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Vers les Lueurs

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Vers des Lueurs

(Extrait tiré de : La Revue de Belgique, 15 février 1901, pp. 137-145)

Lorsque Marcel se leva, ce dimanche matin, par l’entre-bâillement de la grande fenêtre aux petits carreaux verdâtres croisillonnés comme un vitrail d’église, il chercha à respirer un peu d’air frais.

Depuis quinze jours que d’un immuable ciel blanc la lourde chaleur de juillet pleuvait, les nerfs déjà malades du jeune homme s’exaspéraient de faiblesse et l’abattement le gagnait de plus en plus.

Il s’assit très pâle, les mains encore agitées de l’anxiété d’un sommeil lourd sans repos complet.

Et il songea, comme toujours il songeait depuis plus de trois ans.

L’atmosphère des vieilles villes, dont se prolonge l’agonie depuis des siècles, tisse autour des âmes prisonnières qui s’y consument, comme un voile de spiritualité dans lequel davantage elles s’enclosent pour mieux s’apercevoir elles-mêmes. On peut se recueillir partout, jusqu’au sein des capitales ; mais la solitude des cités mortes ourdit des trames plus serrées et plus durables pour garder notre vie intérieure.

Au cours du temps déjà passé parmi la tristesse et les mornes silences en lesquels son destin le faisait vivre, Marcel avait subi dans sa totalité la possible dépression des choses que n’éclaire plus nul espoir. Et tandis que s’était accrue sa faculté de repliement sur soi, propice aux pensées profondes et à l’illumination de l’intelligence, en lui aussi les énergies créatrices d’action extérieure et de réalisations utiles s’étaient comme assoupies.

Dès son adolescence pourtant, il avait cru percevoir le sens de la vie, ayant grandi dans l’effort. Il s’était vite libéré d’une certaine propension au pessimisme qu’avaient exalté ses aînés ; il avait eu tôt conscience que toute l’éthique se ramène à la loi de l’Amour et du Devoir.

Pensant que l’existence a son prix et sa noblesse, il avait tâché de s’organiser pour la passer non seulement avec dignité, mais encore avec beauté.

Puis était venue la crise de l’amour, de l’amour des femmes, dont il avait cruellement souffert pour avoir cherché un cerveau et une logique là où il ne faut désirer qu’un cœur et une tendresse.

Oui, il avait beaucoup pâti ; quelques certitudes aussi s’étaient déjà faites en son esprit, et la vie ?...

Mais la légère songerie s’évanouit...

Marcel hâtivement acheva de s’habiller. Huit heures allaient tantôt sonner du haut du beffroi, dont le soleil joaillait les pierres à la superbe patine et où déjà les clochettes folles égrainaient ironiquement un air vieillot de menuet.

« Huit heures ! pensa-t-il. Je ne suis pas prêt, et Hugues à l’instant viendra me prendre... »

Ils avaient, la veille, projeté de s’en aller pédestrement bien loin de l’étuve malsaine qu’était devenue la petite ville, de s’en aller à travers champs, le long des canaux qui flânent par la plaine, d’aller longtemps, délicieusement, s’arrêtant, de-ci de-là, parmi les bouquets de grands arbres ombreux ou sous d’hospitalières tonnelles.

Le jeune homme, tout en aimant la solitude pour les joies qu’elle procurait à son esprit, la redoutait pourtant à certains moments pour le joug d’angoisse qu’elle faisait peser sur lui : telle une maîtresse experte et exquisement perverse, mais sans cœur et cruelle, que l’on adore et que l’on hait tout à la fois.

Bientôt après s’être annoncé par un léger coup à la porte, Hugues fit son entrée. C’était un vigoureux garçon, de taille moyenne, au visage osseux, au regard brun très droit, au masque énergique.

« Allons, bon ! monsieur a fait la grasse matinée ! » clama-t-il en voyant Marcel un peu rougissant qui, dans sa précipitation, torturait son faux-col.

Marcel était tout différent de Hugues : plutôt de haute taille, mais frêle, avec une fine tête étroite, de grands yeux bleus très mobiles, un peu indécis, et un pli amer aux lèvres.

Ils s’étaient unis de bonne amitié ayant eu surtout, pour les associer, leur intellectualité plus raffinée sympathisant par-dessus leur entourage plutôt mesquin.

Mais leurs âmes étaient infiniment distantes l’une de l’autre...

