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Philosophie et Enseignement (3. Déc. 1905)

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(Extrait de : La Belgique artistique et littéraire, n° 3, décembre 1905, pp. 416-421)

Philosophie — Enseignement

Dans le discours qu’il prononçait, le 11 juin 1905, à la séance d’inauguration du deuxième Congrès d’hygiène scolaire, M. Ernest Lavisse, directeur de l’École normale supérieure, parlait ainsi : « Il ne faut pas se dissimuler que l’endroit où le passé se défend le plus longtemps, c’est justement celui où l’on dit que l’on prépare l’avenir, c’est le collège. »

Cela est vrai aussi longtemps que l’éducation sera dirigée par ces deux collectivités d’action lente et essentiellement conservatrices : l’État, l’Église.

Chez nous, comme en France, l’Instruction publique est affaire d’administration, et c’est là que vient le grand obstacle aux rapides progrès. Heureusement qu’en l’espèce, quoi qu’on pense généralement, les initiatives intelligentes et le bon vouloir des maîtres souvent corrigent et rénovent lentement des procédés surannés et stériles. Toutefois la liberté d’action de ceux qui prennent à cœur leur mission est toujours limitée par les programmes et les règlements, qu’une bureaucratie tracassière et défiante confectionne et interprète ordinairement sans compétence et sans compréhension des vrais intérêts.

Cependant, depuis quelques années déjà, l’intervention d’une Inspection éclairée a su parfois neutraliser l’influence déprimante des ronds de cuir, en encourageant le travail personnel, en restituant plus de confiance aux fonctionnaires enseignants, et aussi en sollicitant les conférences professorales des athénées de formuler leurs avis motivés sur des questions importantes, à propos desquelles on avait trop longtemps oublié de les consulter.

C’est ainsi que le Ministre de l’Intérieur et de l’Instruction publique vient de demander à ces conférences d’exprimer leur opinion concernant le système actuel des compositions et concours, et de proposer les modifications qu’elles croiraient souhaitables.

Mieux vaut tard que jamais ! Il y a beau temps que tout le monde se plaint d’un organisme qui n’avait plus pour lui, il faut en convenir, que l’ancienneté et la tradition.

À mon avis, le problème dont on recherche la solution, se relie à la conception primordiale même de l’enseignement secondaire. S’agit-il de définir et déterminer un certain nombre de « connaissances indispensables », dont il faut gaver tous les cerveaux adolescents, parce qu’elles ont paru considérables, un jour, aux commissions qui rédigent les programmes ? Ou bien les « humanités » seront-elles une méthode active exerçant les esprits, au lieu de les remplir ?

Si c’est la qualité, la valeur des esprits qu’il nous faut mesurer – et l’on conviendra que c’est cela qui tire à conséquence – nous l’établirons aisément au fur et à mesure qu’elle se décèlera au cours des échanges de vues journaliers entre ceux qui composent une classe bien vivante, laquelle devrait ressembler à une ruche d’abeilles au travail. Et il n’y a pas besoin alors de multiplier les compositions et les concours, pour en déduire les données qui permettront de dresser, selon toute justice, les palmarès annuels des distributions de prix.

Au demeurant, celles-ci se justifient-elles autant qu’on le croit ? Elles satisfont singulièrement, je le sais, notre manie des classements, des hiérarchies. Mais voilà que tout le monde n’est plus bien d’accord sur les vertus de certaine émulation.

En effet, se piquer au jeu, vouloir distancer un rival, cela sied à merveille aux chevaux de courses ou aux lévriers. Mais est-ce un signe de haute civilisation humaine ?... Sans compter que tout n’est pas toujours très délicat dans le sentiment dont s’inspirent les efforts écoliers en ce sens. L’amour des palmes constitue plus d’une fois un entraînement à la vanité, et le souci de les conquérir ne va pas toujours sans un peu de cette « rosserie » confraternelle, que connaissent dans son plein épanouissement ceux qui s’adonnent aux métiers libéraux. D’ailleurs, à qui profite cette émulation, si ce n’est uniquement à deux ou trois peut-être, qui luttent pour le premier rang ? Les autres, dont la tonicité nerveuse ne se prête guère à cette fièvre continue dans laquelle vivent les émules occupés à se gagner de vitesse, les autres, dis-je, ou font paisiblement leur besogne ou se découragent tout à fait. Ce ne sont pas toujours les plus mauvais esprits, pourtant, et ils le prouveront plus tard ; car il s’en faut de beaucoup que les « forts en thème » fournissent nécessairement au pays ses plus glorieux citoyens. Leurs esprits très attentifs et très malléables, très impersonnels aussi, peut-être, auront parfois donné, dès les jeunes années, tout ce qu’ils pouvaient donner. Si bien, on le voit, que les distributions des prix ne renseignent que très imparfaitement sur la valeur exacte des hommes de demain.

