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D'Épicure à nous

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(Extrait de : Le Petit Bleu, 28 juillet 1903)

D’Épicure à nous

Est-il vrai, comme l’a dit et ne cesse de le répéter, qu’aucune règle de vie ne puisse être déduite du matérialisme, ou bien, au contraire, cette doctrine, encore qu’elle admette que tout est matière, peut-elle légitimement aboutir à une morale ? La pensée contemporaine ne saurait se désintéresser de cette question. Car nombreux sont aujourd’hui ceux qui, en se réclamant de la science moderne soutiennent la « théorie mécaniste » au sujet de nos origines. Or, nous voyons assez souvent que, dans la vie pratique, ces hommes se prennent d’enthousiasme pour le Droit, la Justice, sont passionnés pour un noble idéal. Eh bien ! cette direction continue vers une beauté supérieure, qu’ils observent dans toutes leurs actions, la suivent-ils à la lueur des principes qu’ils professent sur la nature, ou indépendamment ou encore en dépit de ceux-ci ?

Voilà un problème qui semble plein d’actualité. Pourtant il dut agiter déjà les esprits philosophiques, il y a plus de 2.000 ans de cela. Il se pose, en effet, à propos d’Épicure, ce penseur du 4e siècle avant notre ère, qui, en même temps qu’il souleva parmi ses adversaires des haines comme jamais peut-être homme de combat n’en excita à aucune époque, fut vénéré comme un sage et presque à l’égal d’un dieu par ses amis et ses disciples. Aussi, c’est Épicure, si vous le voulez bien, qui va nous donner une solution, dans le cas qui nous occupe. Ce point de vue d’actualité dans une matière si vieille, nous le trouvons indiqué ou plutôt suggéré dans le petit livre que M. Marcel Renault vient de faire paraître dans la collection « Les Philosophes » une série dédiée aux gens du monde curieux de l’histoire des idées.

On est unanime de nos jours à reconnaître qu’Épicure fut singulièrement calomnié depuis l’époque où d’obscurs stoïciens le représentèrent comme ayant axalté le plaisir en tant que souverain bien de la vie et blasphémé la vertu désintéressée. Oui, il est du nombre de ces lumières de l’humanité que la légèreté des foules, juge ainsi d’une seule parole, apophtègme équivoque, formule facile, mais où ne s’enchâsse point leur vraie pensée. De même ne savons-nous pas que pour la masse profane, Darwin, cette figure glorieuse de la science moderne, n’est qu’une sorte de « fumiste » de haute volée, qui laissa échapper cette boutade que nos ancêtres lointains auraient été les grands singes des forêts ! Et l’on pourrait multiplier les exemples. Mais celui d’Épicure est des plus topiques. Voyons dans quel rapport se trouve sa morale avec sa philosophie, c'est-à-dire avec sa théorie de la nature.

En ce qu’elle réduit tous les phénomènes aux mouvements de la matière, sa « physique », elle ne tendait à rien moins qu’à dissiper les fantômes dont les hommes ignorants peuplaient le monde, y compris ceux des divinités. D’autre part, sa « méthode critique », en admettant que raison, principes, idées se ramènent uniquement aux sensations, le conduisait à nier que les notions de Bien et de Mal eussent d’autre contenu que les affections agréables ou pénibles. Cela aboutissait à exorciser aussi ces autres fantômes, qui, ceux-ci, hantaient les esprits : le Devoir, la Vertu; et la morale ainsi allait être fondée sur l’expérience, comme le reste de la connaissance. Selon cette conception, « bien » est synonyme de bonheur, et bonheur signifie suite de plaisirs intenses en conformité avec les exigences de l’être. de là, il semblerait, à première vue, que pour bien vivre il suffit de nous abandonner à la pente de nos désirs. Et c’est cette conclusion prématurée qui passe souvent pour être le dernier mot de l’opinion d’Épicure sur le sens de la vie. Il devrait, du reste, en être ainsi, si la pensée de l’homme ne différait pas de celle de l’animal et n’étaient les dérèglements de notre imagination quand elle est livrée à elle-même. Or, l’homme, continue notre philosophe, est capable d’anticiper les sensations qui l’attendent. Oui, mais les plaisirs et les douleurs qu’il prévoit, il les prévoit mal parce que sa vue est courte. Il lui arrive de désirer des plaisirs sans faire attention aux douleurs beaucoup plus intenses dont ces plaisirs seront suivis; il lui arrive de craindre des douleurs sans se douter qu’elles ne sont que des incommodités passagères et qu’elles seront suivies d’avantages nombreux et durables. Il est donc indispensable de définir les limites que ne peuvent dépasser nos plaisirs et nos douleurs. Et Épicure établit que nul ne peut être heureux sans être sage ou prudent, tempérant, juste, etc. Ainsi, les vertus, écartées de la place imminente qu’elles occupent dans d’autres systèmes, par exemple le stoïcisme, se retrouvent ici sur la voie qui mène au souverain bien, comme des moyens d’y atteindre. Elles apparaissent comme un bon calcul, les vices comme des maladresses compromettant en même temps la santé du corps et celle de l’âme, qui est dans la quiétude, la sérénité parfaite. Aussi le sage fuira-t-il la sensualité et la débauche avce le même soin qu’il évitera de s’attirer le souci des affaires publiques ou de s’exposer aux dangers que courent les hommes d’activité généreuse, les héros du droit, de la liberté, etc.

On voit quelle règle de vie Épicure a déduite de sa philosophie. Elle isole l’individu dans son égoïsme, elle l’enserre dans les bandelettes de la prudence, pour mieux le conserver. Qu’il y a loin de cette indifférence incrédule et découragée à la fermeté confiante d’un Socrate, à l’énergie pleine d’abnégation des fiers stoïciens, travaillant à édifier la cité universelle des hommes libres, à cet héroïque esprit de résistance à la nature et de sacrifice personnel, à ce douloureux dépouillement de soi, qui caractérisent l’idéal chrétien ! Qu’il y a loin de cet égoïsme à l’altruisme moderne, où domine ce sentiment, encore récent, d’ « humanité », qui « répond comme à un instinct de responsabilité animant désormais tous les hommes et tous les peuples à l’égard des autres hommes et des autres peuples ! »

Faut-il conclure que le matérialisme scientifique ne eput engendrer que cette déprimante morale du personnalisme féroce et de l’indifférentisme prudent, et ne saurait nous conduire qu’à la conception d’une « mécanique sociale » dont l’énergie initiale et le seul mobile seraient l’intérêt ? Nous ne le croyons pas. La science n’a pas dit son dernier mot. Dans sa résolution calme et impérieuse, elle élabore lentement, n’en doutons pas, une éthique qui plus tard pourrait bien se substituer aux anciennes métaphysiques. Il semble que dans les temps futurs, grâce aux conquêtes nouvelles de l’intelligence, l’individualisme pourra se développer sans préjudice pour la liberté ni pour le bien de la généralité, et que, selon le mot de M. James Van Drunnen, « à l’exemple de la constitution de la matière, les sociétés seront des ententes d’indépendances individuelles ».

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 16:43