Site d'Adrien Daxhelet

Site d'Adrien Daxhelet

  • Augmenter la taille de police
  • Taille de police par défaut
  • Diminuer la taille de police
Site optimisé pour le navigateur Firefox

Les Congrès (2. Nov. 1905)

Envoyer Imprimer

Les Congrès

(Extrait de : La Belgique artistique et littéraire, n° 2, novembre 1905, pp. 265-272)

LES CONGRÈS

Les Rapports au Congrès wallon.

Les origines des Wallons, par Julien Fraipont. – Le wallon est-il une langue ? par J. Delaite. – La situation matérielle et morale des Provinces wallonnes, par Laurent Dechesne. – La situation matérielle et morale du peuple wallon, par Jean Roger. – À propos de l’âme belge, par Olympe Gilbart. – Le sentiment wallon dans l’architecture, par Paul Jaspar. – Le sentiment wallon dans la sculpture, par Jos. Rulot. – Quelques idées sur le sentiment wallon dans la peinture, par Auguste Donnay. – Le sentiment wallon dans la musique, par Ernest Closson. – Note sur le sentiment wallon dans la littérature d’expression française, par Charles Delchevalerie. – La littérature et le Folklore, par Maurice des Ombiaux. – Les droits des races en Belgique, par Julien Delaite. – Des relations entre la France et la Wallonie au point de vue postal, par le comte Alb. du Bois. – Sur la création d’une Académie wallonne, par Victor Chauvin. – La Philologie wallonne, par Jules Feller.Les sociétés historiques, scientifiques, artistiques en pays wallon et leurs institutions (musées, expositions, etc.), par Oscar Colson. – Les encouragements à la littérature dramatique wallonne, par Théophile Bovy. – Les primes d’encouragement à la littérature dramatique wallonne, par M. Fortin. – Les fédérations Wallonnes littéraires et dramatiques, par Jos. Closset. – Extension à donner aux organismes de propagande wallonne, par Henry Odekerke. – Les musées régionaux et locaux, par Charles Didier. – Un premier parc national en Wallonie, par Charles Didier.

 Les Wallons se devaient à eux-mêmes de se réunir, à leur tour. En de solennelles assises, cette année où leur antique capitale s’ouvrit hospitalièrement à tant de congrès. Ils ne s’en firent point faute, et ils eurent a Liège, les I et 2 octobre, leurs grandes journées, au cours desquelles on exposa des revendications fort justes et quelques autres moins opportunes, en même temps qu’on exaltait les vertus patriales avec une grande piété et une foi indéfectible.

Il y a toujours un côté touchant dans de telles réunions, où une race interroge son passé, cherche à mieux définir son âme pour toujours mieux la faire épanouir en grandeur et en beauté, ou seulement pour se défendre plus sûrement contre l’abâtardissement et l’absorption. Mais il est presque impossible que le sentiment particulariste s’y maintienne strictement modéré et raisonnable et on doit bien s’attendre à voir formuler quelques opinions exagérées. Toutefois il semble qu’il faille en laisser la responsabilité, dans ce cas-ci, non au groupe social assemblé, mais à quelques personnalités seulement d’entre les cinq cents adhérents au Congrès, dont l’importance et la réussite se marquent déjà par ce chiffre considérable. Cependant l’intérêt des débats ressortira bien mieux de l’analyse succincte des rapports relatifs aux différents objets en discussion.

C’était tout d’abord, on ne le niera pas, une question de circonstance de savoir s’il y a encore des Wallons, j’entends des Wallons du type pur et primitif. Il paraît, en effet, qu’il n’y a plus en Europe de races, au sens que la science donne à ce terme. Il y avait lieu de fixer les idées sur ce point, péremptoirement, et on peut en dire autant de cet autre-ci : Y a-t-il Une langue wallonne ? Ceci pour répondre aux gens qui croient qu’il n’y a qu’un patois, au sens péjoratif du mot.