Si l’on y réfléchit bien, qu’importe que nos fils distancent tel ou tel de leurs camarades, et à quoi bon comparer le mérite respectif des trente élèves d’une classe ? C’est la valeur actuelle de chacun d’eux, par rapport à ce qu’elle était au début de l’année, qui m’intéresse, et je veux que chacun d’eux se surpasse soi-même, qu’il ait le goût du progrès, voulant être meilleur aujourd’hui qu’hier et demain qu’aujourd’hui. S’il touche du doigt ce progrès accompli par lui, si le maître a soin de l’en louer, rien ne pourra davantage stimuler son désir de mieux faire encore...

*

*  *

Cette critique des vertus pédagogiques de l’émulation, j’ai été heureux de la trouver excellemment développée dans un chapitre du livre que M. le Dr Maurice de Fleury vient de publier : Nos enfants au Collège [1] , dont les pages, d’une lecture souvent entraînante, font suite à celles d’un précédent ouvrage : Le corps et l’âme de l’Enfant. On lira dans le même volume des considérations très intéressantes sur la nécessité de la culture scientifique des jeunes esprits, sur l’éducation du caractère, etc. Mais voici surtout un éloquent plaidoyer contre la tendance perturbante et néfaste à envisager le jeune écolier – aussitôt qu’il a franchi le seuil du collège – ainsi qu’une unité impersonnelle, ou tel qu’un bloc de matière cérébrale qu’il s’agit de polir et de conformer ; comme si l’idéal était de niveler les âmes et de les faire toutes semblables les unes aux autres ! Et on y trouvera encore des indications curieuses relativement au bon et au mauvais vouloir chez l’élève, à l’inattention et à son traitement ; l’auteur, en effet, veut y voir des phénomènes connexes à un état pathologique, qu’il appartient au médecin, dans la plupart des cas, de déterminer, bien loin qu’il faille toujours les rapporter à une nature essentiellement mauvaise. Il est urgent, pense-t-il, de poser clairement et de résoudre avec sagesse une question capitale et d’une portée redoutable en matière d’éducation : celle du libre arbitre chez l’enfant.

Bref, ce livre est une curieuse contribution à la psychologie de l’écolier.

*

*  *

C’est, d’autre part, en dépit de certaines subtilités de langage, la psychologie de l’artiste littéraire que M. Florian Parmentier essaie de fixer dans sa Physiologie morale du Poète [2] .

Il explique les termes de son titre. Il ne se borne pas, dit-il, à indiquer les causes purement philosophiques, imprécises et variables, d’une mentalité spéciale ; mais il désire faire, sur des données expérimentales exclusivement, une sorte de dissection à la fois anatomique et métaphysique de ce phénomène qui s’appelle un poète.

En somme, c’est bien là de la psychologie expérimentale.

L’être humain, qui a des instincts organiques, aurait par ailleurs, selon M. Parmentier, un instinct psychologique qui le pousse vers l’Idéal, c’est à savoir vers le plus haut degré de perfection. Or, si un homme, doué de riche et saine imagination, est capable de donner aux révélations de cet instinct des développements judicieux et sublimes, si surtout sa prédisposition constitutionnelle lui vaut des facultés profondément émotives et une sensibilité pénétrante, s’il se plaît enfin à analyser ses propres sensations pour en connaître l’essence et la répandre ensuite en flots d’harmonie – c’est un poète.

On le voit, dans la théorie de M. Parmentier, c’est une conformation psychologique spéciale qui détermine le poète, au lieu de la « secrète influence du ciel », ou encore de l’antique daimôn. Mais, au fond, cet instinct, n’est-ce pas une espèce de vision intuitive du beau, que nous faisions, nous, tout bonnement procéder d’une imagination puissante et d’une sensibilité particulièrement vive ? En effet, notre auteur écrira plus loin que le poète est dominé par « un excès dans l’organisation ».

