sourire triste de son soleil jaune et ses frondaisons polychromes, sous un ciel romantique. Les coteaux vers le Nord s’étaient faits sombres, revêtant des tons fauves et mauves, se violaçant au loin, avec des floraisons noires de corbeaux et celles multicolores des pigeons pilleurs des guérets ensemencés. La symphonie des champs s’assourdissait en l’air plus humide, éclatant en beuglements dolents des bestiaux attardés, que scandaient encore les rares tirelireli des derniers oiselets, ou l’écho languissant de quelque conversation, ou la répercussion s’amoitissant d’une détonation éparpillée au-dessus des sillons.

Cretel convalescent, encore affaibli, traînait, hors des bois vers sa masure, des ramées et des fascines de branches mortes, craquelantes.

* * *

Comme il passait près du biez du moulin, un soir à la brune, il entendit deux voix qui alternaient, sous un hangar où l’on remisait des copeaux. L’une de ces voix résonnait sourde et mâle, mais avec une douceur voulue et tentée comme pour consoler; et le sorcier reconnut l’organe sonore de Guillaume Dumolu. L’autre, flûtée et suppliante, s’éraillait parfois en des sanglots, et le vieux fut bientôt convaincu que c’était celle de la belle Delphine, la fille du meunier.

Ce Guillaume les aurait donc toutes, avec ses airs conquérants de joli garçon, avec ses yeux câlins, enjôleurs des femmes !... C’était donc bien vrai ce qu’on disait dans le village de cette Delphine !...

Avait-elle bien dix-huit ans ? Une gaillarde de brune, bien campée sur ses hanches, les cheveux buissonneux se crêpant, les joues duveteuses et roses comme des pêches mûres, les yeux brillants comme des escarboucles, la bouche sensuelle avec des lèvres saignant sur la blancheur affolante des dents.

Rieuse et insouciante, elle l’avait été, certes. Puis l’amour l’avait saisie, elle, la batifoleuse, pour celui-là qu’on appelait « le coq du village » et ç’avaient été les rendez-vous furtifs en les sentiers écartés...

Hélas ! un dimanche, elle avait eu une syncope à la grand-messe. Bientôt sa taille rapidement s’était épaissie; ses yeux s’étaient cernés, ses pauvres yeux qui s’embrumaient à présent d’inquiétude.

En deux jours ç’avait été le secret de toute la paroisse : la fille du meunier était, vous savez... Des gestes grossiers achevaient la pensée; des regards malicieux s’échangeaient; on ricanait...

Jean Cretel savait tout cela; il écouta attentivement.

- Alors, tu veux bien m’épouser ? gémissait Delphine.

- Ben, oui, là !... répliquait Guillaume, et il ne faut plus ainsi t’agoniser. Nous avons fauté; mais nous pouvons réparer. J’ai assez d’honnêteté pour éviter un scandale et je veux que notre enfant naisse légitimement... Faut tout de même qu’il ait le cœur aussi sec que la peau, ton père, pour t’avoir battue... Mais demain matin, je le verrai et tout s’arrangera...

- Que le bon Dieu le veuille ainsi !...

* * *

Le pas de Guillaume sonna bruyamment sur les cailloux du chemin et la silhouette de la meunière se profila, un instant, sur le petit pont de bois.

Le « charmeur de rats » sortant de sa cachette ombreuse rejoignit la jeune fille. Il tenait sa vengeance.

Ce qui se passa nul au juste ne le sut. A cette heure, la nuit sans lune presque brusquement s’était étendue, fuligineuse et muette sur le val de Burdinale...

Un grand cri s’était élevé dans l’horreur noire, dirent ceux du vinave. Puis, quand, tremblants, ils s’étaient mis à écouter, plus rien n’avait retenti à leurs oreilles que les appels des hiboux et les pleurs du vent dans les arbres...

* * *

Quand revint le matin et que ceux et celles du Hébret passaient pour aller aux champs, ils trouvèrent près de la cense du Reinau, s’appuyant à la margelle de l’abreuvoir, le vieux Cretel.

Son regard leur parut plus sinistre encore que d’habitude. Il ricanait et sa main leur montra à moitié envasé dans la mare boueuse, le cadavre de... la Delphine.

Il n’y eut qu’un cri pour accuser la malheureuse de s’être débarrassée de la vie, dans son désespoir de pauvre fille mise à mal et abandonnée par le Guillaume. Elle avait bien besoin d’aguicher le Dumolu ! Voilà où ça l’avait conduite ! Elle était venue mourir là, dans la closerie de son amant !...

Mais le sorcier hocha la tête et du geste il leur fit voir sur le corps de la défunte, au cou, les marques trop visibles de la strangulation; et comme les regards s’interrogeaient :

- Le s... cochon a préféré la faire épouser par la Mort !... dit-il de sa voix cinglante.

- Oh !...

Un frisson passa dans la foule qui s’était grossie. Une femme ramassa une pierre et la jeta contre la maison des Dumolu, qui ouvraient leur porte, attirés par le bruit. En un clin d’œil les fenêtres volèrent en éclats.

Ils n’y comprenaient rien, les fermiers; ils s’approchèrent au milieu des huées et ils virent...

Guillaume aperçut la morte, dont les yeux ouverts le regardaient, et, tout près, le « charmeur de rats » ricanant toujours...

La lumière se fit en son esprit.

Puis, presque aussitôt, il vit rouge; et, comme déjà la foule, affolée et aveugle, voulait le saisir, soudain il bondit. Ses mains de fer serrèrent furieusement à la gorge l’infâme Cretel, qui s’abattit, inerte.

Alors, de son talon dur, il lui frappa le crâne et la cervelle du gueux s’échappa, se mariant à la poussière du chemin...

Et tous détournèrent les yeux...

La carcasse du « charmeur de rats » fut enfouie, le lendemain au petit jour. Pas un de ceux de Marnève ne suivit le hideux convoi, et le Curé ne fit point sur la tombe du réprouvé les signes qui bénissent.

