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La Part du Feu

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(Extrait de : Le Petit Bleu, 30 avril 1903)

La Part du Feu

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains ?

Ce mot est vieux d’un siècle, et l’on dirait qu’il est tout récent et qu’il reflète une aspiration nouvelle. Tant il synthétise à souhait les vœux d’une partie de la société actuelle, relativement à la culture préalable qu’il convient d’imposer à ceux qui se proposent d’aborder les cours de l’enseignement supérieur.

C’est là évidemment une suite de la nécessité, qui se manifeste de jour en jour plus pressante pour les jeunes générations, d’entrer de bonne heure dans le combat de la vie. Fort bien; mais il appartient aux législateurs d’endiguer la poussée des sentiments utilitaires de l’heure présente, de ne pas se laisser emporter au courant de tendances qu’inspire le seul intérêt matériel, que nulle beauté idéale ne relève.

C’est de ce point de vue que M. Ch. Woeste considère, dans la « Revue Générale » (fascicule d’avril 1903), la question tant débattue de l’« enseignement des langues latine et grecque ». Après avoir analysé, pesé, réfuté un certain nombre d’opinions émises sur le sujet par MM. Prins, Kurth, Dejace, Fouillée, Jaurès et d’autres, il conclut que les raisons les plus sérieuses militent en faveur du maintien de l’enseignement classique. Il faut que la bourgeoisie, à tout prix, continue à le tenir en honneur, sous peine de prêter les mains à sa propre déchéance.

Eh bien, cette thèse est plus spécieuse que vraie.

Ce qu’il faut sauvegarder, à mon sens, c’est le « caractère désintéressé » des études secondaires, dont le rôle essentiel est de féconder les facultés intellectuelles, dont la destinée est de rester par principe de la culture pure. Voilà l’important ! Mais cette condition n’exclut pas la possibilité de faire de nécessaires sacrifices à l’esprit et aux besoins de notre temps.

Certes, la lecture des chefs-d’œuvre de l’antiquité fait partie d’une formation humanitaire complète. Rien ne peut l’égaler ni la suppléer. Je me résignerais cependant à admettre qu’il faut désormais la réserver à une libre élite, à l’élite de ceux à qui leurs goûts et leurs aptitudes permettront d’y atteindre. Et ce sera pour eux un privilège sans pareil !

Mais il n’est plus opportun d’ « exiger » de tous ceux qui se destinent aux carrières libérales un certificat d’humanités dites « anciennes ». Pourrait-on, par exemple, indiquer une raison « décisive », demande M. Prins, de fermer les portes des facultés de médecine et même de droit à ceux qui joignent à une forte préparation scientifique la connaissance des langues vivantes et de l’histoire ? Non, les études grecques-latines ne doivent plus retenir « contre leur gré » des élèves qui ne sont qu’un poids mort dans les classes, et dont il ne faut pas sacrifier l’intérêt, ni les préférences au triomphe de nos idées, même les plus chères.

Il y aurait même avantage sur toute la ligne à réformer les études moyennes dans le sens de la libre option des jeunes gens. Lorsque les maîtres rencontreront cette ardeur qui naît d’un choix volontaire et réfléchi, ils pourront encore leur faire lire dans le texte original quelques-unes des œuvres les plus parfaites des littératures d’Athènes et de Rome, pour y sentir palpiter l’humanité antique et pour vibrer au contact d’incomparables beautés. Or, dans ces conditions et en pliant les méthodes au but poursuivi – qui n’est plus, Dieu merci, de faire des hellénistes etv des latinistes – il sera possible de « réduire » le nombre des heures consacrées aux langues mortes. J’estime qu’il est même indispensable d’en arriver là. Car les lettres anciennes ne constituent plus, comme jadis, à peu près toute la culture intellectuelle, si l’on veut bien admettre que l’esprit, à côté de la littérature nationale, réclame, en outre, l’aliment scientifique ainsi que la connaissance des grands courants de la pensée cosmopolite.

