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Gilles de Chin

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(Extrait de : Le Petit Bleu, 28 juin 1903)

Gilles de Chin

Il y a quelques jours, le dimanche de la Trinité, la grande « ducasse » de Mons a ramené dans les rues de la capitale boraine les splendeurs de la « pourcession de Madame Sainte Wauldru », avec le fameux « Car d’or », que traînent six chevaux montés par des jockeys en costume du XVIIe siècle. Puis, une fois les châsses et les reliques réintégrées, le combat dit « lumeçon » fut bien et dûment livré « au Marklet », pour l’ébaudissement du bon peuple des bords de la Touille. Au milieu de la fusillade endiablée des sapeurs-pompiers, que rythmaient les notes graves d’ « el gross cloqu’ du catiau », dans le délire d’une foule qui crie et gesticule, le valeureux Chevalier a pu, comme les autres années, avec l’aide des courageux « chins-chins », percer le flanc du terrible dragon. L’épopée ainsi s’est de nouveau accomplie !

Certes, pour l’historien, le célèbre tournoi de la kermesse de Mons se rattache vraisemblablement à la création de la confrérie de Saint-Georges, fondée en 1390 par Guillaume de Bavière, et le héros du « lumeçon » serait le saint en personne. Mais pour une grande partie des Borains, toujours fidèles à une tradition longtemps admise, le vainqueur du monstre est Gilles de Chin. Une étrange confusion se fit, en effet, anciennement (le premier témoignage que nous en avons remonte à 1725) de deux légendes assez analogues, une aventure nationale venant se greffer sur l’exploit du prince cappadocien, qui fut martyrisé sous Dioclétien.

Cependant, c’est à Wasmes surtout que reste vivace la foi des masses en l’action mémorable de Gilles de Chin, et une procession la commémore là aussi. Qui n’a entendu parler de la « Pintecoute de Wâmes », qu’on appelle encore le « tour de la Pucelette », dont le cortège curieux s’est déroulé le 2 de ce mois avec son éclat habituel. Selon l’usage, on y promena « la Pucelette », une bambine de 4 ou 5 ans, vêtue d’une robe de soie bleu de ciel et coiffée d’une couronne surmontée de plumes d’autruche blanches recourbées, qui figure l’enfant préservée de la gueule du dragon par l’intrépide seigneur de Berlaymont et de Chin.

On le voit, parmi les vieilles et pittoresques traditions quui luttent encore victorieusement, dans les milieux populaires, contre l’oubli auquel l’influence livresque semblerait les vouer irrémédiablement, entre ces légendes qui respirent encore un peu de l’âme de nos pères, il n’en est guère qui ait gardé plus de vitalité que cette « histoire » de Gilles de Chin. Et de constater qu’ainsi des bribes de notre antique poésie ont résisté au temps, que leur naïveté trouve encore des âmes simples à émouvoir, ce nous est une joie, au moment où nous entreprenons de dire un mot aux lecteurs de ce journal des très importants résultats auxquels ont abouti les investigations savantes de M. Camille Liégeois. Ils sont consignés dans son livre, paru hier : « Gilles de Chin – L’Histoire et la Légende ».

M. Liégeois s’est livré à un examen minutieux des faits et des documents relatifs au bon chevalier. Le travail témoigne d’une érudition sérieuse et étendue et d’un grand souci d’exactitude. Il permet d’établir, conformément à la stricte vérité connue, une biographie de Gilles de Chin, du moins dans les grandes lignes auxquelles la pénurie des renseignements certains la réduit forcément. Gilles, fils de Gontier, seigneur de Chin et neveu d’Isaac, seigneur de Berlaymont et de Wasmes, naquit à la fin du Xie siècle ou dans les premières années du XIIe. On ne sait rien de sa jeunesse. Il hérita des domaines de Chin, de Berlaymont et de Wasmes, fit partie du conseil de Baudouin IV, comte de Hainaut, et fut revêtu de la dignité de chambellan héréditaire. Très dévoué aux intérêts de son maître, le comte Baudouin IV, Gilles prit, sans doute, part aux hostilités contre la Flandre, en 1127 et 1128. Peut-être, à l’exemple de nombreux seigneurs belges, se rendit-il en Palestine, mais il n’assista à aucune croisade régulière. Vars 1130, il épousa la jeune Ide, fille de Gui de d’Ide de Chièvres. Elle lui apporta la seigneurie de Chièvres et lui donna une fille, Mathilde de Berlaymont. Mathilde fut l’unique héritière de Gilles. À une date incertaine, peu antérieure cependant à 1137, se place une donation faite par Gontier de Chin et Gilles, son fils, à l’abbaye de Saint-Ghislain. En 1136, Gilles intervint en faveur de Gérard de Saint-Aubert, dans la guerre que celui-ci faisait aux évêques de Cambrai. Il mourut le 12 août 1137, des blessures reçues dans un tournoi. Son corps fut porté à l’abbaye de Saint-Ghislain, où il fut inhumé.

Voilà l’histoire, qu’on peut tenir pour vraie, fort courte malheureusement. Mais les développements qui, sur ce canevas un peu maigre, ont été brodés par la légende, sont bien fournis et variés. Le voyage du chevalier en Palestine, ses victoires sur les Musulmans, et particulièrement l’éclatant triomphe remporté sur un lion, remplissent, dès 1180, tous les récits qui concernent Gilles de Chin. Puis ce sont d’autres exploits, dont l’Orient est toujours le théâtre, qui s’ajoutent en grand nombre aux premiers. Et cela dure jusqu’au XVIIe siècle. À cette époque, en effet, peu à peu on perd de vue le vainqueur du lion de Terre-Sainte : Gilles est devenu le libérateur de son pays. Oyez donc la « geste » mirifique qu’on attribuait alors à notre héros. Un dragon jetait l’effroi dans toute la contrée. Il avait ravi une pauvre petite pucelle tremblante qu’il gardait jalousement au fond de son antre, situé sous « le tierne » à Wasmes... Gilles de Chin, contait-on, avec l’aide de Notre-Dame la Sainte-Vierge, avait d’un coup de lance occis le monstre. Et voilà ce que commémore la procession du mardi de la Pentecôte, quand Notre-Dame et la Pucelette « font le tour »...

M. Liégeois montre clairement l’évolution de la légende; il note ses différentes formes, leur développement et le lien qui les rattache. Nous ne pouvons naturellement le suivre dans tous les raisonnements où s’exerce sa sagacité. Nous y renvoyons tous ceux que la « Gilliade » intéresse. Ceux-là – ils sont nombreux – sauront gré infiniment à notre auteur d’avoir rassemblé et classé selon une méthode critique, tout ce qui se rapporte à notre vieille épopée du XIIIe siècle ainsi qu’à la tradition populaire encore pleine de vie à laquelle se relie l’œuvre du trouvère Gautier.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 16:42