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Jules De Gaultier (10. Jul. 1906)

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(Extrait de : La Belgique artistique et littéraire, n° 10, juillet 1906, pp. 137-139)

Jules De Gaultier :

Les Raisons de l’Idéalisme.

(Un vol. in-18, 258 p. au Mercure de France; fr. 3.5o.)

Soit incuriosité naturelle, soit parce qu’une nécessité toujours pressante de pourvoir à des besoins immédiats ne leur en laisse pas le loisir, la plupart des hommes sont exempts du souci d’expliquer l’existence. Ou, du moins, se montrent-ils satisfaits des raisons les plus futiles, et la moindre fable suffit-elle à tarir leur soif de savoir les causes premières. Mais une fois que nous sommes enclins à nous donner une représentation d’ensemble et une justification du phénomène général de l’« être », nous voici partagés entre les systèmes imaginés pour résoudre le problème et en proie au tourment de choisir le meilleur.

La thèse de l’idéalisme est classique dans l’histoire de la pensée. Elle durera autant que le souci métaphysique, qui pourrait bien ne disparaître qu’avec notre espèce. Sans vouloir contrarier la conception de la matière dans son rapport avec la science, M. Jules De Gaultier reprend l’interprétation idéaliste du monde, non comme une vérité à imposer, mais comme une hypothèse, la seule, selon lui, qui réponde, parmi toutes les autres, aux exigences légitimes de l’esprit, en tant que celui-ci rêve de s’élever jusqu’aux premiers principes des choses. Il reprend, du reste, cette hypothèse, pour en déduire une conséquence neuve.

En effet, notant encore une fois la contradiction intérieure que renferme l’idée morale considérée comme fin de l’existence, montrant l’impuissance radicale dont elle témoigne s’il s’agit de fixer un sens à l’univers, M. De Gaultier propose une autre « cause » à la lumière de laquelle l’« être » recevrait la signification qui peut lui donner tout son prix dans l’esprit des hommes. Ce principe est de nature esthétique. À l’éthique notre auteur oppose l’esthétique; au sens moral, le sens spectaculaire.

Qu’est-ce donc que le sens spectaculaire ? « C’est, dit-il, tout plaisir pris à la considération de quelque événement, indépendamment de son rapport avec les modes directs de notre sensibilité ou de notre intérêt. » La morale, en tant que désir de bonheur par la sensation, s’attache à donner le pas aux sensations de plaisir sur les sensations douloureuses. L’esthétique ne s’intéresse qu’à l’acte de connaissance dont toute sensation, même douloureuse est l’occasion.

La morale, se heurtant sans cesse à la relativité essentielle du sujet sensible, qui n’apprécie le plaisir que dans son rapport avec la douleur, manque sans cesse son but. L’idéal philosophique auquel elle sert de base, aboutit nécessairement au pessimisme. L’esthétique, au contraire, substituant la perception à la sensation comme centre d’intérêt, assouvit à tout instant le plaisir de la connaissance. Et cette nouvelle raison d’être, attribuée à l’existence, la rend incessamment souhaitable.

D’ailleurs la conception de cette fin-là n’entrave nullement le désir d’éliminer les modes douloureux de la sensation. Ce désir devient même un aliment pour le sens spectaculaire, qui n’est que la perception dans sa forme supérieure. Si bien que l’esthétique, comme fin, justifie la morale, comme moyen, et lui assigne le rang qui lui revient – lui attribuant ainsi une raison d’être dont elle était impuissante à justifier par elle-même.

Quant à l’activité scientifique, elle n’est pas, elle non plus, contrariée dans le système de M. De Gaultier. Elle s’assimile, dans sa plus haute expression, à l’activité esthétique pure et simple. Prolongeant au delà de la vue concrète l’horizon spectaculaire, en montrant l’harmonie et l’équilibre des lois dont nous observons les effets immédiats, elle a pour mission d’agrandir le champ où s’exerce la joie visuelle de la connaissance...

Dans le cadre de cette ingénieuse construction métaphysique, vient se placer la notion du bovarysme, à laquelle l’auteur a précédemment consacré un ouvrage spécial. On se souvient de la formule où s’exprime cette notion : le pouvoir de se concevoir autre. Le bovarysme nous apparaît, à présent, comme un moyen spectaculaire, lui aussi, prétendant situer l’esprit au point d’où il peut avoir du spectacle de l’existence la vue la plus complète.

On a pu juger par cette courte analyse dans quelle mesure M. J. De Gaultier a rajeuni l’ancienne hypothèse idéaliste. Cette solution nouvelle du problème de la vie ne manquera pas de soulever contre elle nombre d’esprits qui se décideraient difficilement à dissocier l’idée métaphysique de l’éthique. Qu’importe si cette explication plausible que l’auteur a tenté de donner de l’existence, justifie celle-ci, au regard de quelques-uns, de la faillite à laquelle a abouti dans leur conscience l’illusion du monde moral ? Et puis, le livre se distingue par une élévation d’idées et une force de raisonnement qui en recommandent la lecture, encore qu’on puisse en trouver les développements un peu trop subtils et le style parfois empâté.


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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 16:33