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Accueil Critiques Concours quinquénnal 1902

Concours quinquénnal 1902

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Procès-verbaux des séances des Académies et des commissions

instituées par le gouvernement [1] .

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Concours quinquennal de Littérature française

(12e période : 1898-1902).

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Rapport fait au nom du jury à M. le Ministre de l’intérieur et de l’instruction publique [2] .

Monsieur le Ministre,

Le jury que vous avez chargé de juger le concours quinquennal de Littérature française, est resté dans les traditions en s’occupant d’abord de réunir, pour les examiner, le plus grand nombre possible des œuvres que nos lettres ont produites de 1898 à 1902, le genre dramatique étant excepté. Sa récolte a été extraordinairement importante ; jamais encore une aussi riche moisson de prose et de poésie n’était venue attester la forte sève qui, à l’heure qu’il est, donne pleine vigueur à l’une des branches maîtresses de notre art national. Mais ce n’est pas seulement au point de vue de l’abondance et de la diversité des ouvrages que cette période qu’il fallait apprécier l’emporte sur les précédentes ; elle peut aussi, du moins il est permis de le croire, soutenir la comparaison avec le cycle similaire le plus brillant d’entre ceux qui sont révolus, si c’est à la qualité de l’art déployé que l’on regarde. Évidemment, il y a bien des éclosions périssables parmi les fleurs qui composent notre guirlande littéraire : combien sont destinées à entrer dans le bouquet que respireront les siècles futurs ! Mais qu’importe ? Un instant, elles auront charmé par leur éclat ou leur grâce.

Il ne saurait être question de faire un inventaire raisonné des cent cinquante volumes, grands ou petits, qui furent retenus pour être l’objet d’une critique bienveillante. Pareille étude serait fastidieuse, et fort insuffisante d’ailleurs à exprimer les mesures de notre vie intellectuelle, puisqu’elle n’apporterait aucun écho ni du théâtre, ni de la tribune, ni de la chaire sacrée ou profane, ni de la presse.

Néanmoins, on a estimé que bon nombre de nos auteurs ont mérité de voir ici mentionner leurs noms.

Quoiqu’ils ne forment plus d’écoles qu’on puisse distinguer, quelques talents, et des plus notables, s’apparentent encore par leurs sympathies ou leurs antipathies, à tel ou tel d’entre les groupes jadis existants. Sans doute, aussi, comme le notait déjà le rapporteur de 1894, certaines « complicités d’idéal », des « simultanéités inconscientes de sensations » se dessinent toujours. Ainsi la « transparence des lignes » et « l’émotion musicale », avec je ne sais quel « reflet d’âme qui se dérobe ordinairement derrière l’image physique », voilà des signes communs par où semblent se relier entre eux les écrivains de Wallonie ; de même que le goût de la couleur et une savante somptuosité verbale sont, pourrait-on dire, les traits de famille auxquels on reconnaît ceux de Flandre. Mais c’est plutôt une tâche réservée à l’avenir d’indiquer, quand elles se seront encore mieux précisées, quelles influences de race et de milieu régional se seront fait sentir dans notre effort artistique en général, et quels courants elles y auront déterminés.

Pour mettre plus de clarté dans la brève revue que l’on va lire, le rapporteur a adopté en fait de méthode l’ordre le plus simple comme le plus élémentaire, c’est à savoir qu’il a considéré successivement la prose et les vers. Il avait, du reste, une bonne raison pour en user de la sorte. En effet, dans un échange de vues préalable au vote définitif, trois membres du jury ont fait prévaloir l’opinion que le mouvement littéraire de 1898 à 1902 s’est surtout dessiné, intense et fécond, dans le domaine de la poésie et qu’à celle-ci doit revenir la couronne quinquennale, tandis que leurs collègues, sans admirer moins le brillant contingent de nos lyriques, s’accordaient à reconnaître dans un ouvrage en prose, La Vie des Abeilles de M. Maurice Maeterlinck, le livre qui mériterait d’être mis hors de pair, tant par le choix du sujet que par la supériorité de l’exécution. Cette question de principe ayant été soulevée, il reste qu’on a opposé l’une à l’autre deux grandes catégories d’œuvres, que différencient les lois régissant leur mode d’expression. Et c’est pourquoi il valait mieux s’en tenir, dans ce relevé-ci, à la classification qui résulte de leur distinction.

Enfin, il faut encore ajouter que le rapporteur n’exprimera souvent – comment pourrait-il en être autrement ? – que sa propre opinion, laquelle n’engagera assurément que sa seule responsabilité. Cependant, en ce qui concerne le livre qui a rallié la majorité des suffrages, on s’est efforcé de tenir un compte aussi exact que possible des divergences d’avis.

Le groupe des conteurs et des romanciers est le plus nombreux. Tandis qu’on pourrait en citer quelques-uns qui ont parfois glané dans les champs de la légende et du folklore, un ou deux autres qui ont entrepris d’évoquer à travers leurs affabulations « le visage mystérieux de l’inconnu », la plupart ont extrait de la réalité contemporaine l’essence d’émotion esthétique dont le charme relève leurs récits. On peut dire, à d’autres égards, que s’il en est qui content pour conter, la plupart paraissent soucieux de dégager une signification du spectacle de l’homme et de la nature qu’ils décrivent. C’est presque toujours la vie de nos provinces qu’ils ont observée. Celles-ci ont perpétué leurs physionomies particulières. Nos petites villes et même les grandes ont leur figure propre, leur âme qui est vieillie de plusieurs siècles et notre capitale, elle aussi, par ce qu’elle conserve de souverainement provincial, n’a-t-elle pas heureusement inspiré de savoureux tableaux de mœurs ?

