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Accueil Critiques Concours triénnal 1905

Concours triénnal 1905

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Procès-verbaux des séances des Académies et des commissions

instituées par le gouvernement [1] .

———

Concours triennal de Littérature dramatique

en Langue française.

Période de 1903-1905.

———

Rapport fait au nom du jury à M. le Ministre de l’intérieur et de l’instruction publique [2] .

Monsieur le Ministre,

La matière soumise à notre examen se trouvait être, dans son ensemble, à la fois abondante et assez maigre. Nombreuses étaient les pièces qui sollicitaient notre attention. Combien peu d’entre elles méritaient de la retenir ! La plupart ne valent pas d’être analysées, ni même d’être citées, bien qu’elles accusent parfois une bonne volonté touchante. Car on ne pourrait dire qu’elles soient, à proprement parler, des ouvrages littéraires, ni par l’originalité ou l’intérêt du fond, ni par le brillant de la forme.

On a essayé déjà plus d’une fois d’indiquer les causes de notre pauvreté en fait d’œuvres dramatiques. On a d’abord considéré que nos écrivains n’ont guère eu l’occasion de montrer leur aptitude à ce genre de productions de l’esprit, qu’ils n’ont pas de théâtre pour représenter leurs drames ou leurs comédies, et qu’ils ne peuvent, par conséquent, se faire la main, acquérir le métier indispensable.

Le métier, en effet, si l’on a raison de dire qu’il ne saurait conférer ni génie, ni talent à qui n’en a pas, est au moins une partie essentielle de l’art consistant à disposer une action, à en nouer et à en dénouer les fils ainsi qu’à ordonner le dialogue et les mouvements des personnages. Or, abstraction faite pour quelques récentes initiatives, dont il est juste de louer la Direction du théâtre du Parc, sur laquelle donc de nos scènes nos auteurs auraient-ils pu apprendre pratiquement à devenir habiles ?

A Bruxelles, on joue surtout les nouveautés de Paris ! Faut-il s’en étonner si elles conquièrent presque toujours les suffrages du public et assurent les fortes recettes ? Oui, le spectateur de chez nous raffole, semble-t-il, de l’anecdote et du bagou boulevardiers. Ne serait-ce, peut-être, pas dans la mesure où l’esprit dont pétillent ces divertissements légers et pimentés, procède d’une mentalité différente de la sienne, à lui, l’homme d’une race calme, pondérée, réfléchie ? Ajoutez que le Belge reste toujours méfiant, par nature, à l’endroit des artistes fabriqués dans son pays !

Tout cela assurément n’est pas fait pour encourager les tentatives dramatiques de nos poètes. Et pourtant, depuis quelques années, que d’efforts ont marqué notre activité intellectuelle dans ce sens-là ! Faut-il y voir les indices d’une évolution ? Peut-être. D’ailleurs, directeurs et acteurs petit à petit s’enhardiraient si le public devenait à la longue plus accueillant. L’avenir, alors, pourrait dédommager de l’ingratitude du passé.

Il serait beaucoup plus grave que, comme des critiques l’ont prétendu, ce soit du sens dramatique même que nous manquions. Nos écrivains, remarque-t-on, sont avant tout des descriptifs ou des lyriques. Ils ont des yeux de peintre s’ils sont de Flandre ; une âme chante dans ceux de Wallonie. Leur art, bien qu’il ait subi l’influence éducatrice de la France, reste juvénile, primesautier, ardent et naïf. Il répugne encore – du moins M. Albert Giraud l’affirmait dernièrement dans une intéressante chronique adressée au Temps – il répugne encore à l’analyse, à l’abstraction, à la philosophie. Nos poètes, d’après cela, seraient les rois au pays des images ; mais le pays des idées leur serait inconnu. De plus, ajoute-t-on, ils se servent d’une langue qui ne traduit leur idéal que depuis peu de temps et avec le génie de laquelle ils ont souvent à lutter, pour lui faire exprimer les rêves de leur âme particulière. Or, le théâtre, fleur tardive des littératures, est un art raffiné, qui réclame une tradition psychologique, un savoir-faire et aussi quelque chose de clair, d’assoupli et de naturel dans la forme, que le talent ne saurait remplacer.

