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Notes littéraires (Mauclair, Paschal, ...)

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(Extrait de : Le Journal de Bruges, n° 198, 59e année;
et de  : La Flandre libérale)

Notes littéraires

Camille Mauclair. – Couronne de clarté. – Paris, P. Ollendorff, éditeur.

Léon Paschal. – Paroles intimes. – Bruxelles, Deman, lib. (collection du Réveil).

Charles Delchevalerie. – Décors. – Liège, Miot et Jamar, édit.

Camille Mauclair a publié naguère un remarquable livre d’esthétique : Eleusis, causeries sur la cité intérieure. C’est un « gourmand d’idéaliste », comme l’appelait, l’autre jour, Henry Maubel, plein de ferveur pour le rêve de son esprit, qui consiste à recréer le monde en sa conscience. Car pour lui et pour Mallarmé, son maître, telle est l’inconsistance des choses que « l’univers serait un univers mort si nous ne le ranimions sans cesse en le colorant de la tonalité de notre être, en y projetant nos images ». Aussi ces écrivains ont-ils souci avant tout de regarder en eux, pour y voir la vie dans leur propre âme, laquelle doit contenir et enfermer tout ce qu’il est possible à l’écrivain de saisir. Ils vont, processionnaies mystiques, par l’allée ombreuse qui mène du monde interne au monde externe; ils s’avancent, rayonnants d’avoir conquis le monde épanoui pour eux dans le recueillement.

Camille Mauclair qualifie de féerique son nouveau roman : Couronne de clarté. Mais la fée n’y apparaît point avec la traditionnelle baguette magique. Elle est une pure et innomable spiritualité.

Le penseur découvre Maïa, à la chevelure d’or – couronne de clarté – Maïa, qui n’est que sa faculté de rêve, comme son réflexe et son prolongement. Ensemble ils commencent le songe de la vie, symbolisé par un voyage mystérieux vers le pays de Vérité et de Clarté. Et, tout le long de leur route, ils s’inventent un monde à leur fantaisie.

L’avertissement premier de leur exode est cette rencontre des « enfants de la légende », par lesquels ils peuvent déjà pressentir que la vie n’est qu’une fable dont les images nous sont données, et dont le sens ne se déduit que bien longtemps après. Les trois îles sanglantes leur montrent la même chose dans une rapide prédiction des périodes futures : par elles s’annoncent successivement la connaissance, le doute et cette finale certitude que leur actuel épuisement était venu chercher.

Cependant le pays de Volupté leur offre l’initiation des sens. Ils explorent en lui tout un univers de surfaces, aux enchantements apparentiels, aux ivresses changeantes, et, avec la satisfaction, le désir d’autres joies plus intérieures leur vient. C’est alors que les immenses contrées de l’Amnésie se déroulent à leurs yeux, avec leurs espaliers de spectacles multiformes. Ils y apprennent à se renoncer dans le présent parmi les rencontres chimériques, et à n’espérer que d’eux-mêmes. L’antique secret des sirènes de Scylla se dissipe devant la violation de son ombre et avec lui s’abolit une des terreurs de l’humanité : il n’y a pas de mystère; Isis n’existe pas; c’est l’homme qui l’invente.

Désormais mûrs pour la connaissance, l’art leur révèle, dans l’île des Yeux-clos, une philosophie des phénomènes. Par lui, ils leur découvrent enfin un sens et une utilité supérieure. Mais la volupté comme la philosophie, l’art comme la légende avaient encore  besoin du monde extérieur pour leur complaire. Et voici qu’ils sont enfin assis, dans la nuit, auprès de la connaissance pure, intérieure, libre, des choses et des êtres. Voici qu’elle va s’éveiller pour eux. Tout est en eux, certes, mais mélangé. Il leur faudrait pouvoir se reculer hors d’eux-mêmes, pour qu’ils se connussent : il leur faudrait un miroir. Ils arrivent à la fontaine de Jouvence, source limpide au milieu d’une grande forêt. Ce sera leur ultime aventure. Le miroir qu’ils ont choisi n’a point de reflet ! Et pourtant la Clarté les environne, les baigne, les pénètre, les transfigure, et ils voient tout le ciel en eux et à travers eux. Les voilà désormais rois de la certitude et maîtres de l’énigme. Tout est l’invention de l’homme; la lumière est en nous; nous sommes les princes des choses intérieures...

Or Maïa se dissout comme une vapeur resplendissante. Car elle n’a jamais été que l’imagination du poète, son rêve; ils sont venus au lieu de la connaissance pure, et l’imagination n’existe plus, puisqu’ils sont au centre de tout ce qui est imaginable...