Mais le sorcier se venge – disent les gens simples; – il revient la nuit canarder le gibier dans les champs et voler le bois mort dans la forêt.

* * *

* *


UNE ÂME WALLONNE

I

Situé tout au sud du plateau hesbignon, le petit village de Marnève est exactement à la limite entre la plaine et le pays accidenté.

L’étranger qui s’y rend, arrivant du côté du Nord, après avoir traversé la belle et fertile campagne, aperçoit d’abord les grandes censes pleines de vie et de mouvement; puis, dispersées çà et là, dans des bouquets d’arbres, les petites métairies blanches et riantes.

Bientôt, dès qu’on a dépassé la modeste église, qui se dresse, sombre et décrépite, sur une place nue et caillouteuse, le sol va se déprimant, Les maisons plus basses et plus rares, semblant se cramponner au coteau, s’éparpillent grimaçantes avec leur panache de fumée, jusqu’au bord de la Burdinale, qui coule là, tout au fond du vallon, et fait tourner la roue d’un vieux moulin rencontré en les prés.

A l’Ouest aussi, du côté d’Otape et de Vesoule, le plateau s’abaisse graduellement pour former un creux de terrain profond et étroit, avec, sur la paroi la moins escarpée, une suite d’agrestes habitations : c’est le hameau de Prâle, mystérieux et triste.

C’est là que Jacques Janlet était né.

* * *

Il avait poussé au tournant de la flexueuse ruelle, dans l’étroite et antique maisonnette couverte de chaume, entre son père et sa mère.

Son père, robuste travailleur que le hâle avait bronzé, qui, l’été, fauchait par centaines les blondes gerbes et qui, l’hiver, martelait de son fléau l’aire des granges poussiéreuses.

Sa mère, que les lourdes charges avaient déhanchée, qui, pour nourrir « Morette », leur vache, « grattait » du matin au soir, – pauvre créature sèche et dolente, dont la figure semblait ne plus vivre que par les yeux, presque intelligents avec des regards de résignation.

Jacques était l’unique enfant des Janlet, venu tardivement pour recueillir les trésors de tendresse, qui se cachaient sous la rudesse rustique des vieux. Et, au commencement, ç’avaient été, les soirs, d’interminables caresses prodiguées à leur « fi », qui se trémoussait entre les mains calleuses du moissonneur.

Puis le garçonnet apprit à marcher; ce fut pour la mère un sérieux débarras; et, pour lors, la belle « Morette », l’orgueil de ce ménage de simples, fut de nouveau choyée, comme auparavant.

Jacques, lui, s’éleva tout seul, sous la cuisson estivale et sous les frimas de l’hiver, – vrai enfant de la nature, en ce coin borné par l’horizon tout proche.

On le voyait flâner le long des haies ombreuses du Prâle. Il passa bien des heures, le dos au soleil tiède de mai, affectionnant les bains de poussière au bord du chemin !

Son regard perdu semblait sonder la chevelure embroussaillée des hauteurs d’en face. Il rêvait, l’oreille attentive au murmure de la brise ou au chant des oiseaux, reniflant, pauvre esseulé, cet air – extrêmement vif et trop brûlant pour sa faible poitrine, – qui fait de Marnève l’Éden des forts et le cimetière des débiles.

Parfois il s’aventurait jusqu’au carrefour voisin, d’où sa vue pouvait s’étendre un peu. Derrière lui et comme au-dessus de sa tête, une raide et affreuse montée, vrai calvaire, qui relie le hameau au village. A ses pieds, un sol qui fuit en pente abrupte, jusqu’au filet d’eau clapotant dans le creux de l’humide et herbeuse vallée. Devant ses yeux, à deux cents mètres à peine, le talus escarpé du coteau pensif aux innombrables versants, se noyant dans la brume et se confondant avec l’horizon, là-haut, tout au bout. Des deux autres côtés, le fond vert ou fauve du feuillage, avec, à gauche, la trouée grise de la route et, plus près, quelques maisons à toits rouges, piquées sur des mamelons, auréolées de frondaisons.

Pour Jacques, ce coin fut longtemps le bout du monde; il s’y plaisait, nourrissant son imagination de la contemplation de ce paysage romantique. Il trouvait un charme irraisonné et des ravissements singuliers à s’enivrer les yeux jusqu’à l’éblouissement de la combinaison bizarre des lignes, en cet espace resserré, à se livrer à je ne sais quelle félicité, qui le berçait, devant l’antithèse de ce vallon intime et de ces collines rêveuses, aux teintes inconsistantes et maigres.

Seuls, quelques rares habitants de ce sauvage « vinave » circulent çà et là, remuant la terre et peinant dur.

Une femme, en jupon court à raies rouges, descend rapidement le sentier, allant puiser de l’eau à la fontaine, qui murmure, tout en bas; puis péniblement elle remonte, en pliant sous le poids de ses deux seaux.

Les moindres bruits sont extraordinairement saillants dans le calme reposant d’alentour. De la petite campagne du côté du Nord, le vent apporte parfois quelques échos de voix : de grosses plaisanteries que s’envoient d’un champ à l’autre les rudes travailleurs, ou bien de vigoureux « hue ! » par lesquels ils stimulent leurs pauvres bêtes.

Trois fois par jour, c’est l’Angélus qui s’égrène, doux et lent, du clocher d’Otape, le village proche, pendu de l’autre côté de la colline. Quand souffle le vent d’Est, les cloches de Marnève mêlent leurs voix plus métalliques au pieux chant de leurs sœurs et la traînante symphonie plane pendant quelques instants au-dessus de la vallée, avec d’étranges sonorités, qui s’alanguissent dans les buissons et se perdent dans les grands peupliers.

Souvent, quand, à l’heure où la brume assombrit les lointains, le père Janlet rentrait, les membres brisés par l’ahan de la moisson, il trouvait son Jacques toujours assis au pied du « thier » roide, semblant vissé au sol dur, comme grisé d’oxygène et rêvant devant les figures fantastiques que le crépuscule dessine.