Celle de Hugues, au lieu que l’eussent épuisée le doute et les vaines analyses, était pleine d’ardeur et s’essorait vers l’action. Mais ayant voulu conformer son action à sa pensée, il s’était heurté à de cruelles difficultés. Il avait espéré surprendre le secret de la vie dans les livres des philosophes ; ils ne lui avaient révélé que des mots ; puis encore des mots. Cependant, la fortune lui avait été souriante et sa confiance dans lui-même avait banni loin de son front les tristesses vagues. Il n’en restait pas moins inassouvi, incertain de l’œuvre à accomplir...

Ils allèrent donc, sortirent par une rue tortueuse et malodorante, longèrent quelque temps une eau basse et boueuse et s’échappèrent vers la plaine.

Ils cheminèrent pour commencer sur les accotements sablonneux d’une longue chaussée, dont les rangées parallèles d’arbres se prolongeant à perte de vue donnent l’hallucination de l’infini. À droite et à gauche, de distance en distance, dans des massifs au feuillage harmonieusement nuancé, s’encadrent les grilles dorées derrière lesquelles des châteaux, demeures estivales des gens de lignage, se profilent par-delà le lointain des pelouses. Puis après chacune de ces retraites nobiliaires s’érigeant dans le site, inélégantes dans la platitude de leur crépi blanc comme des métairies, la plaine réapparaît dans son immensité, dans sa monotonie, se déroulant en perspective d’illimité jusqu’à l’illusoire confusion tout là-bas du ciel et de l’horizon.

Partout des moissons se doraient, ou, déjà tombées, les gerbes mises en dizeaux s’alignaient en blondes éminences sur le fond pelé des éteules. Dans le calme du dimanche que l’on chômait, la campagne était pourtant pleine de vie.

Un temps ils goûtèrent le charme de marcher. Rien n’active plus heureusement le travail de la pensée. Marcel et Hugues, en aspirant l’air délicieux et pur comme l’eau des sources, songeaient à la lourde atmosphère des villes où s’étiolent les corps, tandis que les cerveaux se consument d’hyperesthésie. Ils rêvèrent d’être nés dans quelque riant village, où, près de leurs parents agriculteurs, ils eussent continué le séculaire labeur de la tribu agreste. Ils guideraient la charrue au creux du sillon, ou pousseraient la houe, ou d’un bras infatigable feraient courir la faux dans les épis d’or et dresseraient de grandes moies au milieu de leurs champs. Et leur sang riche et pur au contact de l’oxygène toujours renouvelé de l’air, rosirait un peu leur peau hâlée. Ils seraient ceux qui recréent perpétuellement le pain, le pain doux-levé et fleurant bon, le pain qui donne force et beauté à la race.

Hugues surtout s’exaltait à cette hypothèse. Il en voulait à la ville qui laissait inemployé sa vigueur naturelle et l’émasculait en quelque sorte. Les circonstances l’avaient même tenu à l’écart des habituels sports auxquels s’adonnent les jeunes hommes, et il n’était entraîné à aucun effort physique.

« Je sens se réveiller en moi, disait-il, l’amour atavique des rustiques travaux. L’action, l’impossible action, la voilà qui s’offre à moi, simple et noble. Pourquoi quelqu’un de mes ancêtres s’en alla-t-il jadis loin du champ au bord duquel son père l’avait regardé grandir ?... »

Marcel percevait davantage la séduction rare de la plaine infinie et silencieuse, exhalant dans l’air un peu s’alourdissant le bon parfum de la terre et des moissons. Il évoquait des groupes pittoresques de laboureurs aux évolutions et aux gestes eurythmiques, et pour son imagination des chants y montaient de la bouche des êtres et du sein des choses mêmes qui le berçaient doucement. Mais point encore en ses membres plus frêles, plus délicats, ne s’était glissé l’impatient désir de s’essayer à de salutaires fatigues.

Déjà midi dardait ses flèches...

Ils s’en furent sous la nuit verte d’un bois. Ils s’assirent entre de grosses racines de chêne saillant du sol, toutes feutrées de mousse, et sur ce moelleux tapis dévorèrent à belles dents un déjeuner froid qu’ils avaient emporté.

Ils devisaient de leur incessante préoccupation de vivre plus logiquement et plus librement, plus noblement aussi. Et voilà que bientôt il plut sur eux du silence avec de petites feuilles ou de légères brindilles qui descendaient des hauts arbres, tandis que l’herbe rafraîchissait leurs pieds moites encore de la marche.