Il se pourrait bien qu’on ait formulé ainsi une des causes profondes des lenteurs qui se marquent dans le développement de notre génie dramatique. Toutefois, qui n’en conviendrait, depuis une dizaine ou même une quinzaine d’années, notre littérature s’est singulièrement dépouillée de cette matière décorative et truculente, de cette plasticité, qui caractérisaient les œuvres des « Jeune-Belgique » flamands de la première heure. Elle s’est dépouillée tout autant de son lyrisme outré et de sa manie descriptive. Nous voyons, chez nos romanciers et nos conteurs, se révéler une habileté nouvelle à conduire un dialogue. Et, le dialogue, n’est-ce pas le principal du langage dramatique ?

D’autre part, voudrait-on encore soutenir que nous ne savons pas regarder en dedans de nous, que nous sommes inaptes, comme Taine en décidait carrément, à « contempler le monde abstrait par delà le monde sensible et le monde imaginaire par delà le monde réel » ? Si ce jugement sévère fut jadis mérité, assurément il ne l’est plus maintenant.

Quant à faire du théâtre pittoresque, du théâtre modelé sur la vie de la race et de la rue, les savoureux écrivains patoisants, wallons et flamands, nous démontrent à suffisance que ce n’est point chose étrangère à notre tempérament. Nos spirituels auteurs de « revues » le prouvent aussi. Et avec quel succès, on le sait ! Qu’on ne dise donc plus que la représentation de nos mœurs nous laisse indifférents.

Il est vrai que ces aimables fantaisies qui s’appellent Hannon, Malpertuis, Garnir, etc., excellent à donner à leurs tableaux pimpants un relief expressif et un haut goût de mordante caricature. Mais n’est-il pas étonnant tout de même qu’en dehors de ces brillantes bagatelles d’un instant, les pièces de nos écrivains de langue française ne soient presque jamais je ne dis pas représentatives, mais seulement suggestives des particularités de notre âme ? Pourquoi donc personne ne s’avise-t-il d’exprimer, dans sa simplicité et sa complexité quotidiennes, la part d’humanité qui est la nôtre ? Pourtant la vie belge est mouvementée et originale. Des courants intellectuels et moraux la traversent. Des types divers s’y agitent, qui luttent, souffrent et pensent et qui, fiers de leur glorieux passé, rêvent un avenir sublime. Comment le théâtre ne nous a-t-il encore rien donné d’équivalent aux évocations de la race, si puissantes chez les De Coster, les Lemonnier, les Verhaeren ? Ne faut-il pas considérer qu’il y a eu manque d’orientation dans les tentatives faites par nos écrivains pour conquérir la scène ?

Nous voulons dire, en un mot, que la fortune des revues et des pièces de terroir, flamandes et wallonnes, pourrait bien être une indication utile et sûre. Supposons ceci. On hausserait le ton de ces œuvres faciles ; on en réduirait graduellement la partie féerique ; on en chasserait à petits coups le vaudeville ; les types cesseraient tout doucement d’y grimacer, s’y montreraient plus vrais, plus réels, avec des gestes plus mesurés et un langage naturel sans platitude. Ne voila-t-il pas bientôt « la revue » transformée en comédie, en comédie bruxelloise ou belge ?

Mais les gens de chez nous, objectera-t-on, n’aiment pas voir représenter leurs mœurs, à moins que grossies par la satire et passant en coup de vent dans un déchaînement de folie carnavalesque. Dès lors, il ne resterait à nos compatriotes, qui veulent faire du théâtre, qu’à s’essayer au drame historique ou à tenter de rivaliser avec les bons faiseurs de Paris ?

Je ne crois guère, pour ma part, à cette susceptibilité belge. D’ailleurs, elle céderait devant les œuvres qui sauraient nous émouvoir comme il convient et qui nous offriraient le spectacle vrai de notre propre vie. Notre public est routinier, méfiant, sceptique. Soit. Mais il ne manque pas d’intelligence, il est plein de bon sens et il ne demande qu’à être captivé, qu’à être touché au fond de son cœur ou troublé dans sa pensée par quelque beau problème. Et, à ce propos, oserait-on affirmer que nos meilleurs écrivains lui ont apporté jusqu’ici des œuvres qui ne fussent point souvent trop compliquées, trop subtiles ?…

L’on doit bien en convenir, nos plus récents dramaturges, en général, n’ont pas tenté l’aventure de trouver le chemin des esprits et des cœurs de leurs compatriotes, en leur montrant l’âme nationale. On ne pourrait dire non plus qu’ils aient voulu les faire réfléchir aux destinées de l’universelle nature humaine !

