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Carl Smulders & Edmond Picard (18. Mars 1907)

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(Extrait de : La Belgique artistique et littéraire, n° 18, mars 1907, pp. 423-428)

Carl Smulders :

Les Feuilles d’Or

(1 vol. in-18 à fr. 3.50. Ed. de La Belgique Artistique et Littéraire).

En général, je n’aime guère les « avant-propos ». Du moins, je ne les aime pas ailleurs que dans les livres didactiques. J’avoue que celui par lequel M. Carl Smulders a « préludé » à ses Feuilles d’or, m’avait un peu indisposé contre lui. J’y soupçonnais je ne sais quel désir de mystifier le lecteur, après avoir requis son attention grâce à d’habiles sous-entendus et à des professions de foi comme celle-ci, qui me semblait impertinente « Je ne suis pas homme de lettres, et la gloire littéraire est le moindre de mes soucis ».

Mais, dès les premières pages du livre, je fus séduit par le charme discret et si pénétrant qui s’en dégage. Quel est, me disais-je, ce frère liégeois, qui éprouve pour notre rêveuse Wallonie, pour les contours sinueux et les structures tourmentées de notre terre patriale, une si fervente adoration ? Quel est, me disais-je encore, cet écrivain dont la forme est assouplie et française à souhait ? Je lisais :

« Que de fois ai-je ainsi rêvé le long des routes ardennaises, dans le silence frissonnant du soir ! Je ne sais quels liens mystérieux m’attachent à ces paysages. Ils n’ont pas l’opulence des vastes forêts allemandes, ni la grandeur romantique des horizons suisses. Mais toutes leurs beautés sont concordantes, l’une rehaussant l’autre; aucun élément disparate n’en vient gâter la ligne sobre et apaisante.

 » Leur grand charme est dans la promptitude des métamorphoses – la sécheresse de l’air favorisant les phénomènes de coloration atmosphérique.

» Les noms suaves et caressants des localités, des cours d’eau, semblent indiquer que les hommes qui vécurent ici en des temps antiques, furent sensibles à l’enchantement de cette poésie passagère, de ces phases fugitives. Tilff, Esneux, Sy, Brisi, Nonceveux; la Lienne, le Néblon, l’Amblève - toutes ces syllabes légères sourient comme les yeux de très jeunes enfants ».

Or, j’appris que M. Smulders, Maestrichtois d’origine, n’est Liégeois que par adoption ! Il est vrai qu’il habite la vieille cité mosane, depuis de longues années déjà. Il y est professeur d’harmonie au Conservatoire royal. Si bien que l’auteur des Feuilles d’or se confond, dans une même personnalité, avec un compositeur, dont les œuvres orchestrales, d’une puissante originalité, ne nous sont certes pas inconnues.

La fiction de son... roman – appelons-le ainsi – est fort simple. L’auteur, qui y parle à la première personne, a découvert, aux environs de Vielsalm, à Freyhir, une grotte où sont enfouis des trésors immenses : les « trophées » ou « les feuilles d’or ». Le hasard qui lui fit entreprendre des fouilles, les péripéties de cette aventure, qui a pour théâtre nos jolies Ardennes, sont, pour M. Smulders, matière à de très poétiques descriptions. Nous assistons à ses espoirs et à ses angoisses, au cours des travaux auxquels il se livre, seul ou avec son ami Léonard, une nature très fine de pur artiste, pour conquérir la nouvelle Toison d’or dont il veut être le Jason. Le trésor apparaît ensuite à nos yeux éblouis, comme il se montra à ceux des deux compagnons de Freyhir, avec ses merveilles incroyables, dont la plus énigmatique et la plus rare est sans doute cette collection de feuilles d’or, où l’auteur lit comme dans un livre ouvert, encore que jusqu’ici nul n’ait pu les déchiffrer ! À l’aide de ces documents mystérieux et de la plus féconde imagination poétique, il reconstitue l’histoire des habitants de la caverne : lointains ancêtres, venus jadis, par quel miracle, de la fabuleuse Atlantide, s’égarer parmi les coteaux ardennais...

Cette anecdote spéléologique n’est, à mes yeux et peut-être bien aussi aux yeux de M. Smulders, qu’une trame, un canevas, servant à soutenir les fort jolies broderies littéraires, philosophiques, esthétiques, qu’y a semées un artiste délicat doublé d’un penseur. J’ai déjà fait allusion aux pages où sont évoqués de ravissants paysages d’Ardenne. En voici une qui nous montre l’auteur curieux des problèmes les plus élevés de l’ordre moral.

