Site d'Adrien Daxhelet

Site d'Adrien Daxhelet

  • Augmenter la taille de police
  • Taille de police par défaut
  • Diminuer la taille de police
Site optimisé pour le navigateur Firefox
Accueil Correspondances Fernand Séverin

Fernand Séverin

Envoyer Imprimer

DE FERNAND SÉVERIN

De Fernand Séverin (07/08/1908)


Mon cher Daxhelet,

Excuse-moi de ne pas t'avoir écrit plus tôt.


Je sors à peine des ennuis et de l'embarras d'une installation qui a été particulièrement laborieuse et accidentée. Toute correspondance, tout travail aura été forcément retardé ou différé.
Je puis enfin te fournir les renseignements promis au sujet de mon œuvre poétique, dont tu veux bien t'occuper. D'abord tu sauras que je renie tous les poèmes de mes débuts qui n'ont pas été repris dans le vol. publié par le Mercure; je dirai même plus : je renie tous les poèmes antérieurs à 1892, c'est-à-dire en somme le Don d'Enfance, avec Le Lys. Si j'ai repris un certain nombre de pièces écrites avant 1892, c'est uniquement pour faire nombre, pour corser(???) le volume, et je m'en repens un peu. Dans le nombre, il n'y en a guère que cinq ou six qui me satisfassent à (???) fois : Le Rendez-vous, Le Don des Lys, l'Aveu trop tendre, Lettre à Horatio, Les Noces ingénues.


Ces pièces ne sont pas trop mal, pour l'âge que j'avais alors. Quant aux autres, je les trouve mièvres, malsaines, souvent affectées, et je ne puis plus les souffrir.
A partir d'Un Chant dans l'ombre, ça va mieux. Ce n'est pas encore là que se trouvent mes pièces les moins imparfaites, et il faudrait plutôt les chercher dans la Solitude heureuse... Mais c'est là, je crois, que tous mes vers inspirés, si j'en ai jamais fait de tels.
Quand je relis maintenant l'Ombre heureuse, Jardin hanté, La vie en songe, Les divines passantes, au pays du calme, Les Mangeurs de lotus, La Bienvenue, je vois bien en quoi ces pièces laissent à désirer; mais je vois bien aussi qu'elles représentent un moment de spontanéité heureuse et personnelle qui ne se renouvelle guère. Et puis il y a encore Eglogue, dont j'aime la fraîcheur et la volupté juvénile, malgré pas mal de maladresses. Il y a la Chanson douce, qui est moins sensuelle et plus tendre, mais que je trouve maintenant un peu fade. Je crois avoir mis plus de force et de passion dans Un soir d'été; et il y a plus de correction, de mesure, d'eurythmie dans l' Epitaphe d'un poète mort jeune, et dans Nature, celui de mes poèmes que Charles van Lerberghe préférait. J'ai longtemps partagé cette préférence. Il le semblait qu'en une telle pièce, d'inspiration naturiste et même panthéiste, j'avais entièrement dépouillé la mièvrerie et la langueur de mes débuts. Il me semblait y avoir trouvé enfin une forme plus sereine, plus ferme, plus classique. Je me trompais peut-être... Mais je suis revenu plusieurs fois, dans la suite, à cette veine, que j'aimais.


Si je ne cite pas les autres pièces qui comparent(???) un Chant dans l'ombre, ce n'est pas que je les condamne; mais elles me paraissent plus inégales comme réalisation, et d'une inspiration plus intermittente. Il y en a cependant, dans le nombre, qui correspondent à tels moments pathétiques ou décisifs de ma jeunesse. Deux ou trois fois j'évoque la figure de mon cher van Lerberghe. Si ces poèmes-là ne sont pas beaux, c'est que, décidément, le sentiment n'est pas tout en poésie. Nous le savons du reste, d'ailleurs.