Je fais évidemment exception pour M. Maurice Maeterlinck. Joyzelle, cette délicieuse féerie poétique, est la seule pièce que cet écrivain, le plus illustre des nôtres, a publiée dans la période du concours. Et Joyzelle aurait pu obtenir le prix, si Monna Vanna, qu’elle ne dépasse pas, ainsi qu’on s’accorde à le dire, n’avait, en 1903, remporté la couronne triennale. Oui, elle mériterait bien la palme par sa valeur littéraire exceptionnelle, pour le don inestimable qu’y montre l’auteur, de traduire la douleur, la pitié, la solidarité humaine, dans ce qu’elles ont de plus captivant, et pour la beauté de sa forme, irrésistible de grâce lumineuse et de charme musical.

Mais, cela dit, on ne pourrait guère mentionner L’Éducation de Charles-Quint de Mlle Gabrielle Remy, ou Le sanglier des Ardennes de M. Jules Sauvenière, ou e rêve de Charles le Téméraire de M. P. Forthomme, ou Vers l’Indépendance de M. Joseph Francq, ou encore Viva Perpetua de M. E. de Tallenay, que pour l’effort distingué ou bien les intentions généreuses que montrent ces ouvrages. Malgré des qualités diverses qu’on leur trouverait, on n’y découvre pas celles que réclame l’art spécial dont ils relèvent, ni rien qui nous rassure sur la vocation dramatique de leurs auteurs.

Il y a au moins de la grâce, de la souplesse, du mouvement dans l’acte de Mlle Marguerite Duterne, intitulé La journée des dupes, et il y en a aussi avec, en plus, de l’esprit qui pétille, dans les pièces de M. Félix Bodson et de MM. H. Liebrecht et F.-Ch. Morisseaux.

M. Bodson semble attiré vers le genre bergamasque, déjà bien usé, et inévitablement l’on songe au Gringoire ou au Baiser de Banville, en lisant son Pierrot millionnaire ou L’Écrivain public. Mais on y sent une imagination de poète. C’est même surtout par la belle envolée lyrique de certaines de ses scènes que M. Bodson s’est fait applaudir. D’ailleurs il a du savoir-faire, de l’adresse. Mais ses vers laissent encore trop l’impression d’une musique déjà entendue, et du reste, ses sujets, qui sont comme des thèmes sur lesquels s’exerce sa virtuosité verbale, n’apportent rien qui indique une orientation nouvelle pour notre théâtre.

M. H. Liebrecht prend soin de nous avertir que L’École des valets est une comédie fiabesque. Par quelle étrange fantaisie a-t-il ressuscité ce genre ? Motifs à jolis vers, sans doute, comme il sait en écrire.

Miss Lili, qu’il a composée en collaboration avec M. F.-Ch. Morisseaux, est une œuvre plus importante, en prose. Comme on surprend ici l’inexpérience de nos jeunes dramaturges ! Il est vrai que de celle-ci ils pourront se corriger, quand ils cesseront d’observer la vie à travers leurs souvenirs littéraires. Et plus grave à mes yeux est l’erreur – dans laquelle leur Effrénée vient de les montrer toujours impliqués – qui les fait se complaire dans une stérile contrefaçon, dans le pastiche de cette manière parisienne où brillent les Donnay, les Capus, les Lavedan, etc.

Ce n’est pas pourtant qu’il n’y ait moyen de se faire applaudir en produisant de la bonne copie d’un pareil théâtre. Il suffit, pour le prouver, de citer les noms de MM. H. Kistemaeckers et Francis de Croisset, dont le premier, paraît-il, a cessé d’être notre compatriote, mais dont le second l’est toujours, bien que Paris et la Comédie Française lui aient accordé la naturalisation du succès. Et assurément il y  dans Le Paon, La bonne intention, Le bonheur, Mesdames ! beaucoup de qualités, de celles qu’on a l’air de goûter le plus de nos jours : de la verve, de l’audace juvénile, une élégance de bon ton, une science accomplie du trait spirituel ou du mot éblouissant. M. de Croisset dessine délicatement ses personnages, dont la sensualité ardente et un peu cruelle semble plaire infiniment aux spectateurs. Ajoutez qu’il s’est assimilé à merveille le ton à la mode et donne l’impression de l’aimable facilité qu’on souhaite. Bref on ne saurait être plus parisianisé qu’il ne l’est.

