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Léon Paschal (4 sep. 1910)

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(Extrait de : La Flandre libérale, 4 septembre 1910)

Notes littéraires

Léon Paschal. – Esthétique nouvelle fondée sur la psychologie du génie. – Paris, « Mercure de France ».

On l’a fait observer avec raison, il se dit plus de choses justes sur l’art, ses voies et ses fins, dans un débat entre peintres ou poètes, fût-ce autour d’une table de cabaret, qu’en une académie de savants. C’est que, pour bien en parler, il faut l’aimer et même être du métier, de quelque façon. Aussi rien ne vaur, dans l’espèce, les documents directs : mémoires, lettres, essais, manifestes, auxquels on peut assimiler certains ouvrages dus à des critiques ou à des philosophes qui furent d’ailleurs des poètes, comme Sainte-Beuve, Taine, Guyau, ou qui eurent le sens de la beauté, comme G. Séailles, quand il composa son « Génie dans l’art ». rien n’égale l’importance, par exemple, des « Mémoires » de Gœthe, des « Lettres sur l’éducation esthétique » de Shelley, de la « Préface de Cromwell » de Victor Hugo, des « Essais » d’E. Poe, de la « Correspondance » de Flaubert, du « Journal » des Goncourt, des « Lettres » de Wagner, etc.

Au contraire, les doctrines à appareil scientifique des Spencer, des Aug. Comte, des Groos, des Lombroso, des Ribot et de quelques autres, sont contestables en grande partie; il est aisé d’en toucher du doigt les erreurs. On se rappelle souvent, à leurs propos, les lignes sévères d’Octave Mirbeau : « Quant aux philosophes et aux savants, leur incompréhension de l’art pur devient quelque chose de véritablement incroyable et qui fait rêver... »

M. Léon Paschal semble prêt à souscrire à ce jugement, sans que pareille conclusion de sa part soit arbitraire, ni le produit d’une fantaisie qui brode au gré des sentiments. Bien loin de là, il a fouillé opinions et doctrines, dont quelques-unes autrefois l’avaient séduit. Il les a confrontées, analysées consciencieusement. Dans ses « Préliminaires », il nous livre loyalement les résultats de son enquête.

Aussi bien l’ « Esthétique nouvelle fondée sur la psychologie du génie » inspire-t-elle d’emblée confiance au lecteur, par l’accent de sincérité qu’y a su mettre M. Léon Paschal, par le point de vue subjectif, qui fait que le livre a parfois le ton des confidences, sans que cela fasse tort jamais à l’intérêt objectif de la thèse exposée et soutenue. Nous y reconnaissons la présence d’un écrivain, doublant le critique et le psychologue, d’un écrivain que préoccupe le problème de l’art. Qu’est celui-ci ? Quelles sont sa place et son importance dans l’ensemble des activités humaines ? Qu’est-ce que la beauté ? Parfois, sans doute, l’auteur s’est redit ces paroles découragées de Flaubert : « Nous manquons de levier; la terre nous glisse sous les pieds, le point d’appui nous fait défaut à tous, littérateurs et écrivailleurs que nous sommes. À quel besoin répond ce bavardage ?... »

On se rend compte ainsi qu’en écrivant son livre, M. L. Paschal a satisfait aux exigences d’un sentiment intime, personnel, qui paraît avoir été d’établir la raison d’être même et l’imortance d’une activité choisie et aimée. Car il en est des ouvrages de science comme des œuvres d’art. Si le mobile sentimental est parfois moins facile à reconnaître dans les premiers, il n’existe pas moins, et il en est toujours la fin première.

Longtemps la beauté dans ses manifestations artistiques constitue le seul but des étudiants. Telle était la matière de l’ancienne esthétique. Les réalisations du beau ne sont pour M. L. Paschal que des faits seconds, dont la connaissance résulte d’une simple déduction, dès que nous savons ce qu’est le génie. En lui tout se résume, de lui tout découle, par lui tout s’explique.

En effet, selon cette manière de voir, l’œuvre d’art doit sa naissance à l’activité seule du poète qui la crée. Si nous la rattachons à cette activité et à celui qui la manifeste dans son milieu, nous verrons apparaître les lois profondes qui la régissent, ainsi que le secret de ses rapports avec l’époque.

L’esthétique, ainsi comprise, n’est qu’une généralisation de la méthode critique d’un Sainte-Beuve, par exemple. Celle-ci applique ses procédés d’analyse à rechercher les relations entre le livre et l’auteur; l’esthétique veut établir les rapports de l’art, dans son sens le plus vaste, avec cet ensemble de facultés créatrices qu’est le génie.

