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Glose de Vie

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(Extrait de : Le Petit Bleu, 27 mai 1903)

Glose de Vie

Naguère, à l’encontre d’une opinion assez courante sans être pour cela fondée, qu’un ministre d’État avait reprise pour son compte, insinuant que la routine aurait frappé d’une immobilité fâcheuse méthodes et procédés de notre enseignement secondaire, nous prétendions qu’en ce domaine une vraie révolution s’accomplit d’une façon continue grâce à une foule d’initiatives privées. Oui, une louable émulation pousse de plus en plus les professeurs de nos athénées à faire un instrument de culture complète et rationnelle des études auxquelles ils sont préposés, à les organiser « dans le sens de la vie même ». Je veux en noter ici un exemple.

On se rapelle, n’est-ce pas, le singe de la fable, qui prenait le Pirée pour un homme. Et peut-être, vous souvenez-vous aussi de cet ambassadeur du « Socrate chrétien » de Guez de Balzac, qui non seulement croyait que Sénèque était un docteur en droit canon, mais chercha un jour entier sur la carte la démocratie et l’aristocratie, pensant les y trouver, comme la Dalmatie et la Croatie ? Il n’est pas jusqu’au dernier de nos collégiens d’aujourd’hui qui ne rendît des points à ce singulier personnage. Mais combien d’entre eux, pensez-vous, auraient été, il y a quelques années encore, en état de distinguer un Hercule d’un Apollon, un portail roman d’un portail gothique ? Peinture, sculpture, architecture, musique, tout cela était lettre close pour la majorité de nos « forts en thème ». Et pourtant quels intimes rapports entre le développement des civilisations en général, qu’on vise à enseigner, et celui des beaux-arts qu’elles ont vus fleurir ! Car est-il quelque autre recherche qui puisse mieux nous révéler le degré d’élévation des idées d’un peuple, son goût plus ou moins pur, l’état de son développement psychologique, que l’étude des œuvres en lesquelles il incarna son idéal de la beauté ?

On comprit donc que pour faire revivre les grands siècles de vitalité merveilleuse avec leur humanité supérieure, comme pour bien comprendre, du reste, notre propre époque, il fallait enfin mêler étroitement à l’histoire de la politique et de la littérature celle de l’art. On eut le sentiment très juste que l’évocation des temps révolus, comme l’interprétation des poèmes ou de toute pensée transmise par l’écriture, peuvent s’élever à une grande clarté et à une rare éloquence, si l’on prend soin de les illustrer perpétuellement par la considération des chefs-d’œuvre contemporains que les autres branches de l’activité intellectuelle ont produits.

C’est ainsi que l’un des chapitres les plus variés et les plus instructifs de la vie des nations s’offre à la lecture et à la réflexion dans les monuments qu’elles ont bâtis. Rien ne peut nous fournir des notions plus certaines sur les mœurs, les usages, les institutions politiques et religieuses. L’architecture n’est-elle pas, comme l’a dit V. Hugo « le grand livre de l’humanité, l’expression principale de l’homme en ses divers états de développement, soit comme force, soit comme intelligence ? » Et, pour préciser notre idée par un exemple, imagine-t-on moyen plus propre à intéresser vivement nos élèves à la genèse du mouvement communal dans nos provinces à partir du XIIe siècle et à son épanouissement magnifique durant les siècles qui suivirent, que de les faire en quelque sorte assister rétrospectivement à la révolution architectonique qui coïncide avec la révolution politique ?