Mais ces qualités agréables et un peu frivoles d’un art, tout d’imitation et de virtuosité, n’ont point paru au jury de celles qu’il convient de récompenser, ni d’encourager. Nous avons pensé que la voie ouverte par M. de Croisset à notre jeune littérature dramatique, n’est pas la voie qu’elle doit suivre. Notre tempérament ne nous a guère prédisposés à exceller dans un genre où a pu exceptionnellement briller un auteur qui est le plus déraciné d’entre les nôtres émigrés à Paris. La vivacité et la finesse d’esprit, la légèreté qui mousse dans la gaieté, l’aisance d’une forme assouplie et naturelle ne comptent pas précisément au nombre de nos aptitudes foncières et caractéristiques. Ce sont pourtant celles-là justement qui conduisent au succès, quand il s’agit d’animer les fantoches de ce guignol mondain, que représente un salon parisien selon M. de Croisset, et quand on se propose d’analyser leurs âmes inconsistantes.

Leurs âmes ? dis-je. Mais à peine se décèlent-elles ! Ils vivent d’une vie presque exclusivement mécanique, uniquement mus, croirait-on, par les contingences extérieures. Car nous voilà loin de la conception qui considérait un bel ouvrage dramatique comme « le plus noble plaisir des hommes assemblés ». Le public n’a plus d’attention que pour l’aventure d’amour la plus vulgaire, passade banale, adultère comique ou tragique, qu’on lui sert avec une uniformité qui devrait lasser, s’il ne s’en trouvait cajolé dans ses goûts les plus bas, et s’il ne s’était accoutumé à ne plus voir dans le théâtre qu’un digestif ou un aphrodisiaque. Il serait temps de songer à l’instruire ou du moins à tourner ses esprits vers des pensées et des sentiments plus élevés.

C’est à quoi s’appliquent quelques trop rares écrivains français de nos jours, les F. de Curel, les Brieux, les Bernstein entre autres. Ah ! certes, ils auront fort à faire pour lutter victorieusement contre des habitudes prises. La fable polissonne aura la vie dure, on doit s’y attendre. Mais s’il est vrai que les sociétés ont le théâtre qu’elles méritent, ne pourrait-on pas admettre, avec tout autant de raison, que les poètes dramatiques trouvent le public qu’ils méritent et c’est à savoir celui qu’ils ont formé ? Oui, ils doivent se proposer d’éduquer l’âme de leurs contemporains, en même temps que de la récréer.

Telle est l’ambition très noble d’un écrivain original et multiple dans son activité prodigieuse, dont l’énergie inlassable a le plus contribué à féconder la sève de notre renouveau littéraire, je veux dire : M. Edmond Picard.

Au « théâtre d’anecdotes », c’est-à-dire à cette représentation superficielle et futile d’une conventionnelle vie d’élégance et de vice plus ou moins parisiens, M. Picard oppose son « théâtre d’idée ». Celui-ci veut aller au delà de cette exposition pittoresque des événements, aperçus et rendus seulement dans leur aspect tout extérieur et sans souci des profondes lois universelles dont ils peuvent procéder. Sans vouloir sortir de la réalité, pour s’égarer dans le symbolisme, la féerie ou le mysticisme, mais en empruntant ses sujets à la vie, il entend suggérer à notre pensée ce que les faits, sous leurs apparences transitoires et particulières, renferment de permanent, de général. Bref, c’est « l’Idée » qu’il veut faire briller dans sa force, dans sa dignité émouvante et quelquefois tragique.

Ce n’est pas pourtant la pièce à thèse qu’il rêve de remettre à la mode, encore qu’elle ne soit à son avis, ni à condamner, ni à dédaigner, pour autant du moins que la thèse ne détruise pas le drame et que les caractères, tout en étant des truchements d’opinions, gardent suffisamment de réalité. Mais, au contraire de ce théâtre de prédication parfois austère et un peu agaçante, celui de M. Picard, ne veut ni prouver, ni persuader. Il se contente de montrer, laissant au spectateur le soin délicat et périlleux de juger.