L’étude de ces facultés, tel sera son premier objet. Cette étude embrasse un ensemble de phénomènes nombreux et complexes : la constitution des facultés, dont il s’agit, et leur développement, les dons du génie, sa genèse, les apports du milieu social dans son élaboration, ses modes d’activité.

Cette étude emprunte la plus grande partie de ses lumières aux sciences psychologiques et sociales et particulièrement à des travaux de critique ou d’histoire, tels que ceux de Boschot, Ch. M. Des Granges, de Maurice Souriau, de Biré, de Bédier, etc.

Il semble qu’en se proposant de telles fins, l’esthétique soit encore plus un art qu’une science et qu’elle se fonde avant tout sur une finesse de jugement qui ne s’apprend pas. Pour en pratiquer avec fruit les méthodes, il faut être un artiste. Un savant tout court pourra approfondir quelques aspects isolés du phénomène esthétique; il ne pourra les envisager dans leur ensemble et dans ce que leur tout organique a de vivant.

J’ai indiqué par là, dans ses grandes lignes, le plan de l’ouvrage de M. Léon Paschal. Après une critique détaillée des différents systèmes d’esthétique, l’auteur s’attache à faire la psychologie du génie et à analyser ses modes de création naturels ainsi que son procédé de production artificiel. Cette deuxième partie est de loin la plus considérable du livre, c’est la plus importante et la plus neuve. Elle nous fait assister à la formation, à la détermination et à la constitution définitive de la personnalité chez l’artiste, en nous y intéressant comme aux péripéties d’un drame.

Les phénomènes qui président à la naissance des œuvres littéraires, les seules dont il est question ici, y sont décrits abondamment à propos de « René Obermann », les « Frères Zemganno », « Werther », « Manon Lescaut », la « Comédie humaine ». Mais, pensant que ces livres, qui sont, à n’en pas douter, le parfait aboutissement d’un mode de création, ne peuvent nous faire connaître, sous leur aspect le plus complet, les conditions auxquelles est soumise la vie d’une œuvre littéraire, l’auteur demande le reste du secret qu’il recherche, à des essais malheureux, à des formes maladives et avortées. C’est sur lui-même que M. L. Paschal expérimente, dans ce but, observant chez lui-même la naissance et les différentes étapes d’idées qui eussent pu devenir des poèmes, des romans ou des drames, et qui, à part une exception, ne furent que des ébauches mort-nées.

Il résulte d’une foule de documents, rassemblés par M. Léon Paschal, que l’œuvre a pour fin première de satisfaire à un penchant affectif et d’exprimer la personnalité de son auteur : vivre, par son moyen, un destin plus grand, plus beau, plus libre, plus heureux enfin que celui, souvent pénible, auquel on est asservi.

L’auteur de l’ « Esthétique nouvelle » souscrit ainsi, en quelque façon, à la « doctrine du jeu » de Schiller. Celle-ci revenait à envisager l’art comme le domaine de la liberté, l’esprit ayant le loisir de s’y épanouir sans subir aucun despotisme.

Quant aux procédés par lesquels un écrivain extériorise son moi, c’est à la critique , aidée des lumières, que les études psychologiques lui fourniront de plus en plus abondamment, à en déterminer la légitimité. M. Paschal les expose avec un grand souci d’exactitude et de clarté.

Une fois que l’œuvre existe, elle a son propre destin. Jusqu’ici elle n’était qu’un produit; désormais elle devient, à son tour, un agent. On peut envisager son action, c'est-à-dire ses qualités émotionnelles, soit sur l’homme pris isolément, soit sur la communauté. Considérant cette action dans la succession des siècles, on cherchera à établir quel rôle constitutif l’art a rempli dans la société. Enfin se posera le problème des rapports entre l’art et la morale.

J’indique ainsi la matière de la troisième partie de l’ouvrage de M. L. Paschal. Il y explique, entre autres, de quoi est fait l’ascendant de l’œuvre d’art. Le procédé qui permet de juger des mérites de celle-ci ne consiste pas, comme on se l’est imaginé longtemps, à la confronter avec une sorte d’image archétype, mais à constater si elle a toutes les qualités nécessaires pour survivre et triompher de sa concurrence avec les autres. Or, nous l’avons vu, ces qualités ne peuvent être que des éléments de la personnalité même de l’artiste : ce sont ses émotions, ses sentiments, ses idées propres; et c’est par la logique interne de ces éléments, ainsi que par la logique avec laquelle ils sont subordonnés l’un à l’autre, que la valeur de l’œuvre s’imposera, au point de s’incorporer tout entière en des âmes étrangères.