« Il me semble que vouloir détruire la croyance au progrès équivaut presque à une mauvaise action. Si la vie n’a pas de but, si partant l’individu n’est pas responsable, sur quoi s appuyer dans les cas difficiles, qui mettent les intérêts aux prises avec la conscience ? Si cette croyance encore se dérobe à nous, alors que les sujets de doute sont déjà si nombreux, où prendre la force et la volonté de l’action ? Il faut déjà tant de courage pour vivre !

» Une réflexion m’a rassuré. L’instinct vital dispose de plus d’une ruse. Dans les conflits entre les sciences acquises et les croyances ataviques, il saura toujours assurer la victoire à celles-ci. Vérité ou supercherie de l’instinct de vie, la conviction que l’existence a un but élevé, que l’avenir des sociétés est confié à la bonne volonté de l’individu, nous restera toujours. Aucune preuve du contraire, si lumineuse soit-elle, ne pourra nous la prendre. Et le dernier homme, dans sa lutte contre les forces de destruction – bouleversements sismiques ou glaces envahissantes – au moment même de rentrer dans le néant, aura encore la certitude que son effort hâtera l’avènement d’un idéal de bonté et de justice. »

Mais les plus belles pages sont peut-être celles où frémit l’âme musicale de M. Smulders et où traduisant, au moyen d’un verbe nerveux, la pensée ou le sentiment d’une sonate ou d’un homme, il nous entraîne avec lui vers la lumière éblouissante et éternelle du Beau – hors du monde. Voyez, par exemple, comment une analyse personnelle et pénétrante, nous fait entendre en quelque sorte l’Adagio de la Sonate de Lekeu :

« Il y a dans cette composition, tout imprégnée du grand et redoutable mystère de la mort, un souffle de tragique désespérance, auquel je ne connais pas de pendant. La respiration naturelle de la mélodie est d’une ampleur telle, qu’elle dépasse chaque fois les bornes de la mesure. Et c’est une mesure à sept temps  qui  en résulte, une mesure  d’une exceptionnelle grandeur.

» Après un grave et persuasif intervalle de quinte descendante, de dominante à tonique, le chant, comme soulevé par un flot de tendresse, se meurtrissant aux angles des appoggiatures, se lamente dans l’appréhension d’on ne sait quel inexorable malheur. C’est en vain qu’en s’élevant il cherche à échapper à la vision terrifiante, c’est en vain qu’en modulant il passe dans des tonalités plus claires – toujours il revient à cette séquence descendante de deux mesures éplorées, qui disent l’accablement et le découragement.

» Et cependant on croit deviner que le compositeur avait l’esprit tendu vers des images moins désolées, qu’il avait voulu imposer à son âme sombre et tourmentée l’impossible tâche de chanter des choses plus sereines. Il faut croire même que, par endroits, il croyait avoir réussi. Car, au milieu de l’Adagio, une phrase à trois temps, sur les notes les plus graves du violon, encore assombries par la sourdine, porte cette déconcertante indication : « simplement, dans le sentiment d’un chant populaire ». Or, cette mélodie exprime au contraire une détresse sans nom. On croit voir une chambre de malade, tendue de noir. Partout des draperies sombres, semées de larmes d’argent, partout des sanglots étouffés. Car la mort plane sur le malade, que des ombres furtives et chuchotantes entourent. Et pendant que la mélodie, telle une frange de deuil, passe dans la partie du piano, le violon prononce des paroles dérisoires de consolation. Et alors ce sont des regrets immenses et déchirants, les regrets atroces du moribond qui voit filtrer le rayon de soleil vermeil à travers les tentures noires, qui entend, dans son agonie, le frais gazouillement des oiseaux. Et si terrible est cette désespérance, que le retour de la mélodie initiale, encore qu’obscurcie par la sourdine, parait un soulagement, la délivrance d’un épouvantable cauchemar, un apaisement relatif. »

Impressions de nature, sensations d’art, spéculations philosophiques se mêlent agréablement dans les Feuilles d’or créant comme une atmosphère d’idéal et de rêve à cette œuvre très distinguée qui nous retient par je ne sais quel troublant prestige. Pourtant il y a bien quelque chose d’un peu gauche et puéril dans la fiction, à laquelle M. Smulders a cru devoir recourir, pour nous ouvrir le livre de son âme. Et l’on pourrait aussi regretter qu’il n’ait pas toujours su à la perfection fondre en un tout harmonieux, sur le canevas choisi, les fleurs diverses qu’y brodait sa sensibilité si fine.


Edmond Picard :

Essai d’une Psychologie de la Nation belge

(Un vol. in-8°, Vve Larcier, édit.)

Combativité, passion des idées, curiosité universelle, soif d’inédit : telles sont toujours les marques distinctives du tempérament de M. Edmond Picard. Il est d’entre les rares écrivains dont rien de ce qui sort de leur plume ne peut nous laisser indifférents. Ses pires paradoxes, telles opinions outrancières qui parfois nous heurtent le plus violemment, forcent encore notre attention par ce qu’ils ont de chaleur, d’éloquence ardente, par ce que nous y reconnaissons d’une pensée vive, originale, puissante autant que complexe.