Or, M. Julien Delaite a établi qu’il y a une littérature wallonne distincte, dès le XIIe le siècle, une littérature qui eut son éclat, puis s’éclipsa et qui, de nos jours, semble rentrée dans une période d’épanouissement et de vie remarquables. De son coté, M. Julien Fraipont, synthétisant les données de ses travaux et de ceux de son confrère M. Houzé, nous a révélé que si les Wallons, comme les Flamands, comme les Français sont évidemment métissés, il existe néanmoins un type wallon qui a conservé en prédominance les caractères ethniques des anciennes peuplades préhistoriques habitant le pays aux débuts de l’ère actuelle.

Les lointains ancêtres étaient des Néolithiques brachycéphales, dont les descendants purent résister, chez nous mieux qu’ailleurs, aux envahisseurs de l’époque du fer et de plus tard, des Hallstadtiens dolichocéphales, ceux-là. Donc, Wallons, mes frères, les « têtes rondes » doivent être sacrées pour nous : elles seules sont conformes aux traditions physiologiques de la race. Et réjouissons-nous. Voilà que grâce à l’accomplissement d’une loi connue, après une série d’altérations, les types primitifs tendent à se reconstituer... Mais il n’y a là rien de folâtre. Et je ne sais pourquoi j’ai l’air d’en plaisanter : le travail de M . Fraipont est savant et documenté.

Non moins graves sont ceux de MM. Laurent Dechesne et Jean Roger, qui ont étudié en économistes la situation matérielle et morale des provinces wallonnes, les considérant au double point de vue de leurs ressources naturelles et de leurs industries. Mais il semble – et c’est un peu la conclusion de M. Dechesne, si je ne me trompe – que, quand on traite ce chapitre, les conditions ethniques soient négligeables en comparaison des facteurs économiques. Lorsqu’il se place au point de vue des caractères psychiques. M. Dechesne croit reconnaître à tous les Belges des traits communs qui leur composeraient une sorte d’âme nationale, fût-elle vague et assez incomplètement définie. M. Henri Pirenne, lui aussi, dans un discours qu’il a fait au Congrès de Liège, a fait entendre que s’il y eut primitivement des différences foncières entre Wallons et Flamands, leur coopération constante, depuis des siècles, sous l’influence des nécessités sociales communes, a dû faire disparaître lentement les particularités de race.

Mais M. Olympe Gilbart a une façon de voir diamétralement opposée à celle-là. Il estime qu’un choix de faits historiques apportés à l’appui d’un raisonnement, celui-ci fût-il rigoureusement logique, ne peut prévaloir, quand il s’agit d’établir la psychologie d’un peuple, contre les intuitions d’une sensibilité qui se reconnaît et s’affirme bien spéciale. L’âme belge, pour lui, n’est qu’un mythe, né du cerveau d’Edmond Picard Il y a une âme wallonne et une âme flamande. Il faut souhaiter que chacune, gardant jalousement ses qualités ancestrales, se développe à l’infini dans le sens qui lui est propre, tandis que la patrie belge continuera à prospérer dans le domaine économique, grâce à l’émulation féconde et fraternelle de deux races également puissantes et expressives.

Au fond, il y a une âme belge ou il n’y en a pas. Selon l’acception qu’on donne aux mots. Mais, incontestablement, il y a un sentiment wallon dans les arts, comme il y en a un flamand.

M. Paul Jaspar l’a étudié dans l’Architecture, où il est assez difficile de saisir. C’est dans la sculpture que M. Jos. Rulot l’a considéré, évoquant l’art des vieux maîtres du terroir dont l’individualité bien marquée appelle un travail de groupement et fait rêver à une Ecole wallonne, qui correspondrait à une réalité glorieuse pour le pays mosan – M. Auguste Donnay, avec originalité, a noté l’indépendance essentielle, l’esprit d’analyse, le souci des idées, qui distinguent les peintres de Wallonie. Peintres de la ligne surtout. N’est-ce pas parce qu’ils rendent surtout la vision pensive et réfléchie d’une terre aux contours sinueux, d’une terre dont les structures tourmentées racontent les merveilles d’une transformation lente ?... Mais à quelles étranges assertions s’est livré M. Donnay au sujet de la couleur ! N’est elle pas ce qui importe, plus même que la pensée, en fait d’art pictural ?... Du rapport de M. Ernest Closson qui a recherché les particularités de la race en tant qu’elles s’attestent dans la musique wallonne, qu’on nous permette de citer ces lignes qui paraissent l’expression définitive de ce qu’elles se proposent de préciser :