Ainsi grandissait ce jeune et libre paysan, s’identifiant avec cette terre aux aspects multiples et imprévus, qui porte l’empreinte encore fortement accusée des cataclysmes de jadis, avec cette terre encore palpitante des grands drames de la nature, – merveilleux et étrange assemblage de vallées douces, de plateaux gris-rose, de monticules fauves, de ravins mystérieux et pleins d’attirance.

Oh ! la poésie de ces contrées wallonnes, – où la pensée est flottante ainsi que la blanche brume, qui, le soir, s’élève des rivières fumeuses, – comme elle pénétrait cette âme d’enfant, ou plutôt comme cette âme se formait insensiblement de cette série d’impressions de joie délicieuse et grave, d’intime et douce félicité, qui constituent le caractère même de ce coin de l’univers !...

* * *

Jacques Janlet, lorsqu’il eut sept ans, fréquenta l’école de Marnève.

Une vie nouvelle : ce furent des flâneries en compagnie des autres écoliers du Prâle, en allant et en retournant, des rixes enfantines et de folles explosions de joie sans cause; c’étaient aussi les petites et les grandes polissonneries de cet âge sans pitié, les pierres jetées aux roquets hargneux, ou dans les fenêtres des bonnes gens, ou encore à la tête du pauvre mendiant qui passe.

Jamais Jacques n’était instigateur. Il suivait le mouvement, semblant toujours étonné et riant distraitement. Ses grands yeux rêveurs étaient pleins de l’image des hauteurs qu’il avait si souvent contemplées, du côté de Vesoule : la hantise du vallon aimé, où restait sa pensée et qui, chaque fois qu’il le revoyait, faisait battre son cœur !...

Le fils Janlet était classé parmi les bons élèves. Son intelligence était très vive; en un instant il saisissait une explication. Mais le maître ne parvenait pas à le corriger de ses inattentions : son esprit, toujours, était en des éveils nouveaux et son regard semblait perdu en des contemplations lointaines.

L’enfant devint adolescent. Déjà les gars de son âge trimaient aux champs ou poussaient le rabot dans les ateliers, à la ville proche, alors que Jacques fainéantait toujours « comme un monsieur », continuant à se rendre tous les matins à l’école. Admis encore – par permission spéciale, vu ses quinze ans – il s’occupait de dessin, travaillant un peu au hasard, esquissant tour à tour des têtes, des paysages, des locomotives.

Les dimanches, au sortir de la grand-messe, lorsque le père Janlet, dans sa blouse bien plissée, tendait sa tabatière à « Monsieur le Maître d’école », c’était sur sa face hâlée un épanouissement, auquel le digne magister répondait par un hochement de tête significatif. Heureux père !

Parfois le moissonneur poussait plus loin l’explication, quand il avait absorbé quelques verres au Café de l’Image. Il avait des quarts-d’heure d’orgueil, de vanité ridicule. Il jurait qu’il se ferait couper en quatre plutôt que de faire un ouvrier de son « unique ». Il se rengorgeait drôlement alors. « Monsieur le Maître » opinait qu’il serait bientôt temps de prendre une décision. Il aurait, lui, envoyé le jeune homme à l’École Normale de Huy; il se disait certain de son admission...

* * *

Un événement survint alors, qui devait avoir une grande influence sur les destinées de Jacques.

Janlet avait un frère. Celui-ci parti de Marnève, depuis plus de trente ans, s’était établi, par je ne sais quelle suite de circonstances, à Anvers, où, comme gargotier, il avait fait fortune, c’est-à-dire que, retiré maintenant des affaires – avec sa femme qui ne lui avait pas donné de rejeton – il vivait dans une large aisance. À peine l’avait-on revu une fois ou deux, depuis qu’il habitait « chez les Flamands ». Jacques le connaissait à peu près comme un personnage historique, qu’on lui avait appris à désigner sous le nom de « l’oncle Jean-Joseph ».

Or, il arriva que « l’oncle Jean-Joseph » eût la fantaisie de revoir le Prâle, où il était né. Ce fut un émoi dans la petite maison et dans tout le « vinave ».

« L’Anversois » fut émerveillé à la vue des dessins qu’exécutait son neveu. Il s’écria qu’il ne fallait pas laisser s’étioler dans l’atmosphère campagnarde cette plante qui ne demandait qu’à se développer dans la féconde chaleur des cités artistiques. Il fallait au jeune homme quelques années de cours à l’Académie pour en faire un « prix de Rome ».

Jean-Joseph en avait vu plus d’un de ces lauréats et il narrait l’histoire de leur triomphe : le vin d’honneur à l’Hôtel-de-Ville, les discours, les couronnes, la joie des parents !...

Le père Janlet et sa femme, n’y comprenant pas grand-chose, pleuraient cependant d’attendrissement.

Ils pleurèrent encore lorsque le frère parla d’emmener son neveu à Anvers. Mais c’était pour le bonheur de leur « garçon »; au fond, ils étaient heureux. Et puis, comme cela ferait bien ! Comme on les regarderait avec envie, maintenant, à Marnève ! Et quand il reviendrait les visiter, leur « artiste », habillé comme un citadin, se rengorgerait-il Jean-Pierre Janlet !...

Jacques aurait été embarrassé pour analyser le sentiment qu’il éprouvait, singulier mélange de ravissement exultant et d’inquiétude angoissante, – son imagination passant et repassant de l’effort vers une contemplation préalable de la cité, qui lui apparaissait, là-bas, féerique, à l’évocation de ce Prâle, qui avait déteint sur son âme.

C’est un matin que s’effectua le départ. On était en septembre, à l’époque où déjà les brises, à l’aube surtout, se font, par moments, moins caressantes.

Le soleil, dont la lumière n’avait plus sa force et sa brusquerie des fulgurantes journées de juillet, dorait légèrement le rideau de vapeur flottant dans la vallée, tout le long de la nonchalante Burdinale.

Les cloches d’Otape sonnaient la messe et celles de Marnève, bientôt, tintèrent de l’autre côté, pendant que des haies et des buissons s’élevait l’universel concert des oiselets chantant l’hymne du réveil.