Aux avant-plans demeurent quelques noms bien connus, même au delà de nos frontières. Tel est celui de M. Camille Lemonnier, que la Société des gens de lettres de Paris honora récemment en octroyant à l’auteur de La Belgique le prix Chauchard. La fécondité prodigieuse de M. Lemonnier lui a permis de donner, au cours du dernier lustre, une dizaine de volumes, qui, en ce qu’ils répondent par leurs sujets variés à une foule de vibrations de la sensibilité actuelle, témoignent d’une âme très ouverte et d’une rare puissance imaginative. Un vigoureux talent réaliste sert toujours à merveille l’écrivain ; mais désormais, chez lui, à la force s’allie une délicatesse plus grande dans le choix des détails, et le style a, peut-on dire, définitivement consommé l’union d’une juste mesure avec cette instinctive richesse des images et des formes, qui reste sa caractéristique, et qui parfois mêle au récit une sorte d’emportement lyrique. Dans la Vie secrète, Adam et Ève, Au cœur frais de la forêt, Le Sang et les roses, M. Lemonnier a continué, par une série de transpositions de son thème favori, à exalter et à glorifier la vie en passion, en énergie ; tout plein de sa foi panthéiste en la Nature, régénératrice souveraine de l’humanité, il a chanté un hymne en l’honneur de l’Instinct. Mais, en revanche, dans La petite femme de la mer, Le Bon amour, Le vent dans les moulins, Les deux consciences, il semble s’être acheminé vers une conception moins sensualiste du monde, en même temps qu’il s’est montré plus préoccupé des valeurs morales et que des significations sociales se mêlent à ses romans. Toutefois, ce ne sont encore qu’intuitions, conjectures d’un monde d’avenir dont il est le visionnaire ardent ; les doctrines et les métaphysiques continuent à être absentes de ses livres strictement artistes. D’ailleurs les œuvres de beauté ne peuvent-elles pas être aussi, à leur manière, des œuvres de vérité ?

M. Georges Eekhoud ne s’est rappelé à nous que par un seul volume. Mais la maîtrise de l’écrivain s’y affirme plus impérieuse que jamais, par l’émotion qui rayonne du récit et par la fermeté d’un style d’une rare sobriété. De nouveau, comme dans la plupart des ouvrages de ce sensitif flamand, à la passion farouche, c’est à la révolte des impulsions intérieures de l’être humain contre les mœurs admises et contre les lois établies que se rattache le drame violent d’Escal-Vigor, où est contée la tragique aventure d’un névrosé atteint de perversion sexuelle. Seulement, telle est la chaleur mise par le triste héros du roman à peindre ses triomphantes mais douloureuses ardeurs, que certaines pages ont pu être soupçonnées, par quelques-uns, de vouloir célébrer les amours masculines en leur conférant je ne sais quelle beauté mystique.

Voici d’un autre Flamand, dont la vision est aussi essentiellement sensuelle, un délicieux recueil de nouvelles, évoquant la vie quotidienne, Le Cœur des pauvres, une légende joliment ciselée, Les Patins de la Reine de Hollande, et un magnifique roman reconstituant des milieux artistiques du xviie siècle, La route d’Émeraude. Ces œuvres par leur diversité attestent la souplesse du talent harmonieux de M. Eugène Demolder. Son style est toujours opulent, mais la couleur y est prodiguée avec moins d’excès que jadis, et dans ses prestigieux tableaux, ses personnages se détachent maintenant bien vivants.

On se repose des scènes truculentes et du pittoresque brillant en relisant Fleurs de civilisation, une fine analyse d’âme féminine, qui est due à la plume distinguée de Mlle Marguerite van de Wiele et aussi un petit volume de nouvelles, L’Instinct, plus un roman, Claire Fantin, écrits en une langue sobre et réaliste, par lesquels M. Gustave van Zype, qui a son œuvre et un passé dramatiques, voulut montrer sans doute que son art est apte à diversifier ses manifestations.

C’est un art dégagé de tout matérialisme que cultive toujours avec ferveur M. Henry Maubel, esprit de rêve et de méditation qui ne se complaît qu’à la contemplation de la vie intérieure. L’histoire sans incidents de deux êtres à peine plus vivants que des ombres, qui regardent se lever leurs pensées du fond de leur âme, telle est la trame subtile de ce roman-poème, Dans l’île, où le style a le charme fluide d’une lointaine et encore douce musique.

Dans ce psychologue aigu des âmes de jeune fille, qui jadis a donné Miette, ne faut-il pas, à tous égards, rapprocher Mme Blanche Rousseau, dont la sentimentalité gracieuse et le goût pour l’analyse intime se sont exercés dans Nany à la fenêtre et dans Tillette ?