C’est surtout cette complexion qui en fera un membre dépaysé dans la société, que mène l’intérêt égoïste et matériel, une anomalie de l’espèce humaine.

Pourtant il a sa mission, indéniable et nécessaire, qui est de chanter la vie aux hommes, de leur rappeler leur dignité, de leur enseigner l’Idéal...

M. Florian Parmentier, s’il n’a point définitivement élucidé la question des sources vives de la poésie, a néanmoins posé résolument le problème, et son étude, qui parle en termes enthousiastes et pieux d’un art qu’il aime et qu’il honore, aura de nouveau ramené utilement les attentions sur la genèse des poèmes dont nos esprits s’émerveillent, et, si je puis ainsi dire, sur l’histoire naturelle du talent littéraire.

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*  *

Ce ne sont guère que gloses sur le même sujet, mais envisagé surtout au point de vue du métier de l’homme de lettres, des procédés qui lui sont familiers, qu’on trouvera dans cet ouvrage de Schopenhauer, dont on vient de nous donner un premier volume chez Alcan.

On pourrait appliquer à Schopenhauer, en le détournant de Shakespeare, le mot de Gœthe et dire : « Schopenhauer, et pas de fin ! » La « littérature » schopenhauérienne forme actuellement toute une bibliothèque. Pourtant, il n’existait pas jusqu’ici de traduction française des Parerga et Paralipomena du philosophe de Francfort. On n’en possédait dans toute notre langue que les Aphorismes sur la sagesse dans la vie, un des essais les plus étendus et les plus intéressants, traduit par J.-A. Cantacuzène, et les deux chapitres fameux sur les Douleurs du monde et les Femmes, qui forment la majeure partie du petit volume publié par M. Jean Bourdeau sous le titre de Pensées, maximes et fragments de Schopenhauer. C’est donc une lacune, qui était incontestablement regrettable pour la majorité du public français, que M. Auguste Dietrich s’est proposé de combler en traduisant les Parerga et Paralipomema dans leur intégralité. Sans jamais mériter le reproche adressé par le philosophe aux adaptateurs « qui corrigent et remanient à la fois leur auteur », M. Dietrich a cru bien faire, nous dit-il, en groupant, selon la logique, les sujets qui forment les matières de cet ouvrage sous diverses rubriques, toujours approximatives, mais bien faites, lui semble-t-il, pour jeter le plus de clarté possible dans la vaste forêt d’idées de Schopenhauer. Le premier volume s’intitule, en vertu de cette méthode : Écrivains et Style [3] . Il sera suivi d’une série d’autres volumes qui s’intituleront : Religion, Philosophie et philosophes, Éthique, Droit et politique, Sur la nature humaine, Essai sur les apparitions, etc., etc. En couronnant le tout par la traduction de La volonté dans la nature, travail important qui n’a pas non plus passé dans notre langue, cela fera environ sept ou huit volumes qui compléteront l’œuvre du grand philosophe allemand... en français.

Écrivains et Style intéressera les artistes de lettres et non moins tous ceux qui, chez nous, sont chargés de l’enseignement littéraire.

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*  *

Heureusement, il n’en manque pas, parmi eux, dont la culture est abondante, variée, délicate ; et il ne faudrait pas, là-dessus, s’en rapporter à la... méchante humeur d’un bon chroniqueur, de nos confrères, qui, ayant regardé par l’autre bout de la lorgnette, crut apercevoir une « race obsolète et monstrueuse de comprachicos, déformateurs de crâne et empailleurs de clair de lune ». C’est le cas ou jamais de répéter : Ah ! qu’en termes galants ces choses-là sont mises !... Mais, sans doute, l’auteur de ces mots un peu... gros – car lui-même « pédantise », à ses heures, – a-t-il voulu passer, en cette occurrence, pour un pince-sans-rire ?...




[1] Librairie Colin, rue de Mézières, Paris, in-18 jésus, broché, fr. 3.50.

[2] Parmentier, La Physiologie morale du Poète et ses conséquences sociales. Valenciennes, édit. de l’Essor septentrional.

[3] Parerga et Paralipomena — Écrivains et Style, par Arthur Schopenhauer. Première trad. franç. avec préface et notes, par Auguste Dietrich. Paris, F. Alcan, édit.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 16:34