Dans l’air vif à point, montaient de capiteuses fragrances d’herbes et de fleurs, planant et semblant s’attarder entre les hauteurs, comme la fumée des locomotives sous la voûte des tunnels ou dans les branches des grands arbres.

Jacques, debout très tôt, après une nuit agitée par l’idée fixe du départ, assistait à ce réveil du Prâle, rassasiant ses yeux du spectacle de ce coin de nature, où son enfance avait vagabondé, où il avait pris, une à une, toutes les parcelles de son âme.

Il rôdait, dolent, tout autour de la maison, le cher asile au toit bas et aux murs envahis par la mousse, le pacifique sanctuaire de la vie intime et douce.

Et puis encore, il regardait le paysage familier qui l’environnait, dont la vie et la gaîté lui faisaient presque mal, en ce moment, à lui qui allait partir, quitter tout ce qu’il connaissait, tout ce qu’il aimait.

Il lui fallait dire adieu aux montagnes natales, aux ruisselets bavards, aux ravins mystérieux, aux coteaux songeurs, à tout ce Prâle en un mot, où il était réellement autochtone, où il était, en quelque sorte, comme une émanation du sol.

Encore ! encore ! Il eût voulu traîner derrière lui le site enchanteur. Il faisait provision de tableaux, qui, là-bas, demain, seraient ses mirages et ses rêves...

Jacques s’en alla donc, On ferma la maison et les deux vieux accompagnèrent les partants jusqu’à la station du chemin de fer.

Le trajet parut long à l’ex-gargotier, qui se plaignit qu’on n’eût point encore créé un service de tramways en ces parages.

On ne parla guère. Le vieux Janlet allait comme un homme ahuri, muet, tourmentant sa pipe éteinte en sa pauvre main calleuse. Ah ! s’il avait osé pleurer, ça l’aurait soulagé, le brave.

La mère étouffait de petits sanglots, s’essuyant fréquemment les yeux.

L’oncle, qui comprenait, toussait très fort pour ne pas s’attendrir !

Seul, le jeune homme semblait ne point participer à cette impression ambiante de douleur vague. Sa pensée était concentrée en je ne sais quel rêve ni riant, ni triste, mais qui l’absorbait comme une inquiétude, presque comme une crainte.

Lorsque le moment de s’embrasser et de se quitter fut là, le flot montant de l’émotion s’échappa tout-à-fait. Ils s’abandonnèrent tous les quatre. Ce fut une crise qui les soulagea.

Le train partit.

Les vieux, graves et silencieux, regagnèrent leur petit logis.

* * *

 * *


II

Deux ans ont passé depuis que Jacques Janlet est venu se loger loin, bien loin de Marnève, au cœur de la grande métropole commerciale. Il a installé ses pénates au second de la vieille et étroite maison occupée par l’« oncle Jean-Joseph », dans la rue des Laines.

Le jeune homme court sa dix-huitième année. Sa taille plus que moyenne est élégante. Chevelu, noir, il a des yeux bruns aux reflets chatoyants, des yeux tour à tour pénétrants et pleins de caresses. Dans son air plus rien de rural; des allures de citadin.

Il fréquente les cours de l’Académie des Beaux-Arts, coudoyant la multitude des rapins, des pasticheurs, des routiniers, qui cherchent à réchauffer et à féconder un génie souvent médiocre, en cet antique foyer d’art.

* * *

Lorsque le jeune Janlet s’était vu tout-à-coup transplanté loin de Marnève, pris dans le mouvement intense de la nouvelle Carthage, ç’avait été, au commencement, un long éblouissement moral, presque physique aussi, devant les proportions audacieuses des monuments, devant les tours, les donjons, les clochers, qui lui semblaient vouloir escalader le ciel, devant les entrepôts, les marchés, les halles historiques, devant le  dédale des rues encombrées, devant la fiévreuse poussée des foules.

Il fut, durant plusieurs semaines, sous le charme, tout le temps qu’il découvrit successivement les différents quartiers d’Anvers et les multiples objets, dont l’ensemble constitue la puissante cité.

L’esprit du jeune homme, qui n’avait jamais enregistré que l’impression produite par l’original coin de terre, où s’était écoulée son enfance, était brusquement empoigné par la grande ville, par l’orgueilleuse parvenue, qui, comme pour symboliser et synthétiser la Richesse et les Arts, trône, au bord de l’Escaut, opulente et triomphante.

C’était moins de l’admiration que de l’étonnement qu’il éprouvait. Il errait un peu à l’aventure, avançant, comme un halluciné, au milieu de tant de choses nouvelles pour lui.

Quand il rentrait, Jean-Joseph le pressait de questions, rectifiait les indications topographiques essayées par son neveu et riait bruyamment quand il était arrivé à celui-ci de s’égarer au cours de ses flâneries : « Ah ! Anvers... ça est un peu plus grand que le Prâle ! » sentenciait l’ex-gargotier...

Le jour arriva où Jacques trouva fastidieuse la contemplation du panorama devant lequel il avait, pendant quelques jours, vécu dans le rêve. Insensiblement il lui sembla qu’il en était saturé. C’était comme la congestion en cette cervelle où trop d’images neuves s’étaient entassées; des fatigues mêlées d’ennui l’assaillaient quand il sortait à présent et qu’il se jetait dans la foule grouillante des rues.

Peu à peu, une tristesse vague l’envahit. Il se reprit à rêver comme autrefois et souvent l’ange des songes le transportait, là-bas, en Prâle, près du père Jean-Pierre et de la mère Catherine.

Un soir qu’il s’était retiré plus tôt dans sa chambrette, s’évoqua, encore une fois, ensoleillé comme au jour du départ, le vallon natal, tout vibrant de joie entre ses deux coteaux dorés. Jacques se crut redevenu enfant, vagabondant en la solitaire ruelle. Le paysage tout entier semblait en fête, comme pour le saluer, lui, le gnome hantant ce val blond. Chaque buisson lui parlait. Le ruisseau disait sa plus jolie chanson. Les senteurs des fleurettes s’étaient faites fortes et enivrantes, comme les matins après les nuits d’orage.