Un conteur franchement idéaliste, c’est M. José Hennebicq, qui, dans L’Amour-phénix, offre, sous l’élégance des fables qu’il imagine, des exemples de vie et des motifs de moralité.

En revanche, on peut dire que ce souci de mettre l’âme humaine en face de l’infini est totalement absent de l’œuvre, copieuse sans distinction, de M. Henry Kistemaeckers. Ce n’est pas que cet écrivain, pourtant, n’ait attesté une certaine préoccupation de vérité, en dirigeant ses investigations jusque dans les domaines les plus scabreux des inquiétudes passionnelles.

La même veine, il est curieux de le noter ici, a été exploitée par M. André Ruyters, mais combien différemment ! C’est un artiste richement doué qui en tira Les Jardins d’Armide et Les Escales galantes. Toutefois, le sensualisme de ces livres, exaltés au point de méconnaître, dirait-on, toute conscience, déplairait s’il n’était traduit dans une langue imagée et bien harmonieuse.

C’est aussi dans un style solide, d’une beauté un peu compliquée, peut-être, que M. Louis Dumont-Wilden a écrit ses Visages de décadences, et que M. Léon Paschal a dit les incertitudes et les indécisions du héros de son roman, Jeunesse inquiète. Ces deux auteurs peuvent encore être justement rapprochés pour ce qu’ils se sont révélés, l’un et l’autre, observateurs sagaces du pessimisme nébuleux de certains de leurs contemporains.

L’Aïeule de M. Georges Rency accuse un art plus réaliste, en ce sens qu’il peint davantage la vie qu’il n’en fait la critique, et que d’événements quotidiens, de la mêlée des intérêts et des sentiments, qui agitent des personnages quelconques, naît très simplement un drame et s’éveille l’émotion.

C’est, semble-t-il, cette recherche d’un tragique, jaillissant, sans pathétique direct, des situations les moins rares, que M. Georges Virrès s’est proposée dans son dernier livre, Gens de Tiest. Cet écrivain, qui rappelle un peu M. Georges Eekhoud, celui des Kermesses, avait précédemment apporté une chaleur d’élocution parfois excessive, à célébrer ou à décrire sa terre natale et ses mœurs un peu débridées, dans La Glèbe héroïque et dans La Bruyère ardente. Ces livres d’une sincérité louable, tout pleins de fraîches impressions, décèlent un talent robuste, de qui on peut attendre, sans doute, quelque œuvre forte et belle.

Il faut encore nommer ici Mme J. de Tallenay, auteur de ce déconcertant Réveil de l’âme, écrit en un style qui se distingue par son abondance et son harmonie ; M. Pol Demade, dont les Contes inquiets montrent un art personnel, avec un souci de moralité ; M. Paul Mussche, qui, dans Simplement, a épinglé quelques « histoires » de son enfance, qu’il narre en poète ; M. Maurice de Waleffe, à qui nous devons le récit des Deux Robes ; M. Ray Nyst, qui, au milieu du féerique décor de La Forêt Nuptiale, évoque l’homme primitif ; M. le comte Albert du Bois, qui a continué la série de ses restitutions de l’antiquité hellénique dans Sous les lauriers roses, et dont le roman de mœurs modernes, Madame Surinet-Durand, raille le bas-bleuisme en des pages spirituelles, mais cruelles.

Et, après avoir salué en M. Léopold Courouble celui qui dans les lettres belges a représenté, avec infiniment d’esprit et un talent appréciable, le côté de l’ironie et de l’humour, par ses récits kaekebrouckiens si divertissants, il sera temps d’en arriver à la phalange très vaillante et particulièrement intéressante des conteurs de Wallonie.

Il a paru, en effet, qu’il existe entre eux quelque chose de commun, fournissant une raison suffisante pour les réunir en un groupe distinct, c’est à savoir : le cadre de leurs romans et de leurs nouvelles. Ce cadre, les éléments qui le composent, doivent avoir passé de la réalité dans leur âme, pour qu’ainsi ils se retrouvent toujours les mêmes : les coteaux et les combes herbues du pays wallon, ses ruisselets limpides, son ciel clair, son atmosphère lumineuse.

Parmi eux, c’est M. Maurice des Ombiaux qui, depuis quelques années, a le plus vivement attiré l’attention. Il est aussi le plus fécond ; de 1898 à 1902, il ne nous a pas donné moins de sept volumes : Mes tonnelles, Histoire mirifique de saint Dodon, Jeux de cœur, Maison d’or, Nos rustres, Le joyau de la mitre, Têtes de houille. On l’a représenté comme un réaliste, et il l’est, en effet, si par là on entend un écrivain attentif à noter des détails précis concernant les gens et les paysages qu’il peint. Mais, d’autre part, son art procède d’une sensibilité un peu romanesque, qui, au lieu de se cacher, se livre toute dans certaines pages et les passionne, au point d’en faire comme des effusions d’âme. En un style sans apprêt, presque négligé, mais bien vivant et exprimant tout net ce qu’il faut, M. des Ombiaux s’est plû tantôt à silhouetter, dans des attitudes tragiques ou plaisantes, les « rustres » de Thudinie ou les « tiesses di hoie » liégeoises, tantôt à évoquer la vie merveilleuse de quelque saint de terroir ou à recréer les aventures pantagruéliques des aïeux, en rapportant leurs « dits de haulte graysse ». Quel que soir son sujet, l’auteur possède à un degré éminent le secret de le conter avec un naturel parfait.

