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Des Ombiaux à la Cour d'Amour

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(Extrait de : La Jeune Wallonie, nos 6-7-8, juin-juillet-août 1907, pp. 53-55)

Maurice des Ombiaux à la Cour d’Amour

Mon cher Dethier,

Votre intention est charmante. Elle ne manquera pas d’être aussi féconde, si l’on y correspond. Et comment n’y correspondrait-on pas ! Vous taxez vos collaborateurs de la plus aimable façon du monde !

« Nous comptons — m’écrivez-vous — sur au moins une page de vous, pour notre compte-rendu farci. Parlez-nous, par exemple (ceci pour fixer vos idées), de « Maurice des Ombiaux à la Cour d’Amour... »

Je me révolte d’abord un peu... puis, je vous rends grâces, à me voir ainsi conduit, d’une main ferme et sûre, devant mon sujet. Je commence donc.

... Or, il advint que, ce jour-là dont vous parlez, fuyant la grande ville « tenta­cu­laire », nous prîmes le train à la gare du Midi. Las de nos brumes énervantes du Nord, nous allions vers cette Provence au ciel tout noir de fumée, dont Mlle Nelly Lecrenier devient le gracieux Mistral. Hélas ! nous partîmes sans le Soleil. Il s’était excusé, paraît-il, retenu ailleurs. Où donc ? Mais l’Averse nationale, elle, était au rendez-vous, empressée, prodiguant ses largesses, pour que parût mieux trempée, en cette circonstance, notre volonté de vrais Wallons, brachycéphales et tenaces.

Au cours du trajet cahotant, monotone et morne, l’auteur des Farces de Sambre et Meuse s’attesta particulièrement rêveur, avec un peu de cette mélancolie, voire de ce mysticisme, qui perdurent dans notre âme; restes, nous dit Jules Sottiaux, des lointaines influences germaniques. Ainsi les germes ethniques sont perpétuellement vivants dans les souches de la race...

Mais quand il fut à table, mon vieil ami Maurice ne tarda pas à redevenir « d’humeur rieuse et gaie », comme Saint-Dodon, son bon maître. Dans ses yeux, doux comme des yeux de femme amoureuse, nous retrouvâmes ce contentement tour à tour émerveillé et malicieux qui les fait ordinairement briller, comme si d’opulentes images ou des songes richement colorés se succédaient dans son esprit. La bonté de son clair regard allait à tous les convives, au milieu desquels il présidait le festin. Il ne cessa d’apporter, dans son rêve élevé, toute la dignité voulue, ayant bon estomac, grand appétit et le gosier en pente. Il mangea comme l’abbé d’Anse­remme et but comme Saint-Aubin lui-même.

Un bourgogne merveilleux bientôt lui mit sur la langue « un enchantement velouté », et la chaleur de son cœur rendit sa bouche éloquente. Il parla. Son geste enveloppa toute la chambrée. Il sembla étreindre sur sa robuste poitrine la Carolorégie tout entière. Une simplicité familière et aimable caractérise, vous le savez, sa parole qui s’émet avec des sonorités pleines, larges, abondantes et gardant l’âpre saveur du cru. Il nous dit son enfance de rude gamin, musard, pilleur de vergers, dénicheur d’oiseaux. Il revendiqua l’honneur d’avoir, le premier au pays noir, retrouvé l’Idéal et senti battre le cœur de sa terre natale...

Mais les glorioles de Maurice sont de courte durée. Elles se dissipent comme la mousse du champagne. L’ironie habite toujours au fond de ses jugements et de ses admirations. Aussi est-ce Jacques Bertrand, le chansonnier local, que finalement il porta aux nues.

Cependant, le romancier de Mihien d’Avène était visiblement le héros de la fête, dont Mme Jules Destrée fut la souriante reine. On le vit bien un peu plus tard, quand cinq cents auditeurs, au Salon communal de Marcinelle, n’eurent d’yeux que pour le populaire conteur de tant de délectables récits de Wallonie. Ce fut là incontestablement le plus beau succès littéraire qu’ait jamais remporté écrivain de chez nous. La Victoire, ce jour-là, caressa de son aile un des plus sympathiques d’entre les nôtres. Une émotion passa dans l’assemblée et la fit frissonner. Maurice des Ombiaux, un instant, se sentit devenu une sorte de demi-dieu...

Mais aussitôt il se rappela que la gloire est dangereuse pour les hommes et qu’elle est l’ennemie de leur bonheur. Son scepticisme volontiers gouailleur, s’appliquant à lui-même, le sauva, lui et ses fidèles, de l’attendrissement total. Il parla à son peuple, en se montrant joyeux et luron. Il apparut alors véritablement l’homme de ses livres les plus connus. Sa main ornée de l’améthyste épiscopale semblait étendre sur toutes les têtes un geste d’amour et de bénédiction, tandis que sa voix entonnait et soutenait les entraînants refrains et les plaisants couplets du « Pays de Charleroi » et de « L’quinzaine au Mambourg ».

Il m’a semblé alors que dans sa haute taille de bon géant il portait toute la mâle gaîté de la Wallonie, comme il la reflétait dans sa figure épanouie, qui me fait toujours penser à un Richelieu un peu ripailleur. Il était tout le rire éclatant des couillonnades, le rire pétulant de nos vieilles chansons, le rire narquois de nos antiques fabliaux et la liesse sautillante des crâmignons et des farandoles qui bientôt allaient se dérouler sur la grand’place de Marcinelle.

Je revis encore Maurice un peu plus tard. Il était grand échanson au palais de notre gentille reine. Il se plaisait à couronner d’écume pétillante les coupes diaprées dans lesquelles il faisait couler une délicieuse lave d’or.

Puis, je ne le revis plus... Il doit être, à l’heure qu’il est, rentré à Bruxelles...

Voilà, mon cher Dethier, le récit authentique et fidèle des faits et gestes, ainsi que des propos mémorables, de Maurice des Ombiaux à la Cour d’Amour. J’ai tâché de m’élever jusqu’à l’impartialité de la grave Histoire. Je ne sais si j’y suis toujours parvenu. Vous me le direz, n’est-ce pas ? A vous cordialement.


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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 16:32