Ému, il écouta pour entendre des cloches familières, – celles qui avaient solennisé jadis le soir de son baptême, le matin de sa première communion dans l’églisette de Marnève, celles qui tintaient, trois fois par jour, faisant se courber, dans les champs, des fronts hâlés...

Soudain, du haut de la vertigineuse tour de Notre-Dame, l’antique carillon, dans sa cage aérienne, se mit à tintinnabuler et follement s’éparpilla la pluie des joyeux accords...

Le jeune Janlet sentit ses yeux s’emplir de larmes et il trouva une indicible jouissance à pleurer. Il ne savait quelle angoisse l’avait saisi; il éprouvait une sensation d’étouffement dans une solitude, loin, loin des siens. Il resta plusieurs heures dans un état singulier de prostration.

Il garda de cette crise une impressionnabilité morbide, auparavant latente sans doute chez ce nervo-sanguin, chez ce contemplatif aux sens d’une acuité extraordinaire et à l’imagination exaltée, qui s’était librement développé, sans souffrir d’autre contact que celui de la nature.

Depuis ce jour, Jacques Janlet ne fut plus heureux.

Tout ce qui l’entourait lui faisait mal. C’étaient, pour cette âme sensible à l’excès, des heurts continuels.

« L’oncle Jean-Joseph » lui apparut dans toute sa grotesque banalité de rustre frotté de civilisation faubourienne. Le logis qu’il occupait lui fit l’effet d’un étouffoir. Dans la rue, le frôlement de la foule l’exaspérait. La ville, avec son activité fébrile, ses habitants âpres à la curée, son opulence criarde, lui sembla sotte, gonflée d’orgueil, égoïste et méprisable. La langue même du peuple, en frappant désagréablement son tympan, le crispait...

A l’Académie, il n’était pas sauvé de lui-même. Son supplice moral se précisait cruellement en les pontifications routinières de maîtres intolérants, réduisant l’art en formules et foulant aux pieds les talents qui ne sont pas « conformes ».

Souvent Jacques s’échappait d’Anvers, cherchant le calme qu’il ne parvenait pas à retrouver. Il allait, suivant la ligne que trace le Boulevard Léopold et qui se continue jusqu’à la Grande-Harmonie; puis il traversait le faubourg de Berchem, tranquille et aristocratique séjour des marchands enrichis, pour aboutir, plus loin encore, dans les champs.

D’autres fois, dépassant le Jardin Zoologique, il portait ses pas dans le populeux quartier de Borgerhout et poursuivait sa course jusque dans les campagnes proches.

Il trouvait de vastes étendues, où le ciel et l’horizon se confondent, des effets de couleurs d’une grande richesse, de grandes nappes de clarté chaude, ou de poétiques buées.

Mais cela le touchait peu. Il rêvait de ses collines aux reflets d’ardoise, de la route poudreuse vue à travers le feuillage, des blanches maisons pendues aux coteaux, des mille figures riantes ou tristes qu’engendre le caprice des lignes, en sa Wallonie, qu’il ne parvenait pas à oublier, dont il était une parcelle détachée et égarée...

La poésie de la plaine ! Elle existait, sans doute, pensait-il. Mais il ne la comprenait pas. Elle se dérobait à lui, la plaine : il en venait à la trouver monotone et laide !

* * *

Ainsi après ces deux ans, Jacques était poussé à bout. Il renfermait son ennui en son cœur. Mais, sous la torpeur qui semblait l’avoir envahi et paraissait gagner parfois même ses membres, se cachaient des amoncellements de nostalgies.

Sa mélancolie s’aggravait encore des vagues et angoissants désirs, qu’apporte cet âge où s’allument aisément les sens. C’était chez ce nerveux, à certaines heures, des échappées douloureuses d’expansions longtemps contenues, des liquidations d’exubérance accumulée.

Ce qui devait arriver arriva. Jacques Janlet devint amoureux. Il aima passionnément, éperdument : il se donna tout entier, sans raisonner, sans réserves.

Une Wallonne de Liège, qu’il avait rencontrée, exilée, comme lui, « chez les Flamands ». Le hasard les avait rapprochés, lui, pauvre dépaysé avec du vague à l’âme; elle, provocante en sa fraîche jeunesse et cherchant, le jour, parmi la foule, l’Aimé inconnu, qui passait en ses songes, la nuit.

Yvonne était brune, d’une carnation remarquablement délicate – éclat éphémère et souvent aussi cruel présage ! Elle avait des yeux pers qui se veloutaient délicieusement, quand son regard s’adoucissait pour le rire ou la caresse.

Elle était employée dans un grand magasin. Après avoir trimé de huit heures du matin à neuf heures du soir, elle s’envolait preste et prête à rire, oubliant la fatigue et les gronderies des maîtres; elle folâtrait par les grandes artères avec les amies, et, enfin, regagnait sa chambrette bleue et sa couchette blanche, pour dormir et rêver.

Ce cœur, tout neuf pour l’amour, rencontra celui de Jacques, battant fort, tout grand ouvert pour recevoir la passion qui lui manquait et qui donnerait un but à cette pauvre vie désemparée.

Du jour où il connut Yvonne, Jacques devint un autre homme.

Ce sensitif avait trouvé une âme capable de faire vibrer son âme, qui ne résonnait plus à nul effleurement, depuis le départ du Prâle. Cet assoiffé d’émotions intimes et vives se sentait dévoré soudain de toutes les ardeurs de son amour juvénile.

Ils vécurent, elle et lui, pendant six mois, dans un rêve délicieux. Il venait, chaque soir, la cueillir, à l’heure de la sortie des placeuses. C’étaient des flâneries par les boulevards ou le long des quais. Ils portaient leurs pas lents jusque dans les faubourgs, s’attardant en d’interminables bavardages, parfois aussi se taisant, s’écoutant respirer.