Une sensibilité profonde, presque maladive ; une finesse et une distinction naturelles qui relèvent jusqu’aux manifestations malsaines du sentiment populaire ; une recherche d’individualité et d’originalité poussée à l’extrême ; des oppositions saisissantes de calme grave et méditatif et de fougue impulsive qui met dans la joie une sorte de fébrilité, impatiente ; par-dessus tout, chez le poète et l’artiste, un certain mode d’idéalisme d’une aspiration énorme et pénible, d’une religieuse ardeur, d’une tension lancinante et presque douloureuse vers on ne sait quel au-delà du sentiment ; tels sont les caractères saillants de notre âme. Or, tout cela, on le trouve sous des formules et dans des proportions diverses chez tous les musiciens wallons d’aujourd’hui ; mais le dernier trait surtout est caractéristique. C’est lui qui, dans la musique de chambre de Franck et Lekeu, donne à tels allégros leur essor vertigineux ; c’est lui qui sanglote dans les élans éperdus de tels adagios et met une inquiétude latente jusque dans la contemplation. La musique française contemporaine n’offre rien de semblable ; elle conserve toujours, même dans la jeune école, où la tradition franckiste se mitige encore d’influence wagnérienne, son harmonieuse unité de sentiment et sa lucide clarté de conception.

Le lyrisme germanique lui-même trouve dans son idéalisme robuste et conscient cette sorte d’assurance imperturbable qui marque ses plus vifs élans. Mais cette poésie trouble et par là si profondément émouvante qui émane des pages les plus caractéristiques de nos musiciens liégeois contemporains, est unique dans ce langage universel des sons, seul apte à traduire l’inexprimable. Et cette manière de sentir n’aurait-elle pas sa source dans le douloureux et permanent conflit intérieur d’éléments psychologiques latins et germaniques qui signale la race ; le goût de la clarté, le sens aigu des réalités extérieures d’une part, de l’autre le rêve jusque dans l’action, la tension permanente vers l’au-delà mystique des choses ?...

Enfin, MM. Chartes Delchevalerie et Maurice des Ombiaux se sont occupés au sentiment wallon dans la littérature d’expression française. Le premier a essayé de définir les traits communs aux écrivains très divers, très individualistes aussi, dont l’effort nous vaut une floraison si riche de belles pages :

Latins de tempérament, dit-il, l’antique voisinage des pays germains les a toutefois influencés. Deux races contradictoires s’affirment en eux, s’y combattent et s’y harmonisent.

Cette diversité de leurs dons leur assure la souplesse de pensée et la finesse de sensation qui sont le propre des intellectualités compliquées. Et comme leur santé est absolve. Comme leur ferveur d’art est profonde, comme leur probité est native et essentielle, ils ont la chance inestimable d’être simples et spontanés en même temps qu’ils sont subtils.

Si la grâce française apporte ses prestiges au rythme de leur prose ou de leurs vers, nos écrivains savent, en hommes du Nord, traduire le langage qui ne parle pas.

Ainsi s’atteste, en littérature comme dans les autres arts, l’extrême sensibilité de la race. L’âme des Choses ! Elle vivifie de je ne sais quel panthéisme mystérieux, d’une force interne, faite de sympathies, de correspondances brusquement révélées, toutes les belles pages de nos auteurs de langue française. Certes, on ne peut nous objecter qu’elle reçut des hommages ailleurs que chez nous. Mais ce qui fait l’originalité de nos écrivains. Et ce qui peut faire leur orgueil, c’est qu’ils traitent la nature avec désintéressement, c’est qu’elle vit en eux-mêmes, c’est qu’ils la regardent avec des yeux qui peuvent encore s’émerveiller...