L’importance de ces trois facteurs : l’émotionnel, le sentimental, le social, M. L. Paschal nous la fait comprendre brièvement. Peut-être n’aurait-il pas été inutile de faire l’application systématique de la méthode d’investigation ainsi définie, à quelques œuvres de choix.

C’est en des chapitres un peu écourtés, semble-t-il, que l’auteur traite du rôle social et moral de l’art. Il montre bien pourtant comment celui-ci sans correspondre à aucune nécessité immédiate, fonde entre les hommes, par ses effets suggestifs, une fraternité de sentiments, et comment il est aussi, dans le passé, le dépositaire de tout ce qu’un peuple ou une race a de précieux ou de mémorable.

D’autre part, à cause du caractère particulier que nous avons reconnu au travail littéraire et qui fait en sorte que celui-ci n’offre d’intérêt que pour qui le produit et qu’il n’a, économiquement, de valeur aucune si ce n’est quand le temps lui en a donné, ce problème douloureux se pose devant nous : Comment l’artiste échappera-t-il à ce destin absurde de voir son génie se débattre contre la pauvreté ?

M. L. Paschal n’est pas partisan de l’encouragement accordé directement par l’Etat aux ouvriers de la pensée. Il le tient pour peu pratique, d’abord; il lui paraît, en outre, matériellement inefficace et plus funeste que bienfaisant. Il y voit un danger pour l’indépendance morale de l’écrivain. Pourtant, ajoute-t-il, « l’Etat doit s’efforcer de modifier en faveur de l’art les circonstances économiques. L’artiste écrit pour soi, travaille pour soi, c’est vrai; mais, son œuvre accomplie, il l’adresse au public. Que l’Etat lui facilité l’accès du public; ou plutôt que les éditeurs et les libraires, qui ont tout intérêt à ce que l’artiste et le public entrent en contact, organisent une puissante entremise. C’est leur propre intérêt, et l’intérêt personnel est le seul mobilequi fasse agir énergiquement... Que la librairie s’organise puissamment ne suffit pas à soi seul. Il faut en outre que le public ressente un besoin d’achat. C’est à l’Etat qu’il incombe par ses programmes d’enseignement, de développer jusqu’à leur plus haut degré les ressources intellectuelles des individus et, parmi elles, en premier lieu, la compréhension et le goût des œuvres d’art... »

On ne pourrait mieux dire. Mais, sans doute, bien des artistes succomberont-ils encore sous la dure contrainte de la misère avant que soit modifiée la mentalité des foules, et longtemps encore les poètes seront-ils suspects au pouvoir quel qu’il soit, comme étant les porte-voix des idées nouvelles. Platon les bannissait de sa république, Richelieu fonda l’Académie française. L’un et l’autre cherchaient à les rendre inoffensifs.

Sur la question de la destination sociale des œuvres, M. L. Paschal se rallie à cette maxime de Gœthe : « Une bonne œuvre d’art peut avoir et aura sans doute des suites morales; mais imposer à l’artiste un but moral, c’est proprement gâter son métier. »

Quant à la moralité dans l’art, il la ramène toute à la sincérité, à une sorte d’honnêteté de l’artiste, qui consiste en ce que celui-ci exprime sa pensée et son sentiment dans leur intégrale beauté. Notre auteur prend, sur ce terrain, une attitude très radicale : « La sincérité, dit-il, est la seule loi à laquelle un écrivain soit obligé de se tenir. Il n’a pas à se préoccuper des effets qu’aura l’œuvre qu’il a conçue. » C’est admettre que, en tant qu’artiste, l’écrivain est soumis à des lois d’un autre ordre et tout aussi rigoureuses que celles dont il relève comme homme et auxquelles les codes et la justice servent de sanction. Mais comment éviter les conflits, qui fatalement éclateront entre la morale professionnelle et la morale générale ? Il semble que ce soit là un problème insoluble.

On le voit, M. Léon Paschal a abordé tous les problèmes de l’Art et de la Beauté. Son livre abonde en vues personnelles, qu’il mêle à une documentation savante. Peut-être lui reprochera-t-on d’être un peu touffu, trouvera-t-on que tel chapitre gagnerait à être émondé et éclairci ? Prenons garde que, dans une telle étude, la multiplicité et la variété des témoignages créent souvent la valeur de l’argumentation, et que, l’auteur nous fait un peu assister à la naissance, en son esprit, d’opinions, qui parfois cherchent à se préciser sans toujours y parvenir sur-le-champ. Nous prenons contact avec sa pensée en action, sa pensée vivante et toute chaude, et c’est là pour le lecteur un plaisir sans cesse renouvelé.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 16:32