Le dimanche, le Bon Marché fermait ses portes à midi. Ce jour-là, les amoureux s’embarquaient d’habitude sur un de ces steamers, qui sont employés à conduire les bourgeois vers les principaux villages riverains.

Elle avait des gaîtés folles; elle s’amusait des moindres détails du paysage, du remous écumant produit par la roue du bateau sur l’onde olivâtre du fleuve, du croisement des voiles sur la surface calme de l’eau, des appels de matelots sur les chalands qui frôlaient lourdement leur yacht, d’un vol gris de mouettes en l’air bleu...

Le panorama de la ville se rapetissait, puis s’effaçait peu à peu, jusqu’à ce qu’on n’aperçût plus que l’orgueilleuse flèche de la cathédrale, noyée dans l’horizon brumeux, puis plus rien.

Ils arrivaient ainsi à la campagne, – une campagne qui ne leur rappelait rien de celle qu’ils connaissaient, là-bas, dans la vallée de la Meuse.

Ici, la plaine uniforme et désespérante des polders gras, avec la tache rouge des briqueteries au milieu d’une débauche de verdure; des rideaux d’arbres, des pelouses à perte de vue, des villas blanches et basses, éparpillées ou s’agglomérant en pâtés lourds et plats.

Et, dans le lointain, toujours, à une distance incommensurable, la ligne de l’horizon fuyant, fuyant, donnant le vertige de l’infini et la sensation cruelle du but sans cesse poursuivi, jamais atteint.

Ils ne la comprenaient point cette poésie de la plaine. Mais qu’importait ? Ils allaient en leur enivrement d’amants heureux, respirant à pleins poumons, écoutant battre leurs cœurs, se dérobant des baisers au tournant des sentiers...

Ils rentraient, le soir, fatigués et rêvaient la nuit, des rêves roses tout pleins de caresses, où passaient des fleurs, des papillons, des anges !...

* * *

Jacques, en devenant amoureux, avait vu s’évanouir peu à peu ses dernières velléités d’art. La nature l’avait richement doué. L’atmosphère, étouffante pour lui, de la prosaïque métropole, l’intolérance des maîtres et la routine avaient stérilisé ce génie prime-sautier, essentiellement wallon et souverainement indépendant.

Ainsi l’arbuste exotique périt, pour avoir été transplanté en une terre étrangère, sous un climat qui lui est funeste, pour avoir été confié à des soins intelligents ou maladroits.

Jacques s’absenta souvent des cours.

Il eut des révoltes contre ses maîtres, contre tout le monde officiel de l’Académie.

Il finit par abandonner complètement ses études.

Ses anciens copains le plaisantaient, quand ils le rencontraient, au Nachtlicht, ou dans d’autres tavernes. C’étaient d’innombrables quolibets sur son « amourette », si absorbante qu’il en perdait le temps de peindre !...

Il avait alors d’étranges vivacités, des colères presque ridicules. Il ne permettait pas que l’on plaisantât à propos d’Yvonne.

Puis, il trouvait nécessaire de s’excuser, d’expliquer son renoncement aux succès artistiques. Il s’élevait avec violence contre les procédés de ses ex-professeurs, dont il proclamait les conseils insensés et l’influence pernicieuse. Il les appelait « Flamands abâtardis », « pasticheurs encroûtés », « poussifs de la peinture » !...

Ceux qui se croyaient intelligents et sages haussaient les épaules. Des pince-sans-rire exploitaient le déplorable état d’âme de Jacques, entretenant sournoisement son irritabilité morbide, applaudissant méchamment à ses sorties excessives, débilitantes de son organisme de névropathe surexcité.

Cette seconde crise morale coïncida avec les signes avant-coureurs d’un mal physique qui ne pardonne pas.

Le fils Janlet avait eu une croissance anormale. Sa poitrine ne s’était pas développée proportionnellement avec ses membres et, tout le temps de son enfance, elle s’était brûlée et corrodée à respirer l’air de Marnève.

A présent, le jeune homme toussaillait maintes fois et se sentait envahi par un obsédant malaise.

Ceux de son entourage – Yvonne elle-même – ne s’en émurent pas trop, croyant à un trouble passager et de nature nerveuse.

* * *

Cependant deux événements hâtèrent le dénouement du roman d’amour de Jacques.

« L’oncle Jean-Joseph » découvrit un fait, qui était, pour lui, uniquement et brutalement matériel.

Après une enquête, à laquelle il se livra à la suite de soupçons, il résuma ses constatations ainsi : « Mon neveu ne travaille pas, il s’amuse et s’acoquine à une nommée Yvonne Hapsainfosse. »

En conséquence de quoi, un matin, l’ex-gargotier signifia à son protégé qu’il lui « coupait les vivres ».

Mais il voulut se montrer, comme il disait, généreux jusqu’au bout. Il annonça au jeune homme qu’il allait se mettre en quête pour lui trouver un emploi, estimant qu’il serait « trop dur et aussi ridicule pour la famille » de renvoyer à Marnève, ce « grand fainéant », qui n’y serait trouvé propre à aucun travail.

Sans doute, le fier enfant du Prâle aurait refusé hautainement cette offre sujétionnante et aurait témérairement rompu avec son bienfaiteur, si, une heure plus tôt, il n’eût reçu une lettre de Liège, par laquelle le tuteur d’Yvonne le pressait d’épouser sa pupille ou de cesser toutes relations avec elle.

Jacques ne répondit rien aux remontrances grotesquement solennelles de « l’oncle Jean-Joseph ».

Il se sentait faible et désarmé. Il n’était rien qu’un déclassé. Il ne possédait rien de ces richesses avec lesquelles on achète l’indépendance. Il n’avait pour capital, désormais improductif, que son génie, qui venait d’avorter.

Il avait cru trouver le bonheur : l’amour d’Yvonne ! On menaçait de le lui ravir, si bientôt il ne se décidait pas à un mariage, s’il ne demandait aux lois le droit d’aimer et d’être aimé !