Le « fait de vie » y est représenté, dans sa vérité, dans sa brutalité même. Mais, en même temps, le poète met à nu en quelque sorte, l’esprit et le cœur de ses personnages ; il nous découvre le mouvement interne et intense de leurs idées, de leurs passions, et ainsi il nous révèle les ressorts cachés du jeu des événements. Par là il espère à la fois nous émouvoir et nous élever jusqu’à la considération des plus grands problèmes, sociaux, philosophiques ou religieux.

Sans doute notre public – mais cela peut se dire du public en général, du français ou de l’allemand aussi bien que du belge – n’est guère curieux de connaître les causes des choses. Il n’appréciera peut-être pas, autant qu’il serait souhaitable, l’effort tenté par M. Picard pour l’améliorer moralement. Il n’en est pas moins vrai que ces nouveautés, projetées par un écrivain, qui a toujours proclamé la nécessité d’accorder l’art avec l’idéal social qu’il rêvait, dénoncent des vues très personnelles et très élevées. Elles ne pouvaient manquer d’attirer l’attention du jury.

Depuis Jéricho – qui date de 1902 et qu’on ne rappelle ici que pour mémoire – M. Edmond Picard ne nous a pas donné moins de six pièces, dans lesquelles il a tenté, avec des succès inégaux mais avec continuité, de réaliser son dessein dramatique : Fatigue de vivre, ou le phénomène de la vieillesse commençante : l’esprit maître du monde dans un corps qui s’épuise ; Psukè, ou l’angoisse de l’au-delà ; Le Juré, inaugurant le monodrame, en reprenant un sujet connu et déjà traité sous une autre forme par l’auteur : le pathétique combat d’un homme contre l’inéluctable folie qui lui dévore le cerveau ; Ambidextre, journaliste, ou l’emprise dégradante, sur une nature ardente et généreuse, de cette puissance, La Presse, telle que la conçoit un écrivain pessimiste ; La désespérance de Faust, tableau, d’après Goethe, où s’exprime le découragement du chercheur impuissant à pénétrer le mystère ; et, enfin, La joyeuse entrée de Charles le Téméraire, sorte de portrait dramatique du « dernier grand Féodal ». Si l’on trouve cette production quelque peu précipitée et, pour ainsi dire, livrée aux hasards de l’improvisation, comment ne pas y reconnaître le signe d’une verve bien consciente de ce qu’elle veut, en même temps que chaleureuse et vraiment créatrice ?

Relativement à la forme, M. Picard nous avertit qu’il lui a plu tantôt d’être un écrivain classique et tantôt « d’adapter de préférence la parole à la réalité, en une équation aussi approximative que possible ». Il a essayé pour cela, nous confie-t-il, des modes d’expression divers allant de « l’incorrection pittoresque » propre au langage de la vie courante, jusqu’à l’élocution « grammaticalement et syntaxiquement irréprochable ». Avant tout, il aime, dit-il, et il réclame le droit de pratiquer « l’écriture fiévreuse » ; il adore « la production instinctive, chaude, vaille que vaille ».

Ce point de vue atteste sans doute une étonnante souplesse de talent. Mais assurément nous ne pourrions applaudir, sans faire quelques restrictions, à une esthétique aussi hardie. L’incorrection et la trivialité, fussent-elles pittoresques, ne sauraient être considérées comme littéraires, et bien des gens de goût s’uniront à nous pour regretter qu’un écrivain aussi richement doué que celui auquel nous devons, par exemple, L’Amiral et Imogène, n’ait point voulu prendre la peine de ciseler ses fougueux essais dramatiques, au lieu de les livrer encore tout brûlants et tout fumants de la lave bouillonnante de son cerveau. Ceux-ci n’y auraient perdu ni en inspiration, ni en couleur, ni en vigueur éloquente. Mais si l’auteur s’était décidé à débarrasser sa prose de certaines scories, à l’émonder d’inutiles néologismes et de quelques duretés trop voulues et comme caressées à plaisir, il aurait atteint cette forme achevée, forte et belle, par où surtout les œuvres ont la chance de durer.

Cette critique paraîtra évidemment étroite à un artiste jaloux de sa pleine liberté, qu’il prétend tenir de « la délicieuse variété des forces esthétiques émanant de la nature ». Aussi bien, le défaut qu’elle relève, prend à nos yeux son importance principalement dans l’influence que l’écrivain, dont son destin a fait comme un initiateur, peut exercer, par l’exemple, sur notre jeune littérature.