M. des Ombiaux, lui, a étudié, avec une particulière compétence, les ressources merveilleuses que présente pour l’écrivain le trésor inépuisable de la poésie populaire...

Mais, après nous être complu à écouter nos artistes, il nous faut considérer maintenant des choses un peu plus austères. Nous renonçons pourtant à résumer le travail très nourri de M. Delaite, recherchant une formule équitable dont l’application garantisse les droits des races en Belgique et empêche dans l’avenir tous confits violents. Il faut avouer que parmi les seize vœux qui sanctionnent ses conclusions, il en est quelques-uns dont l’opportunité paraîtra douteuse, La plus irritante discussion fut d’ailleurs provoquée par l’une de ces propositions dont l’exagération est incontestable et qui révèle des tendances regrettables, c’est à savoir de supprimer l’égalité des langues des programmes politiques et de donner au français la suprématie dans tous les domaines, en tenant compte des droits sacrés des parlers flamand et wallon !...

Il y aurait, certes, moins de danger, il n’y en aurait même pas, a ce que fût réalisé le vœu du comte A. du Bois, de voir la franchise postale dans les communications entre la France et la Belgique ramenée à un taux uniforme, celui de leur tarif interne. Mais cette question est d’un intérêt assez mince, me semble-t-il. Paulo majora canamus ! Avec tact, M. Victor Chauvin a établi que le wallon a droit à une Académie officielle et dotée par le gouvernement, au même titre que le flamand, pour ces deux raisons : il a produit une littérature vivante et importante, et son étude au point de vue scientifique s’impose sans conteste.

Mais cette étude-là, hâtons-nous de le dire, des savants, épris de leur antique parler, s’y adonnent avec autant d’intelligence que de désintéressement. C’est ce qu’a démontré, me semble-t-il, le rapport de M. Jutes Feller, l’un d’eux, sur la philologie wallonne, dont il a retracé l’historique, en caractérisant le rôle de Grangagnage et des érudits qui appliquèrent les vraies méthodes dans leurs recherches de linguistique régionale, et en faisant valoir l’importance du dialecte wallon dans la science comparée des langues romanes.

En somme, on le voit, les Wallons ont déjà leur libre académie et, du moins, ils ne la doivent qu’à eux-mêmes ! Mais, à tout prendre, les encouragements qu’accorderaient les pouvoirs publics ne gâteraient peut-être rien...

M. Oscar Colson, le sympathique et si actif directeur de Wallonia, les a réclamés, ces encouragements, dans un rapport, plein d’arguments décisifs, sur les sociétés historiques, scientifiques, artistiques, en pays wallon, tandis que MM. Bovy, Fortin, Closset et Odekerke ont traité des sujets analogues ou connexes, et que M. Chartes Didier a défendu l’idée de la décentralisation artistique et proposé qu’étant admis ce principe que la beauté de certains sites constitue une richesse publique intangible, les Chambres soient sollicitées de décider que la vallée de l’Amblève, de Martinrive à Trois-Ponts, sera désormais « parc national ».

On ne dira pas que les idées ont manqué au Congrès wallon. Quelques-unes même de celles qu’on y sema avaient assurément le charme rare de la nouveauté. Peut-être verrons-nous lever tout ce bon grain. Mais dût-il ne point germer de sitôt, l’ardeur avec laquelle il a été répandu, est un signe non équivoque de la belle vitalité d’une de nos deux races nationales, en même temps qu’une des marques caractéristiques de sa conscience. Et de cela je me réjouis pour la Wallonie et pour la Belgique.


Commentaires

Afficher/cacher le formulaire SVP, identifiez-vous pour poster des commentaires ou des réponses.
Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 16:34