Comme la campagne, la forêt leur parla. Les hêtres et les frênes leur apparurent ainsi que de bons géants qui jadis avaient protégé leurs pères. Ils repeuplaient l’épais dédale vert d’une humanité palpitante ; des tribus s’y agitaient, lançant des flèches et abattant à coup de hache les grands troncs ; des feux de bûches et de branches sèches s’allumaient pour le repas familial.

Ils souffrirent un peu de n’être pas comme ces primitifs, à la tombée du soir se reposant après de rudes et saines besognes, tout auréolés de la fumée bleue des brasiers. N’étaient-ils pas, ceux-là, plus près de la nature, plus près de la vie ?...

Ils repartirent à travers la clairière ou le taillis, glissant parfois sur l’humus moussu ou dans le thym humide, d’abord un peu transis par leur station trop longue. Un temps encore, ils allèrent sous le tressaillement doux des branches et parmi les bonnes senteurs ; puis au-dessus de leur tête le soleil reparut.

Au village où ils parvinrent bientôt après, tout ceux qui pendant la semaine avaient peiné dur, fauchant et liant ou occupés aux métiers auxiliaires du labour, associés de misère et de courage, se retrouvaient à présent dans une communion de repos et de plaisirs naïfs.

La lumière déjà descendante faisait crier sous le ciel bleu les rutilances des toits rouges et incendiait les vitres, derrière lesquelles des vieilles et des vieux aux reins courbés somnolaient. Ceux-là seuls gardaient les maisons, mélancoliques, bercés par la clameur de gaîté qui montait de tout le hameau.

Devant les portes, du côté de l’ombre, et sous les tonnelles des auberges, hommes et femmes, filles et garçons buvaient et turlupinaient, tandis que la marmaille piétinait accrochée aux jupes maternelles ou s’ébattait dans la poussière des accotements. Les uns déjà rassis, en manches de chemise à cause de la chaleur, fumaient leurs pipes courtes. Les femmes, brunes aux figures turgescentes, ou blondes dont la peau jaune se ride, riaient, leurs dents rares découvertes, toutes secouées. Du côté de la jeunesse, on se lutinait volontiers avec des œillades, de petits cris, des propos point toujours exempts de quelque salacité. Et le bourdonnement montait des conversations trouées de coups d’hilarité fusant ou éclatant.

Il y en avait aussi qui emplissaient de leur brouhaha les débits de boissons et les pistes, où ils jouaient avec de folles exclamations aiguës ou rauques que soulignaient de tonitruants jurons.

Sous le gros arbre, en dessous duquel se blottissait une blanche auberge, quelques ruraux mangeaient, très pris par une mastication lente, de gros chanteaux sur lesquels on avait appliqué une forte tranche de fromage, qu’ils maintenaient de leur large pouce inébranlable. Une hébé villageoise, aux grands yeux inombrés d’épais sourcils, circulait avec un plateau chargé de verres, évitant par de brusques reculs les mains frôleuses. Elle allait, fraîche, les joues très roses, creusées de fossettes provocantes, donnant à leurs regards gourmands à tous le régal un peu sensuel de son ample sourire.

Les deux amis se sentaient comme chatouillés par toute cette joie un peu bestiale, mais si pleine, si bonne, qui rayonnait de tous ces groupes d’hommes hâlés aux paumes calleuses, fêtant le dimanche fraternellement en des loisirs doux et des rires réconfortants...

Lorsqu’ils se mirent à retourner vers la ville, prenant des sentes gazonnées par où ils regagneraient la chaussée, voilà qu’ils croisaient des couples et des couples : fiancés idylliques vaguant tout au long d’un après-midi par la campagne ou à l’ombre des charmilles, heureux de s’en aller la main dans la main, satisfaits de l’avoisinance de leur mutuel désir qui brille dans la ferveur de leurs yeux. Des saisons et des saisons, ils s’attendent ainsi, fidèles. Puis, un jour, dans la pleine fleur de leur jeunesse, ils uniront leurs destinées déjà si peu distantes l’une de l’autre, et, très simplement, suivant l’instinctive loi de la nature et sans soupçonner les voluptés raffinées, ni la luxure qui dessèche les moelles, leur amour leur donnera des gages d’immortalité ; ils recréeront leur race...

Marcel pense à certaine femme que jadis il n’a pas su bien aimer et dont la jeunesse un peu folle et l’aimable idéal sans prétentions offensaient son âme compliquée et triste.