Cruelle alternative ! D’une part, son impuissance en la lutte pour la vie; de l’autre, cette passion suave, qui l’enserrait tout entier et ne l’abandonnerait – si jamais cela arrivait – que pour le rejeter mutilé et dolent...

Pendant une minute, Jacques crut étouffer d’anxiété.

Mais il se raidit contre la souffrance, appelant à son secours toute sa volonté, comprenant qu’en cet instant, il fallait être plus fort que la destinée qui menaçait de le terrasser, ou mourir en désespéré.

Il sortit : il avait pris un parti.

* * *

 * *


III

Moins d’un an plus tard, nous retrouvons Jacques Janlet devenu le mari d’Yvonne.

La chambrette bleue de celle-ci s’est adjoint un salonnet sur le même palier, et voilà tout l’appartement du jeune couple, qui trouve ce logis suffisamment ample. En effet, le nid reste vide durant toute la journée et n’abrite les tourtereaux que le soir.

Jacques est entré, comme caissier, au Bon Marché, où sa trop heureuse femme a conservé son emploi.

Le courroux de « l’oncle Jean-Joseph » a désarmé promptement devant la résolution pratique, prise tout-à-coup par son neveu. L’ex-gargotier a même assisté aux noces très sommaires qui ont célébré l’union des jeunes époux et auxquelles – ainsi qu’il aima à le faire remarquer – il était « l’unique représentant de la famille Janlet ». Les vieux de Marnève n’étaient point venus.

* * *

Des mois ont passé. Chaque matin, elle et lui, vont au Bon-Marché; chaque soir, ils reviennent vers le petit sanctuaire de leur intimité, se souriant comme au premier instant de leur amour.

Jacques est-il heureux ?

Hélas ! il souffre en silence. Son âme réceptive de rêveur affolé de sensations, il a dû la river cruellement à la tâche prosaïque et banale.

La nuit, il lui arrive de voir danser des chiffres devant ses yeux alourdis de fatigue. Le jour, le son des pièces d’or et d’argent, qu’il compte et recompte, lui fait mal et l’énerve. Oh ! la vie froide et laide !...

Et sa plaie morale s’avive encore à mesure qu’il voit sa santé devenir chancelante. Dans l’atmosphère du grand magasin, la phtisie fait des progrès; sa poitrine va se délabrant de plus en plus.

Un dimanche, il se décida à consulter un médecin réputé de grand talent.

Après l’auscultation lente et minutieuse, le vieux praticien eut un froncement de sourcils, qui n’échappa point à son client. Jacques comprit qu’il était gravement atteint, que son corps aussi se désagrégerait, impliqué et entraîné dans la ruine de son être moral.

Solennellement l’homme de l’art sentencia qu’il était urgent pour le malade de cesser toute occupation sédentaire et d’aller respirer « l’air pur et vivifiant de la campagne ».

* * *

Huit jours plus tard, Jacques et Yvonne partaient. La jeune femme avait eu soudain l’intuition du malheur qui la menaçait. Elle n’eut plus qu’un souci : sauver son aimé, s’il en était temps encore !

On avait averti le père et la mère, là-bas, à Marnève.

Le facteur avait « expliqué » la lettre à Jean-Pierre, à la sortie de la grand-messe; car le moissonneur, depuis plus d’un demi-siècle, avait désappris à lire.

Quand il rentra, Catherine remarqua une anxiété dans les yeux de son homme. Celui-ci montra la lettre :

« Il revient malade », dit-il simplement.

- « Bien-aimé bon Dieu ! est-ce possible ? » répondit la mère.

Puis se fut une foule de questions qu’ils se posèrent, d’hypothèses naïves qu’ils firent.

Ils aménagèrent, pour les « enfants d’Anvers », la chambre la plus confortable. Ils ne connaissaient pas Yvonne; pour le mariage, ils avaient donné leur consentement « par-devant M. le Notaire de Braives ». Ils tâchaient de se représenter leur bru, une belle dame, sans doute, qui allait trouver leur maison bien petite...

Il était neuf heures du soir quand Jacques Janlet arriva à Houcwègne.

Tandis que le train, d’où il était descendu, gagnait Mouha, filant rapide le long de la Mehagne, le jeune homme prit, au bras d’Yvonne, la route provinciale, qui déroule son ruban poudreux entre les coteaux sourcilleux et les prairies, et conduit à Marnève.

En les poumons endoloris de l’exilé qui revenait, l’air hyperoxygéné se glissait, excitant, enivrant...

La nuit était belle – une de ces nuits printanières si ravissantes en Wallonie.

La lune, alors, argente la couronne des collines, la cime des grands peupliers et le ruisseau, au fond du vallon. D’un versant à l’autre, en cette terre accidentée, les bruits se répercutent, alanguis, affinés : le sifflement strident de la locomotive, remorquant le convoi qui s’engouffre dans un tunnel, puis, dans le lointain, un roulement monotone et indéfini; les abois des chiens de garde; les hôlements lugubres des chouettes; le vol effaré des chauves-souris; le grincement d’une porte qu’on ferme et qu’on verrouille; le chant berceur d’une chute d’eau.

Le silence même n’est pas le silence. C’est un bruissement doux, c’est le susurrement composite, délicieusement subtil et symphonique, – oh ! combien grandiloquent ! – de toutes les voix de la terre et des eaux, dont la vie reste intense, tandis que l’homme et les animaux reposent...

Jacques suivait lentement le grand chemin, s’abandonnant tout entier à l’enchantement de la soirée. Yvonne songeait à l’avenir.

Ils parlèrent peu durant le trajet. Ils côtoyèrent la Burdinale. Ils passèrent près du vieux moulin; la roue dormait.

Enfin, ils se trouvèrent à l’entrée du Prâle.

Des chênes ragots, séculaires, profilent en cet endroit, leurs fantastiques silhouettes. Il sembla à l’arrivant que ces vétérans reconnaissaient l’enfant prodigue qui revenait, et qu’ils ouvraient bien larges leurs bras moussus pour le recevoir.