Ce ton naturel, on s’accorde à le reconnaître aussi à M. Louis Delattre, chez lequel, en outre, une grande fraîcheur d’impressions s’unit à je ne sais quelle fantaisie ailée et quelle élégance facile, pour constituer une manière bien caractéristique. Dans les gens de son pays, les petites gens à leur métier, qu’à son tour, il met en scène, ce qui paraît l’avoir amusé, ce sont surtout « leurs gestes pittoresques et le jeu de leurs sentiments ingénus ». Les Marionnettes rustiques ont continué avec bonheur la tradition des Miroirs de jeunesse ou d’Une rose à la bouche, de jadis. La vie déborde de ce livre, qui dégage l’âpre et fort parfum du sol natal, en même temps qu’il accuse une observation piquante et humoristique. Les mêmes qualités se retrouvent dans La loi de péché, un roman d’aventure simple, presque banale, mais d’un art exquis et rare surtout pour ce qu’il « excelle à faire de la grâce avec un rien ».

Il ne nous faut pas quitter l’Entre-Sambre-et-Meuse, que décrivent si joliment MM. Des Ombiaux et Delattre, sans mentionner le nom de M. Joseph Chot, à qui la même contrée pittoresque a inspiré des Légendes et Nouvelles. Ce recueil annonce un tempérament de conteur, qui, déjà depuis, s’est affirmé d’une façon plus décisive, par un ouvrage dont il ne nous appartient pas de parler.

Mais nous voici transportés au centre de la Hesbaye. Elle déroule ses plaines sans arbres, dessine ses lointains gris, ou bien s’endort sous la mélancolie de ses crépuscules, dans les paysages que M. Hubert Krains a dressés en guise de décors pour ses Amours rustiques. Comme les précédentes œuvres qu’a produites ce talent nettement réaliste, profond et sobre, c’est encore la note grave que font entendre les trois nouvelles réunies ici, où quelques-unes des misères humaines ont été scrutées d’un regard perçant. La forme est remarquable de fermeté ; par sa vigueur, son dédain de tout ornement pittoresque, sa fière tenue, l’art littéraire de M. Krains est de ceux qui approchent le plus de la perfection.

Mais nul n’incarne mieux la rêverie et le sentimentalisme essentiels au tempérament wallon que M. Georges Garnir. Trop rares, depuis qu’il s’est lancé dans la carrière mouvementée et absorbante des revuistes, ses livres sentent bon la campagne, les prés, les bois. Cependant, en passant par sa vision, la réalité ne manque jamais de se teinter d’un reflet de son âme de poète. Il a aussi une note de particulière émotion, d’une émotion spirituelle plutôt que nerveuse. Et son style est simple et solide. La ferme aux grives est un roman bien composé, qui s’honore encore d’une valeur morale, en ce qu’il exalte les tendresses et les joies honnêtes, celles de la famille, du devoir, du travail.

L’activité littéraire de M. Paul André est multiple et incessante ; elle répond apparemment à des attirances très diverses. Mais le conteur domine chez cet écrivain, qui trouve aussi dans la Wallonie l’âme qu’il décalque, comme le paysage qu’il crayonne. Voici de jolis essais de psychologie enfantine : Chers petits singes, un roman, où sont étudiées les étapes sentimentales d’un adolescent sur le chemin de l’amour : Éducation amoureuse, et, enfin, des souvenirs d’école militaire : Contes de la boîte, trois livres qui attestent un talent distingué, servi par une forme facile et musicale.

Lorsque nous aurons encore cité M. Charles Delchevalerie, dont on n’avait point oublié Décors, ce bijou de style, et qui nous a donné depuis La maison des roses trémières, d’une aimable note sentimentale, et M. Edmond Glesener qui, en habile psychologue, a fait l’Histoire de M. Aristide Truffaud, artiste-découpeur, nous pourrons estimer avoir esquissé un tableau assez exact de l’effort de notre littérature narrative.

À côté de la troupe serrée de ceux qui la cultivent, il est quelques essayistes aussi qui méritent d’être retenus pour la forme que leurs œuvres ont revêtue. Tel M. H. Fierens-Gevaert, qui, après avoir recherché les causes profondes de La tristesse contemporaine, a tenté d’évoquer en un style nombreux et coloré, dans Psychologie d’une ville, le glorieux passé de Bruges. Tel aussi M. Maurice Wilmotte, dont La Belgique morale et politique contient des pages pleines de verve et écrites d’une plume très exercée. Tel encore M. Edmond Picard qui, avec l’originalité outrancière de son tempérament, mais également avec son habituelle virtuosité verbale, a composé les éloquentes dissertations de son Confiteor. De même, enfin, une élocution brillante où le poète apparaît, s’allie à la profondeur des pensées dans les Réflexions morales et politiques, œuvre posthume de feu Émile Banning.

