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Elslander (11. Août 1906)

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(Extrait de : La Belgique artistique et littéraire, n° 11, août 1906, pp. 291-294)

J. F. Elslander :

L’École nouvelle.

(Un vol. in-8°, 275 p.; J Lebègue et Cie, Paris et Bruxelles)

L’autorité, principe d’organisation et de cohésion de la société, est une force sans cesse en évolution. C’est par le degré d’avancement et de développement de celle-ci que celle-là est réglée. Son pouvoir doit résider tout entier dans l’accord de la conscience humaine et des circonstances de la vie sociale. Ce sont ces circonstances, au milieu desquelles son existence se passera, que l’adolescent doit s’efforcer de comprendre, afin qu’il puisse consentir librement aux conditions qu’elles lui créent. Il appartient à l’éducation de l’y aider dans une large mesure.

Partant de ces données, M. Elslander estime que l’éducation, depuis trop longtemps, manque à sa mission. Elle n’a pas su éclairer les générations actuelles sur l’idéal nouveau. De là le malaise grandissant qui opprime les hommes de nos jours. Ils ne sont pas à la hauteur des faits du moment; leur passé les alourdit, les paralyse – leur passé vers lequel trop exclusivement on leur a fait tourner les yeux. L’école de l’avenir devra renoncer à l’antique éducation autoritaire devenue un anachronisme. Elle sera tolérante, compréhensive, libératrice, aidant au développement harmonique des forces dont l’homme a si grand besoin.

Cette école nouvelle, M. Elslander nous la décrit abondamment. C’est Novella : milieu de vie normale, que quelques hommes créèrent, là-bas, aux confins d’un populeux faubourg, pour réaliser enfin une éducation rationnelle. Il en raconte le laborieux établissement; car il a fallu lutter contre la routine, le scepticisme, l’ironie.

Mais Novella, c’est le commencement de la réalisation d’un rêve !

Dans la réalité, s’il y a quelques progrès accomplis pour améliorer programmes et méthodes, les pédagogues d’aujourd’hui, en général, ont gardé de l’éducation la même idée que ceux d’autrefois. Ils apparaissent toujours à peu près aussi enclins à vouloir former des individus conformes au type convenu du moment, ne se rendant pas compte qu’ils doivent se borner à seconder la nature et qu’une profonde logique règle la vie secrète de l’enfant. Oui, le savoir de l’éducateur ne doit lui servir que pour comprendre, prévoir, offrir, seconder. Comprendre le sens des vouloirs de l’enfant; prévoir ses besoins; offrir matière à ses activités; seconder ses efforts : voilà les quatre termes qui résument son rôle, du moins de l’avis de M. Elslander.

Après s’être appliqué à établir l’exactitude de ce principe qui prescrit de laisser aux énergies naturelles la direction de l’éducation, l’auteur recherche l’ordre du développement des facultés de l’enfant. L’histoire de l’évolution humaine nous apprend que la nécessité a créé peu à peu le travail organisé, le travail pour la vie, et qu’au cours de cette création, l’homme a acquis graduellement toutes les connaissances qui constituent sa puissance. Nous arrivons ainsi à reconnaître que l’éducation devrait se faire par le travail. Celui-ci serait l’occasion d’une revue condensée de l’œuvre humaine, par où l’enfant se familiariserait avec toutes les connaissances, qui, logiquement, doivent en résulter. Notons que l’enfant a le goût inné du travail, surtout de celui qui le met en contact avec les choses et les êtres de la vie primitive.

Naturellement, avec une semblable méthode, tout l’agencement systématique des programmes se trouve bouleversé, et on a quelque peine à suivre les développements d’une éducation qui s’accomplit dans un tel désordre. Mais cette éducation est une image de la vie si complexe et si diverse, où toutes les activités se confondent et s’harmonisent étroitement. Ce bouleversement n’est, en réalité, qu’une reconstitution de l’ordre naturel celui-ci seul est harmonieux.

Il faut aussi cesser une bonne fois de concevoir une éducation théorique, nettement définie, la même pour tous, de nous demander ce que doit savoir un enfant. Laissons-le se former à la vie, au travail, laissons se définir en lui le besoin et le désir de la connaissance. Que l’instruction, en un mot, quelque étendue qu’elle soit, résulte d’un effort spontané et naturel, venu à son heure, et non d’un gavage intensif.