Son cœur battit plus fort quand, soudain, il distingua, entre leurs ombres, son père et sa mère, qui s’étaient traînés jusque là pour l’attendre.

Tous quatre s’embrassèrent et pleurèrent d’émotion.

A Jacques, les vieux parurent bien brisés, et leur enfant, à eux, leur était rendu, pensaient-ils, pâli et défait.

On arriva à la demeure des Janlet, et ce fut au tour d’Yvonne de subir l’examen de leurs yeux affaiblis par l’âge. Ils la trouvèrent, à la lueur de la petite lampe fumeuse, « belle comme une Sainte-Vierge ». Ils étaient gênés vis-à-vis d’elle, ne sachant quelle appellation lui donner, lui disant tantôt « not’fille », tantôt « mamzelle ».

* * *

Les jours qui suivirent immédiatement le retour en Prâle furent pour Jacques Janlet des jours d’enchantement moral et de bien-être physique. Il revoyait, en poète qu’il était, ce qu’il avait tant contemplé, pendant son enfance, – cet âge de poésie suave et inconsciente !

Il se grisait de l’air corrodant des hauteurs, qui achevait de consumer sa poitrine, y pénétrant traîtreusement avec de fausses douceurs de baume lénifiant. Ainsi certains poisons s’infiltrent lentement dans le sang, apportant aux intoxiqués une bienfaisante chaleur et de voluptueux transports.

Au bout d’un mois, le malade était à bout de forces. Il avait des quintes de toux, qui ne le quittaient que pour le laisser ébranlé et anhélant pendant de longues heures. Ah ! non, il n’allait pas mieux !... Le médecin avait, lors de ses visites, une mine grave et des regards qui semblaient découragés.

Peu à peu la désespérance se glissait dans l’âme du phtisique. Il avait des journées d’abattement cruel. Sa courte vie, alors, repassait toute en son esprit. Il n’avait guère été heureux ! Il n’avait pas connu les joies grandes, ni petites, les aventures gaies, les chaudes amours...

Enfant, il avait été un contemplatif solitaire. La nature l’avait façonné, à sa guise; elle en avait fait un Wallon fier, avide d’indépendance autant que d’originalité. Puis un sort funeste l’avait exilé, là-bas, « chez les Flamands », avait accumulé les entraves sur sa route, avait heurté de toutes les platitudes de l’existence son âme assoiffée d’idéal.

Lui, il s’était laissé ballotter au gré de sa lamentable destinée. Puis, il avait essayé de lutter; il avait été vaincu. Il était sorti du combat, fatigué, veule et malade. Il ne serait jamais, aux yeux du monde, qu’un déclassé, qu’un raté !...

Ah ! si du moins, Dieu lui avait laissé la santé, il aurait accepté la vie triste et bête; il aurait travaillé pour Yvonne et pour l’enfant, qu’elle allait bientôt lui donner...

Mais, non; pas même cette concession !...

Sa femme et les vieux le trouvaient, alors, pleurant des larmes amères, inconsolable.

D’autres fois, il s’illusionnait sur la marche du mal, qu’il croyait soudain enrayé, se figurant qu’il allait se rétablir, parlant de retourner à Anvers, de reprendre ses occupations.

Rêve insensé ! Le dépérissement s’accentuait de jour en jour. Jacques ne pouvait plus qu’à peine se soutenir.

* * *

Quand fut revenu Novembre, avec l’envol triste des feuilles jaunies, Jacques Janlet sentit, un jour, que c’en était fait. Il comprit avec une douloureuse lucidité d’esprit que ses dernières forces l’abandonnaient, que sa lamentable vie allait irrémissiblement s’éteindre.

Il eut un instant de joie égoïste à la pensée de ce pas, qu’il allait franchir et après lequel il serait délivré du mal qui minait son corps et, peut-être, du supplice qui torturait son âme.

Mais il vit, près de lui, sa mère, son père et Yvonne, et il songea au petit qui allait naître. Son cœur se serra...

Puis, en sa cervelle surexcitée, s’évoqua, encore une fois, l’image de sa vie, en tableaux successifs se déroulant à rebours depuis les derniers jusqu’aux premiers, et, pour finir, jusqu’à celui de son enfance douce et innocente.

Et, ce jour-là, quand le vieux curé de Marnève, qui, jadis, l’avait baptisé, entra, faisant sa visite hebdomadaire aux infirmes, Jacques se confessa...

Le lendemain matin, lorsque le prêtre, qui, avec ses servants, avait apporté au moribond « le Saint-Viatique », se fut retiré, laissant en la maisonnette des relents âcres de cierges fumeux et des échos alanguis de prières, il fallut ouvrir la petite fenêtre de la chambre occupée par le phtisique.

Jacques réussit à se soulever sur les coudes. Il vit le Prâle pour la dernière fois...

Son regard s’illumina pendant un court instant, comme s’il se fût éclairé de tout l’éclat d’un soleil d’été, comme s’il eût voulu exprimer toutes les béatitudes d’une âme purifiée par la souffrance.

Bientôt ses yeux se voilèrent, lentement, tristement :

« C’est fini ! » soupira-t-il.

Sa tête retomba sur l’oreiller. Il luttait à peine contre la mort.

Il murmura encore trois mots, le premier avec une crispation navrante de ses traits émaciés, les deux autres avec une douce mélancolie :

« Anvers ! »... « Yvonne ! »... « Prâle ! »...

Puis, sans secousse, il s’éteignit.

Sa bouche souriait dans la mort. Il avait pardonné à la vie d’avoir brisé sa jeunesse et trahi ses aspirations, d’avoir exilé son âme et de l’avoir meurtrie.

Il n’emportait, au delà de la tombe, que le souvenir suave de son amour et l’image consolante de sa longue enfance passée près des vieux Janlet, en ce hameau aimé, – jamais, jamais oublié.

A la même heure, Yvonne, dans la chambrette voisine, donnait le jour au fils de Jacques Janlet !...

Au dehors, en le val du Prâle, le vent d’Ouest gémissait, cadençant la ronde lugubre des frondaisons défuntes...

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 22:42