Mais voici tout le prestige d’un style véritablement artiste, uni à une grande originalité d’inspiration. Cet Heureux mélange se trouve consommé dans La sagesse et la destinée, La vie des abeilles et Le Temple enseveli, de M. Maurice Maeterlinck. Le second surtout de ces ouvrages, où l’auteur décrit minutieusement les mœurs des abeilles, pour découvrir dans leurs instincts les causes obscures des énergies primordiales d’où procèdent nos actions, est tel que, sans contredire les naturalistes, ni la vérité scientifique, il enchante les sociologues, par la notion profonde et noble de la Loi, qui s’en dégage, en tant que nécessité dérivant de l’essence des choses. D’ailleurs, le prestigieux tableau de La vie des abeilles s’élève jusqu’à la poésie la plus haute, parce qu’il interprète symboliquement un coin de la réalité, dans une langue simple et imagée, forte et harmonieuse, et, enfin, avec tant de réussite dans la composition, que rarement chez nous un livre fut aussi près de la perfection que celui-là.

Nous aurions tort d’oublier la critique littéraire et artistique. Elle s’est surtout éparpillée dans les revues et les journaux. Cependant, M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul a continué ses précieuses « bibliographies » d’écrivains du xixe siècle ; un choix de pages de feu Gustave Frédérix a fait revivre par quelques côtés cet esprit distingué ; M. Eugène Gilbert a réuni une série de ses meilleures impressions de lecture dans un important volume, qui par là pour attester l’intelligence et l’impartialité de l’auteur ; et, enfin, M. Albert Mockel a écrit les études les plus suggestives sur quelques poètes de notre temps.

Mentionnons, en outre, trois ouvrages qui ont encore quelque rapport avec les belles-lettres : Préfaces pour les Musiciens de M. Maubel ; Musiciens et Philosophes de M. Maurice Kufferath ; Le Labeur de la prose de M. Gustave Abel.

Et nous ne sortons pas, non plus, de la littérature en nous occupant un instant, de certaines relations de voyage. Ainsi Un Séjour dans l’île de Java de M. Jules Leclercq nous montre un aimable écrivain, un peu apprêté. Niera-t-on, d’autre part, que M. Charles Buls ait crayonné avec goût ses Croquis siamois et congolais ? Mais l’Afrique a surtout inspiré deux artistes, à la vision également intense, quoique très différente ; cela nous a valu les frémissantes Heures africaines de M. James Vandrunen, dont quelques descriptions sont fort belles, et les Profils blancs et Frimousses noires, où M. Léopold Courouble a mis son humour souriant. C’est vers l’Orient, en Grèce et en Turquie, que nous ont transportés en esprit avec eux MM. André Ruyters et Cyrille van Overbergh. Les Paysages du premier ont le charme de poèmes joaillés en une langue chantante et pure. Dans le Levant du second se recommande par le style vif et pimpant du récit, la couleur des tableaux vigoureusement brossés, l’enthousiasme, enfin, qui anime toute cette évocation d’une terre lointaine. Est-ce tout ? Eh bien, non ; voici encore un recueil de sensations fixées de saisissante façon : Monseigneur le Mont-Blanc par M. Edmond Picard, un joli carnet de route de M. H. Carton de Wiart, Heures siciliennes, et des souvenirs de Zélande, Jours d’oubli, de M. Santer Pierron, promettant assez d’originalité.

Cette fois-ci, nous en avons définitivement fini avec la prose. Nous écouterons maintenant les confidences de ceux qui ont voulu dire harmonieusement leurs douleurs et leurs désirs, un peu les nôtres aussi, et dévoiler ce que l’âme renferme de plus secret.

Combien cette année a été fertile en poètes ! écrivait Pline le Jeune, donnant à un lointain ami des nouvelles de la Rome littéraire. C’est une analogue surprise et une pareille fierté patriotique que notre dernière moisson quinquennale d’œuvres en vers nous a fait éprouver. Il y a grand intérêt aussi à écouter les voix encore hésitantes, mais souvent fraîches, des nouveaux venus qui s’efforcent d’éterniser leurs rêves. Ne sont-ce pas les voix de l’avenir ? Toutefois faut-il se dire que tant de lyriques amplifications pourraient bien n’être que des dérivatifs d’une vitalité exaspérée, de la fringale d’amour et d’action, par laquelle ceux qui ne sont encore qu’aux portes de la vie se sentent entraînés.

Il serait bien malaisé de distinguer combien d’entre les auteurs de tant de volumes ou de minces plaquettes seront encore comptés par le rapporteur du prochain jury de littérature au nombre des ouvriers de la forme mesurée et cadencée. Aussi parmi beaucoup de noms qui se révélaient, il a fallu se borner à en retenir trois ou quatre seulement, désignant, a-t-on pensé, quelques artistes plus particulièrement doués pour l’interprétation idéale de la vie et de l’univers, ou pour le jeu adroit des rythmes.

On trouverait cependant pas mal de pages où tintent des perles, dans les poèmes de Mlles Marie Closset et Marguerite Coppin, de MM. Adolphe Hardy, Jules Sottiaux, Paulin Brogneaux, Emile Desprechins, Gaston Heux, José Perrée, Eugène Bilstein, Henri van de Putte et de quelques autres. Mais on peut dire d’une façon générale, à notre avis du moins, que ces auteurs, s’ils se sont montrés assez souvent habiles versificateurs, ne se sont pas encore suffisamment attestés des poètes originaux.