A plusieurs reprises, M. Picard a été frappé de ceci : le Belge, en général, n’a guère conscience des particularités qui peuvent lui constituer une âme nationale. Il avait consigné ses observations à ce sujet dans son Confiteor d’abord, puis dans son opuscule : Le Sentiment de la patrie. Il revient à cette question qu’il entend creuser davantage : « Un peuple qui n’a pas le sentiment de sa nationalité est pareil, dit-il, à une cloche sans battant, à une boussole dont l’aiguille ne serait pas aimantée ».

Déterminer les caractéristiques de l’âme nationale, telle que, d’une part, l’a formée foncièrement la nature, telle que, d’autre part, l’ont modifiée et modelée, à travers les temps, les événements, pour ainsi fixer le point auquel elle est présentement parvenue et discerner plus clairement ses avatars futurs : voilà donc une préoccupation aussi utile qu’élevée. C’est celle qui a guidé M. Edmond Picard dans son Essai d’une Psychologie de la Nation belge.

Remarquez que l’auteur dit : nation, et non : peuple. Qui dit : peuple, en effet, suppose communauté de race; et la Belgique est, pour une part, flamande et, pour l’autre, wallonne. Cela n’empêche qu’il y ait quelques particularités morales, rendues communes à ceux de Flandre et à ceux de Wallonie par les fatalités historiques. Ce sont ces particularités, propres aux gens de notre sol, vivant depuis si longtemps dans un voisinage si proche de territoires et d’intérêts, ce sont ces éléments qui constituent une âme belge. Celle-ci, du reste, est toujours ou n’est encore que « en formation », si l’on veut. M. Picard n’a jamais entendu dire autre chose, nous affirme-t-il. Et, en effet, comment nierait-on les nuances spécifiques qui distinguent les Gallo-Romains du bassin de la Meuse et les Thiois des plaines du Nord ? Et pourrait-on rêver de les voir jamais se résoudre et disparaître ?

Néanmoins il est permis, ainsi que nous l’avancions plus haut, de rechercher certaines qualités communes et vraiment beiges. Celui qui les connaîtra le mieux, saura proposer chez nous les réformes le plus en rapport avec notre essence même, en tant que nation, avec notre situation actuelle dans le domaine moral.

M. Edmond Picard s’efforce donc d’arriver à la détermination du « Belge ». De déduction en déduction, il établit que son sujet est d’abord enclin à la moyenne mesure en toutes choses, pondéré : ensuite, individualiste à outrance et avec passion, avec aussi une tendance à récriminer, à critiquer et à railler; puis encore laborieux, avec une inlassable énergie qui le fait triompher dans la lutte des nations pour la vie; puis animé de l’esprit d’association qui est porté chez lui à un degré qu’on ne saurait découvrir ailleurs dans le monde; enfin, amoureux du bien-vivre.

Ces traits significatifs s’inscrivent en broderie, si je puis ainsi m’exprimer, sur le canevas des aptitudes, qui fut tramé dans la nuit des temps pour chacune des deux races auxquelles nous appartenons. Et sans doute suffisent-ils à faire que, sans que l’individualité de celles-ci soit sacrifiée, nous possédions une vie nationale commune. Mais M. Henri Pirenne attribue surtout ce bonheur à notre admirable réceptivité, à une rare aptitude d’assimilation dans laquelle réside notre originalité « Comme notre sol, dit-il, formé des alluvions de fleuves venant de France et d’Allemagne, notre culture nationale est une sorte de syncrétisme où l’on retrouve, mêlés l’un à l’autre et modifiés l’un par l’autre, les génies de deux races. Sollicitée de toutes parts, elle a été largement accueillante. Elle est ouverte comme nos frontières, et l’on retrouve chez elle, à ses belles époques, le riche et harmonieux assemblage des meilleurs éléments de la civilisation franco-allemande ».

Est-il nécessaire de l’ajouter, nous avons reconnu dans le petit livre de M. Picard, sa dialectique nerveuse, serrée, implacable, avec sa verve toute juvénile. L’auteur y plaide véritablement... Il use de ce style parlé qu’il affectionne. Ce n’est pas le plus mauvais. Mais le lecteur, réfléchi et méditatif, est parfois un peu agacé de poursuivre, dans tous ses méandres oratoires, une idée toute simple et qu’il croit déjà tenir. Pour reprendre une image chère à M. Picard, le bouchon saute, la mousse jaillit, elle remplit notre verre. Mais n’est-ce pas un signe que le vin, qui est au fond, que tantôt nos lèvres toucheront, est généreux ?...

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 16:32