Comment faut-il dire : virtuosité ou manifestation de ce que nous avons de plus intime et de plus grave; sensibilité sincère ou simple jeu cérébral ? Que sais-je ? « Sentiment, tu es mon maître » écrit Camille Mauclair, dans sa préface d’Eleusis; mais on pourrait mettre son sentimentalisme plus d’une fois en défaut. Ce côté de la question réservé, il est vrai de dire que l’auteur de Couronne de clarté est déjà un écrivain plein de talent et, en dépit d’un peu d’intransigeance, un des artistes les plus distingués de l’actuelle jeunesse littéraire.

*

*  *

Je ne voudrais faire un grief à Léon Paschal de sa jeunesse – loin de là. Mais elle éclate, encore qu’il prétende l’avoir tuée en sa fraîcheur, dans ce que son petit livre montre d’un peu inexpérimenté sous son allure décidée, dans sa hâte de dire une vie précédente, dans cette sève d’enthousiasme que ne cèle guère l’aveu de quelque désillusion. D’ailleurs, le cerveau de l’auteur est d’espèce précoce, et le fruit qu’il nous donne, pour n’être point le meilleur, est d’une belle venue déjà et d’une saveur que j’estime beaucoup.

Léon Paschal, je le gagerais, a beaucoup cultivé Barrès, Anatole France, peut-être, Renan aussi, sans doute; et il s’est attardé, nous le savons, à vivre en reflets les angoisses de ce pauvre grand malade, le philosophe genevois Frédéric Amiel; il doit avoir fait des quatre ou cinq volumes qu’a laissés ce martyr de sa pensée, des livres de chevet. Il me dira si je me trompe.

Léon Paschal s’est tourné vers son moi. Car ces maîtres l’incitaient à analyser sa propre âme. C’est elle qu’il a voulu nous dévoiler. Sans scrupule, il nous la livre en ces Paroles intimes, proférées à voix presque basse et sur le ton des confidences.

C’est le soir, à la « lumière accueillante et doute de la vieille lampe de cuivre brûlant parmi les livres », qu’il descend en lui-même avec la clef d’or du rêve. Il voit « dans un dévoilement se lever le passé »; et l’avenir lui apparaît avec des « lueurs d’étoiles au seuil de ses avenues ».

D’abord le premier amour : décor d’aube, joie plénière, candeur, extase; puis enivrement des jouissances sensuelles; puis mort lente des magies amoureuses, qui doucement s’indécisent et se troublent et finalement s’anéantissent sous le souffle destructeur de la manie d’analyse dont nous souffrons tous en ce siècle.

C’est alors, après des jours transitoires, l’espoir rénové de chercher le bonheur dans l’action, d’affirmer son rêve par des actes : destinée hautaine ! Que d’efforts vains et que d’écœurements ! Des joies cependant, et si pures, quand « des perspectives infinies s’entrouvraient ». Car le poète est inassouvi d’éternité. Mais qu’existe-t-il d’éternel ?...

Or, ici, sans crainte de représailles, dédaignant même en cette occurrence les arguments exacts qui pourraient étayer ses pages, l’auteur – après avoir repoussé et le femme fallacieuse et l’âme, flamme incorporelle et immortelle, et Dieu avec la foi spontanée en l’Absolu – érige un prestigieux oratoire à la Gloire, l’amante qui donne d’indéfinies voluptés, et à l’Art, qui est encore la Gloire, c'est-à-dire aux œuvres définitives et belles, auxquelles seules est dévolue l’Eternité puisqu’elles sont faites de ce que chaque siècle a d’éternel.

Et ainsi l’athéisme, dont se pare un peu brusquement l’écrivain, se double d’un mysticisme qui voue ses extases aux idées religieuses, indécises et éparses, émanées du Songe et de l’Art.

Alors jaillissent ces paroles d’un athée mystique, qui ne sont que congrus et éloquents propos, tenus aux non-initiés, aux infidèles du culte nouvellement instauré, et dans lesquels le philosophe touche à tous les dogmes qu’il révère. Ils sont nombreux, ces dogmes : celui, fondamental, de la gloire; pui celui de l’amour (et par « amour » il convient d’entendre ici, l’Erôs de Platon, ou cette « sensation de l’infini spirituel », comme l’a dénommé Amiel); puis celui de l’accord nécessaire entre cet amour allié à la pensée et le sentiment intime et égoïste de nous-mêmes; puis celui de l’éternel vers lequel il faut tendre et que l’art seul atteint; enfin celui des rapports entre cette doctrine et nos exigences morales. Trouvez pour finir, comme conclusion pratique, ces deux formules synthétisant la loi; la première d’Amiel : le découragement est une incrédulité; agir c’est la foi; et la seconde de Baudelaire, fixant les limites de l’orgueil permis à l’athée mystique : être un grand homme pour les autres et un saint pour soi-même !...