En somme, on le voit, d’un côté, l’appréhension de voir bientôt peut-être disparaître, et disparaître sans retour le bienfait de la culture grecque-latine, et de l’autre, la considération que le grec et le latin ne sont plus qu’une fraction dans l’humanisme total, voilà les motifs qui nous induisent à croire qu’il faut enfin commencer à mesurer le temps accordé aux lettres anciennes, qu’il est urgent, n’en déplaise à M. Woeste, de « faire la part du feu ».

Cette manière de voir, d’ailleurs, n’est-elle pas consacrée par l’existence, déjà semi-séculaire, du Collège municipal de New-York ? Les jeunes gens, à partir de l’âge de « quatorze ans au moins », y étudient le latin pendant cinq années (4 heures seulement par semaine), le grec pendant quatre années (3 h. p. s.). Or, au témoignage d’hommes d’école distingués, MM. Ch. Bigot et L. Robert, qui ont visité cet immense établissement où des centaines d’élèves reçoivent la culture humanitaire, « les rhétoriciens y sont plus forts que la plupart des bacheliers de France ». C’est qu’ils commencent le latin et le grec avec « des forces préparées », et pour cela ils marchent beaucoup plus vite. Nos collégiens, au contraire, trop jeunes, sont inhabiles à saisir les règles subtiles des grammaires anciennes, et ils connaissent, dès le début, le dégoût de l’étude.

Voilà bien des faits. M. Ch. Woeste s’en tient à des énonciations de principes. Pourtant, il constate, en s’en étonnant, l’absence, dans les écrits qu’il analyse, d’une formule claire, permettant d’entrevoir la réalisation pratique des théories savamment édifiées par ses contradicteurs. Et la sienne, de formule ? Apparaît-elle plus nettement dans son article ? À moins que ce ne soit le retour aux humanités du temps de son adolescence, qu’il préconise, comme il semble le sous-entendre. Loin de moi la pensée de médire d’une culture, qui, pour rapetissée et surannée qu’elle est aujourd’hui à nos yeux, a si longtemps fait ses preuves de valeur au point de vue éducatif. Seulement, on a marché rapidement depuis cinquante ans, et, malgré tout, il faut bien être de son siècle !

Mais si M. Woeste ne s’explique guère sur les humanités de demain, il devient très affirmatif, sinon très précis, quand il fulmine contre celles d’aujourd’hui, telles qu’il se les figure : « système du bourrage », à l’en croire, remplaçant celui de la formation de l’esprit. « Il importerait, dit-il, de changer de fond en comble les méthodes et les procédés que la seconde moitié du XIXe siècle a instaurés... » Vous entendez : « les méthodes et les procédés ».

Affirmations sans fondement que cela ! Reproches cent fois ressassés, sur la foi de quelques-uns qui ont une tendance fâcheuse à conclure du particulier au général ! Passe encore qu’on médise de certaines parties des programmes; mais « les méthodes et les procédés » ? Pour ce qui concerne du moins notre enseignement public, depuis un quart de siècle surtout, au fur et à mesure que de nouvelles générations d’éducateurs remplacent les anciennes, de plus en plus il s’inspire des principes d’une pédagogie sainement rationnelle. Il devient peu à peu un organisme bien vivant, ayant avant tout pour objet le commentaire direct de la nature et l’explication des actions humaines. Telle est la révolution qui, sans l’intervention d’aucun ministre, s’accomplit d’une façon continue grâce à une foule d’initiatives privées. Révolution capitale, puisque c’est celle de l’idéal éducatif lui-même.

Ces vérités, il est temps que la Presse les proclame une bonne fois. Son scepticisme un peu dénigrant a parfois contribué à répandre cette légende de l’éternelle routine qui s’attarde prétendûment et régnerait toujours en maîtresse dans nos écoles secondaires. Il est utile d’y substituer la notion exacte du progrès, lent mais sûr, qui s’effectue visiblement pour tout esprit bien informé.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 16:38