Mais un moment viendra où l’école nouvelle, devenue comme un petit monde où chacun trouve à s’intéresser, à apprendre sans cesse, où la vie passe et repasse, évolue sous tous ses aspects, n’offrira plus matière suffisante à l’activité intellectuelle de l’élève. Il faut qu’alors elle s’ouvre pour lui et qu’elle se répande au dehors. Le maître conduira ses disciples aux faits extérieurs, dont la connaissance est désirée par eux, et nous le verrons ensuite aidant à la mise en ordre des acquisitions rapportées du dehors. Et déjà, peu à peu l’enfant se familiarisera avec des procédés de recherche directe et systématique qu’il employera plus tard sans inconvénient. Ainsi l’école sera désormais le centre d’où partiront les enfants à la recherche des connaissances dont le désir s’est révélé en eux.

L’auteur nous expose le programme-schéma de ces connaissances que l’éducateur aura l’occasion de faire recueillir par ses élèves au cours de cette seconde période de leurs études. Il s’agit surtout de faits; pas de formules. Des faits abondants et variés, assimilables le plus qu’il est possible. De leur groupement normal jaillira plus tard l’idée, qui tout à coup leur assignera une signification précise. La forme apparaîtra à son heure et alors elle sera nette, précise, production originale de l’intelligence qui l’aura créée.

La méthode expérimentale, dont l’introduction aura ainsi été logiquement préparée, fournira sa caractéristique à la troisième et dernière phase de l’éducation.

C’est, d’autre part, en donnant à toutes choses un aspect de beauté, en environnant les enfants d’harmonie, de vie heureuse et libre qu’on fera l’éducation du sens de la beauté et du goût. Pareillement, on trouvera dans la nature et la vie les éléments d’une éducation physique, sans qu’il soit nécessaire de recourir à des moyens artificiels; car l’enfant, de tous ses muscles, de tout son corps, tend puissamment au complet développement organique.

Et la morale ? On n’enseigne pas la morale. L’éducation morale est une résultante des influences des milieux. Il faut que celles-ci permettent à l’enfant de se conduire selon son esprit et son cœur et non selon des règles et des conventions qu’il ne peut comprendre, qu’elles lui créent une volonté et une conscience personnelles en harmonie avec les conditions générales de la vie, non une loi extérieure dont sa raison soit exclue. C’est en laissant à ses forces physiques et morales leur intégrité et toute leur puissance d’expansion que nous pouvons espérer voir se constituer en lui une moralité supérieure.

Telle sera la tendance de l’éducation nouvelle. Car l’ancienne éducation morale, réduite à l’obéissance, prépare trop souvent l’enfant à l’abandon de sa volonté. Or, pour qu’une loi soit efficiente, il faut qu’elle apparaisse comme une émanation de la volonté humaine, il faut que chaque individu puisse la découvrir en lui-même, y reconnaître son propre idéal.

M. Elslander fonde le plus grand espoir sur cette école nouvelle, qu’il rêve de voir se substituer à l’ancienne, surannée et malfaisante. Il y voit la condition d’une humanité meilleure, plus consciente de sa dignité et de sa valeur, ayant gardé la vigueur de sa volonté et comprenant la grandeur et la noblesse du travail.

Il y a beau temps qu’on a dénoncé l’influence néfaste de l’entraînement artificiel, du remplissage mécanique par le surmenage, abstraction faite du monde réel où tout à l’heure le jeune homme va tomber. Rappelez-vous ce que disait Taine : « Cet équipement indispensable, cette acquisition plus importante que toutes les autres, cette solidité du bon sens, de la volonté et des nerfs, nos écoles ne la procurent pas à l’enfant; tout au rebours, bien loin de le qualifier, elles le disqualifient pour sa condition prochaine et définitive [1]  ».

Il y aurait, sans doute, bien des objections de détail à faire au long travail de M. Elslander, bien des restrictions à lui proposer. Mais louons-le sans réserve d’avoir dressé et soutenu avec éloquence ce nouvel acte d’accusation contre l’enseignement, autoritaire et livresque, qui continue de martyriser nos enfants, brisant les meilleurs et aboutissant à l’asservissement complet des médiocres.



[1]           Les Origines de la France contemporaine.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 14:24