Retenons un instant cet exemple. Douzième siècle : c’en est fait de la féodalité et de l’art roman. Ces deux idées étaient connexes, les arcs à plein cintre symbolisaient l’oppression des nobles sur le peuple. Désormais l’ogive élancée s’harmonise avec les institutions nouvelles qui s’élaborent, le peuple respire plus à l’aise, il affirme des droits, il lutte. Il prie aussi. Or, voyez, l’hôtel de ville et le beffroi, d’une part, l’église, de l’autre, surgissent du sol. Les Halles d’Ypres étalent spacieusement leur majesté et celles de Bruges érigent leur tour audacieuse, tandis que Notre-Dame de Pamele à Audenarde, Notre-Dame à Tongres, Saint-Paul (partie inférieure) à Liège, Sainte-Gudule à Bruxelles, Saint-Sauveur et Notre-Dame à Bruges, etc., tant de cathédrales somptueuses, comme dit A. de Musset,

S’agenouillant au loin dans leurs robes de pierre

Sur l’orgue universel des peuples prosternés

Entonnaient l’hosanna des siècles nouveau-nés.

Puis, plus tard (vers le XIVe siècle), la Commune, dorénavant confiante dans sa liberté conquise, exprime plus clairement encore ses sentiments et ses aspirations. Voûtes et tours s’élancent plus hardies. Les fenêtres plus larges versent à plein flot la lumière à l’intérieur des édifices, et plus haut dans les airs les pieux artistes dressent leur idéal de pierre. La liberté triomphe : le gothique « rayonne ». Et puis encore, le voilà qui « flamboie », quand apparaissent entre autres les hôtels de ville de Louvain et de Bruxelles. Il étonne alors par la profusion et le luxe des ornements qui ont remplacé la simplicité grandiose. En est-il autrement en politique ? Qu’on se rappelle le luxe et la folle prodigalité de la Cour bourgignonne et quelle décadence prochaine et inévitable se cachait sous ces apparences brillantes et frivoles.

Mais restons-en là; nous n’avons voulu qu’indiquer une méthode susceptible d’être généralisée, pour que toute glose dans l’enseignement s’imprègne de la vie même. On comprend que, dès les premiers mots d’une initiation de ce genre, l’élève se sente entraîné vers l’étude de ces « chroniques de pierre ou de marbre », qui ressuscitent pour lui le passé mieux que ne le font les livres, ou plutôt qui complètent si bien l’œuvre de résurrection accomplie par l’histoire et les littératures. Gravures, photographies, plâtres servent puissamment à donner une réalité objective à la parole des maîtres, et la récente installation, dans les athénées, d’appareils pour les projections lumineuses ne manque pas d’être dans l’occurrence d’un grand secours. Et là ne s’arrêteront pas les bonnes volontés. Pour les stimuler, pour seconder aussi la curiosité des jeunes gens et leur faciliter l’intelligence d’ouvrages spéciaux, voici que M. Armand Piters, qui, depuis de longues années, professe, avec une distinction fort appréciée, la rhétorique française à l’athénée de Gand, a songé à écrire très simplement une « Histoire élémentaire des beaux-arts ». Il nous donne aujourd’hui le premier volume, consacré à l’architecture. C’est un livre destiné surtout à servir d’aide-mémoire aux collégiens, à leur permettre de corroborer par leur travail personnel les indications relatives à l’ « art majeur », comme on disait jadis, qui leur sont données éparses, dans les leçons de littérature. Il y a, en effet, un fonds de connaissances théoriques, de termes techniques avec lesquels il faut se familiariser. Et il peut être utile de retrouver facilement et rapidement une date, un nom, une appréciation sommaire, bien à sa place. Ainsi le traité, très précis et très complet, de M. Piters a sa raison d’être nettement définie; il servira utilement la cause de la régénération des humanités. Et pourtant, nous eussions préféré voir l’auteur céder un peu moins au scrupule d’ « ojectivisme » qui paraît l’avoir retenu, et animer parfois ses pages d’un souffle plus personnel : nous savons qu’il ne manque pas de verve. Car nous ne pouvons nous défendre d’aimer avant tout les œuvres, fussent-elles des manuels, où un écrivain a mis toute son âme « à faire de la vie », même avec les choses abstraites.

Cet idéal, nos livres de classe devraient toujours se le proposer, et il me semble qu’il y en aurait un beau à faire chez nous, dans lequel notre brillant passé artistique serait évoqué et offert à la pensée, intimement lié à notre passé politique, religieux, économique.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 16:40