Au contraire, MM. Émile Gérard et Léon Wauthy, le premier dans Si tu étais morte !…, le second dans Bréviaire d’amour, nous paraissent avoir une émotion communicative qui ne trompe pas sur leur tempérament. Ils ont en même temps une facilité à tourner le vers dont ils feront bien de se défier.

C’est par une grande sincérité aussi que valent surtout Les fêtes de l’Été de M. Georges Ramaeckers. On peut y priser également l’opulence des images et la variété des cadences.

Cette dernière qualité fait pour une grande part le charme des Quinze ariettes, par lesquelles M. Isi Collin s’annonce un poète délicat. Il s’est depuis peu rappelé à l’attention par un livre plus important, dont nous ne pourrions, sans sortir de notre sujet, dire le bien que nous voudrions. Sa pensée, croirait-on, naît toute rythmée, tant ses vers en dessinent les contours avec bonheur.

Ce n’est, certes, ni de rythme, ni d’harmonie, que se soucie M. Thomas Braun. Dans Les Bénédictions, qui confessent la ferveur de l’artiste pour « l’humilité joyeuse de la vie », il a adopté la forme la plus simple en vue d’une poésie qu’il veut simple aussi, vraie, proche de la nature. Il faut reconnaître qu’il est arrivé à une réelle grandeur.

Mais voici des poètes dont la notoriété est déjà presque ancienne. Les chansons populaires, les vieilles cantilènes, semblent avoir mis leur note vive et leur parfum d’autrefois dans les vers de MM. Paul Gérardy et Max Elskamp. Roseaux du premier nous a surtout fait relire des pages connues, en y ajoutant quelques poèmes encore inédits, où s’exprime toujours une âme wallonne qui se souvient d’être née en Germanie. Le second a continué de regarder la vie des gens de son terroir flamand, avec le même émerveillement enfantin. Enluminures ainsi que La louange de la vie, où sont réunis les précédents livrets, traduisent sa vision mystique et souriante, qu’il exprime un peu à la façon des imagiers de jadis, avec des naïvetés et des gaucheries déconcertantes, mais aussi avec un pittoresque savoureux, unique en son genre chez nous.

Clartés, a écrit M. Albert Mockel en tête de son récent livre. En effet, bien que la pensée y apparaisse parfois noyée dans les contours vaporeux du rêve, c’est une âme lumineuse qui s’y exprime subtilement et musicalement. Ici, une véritable science du rythme s’atteste, parfois un peu raffinée, en même temps que se dégage un charme tout intime qui pourrait bien être une qualité ethnique, particulière aux artistes de Wallonie.

Si l’on ne savait que M. Charles van Lerberghe est né à Gand, on en ferait volontiers un frère de race de M. Mockel, pour ce que son tempérament décèle de finesse et d’idéalisme. La prosodie nouvelle n’a pas trouvé jusqu’à cette heure de plus habile joaillier du vers que l’auteur d’Entrevisions. Une langue précise et cristalline lui sert à extérioriser les aubes radieuses, toutes pleines de fleurs et d’abeilles qui se lèvent dans son esprit méditatif, et ses rêves clairs, où passent des troupes de pures jeunes filles, suggérant les diverses faces de sa pensée. Mais derrière ce flottement d’images, le poète laisse apercevoir son âme, dont la figure songeuse s’illumine de la beauté du monde qu’elle reflète. Rarement d’ailleurs son symbolisme manque de transparence et plus d’une fois l’écrivain s’est approché de la perfection de l’art.

Nous aurons passé, sans transition, à un poète qui a gardé le respect de la tradition, si nous parlons maintenant de M. l’abbé Hector Hoornaert. Les nobles formes classiques projettent leur ombre sur les vers d’une correction impeccable, mais qui ont comme quelque chose d’émoussé à force d’être polis, de L’Heure de l’âme et des sonnets D’après les Maîtres espagnols. Du reste, à pareille poésie, toute de sentiments distingués et d’imaginations choisies, on aurait tort de demander cette saveur de rareté ou de sublimité, que possèdent, seules, les œuvres où retentissent de fortes émotions vécues et où palpitent des sensibilités neuves.

Ce sont aussi d’excellents versificateurs, coulant leurs pensées dans le moule parnassien, que nous avons retrouvés avec ces trois tenants fidèles de l’idéal pour lequel combattait la vaillante Jeune Belgique de jadis, MM. Valère Gille, Iwan Gilkin et Fernand Séverin.

Nul ne jongle aussi dextrement avec les hémistiches que M. Valère Gille. Il ne lui arrive pour ainsi dire jamais de cheviller l’un ou l’autre de ses alexandrins, sculptés dans le goût classique. Son âme, printanière et souriante, a surtout exprimé la fantaisie capricieuse des jeux auxquels elle se livre en se cherchant elle-même dans les choses. Mais si tant de poèmes patiemment œuvrés, qui composent Le Collier d’opales et Le Coffret d’ébène (on peut y ajouter la Corbeille d’octobre, qui n’appartient pas à ce concours), ne manquent pas, en dépit de quelque maniérisme qu’on leur trouve, de plaire, comme de lentes confidences, par leur douceur et leur sérénité, il faut convenir qu’ils suscitent assez rarement quelque frisson nouveau. On les sent éclos au hasard des circonstances et des impressions ; ils sont jolis, sans surprise et sans mystère.