Les Matins angéliques... Ce n'est pas du tout mon recueil préféré, malgré sa grande sincérité. Il y a trop de Verlaine là-dedans. (De même qu'il y a peut-être trop de van Lerberghe dans Un Chant dans l'ombre ?...) C'est moins fier, moins sain, moins serein... mais tout de même, je ne sacrifierais pas volontiers La Maison élue, Un Simple, ni surtout Amour (malgré bien des gaucheries) et je crois que L'Angélique adieu est du nombre de mes pages les plus réussies. C'est un poème assez subtil, à la fois vague et lumineux où l'influence de van Lerberghe est indéniable; je crois qu'il ne peut que gagner à être étudié d'un peu près.
Ensuite il y a, toujours dans les Matins angéliques, quelques pièces que j'aime parce que le sentiment m'en paraît pur (sans être bien profond) et la forme élégante et nette (avec un peu de sécheresse, peut-être ?); telles sont Carissimae, L'Ombre gardienne, La Venue. Mais j'aime mieux L'Enfant prodigue et L'Humble espoir, qui sont de ma dernière manière, indubitablement(???) la moins imparfaite, et où règne, il me semble, un sentiment sincère.
Je crois bien que je donnerais tout ce dont je viens de parler pour le seul recueil de La Solitude heureuse. Il est bien imparfait encore, je m'en rends compte, mais il est parfois ce qu'il devait être, étant de mon tempérament, et je ne pourrais guère faire mieux, étant ce que j'étais. Tu m'entends assez pour démêler, dans cette déclaration(???), ce qu'elle contient de modestie en même temps que de fierté. A coup sûr ce recueil représente un grand effort, de longues heures de méditation et de recueillement, un sincère respect de mon art, du lecteur, de moi-même; et je crois qu'on ne lui a pas accordé, lors de son apparition, toute l'attention qu'il méritait.
Ce recueil est le mois inégal que j'ai publié, bien que tout m'y soit pas d'égale valeur, il est à peine besoin de le dire. L'art y est plus conscient, plus réfléchi, plus volontaire, je crois; j'y mets mieux ce que je veux dire et m'abandonne moins au hasard. Le sentiment est peut-être moins vif que dans Un chant dans l'ombre, quoiqu'il me paraisse assez intense dans Le Don nuptial, La Joie suprême, Consolatrix, La Plainte d'une amante, Les Iles(???) en pleurs, (???), Le Portrait. Au reste tous les poèmes, ou peu s'en faut, ex. Le Portrait, Joie suprême, Main bénie, de ce recueil, me sont chers, soit parce qu'ils sont absolument sincères, soit parce qu'ils me paraissent particulièrement bien venus, soit parce qu'ils m'ont coûté beaucoup de peine, tout simplement. Quatre ou cinq seulement me sont indifférents. (Ex. Nox, Tu ne sais pas quel mal... Eléonore (???)... etc)


Enfin l'esprit de ces poèmes me plaît maintenant, tout particulièrement. Ils célèbrent le silence, la solitude, le recueillement; ils sont naturistes, panthéistes, et même, vers la fin, optimistes. Il n'y a rien en eux, je crois, qui ne soit sain et fort, ni que je doive désavouer.
Tu dois trouver que je commence à me vanter. C'est possible. Mais je parle de ce que j'ai voulu faire, plus encore que de ce que j'ai fait. Et puis, je le répète, il y a dans ce volume maintes pages qui sont ce qu'elles pouvaient être, étant donné mes moyens. J'ai bien fait ce que j'ai pu.
As-tu besoin d'autres renseignements ? Si je ne me trompe, tu me demandais de te signaler les meilleures études qui m'ont été consacrées.


Hélas ! tout cela esr au fond d'une caisse, au fond d'une des douze caisses qui contiennent mes livres. Et l'on ne pourra guère les déballés que dans une dizaine de jours, quand la maison sera à peu près en ordre. Si tu as besoin d'informations complémentaires, écris-moi un mot. Je t'écrirai dès que cela me sera possible.


Il me reste à te remercier encore de l'honneur et du plaisir que tu me fais en me mettant vau nombre des meilleurs poètes de chez nous. J'aurai grand plaisir à lire l'étude, ou le compte rendu de la conférence, que tu me consacreras. Je connais ta pénétration et ta conscience de critique et je n'ai qu'à me féliciter de ce que tu veux bien les appliquer à l'étude de mon œuvre.
Crois-moi, mon cher Daxhelet, bien cordialement à toi.

Fernand Séverin

P.S. Cette lettre a été écrite au seul endroit où il fût possible de poser mon papier et mon encrier, sur le rebord d'une fenêtre.
Il y paraît. Excuse-moi.

 

Commentaires

Afficher/cacher le formulaire SVP, identifiez-vous pour poster des commentaires ou des réponses.
Mise à jour le Mardi, 16 Décembre 2008 11:05