Qu’on n’aille pas induire de ce qui précède que les personnages du théâtre de M. Picard, s’ils tiennent parfois des propos malséants, parlent jamais de façon banale. Au contraire ; il leur prête bien trop de lui-même pour cela ! Ils ont presque toujours sa vivacité, son emportement, sa chaleur, son ironie, en un mot : son éloquence. La vibration même de sa sensibilité a passé en eux. Mais de cela même un autre défaut est résulté. Pour n’avoir su faire abstraction de lui-même, l’auteur a souvent mis en scène des êtres nés de son imagination et, par là, un peu trop dépouillés d’individualité objective. La vraisemblance de ses drames en souffre naturellement.

Cette sorte de présence morale du poète à laquelle je fais allusion, je ne sais si elle apparaît ailleurs avec autant d’évidence que dans celle précisément de ses pièces que nous avons retenue comme exprimant le plus heureusement et le plus complètement sa manière, à savoir dans Ambidextre, journaliste. Tous, hommes et femmes, en dépit des différences d’âme, d’esprit, de tempérament, qui les séparent, y parlent la même langue nerveuse, mouvementée, impressionniste, qui est celle de M. Picard lui-même. Néanmoins, leur subjectivité ne va pas, en général, au delà de ce que je viens de dire et n’empêche pas qu’ils aient une physionomie suffisamment particulière. S’il fallait faire des restrictions, ce serait pour le héros même de cette comédie-drame : Anthime Chabrevière, dit Ambidextre.

Jeune avocat sans vocation et, du reste, sans causes, le journalisme l’attire irrésistiblement. Malgré les avertissements redoutables d’une aïeule que l’auteur a voulue presque surnaturelle, mystérieuse voix qui semble venir d’outre tombe, malgré les appréhensions de sa fiancée, la douce Lucie, Anthime abandonne le barreau ; il entre au Genre humain, où, sous le pseudonyme d’Ambidextre, qui fait songer à Double-Main du Mariage de Figaro, il va faire de la critique artistique et littéraire. Le voilà pris dans l’engrenage de cette formidable machine qu’est la Presse contemporaine.

Telle est la première époque. La pièce en déroule successivement cinq, figurant des étapes dans la carrière du journaliste, des tranches, taillées de dix en dix ans, dans la vie du héros. Anthime s’était élancé vers l’avenir, tout grisé d’idéal et d’illusion. Nous le retrouvons, critique très considérable d’un puissant journal, le Grand monde, et atteint déjà par la démoralisation. Servant ses intérêts en ayant l’air de servir ceux de l’art, on le voit déjà corruptible au moins à l’appât des cadeaux ou des privautés voluptueuses. Et, comme s’il voulait mieux répudier un gênant honneur, que les choses du passé lui rappellent, il va se séparer de la délicate compagne de sa vie, pour convoler après divorce avec un ridicule bas-bleu, qui sait attiser et servir ses ambitions.

Deux laps de dix ans chacun s’écoulent encore. Ambidextre s’enlise dans la boue d’un journalisme politique fort malpropre, terrible machine à former les opinions favorables à quelque triste coterie ; puis il s’enfonce dans le cloaque des affaires louches qu’exploite le plus éhonté des organes financiers, jusqu’à ce que, décoré et riche, redoutable mais méprisé, il tombe enfin sous la poigne des lois.

Puis, c’est l’épilogue navrant, quelque peu mélodramatique. Dix ans encore se sont passés. Vieux, pauvre, avili, quoiqu’il ait été miséricordieusement recueilli par sa première femme, Ambidextre s’alcoolise et il fait du chantage. Car la presse a gardé sa proie ; elle l’étreint toujours dans ses tentacules. Mais voici qu’une des victimes du triste maître-chanteur, un jour, vient l’assommer, dans un recoin de son taudis, comme une bête malfaisante…

Eh bien, cet Anthime Chabrevière, qui visiblement porte en lui, de par la volonté de l’auteur, toute l’idée de la pièce, encore qu’il se meuve au milieu de vingt autres personnages, est-il dans l’humaine vérité ? Reconnaissons-nous dans ses traits ceux d’un homme réel, qui aspire, lutte et souffre, pour se sauver ou pour se perdre ?