Chez M. Iwan Gilkin l’inspiration, a-t-on prétendu avec raison, procède surtout de la volonté. Ses vers sertissent des pensées plutôt que du rêve. D’autre part, ils révèlent un art pondéré et une parfaite habileté de métier. Après avoir été le psychologue amer et subtil des perversions spirituelles et sentimentales, dans cette œuvre d’une beauté très grande mais un peu satanique, La Nuit, qu’il nous est seulement permis de rappeler, ce poète aux ressources variées n’a pas manqué de surprendre ses admirateurs en publiant Le Cerisier fleuri, un « cahier de vacances », dit-il lui-même, une brassée d’aimables odelettes, sans plus. Mais il n’a pas moins étonné en usant du vers libre, lui, l’intransigeant traditionaliste de naguère encore en matière de prosodie, dans son beau poème dramatique, Prométhée. Ici, c’est aux plus grandes hauteurs que plane sa pensée, non pour se perdre dans les nuages de la métaphysique, mais pour se résoudre en un lyrisme de grande envolée. Toutefois, il s’en faut de beaucoup que l’émotion se soutienne dans cette œuvre de longue haleine ; et la forme, pour être souple et harmonieuse, n’y apparaît pas toujours assez nerveuse et assez ferme.

Nous avons cru voir réunies dans un talent très personnel ces qualités qui ont paru caractéristiques de la littérature d’une race : imagination subtilisant la sensation, optique affinant les choses, sentimentalisme harmonieux. Elles marquent de leur empreinte l’art d’essence wallonne de M. Fernand Séverin. Dans les Poèmes ingénus, qui rééditent son œuvre, l’âme affective de l’écrivain s’est exprimée avec sincérité et naïveté ; et, sans doute, c’est de cette source de vie que sa poésie tire l’émotion communicative qui la distingue. Mais cette âme doit être toujours également contenue pour qu’ainsi les accents de la lyre mélancolique qu’elle anime soient uniformément doux et tendres. Du reste, la nature et l’amour sont les seuls contacts auxquels ait vibré sa sensibilité fière, délicate, comme soucieuse de gazer toute réalité d’un voile blanc de pudeur ou de songe. Seulement la hantise obsédante des lys de pureté dont M. Séverin subit le prestige, comme aussi les réminiscences raciniennes, qu’éveillent ses vers aux belles symétries, font en sorte que ses poèmes, quand on les lit continûment, se trouvent bientôt manquer de ce charme de l’inattendu qui naît d’un sentiment sans cesse renouvelé. Telle est, du moins, la manière de voir de quatre des membres du jury.

En effet, tandis qu’un suffrage allait à l’auteur des Poèmes ingénus, dont la valeur exceptionnelle s’imposait, d’ailleurs à notre commune attention, les autres s’accordèrent sur le nom de M. Émile Verhaeren, précisément parce qu’on a cru reconnaître dans l’âme de cet écrivain cette tension obstinée et parfois douloureuse, d’où peuvent jaillir les éclairs d’une inspiration bien définie.

Mais il y a plus. Ici, sous les images et les rythmes se cachent une pensée philosophique et une intention sociale. Et, quoique celles-ci n’aient pas manqué d’appeler de formelles restrictions de la part de plusieurs d’entre nous, elles font néanmoins que l’œuvre répond davantage aux conditions nouvelles de la poésie, telles que les aspirations de notre époque les ont établies. On veut désormais que le poète « rentre dans la vie », comme le notait naguère M. Brunetière, qu’ « il exprime avec une clarté personnelle ce qu’il y a de mystère dans l’univers, dans l’homme et dans l’histoire ».

Cette signification profonde et ce caractère puissamment original se découvrent aisément dans les chants passionnés de cet artiste plein de foi, qui, se refusant à toutes les finesses, à toutes les prudences, livra toujours ingénument, et tout entière, son âme, où se reflète le monde moderne avec ses tristes paysages industriels ou urbains. Mais, à ce contact, sa sensibilité de Flamand, développée sous le ciel bas et brumeux des bords de l’Escaut, exaspérée par des crises physiques et morales, a dû fatalement déterminer son esthétique dans un sens tout différent de l’esthétique, si saine et si claire, née de l’idéal gréco-latin. Comment une forme caractérisée par sa mesure, son harmonie cadencée, sa perfection simple, pouvait-elle séduire un poète instinctif, excessif, violent, tumultueux, qui voulait être lui-même sans nulle concession, s’exprimer, lui et sa vision des âges nouveaux ? Il s’est donc forgé un instrument à lui, un art impressionniste et ardent, qui n’est pas selon la formule traditionnelle et classique de la beauté poétique. Si c’est cela qu’on veut dire quand on insinue qu’ « il manque de goût », on a raison ; mais par là on met bien en relief un des côtés les plus considérables de sa personnalité littéraire.