J’avoue que je ne saisis pas clairement le point où la troisième partie de l’opuscule se rattache aux deux premières. Il y est question de la naissance ou mieux de la genèse des héros... dans l’imagination du poète ou du romancier. Or, ils naissent, vous n’en doutiez pas, du moi de l’auteur, lequel ne se distingue des gens vulgaires que par une plus grande énergie dans les phénomènes nerveux.

Le cahier que nous offre Léon Paschal, est de bonne prose, bien nourrie et sentant son consciencieux travail préalable de la langue. L’on relèverait à peine quelques tares minimes pour ce que l’écrivain n’a point assez remis la trame de certaines phrases sur le métier. Mais je ferais plus de réserves au sujet de mainte thérorie incluse en ce livret, qui est, il faut le dire, plus prometteur que donneur, en dépit du plaisir que sa lecture nous a procuré.

*

*  *

Comme Paschal, c’est à Liège que Charles Delchevalerie écrit, et c’est la terre wallonne qu’en ses Décors, il peint avec ses mots aux tons chatoyants et vibrants comme des couleurs. Sa palette est riche; il trouve, comme pas un autre, des teintes dures ou tendres, irradiantes ou fanées, pour exprimer la nature un peu en grisaille au milieu de laquelle il vit, et pour évoquer les ciels romantiques de Wallonie.

Ce sont de petites pages où l’auteur, ainsi qu’il le dit, « tenta de transcrire en concordance avec telles heures de son être, l’émoi divers de quelques sites familiers ». Telle est cette plaquette : trente feuillets d’album, frais pastels, riantes aquarelles, mélancoliques fusains, merveilleuses estampes. J’allai oublier le très joli dessin ornant la couverture, d’Aug. Donnay : une muse songeuse du pays mosan...

Les vocables usités par Charles Delchevalerie ont souvent d’incomparables colorations. Et voilà que se déroulent de féeriques Décors, où saigne l’agonie souveraine du soleil, où se déploie le ciel de net azur et d’ouates fondantes des aubes estivales, où roule la Meuse, épaisse et mélancolique, sous l’enjambement sempiternel des ponts, où se diffuse la tristesse automnale sur les choses, où descend la molle paix de la nuit sur la vallée, où meurt un fuligineux soir d’été sur le pont de barques noires enguirlandées de lumière, où... Mais comment noter tant d’évocations diverses ? Voici plutôt deux d’entre ces trente petits panneaux, pour que vous reposiez les yeux... de votre imagination :

I. – Matin de dimanche en septembre, aux banlieues endormies, grisâtres dans la moiteur d’ennui du ciel sans soleil. S’allonge la rectiligne propreté, aux insidieux relents d’évier, des cités ouvrières. Silence hébété, que soudain troue un rauque appel corné d’un tramway qui dévale la grand’rue, là-bas où tantôt s’épandront les groupes bariolés des jacasseuses faubouriennes sortant de la messe, – quand va tinter la cloche enrhumée par l’air aveuli qu’elle dérangera certes en sa bonne torpeur, mais pas pour longtemps. Car les ondes paresseuses ont bien vite recouvré la sérénité dominicale et ce serait, pour la cloche, l’assoupissement du bonheur, s’il n’y avait cette appréhension du réveil, tantôt, dans le somnolent émoi des vêpres...

II. – En un chemin creux qui monte, rapide et tournoyant, des profondeurs du val. Des deux côtés du sentier, la rosée scintille aux haies jaunies d’octobre. Calme partout : à peine entends-je le vague soupir d’une houillère au loin. En face, dans un enclos, se dresse un cône de chaume, mouillé par la nuit, dans le vert bleuté des vergers d’aurore. Au dessus, sur la côte, jusqu’aux brouillards profonds du ciel blanc, s’élève un irrégulier damier de vergers bleus, qu’enveloppe la moelleuse gaze de l’aube.

Les cîmes des arbres s’indécisent, tels des cierges en des fumées d’encens. Et c’est comme un rêve bleu qui voile toute la terre...

Et maintenant, si le livret vous tombe entre les mains, n’allez pas le lire tout d’une traite. Il vous fatiguerait, ainsi qu’une galerie des plus beaux tableaux fatigue nos yeux. Il vous enerverait par cette intensité et cette richesse soutenue des couleurs, qu’il présente, et aussi par cette contention, à laquelle l’on sent que l’auteur a dû soumettre son imagination et sa plume, pour arriver à l’effet cherché, à la concision voulue. Enfin, il pourrait bien faire naître en vous un peu de mélancolie, parce que vous souhaiterez, sans doute, de voir, en ces Décors, des personnages, des actions, la vie enfin. Aussi, malgré le charme émanant de chacune de ces petites pages, exprimerons-nous le vœu, et c’est par là que nous finissons, que Charles Delchevalerie nous donne bientôt, en une œuvre nouvelle, à la fois l’émotion de la vie et le prestige des décors.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 21:35