Il faut bien convenir qu’Ambidextre est plutôt un mythe à face d’homme qu’un homme proprement dit. C’est un être collectif, incarnant l’évolution contemporaine – telle qu’un écrivain se plaît à la voir – de la presse vers le mercantilisme. Mais ce n’est ni une figure observée, ni un caractère du genre de ceux que dessinait Molière. C’est une synthèse systématique de toutes les déchéances morales en lesquelles se diversifie la dépravation d’un monde spécial. C’est un type, né d’une inspiration satirique et d’une documentation livresque, ainsi que le poète lui-même nous en avertit, un type caricatural, dont l’aspect outré et hideux suffirait à établir l’essence abstraite, imaginaire, idéale.

Une pareille entité, en dépit de ses exagérations, peut être dramatique ; mais elle le serait le plus sûrement à condition de mettre en lumière les défaillances d’une volonté, d’une volonté en lutte et graduellement vaincue. Or, à quel moment Ambidextre lutte-t-il ? Il apparaît bien faible et mou aux mains de ceux qui l’entourent ! Il se borne pour toute résistance à noter ses chutes successives, à monologuer sur son infamie. Quand fait-il un effort pour se relever ? Il n’est même pas celui que pousse « un démon redoutable » sur « le chemin fatal », ni, non plus, un impulsif tout à sa passion. C’est un être veule, sans caractère. Non, il n’a proprement pas de caractère, cet homme. À peine peut-on dire que l’ambition le guide. Car ce sont davantage les événements qui le mènent et l’entraînent. Aussi Anthime Chabrevière est-il moins intéressant qu’il n’aurait pu l’être. Il reste pourtant poétiquement vrai dans sa défaite même. S’il ignore les conflits intérieurs, s’il court droit au gouffre qui l’engloutira, c’est qu’il est la victime lamentable des éléments moraux. Par là il attire, sinon notre sympathie, du moins notre charité, notre pitié. Et il ne manque pas d’être émouvant.

N’est-ce pas, du reste, à la pitié que M. Picard a voulu faire appel pour ce héros de « la sombre légende du journalisme », pour ce « vaincu de l’impossible et énigmatique nature » ? On le croirait. Et ne lui a-t-il pas, tout le premier, témoigné sa commisération, en lui rendant, après qu’il eut perdu tout le reste, l’appui et la tendresse consolatrice de Lucie ?

Il faut louer M. Picard d’avoir dessiné cette figure de femme, très vécue et très touchante, douce âme romanesque et fervente pour qui « l’amour est la musique de la vie ».

Nous ne pouvons nous arrêter aux autres personnages. À part celui de l’aïeule, dénommée « L’Éternelle », dont il a plu à l’auteur de faire un symbole de la fatale misère humaine, ils ont des individualités marquées et agissantes.

Le drame se déroule avec rapidité, âpre et poignant dans sa logique serrée et dure, sans qu’on y découvre aucun souci des habiletés du métier, dominé par la philosophie profonde qui l’inspire et traversé d’un bout à l’autre d’un grand souffle créateur.

Sans doute de toutes les pièces de M. Picard celle-ci est-elle la plus théâtrale, celle qui par sa facture est la moins en dehors du théâtre contemporain. C’est, du reste, la seule qui ait, avec un notable succès, affronté les feux de la rampe.

Aussi bien, la forme, quoiqu’elle s’oppose souvent au convenu, aux artifices des rhétoriques mortes, et peut-être à cause de cela, par ce qu’elle a d’instinctif et, enfin, ce qu’elle atteste de spontanéité originale, la forme, dis-je, ne manque pas de beautés naturelles et rares. Il suffirait de recueillir toutes les rencontres heureuses de mots et d’images qui relèvent un dialogue saisissant de mouvement et de force, pour montrer quel large courant d’art et de vie passe dans le style comme dans la pensée de l’écrivain.

Ambidextre, journaliste se recommandait donc aux préférences du jury par des qualités précieuses. Et si vous voulez bien vous souvenir, monsieur le Ministre, de ce que nous pensons des tendances rénovatrices que son auteur a apportées dans l’ensemble d’une œuvre dramatique déjà considérable, vous comprendrez que nos suffrages se soient prononcés unanimement en faveur de M. Edmond Picard.

Veuillez agréer, monsieur le Ministre, l’expression de nos sentiments les plus distingués.


[1] Moniteur Belge du 24 janvier 1907, pp. 378-381.

[2] Le jury était composé de MM. Charles Tardieu, président; Georges Doutrepont, Eugène Gilbert, Lucien Solvay et Arthur Daxhelet, secrétaire-rapporteur.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 16:34