Cependant, ce par quoi M. Émile Verhaeren choque surtout de très respectables critiques, c’est, disent-ils, par « sa grammaire incorrecte, sa syntaxe folle, l’impropriété tapageuse de sa langue, l’incohérence et l’absurdité de ses métaphores ». En somme, à les entendre, M. Verhaeren écrirait très mal ; on va jusqu’à affirmer qu’il ne connaît pas le français de France !… La même condamnation, on le sait, fut maintes fois prononcée, depuis un peu plus de deux siècles, contre Molière entre autres. A ce propos, M. Brunetière, dont on nous permettra d’invoquer encore une fois l’autorité, constatait, il n’y a pas bien longtemps, la fâcheuse tendance de quelques esprits distingués à « juger un poète à leur mesure, au lieu de la sienne ». N’est-ce pas l’erreur que nous commettrions à vouloir confronter avec les règlements, nécessaires, mais étriqués et tyranniques, de la syntaxe traditionnelle, la période énergique, mouvementée, parfois cahotante, où notre poète s’est accoutumé à couler l’expression nerveuse d’une émotion presque toujours saccadée et débordante, cette phrase qui reproduit comme la génération même de sa pensée, avec les accidents dont elle peut être embarrassée ?

Ce signe de passion, qu’on reconnaît dans sa phrase, n’est-ce pas aussi celui des fleurs démesurées ou merveilleuses, avec l’éclat brusque de leurs corolles bariolées. On les sent jaillies comme en vertige, d’un cerveau dans lequel les choses aperçues se déforment dans le sens du fantastique. Mais aussi elles accusent une imagination comme toute neuve, pareille à celle d’un primitif, et dont la puissance est une marque de génie.

Quant à la langue, M. Verhaeren ne s’est pas gêné pour la violenter, comme une auxiliaire rebelle qui se pliait malaisément à rendre l’intensité de sa sensation, le paroxysme  de son émotion, le tumulte de sa pensée. Il a, du reste, ajouté, ne l’oublions pas, quelques thèmes nouveaux à ceux-là, éternels, dont s’étaient contentés auparavant les poètes, et qui suffisaient à exprimer la nature et l’homme ; il a voulu des apparences idéales aux conquêtes accomplies par l’effort contemporain des peuples. Sous sa plume, qui tentait d’évoquer ces futurs domaines de l’esthétique, par lui explorés, les mots se sont souvent pressés avec une extraordinaire et déconcertante furia. Il s’est même arrogé le droit de leur infuser à son gré une vie qu’il leur créait, ou de méconnaître le rôle qu’ils tiennent de l’usage ou de leur nature, comme s’il affectait de réclamer d’eux, sans se soucier des exigences admises d’un langage savant et orné, qu’ils l’aidassent uniquement à faire entendre ce qu’il croyait avoir d’essentiel à dire.

L’œuvre de M. Émile Verhaeren a donc des tares ; elle a des défauts, pour lesquels nous ne cachons pas notre aversion. Mais s’ils ne sont que la rançon d’un art très personnel, que sa sève et son ampleur emportent au delà des lois généralement reconnues, s’il en est résulté souvent des effets surprenants et des beautés inattendues, si enfin ils ne sont en quelque sorte que pour attester l’absolue noblesse de caractère d’un poète qui offre en pleine clarté toutes ses faces aux regards, ne faut-il pas que la critique remise ses doctes préceptes, qu’elle désarme et admire ?

Au reste, les défauts qu’on a pu reprocher à M. Émile Verhaeren, sont beaucoup moins saillants dans ses plus récents recueils que dans les précédents. Comme un dosage mesuré et harmonieux des merveilleuses facultés de l’écrivain s’établit, dirait-on, lentement, sans que sa fougueuse originalité en pâtisse. Cela est surtout vrai pour Les Visages de la vie, ce beau poème qui nous montre l’artiste attentif, non seulement aux manifestations concrètes de la vie universelle, mais aussi à ses visages immatériels, aux idées morales. Nous l’y voulons méditant sur la douceur et la clémence, se complaisant à des « élévations » sublimes, rêvant d’une action noble et belle, et, dans chacune de ses pages, nous donnant un peu de son âme rassérénée, de son cœur pacifié. Dans Les Forces tumultueuses on l’a vue contempler tout l’effort immense de l’humanité montant.

Vers l’avenir plus doux, plus clair et plus fécond,

et communier de son espoir jamais lassé. Sans doute, l’artiste a-t-il pris définitivement conscience de la joie du monde, puisqu’elle lui inspire ainsi des chants de confiance et d’amour.

C’est aussi dans Les Visages de la vie que M. Verhaeren a le plus complètement dépouillé, pour ainsi dire, les exagérations et les bizarreries choquantes de son tempérament. Pourtant il y apparaît avec toute sa puissance et toute sa sincérité, toujours plus empoignant que séduisant, mais incontestablement notre plus grand poète, s’il n’est pas le plus parfait.

Telles sont les principales raisons qui ont déterminé la majorité du jury à proposer l’auteur des Visages de la vie pour le prix quinquennal de littérature française.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l’expression de mes sentiments les plus distingués.



[1] Moniteur Belge du 4 mars 1904, pp. 1098-1102.

[2] Le jury était composé de MM. Tardieu, Charles, membre de l’Académie royale de Belgique, président ; Doutrepont, Georges, professeur à l’Université de Louvain ; Francotte, Henri, professeur à l’Université de Liège ; Giraud, Albert, homme de lettres, secrétaire ; Daxhelet, Arthur, professeur de rhétorique à l’Athénée de Bruges, rapporteur.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 16:35