Hugues un peu s’enamourait devant des yeux rencontrés, des lèvres entrevues entre lesquelles brillaient de si blanches dents ; et il se jura, un instant en cette vesprée, qu’il n’épouserait jamais qu’une forte villageoise dont la saine robustesse s’harmoniserait à merveille avec la sienne...

Ils durent presser le pas. Le soir tombait, épandant toujours plus de silence et de solitude autour d’eux. Des frémissements couraient dans les feuillages, des insectes les frôlaient de leurs ailes, une odeur amère de sève leur montait aux narines. Sans plus la voir, ils sentaient sourdre et bruire la vie à l’entour de leurs pas...

Fatigués, ils arrivèrent aux portes de la ville et ils s’assirent ; leurs pieds étaient poudreux et lourds. En songeant à cette journée qu’ils venaient de passer ensemble parmi des émotions multiples, ils échangèrent leurs pensées un peu mélancoliques.

Hugues parlait avec sa coutumière exubérance de se retirer aux champs et d’y mener la rude existence de ceux qui labourent la terre. Avec son esprit romanesque, il rêvait d’être un Robinson rustique, dans quelque coin perdu de la nature, où lui, le père, avec la compagne qu’il se choisirait, il créerait une tribu nouvelle d’hommes forts.

« Ami, ton rêve est fol, disait Marcel, de vouloir recommencer toute la vie avant toi et mettre ton pied là où le premier ancêtre a mis le sien. L’institution sociale s’élève lentement, et chacun doit apporter sa pierre à l’édifice sans qu’il soit permis de se soustraire à cette obligation. Les uns sont restés en bas, manœuvres brouettant du sable et roulant des blocs de granit ou encore équarrissant des arbres et cuisant des briques pétries dans la glaise ; les autres sont à mi-hauteur du bâtiment, hourdant des moellons et scellant de solides agrafes dans les murs ; d’autres encore ont atteint le faîte ou s’attardent à tailler des pierres, à orner les dehors ou à décorer l’intérieur. Toi, voudrais-tu de tes mains blanches et délicates, faites pour les besognes d’embellissement, traîner les lourdes charges ou gâcher la blonde argile ?...

— Je ne puis me résigner à la pensée qu’au bout de ma vie, j’aurai à peine sculpté une seule fleur de la façade de ton monument ! se récriait l’ardent Hugues. J’envie le sort des humbles qui arrachent au sol ses richesses, les indispensables matériaux des bâtisses collectives. Je voudrais être de ceux qui, tout en bas, fond pousser le blé, qui sans désir ni regret fournissent leur quotidien labeur, ou vivent à leur métier toutes leurs heures sans plainte ni révolte. N’ai-je pas le droit de choisir ma tâche ? Or nulle ne m’attire comme celle de ces bons terriens dont nous avons senti tantôt battre la vie simple et naïve...

— Ne t’abuse pas sur tes droits, sentencia Marcel. La tâche de chacun ici-bas, par un bienfait de la solidarité des hommes, s’ajoute à la tâche de ceux qui vinrent avant lui, et nul ne peut mesurer l’étendue de la sienne. Je doute fort qu’il nous soit possible à nous dont la pensée s’est aiguisée aux recherches abstraites de trouver le bonheur où tu sembles vouloir le découvrir, oui, j’en doute, en dépit de l’émotion douce que le spectacle de ce jour m’a procurée à moi aussi. Mais de nous être plongés dans le sein de la nature, d’avoir communié avec l’âme de la campagne, avec la simplicité des mœurs champêtres, n’avons-nous pas perçu quelques précieuses lueurs sur nous-mêmes ? Comme le fouilleur de la glèbe content de son lot, me voici, moi, tout résigné et souriant à ma destinée propre, tout prêt à saluer la joie qui passera, et il me semble qu’ayant abdiqué tout notre froid dilettantisme et toutes nos folles défiances, ne redoutant plus rien, voilà, nous demanderons, nous aussi, à la vie notre part d’amour. Ce qu’ils nous ont enseigné, ces hommes encore primitifs, c’est l’honnête ingénuité des sentiments que n’exacerbe pas la manie douloureuse de l’analyse, et c’est la foi en soi-même qui crée les triomphantes énergies... »

Ils se turent... Une immense paix enveloppait les êtres et les choses, tandis qu’un peu de fraîcheur montait maintenant dans la nuit, coulant infiniment suave sur leurs tempes battantes... Car, tous deux, ils pensaient, et ils percevaient, oui, quelques lueurs, nouvelles pour eux, sur le secret du bonheur dans la vie...

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 21:34