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Têtes farcies

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(Extrait de : Le Petit Bleu, 16 septembre 1903)

Têtes farcies

M. Liard, vice-recteur de l’Université de Paris, a naguère dénoncé au conseil académique la fâcheuse pression que l’École polytechnique exerce sur l’enseignement scientifique des lycées, où, pour faire absorber le fatras de matières, souvent inutiles, dont elle impose la connaissance à ceux qui veulent franchir son seuil, on a vu de vrais cours de gavage méthodique peu à peu s’établir. Tous les professeurs, d’ailleurs, ont été unanimes pour déclarer que les programmes actuels, orientés vers l’E.P., ne donnent pas aux esprits une éducation scientifique digne de ce nom, pas plus qu’ils n’apportent aux « activités » une somme suffisante de connaissance pratiques.

En effet, on conçoit les résultats lamentables de cette sorte de « maturation en lieu clos », comme dit le Dr Toulouse, qui se fait dans les classes de mathématiques, où l’habileté de l’instructeur est de faire apprendre par cœur une série de recettes, de démonstrations obligatoires et de trucs de préparation, variables selon la diversité des examinateurs. Quant à la culture des esprits, elle est à peu près nulle.

Et, certes, il y a là en cause un intérêt tout à fait général; il y va d’une partie des ressources intellectuelles du pays, que met en péril l’entraînement obligatoire auquel on les soumet. Cet entraînement est, du reste, antipédagogique au plus haut degré, outre qu’il est dangeureux par le surmenage qu’il implique et critiquable dans ses effets éducatifs. Aussi ne s’étonnera-t-on pas que M. Liard ait proposé, pour porter remède à cette situation pernicieuse, que le programme des lycées ne fût plus établi en vue de l’E. P., mais qu’il déterminât, au contraire, les conditions d’entrée à cet établissement.

En Belgique, les choses se passent un peu autrement, parce que le programme de l’examen d’admission aux écoles spéciales ne diffère pas de l’ensemble des matières enseignées dans les sections scientifiques des athénées. Pourtant, nos études moyennes, elles aussi, pâtissent dans un sens de la pression exercée par les écoles supérieures, pour autant que les épreuves que celles-ci imposent à ceux qui se préparent à les fréquenter sont organisées de manière à encourager bien trop le « gavage méthodique » dont on se plaint en France.

D’une part, c’est la faute des examinateurs, surtout quand ils n’appartiennent pas à l’enseignement. Oh ! certes, il y en a d’excellents. Mais il s’en trouve qui « retardent », enserrés qu’ils sont dans le cercle étroit de vieilles formules, de théories démodées, ne sortant pas d’une certaine science, stéréotypée et inerte, depuis le temps de leur jeunesse studieuse où ils l’ont acquise. En voici encore qui, par une sorte de déformation professionnelle, cherchent en tout la petite bête, ou bien croient à une vérité unique et absolue, qu’ils confondent avec leurs préférences personnelles.

D’un autre côté, c’est la faute des examens eux-mêmes. Organisme nécessaire, dira-t-on. Oui, mais si défectueux qu’on ne pourrait jamais assez mettre en garde contre ses erreurs et sa fâcheuse influence. Combien approximatif, le critère que la plupart des examens prétendent établir au sujet du talent des jeunes gens et des fruits portés par dix ans au moins de culture scolaire ! Une épreuve. Et quelle épreuve ! La hâte y préside, engendrant l’énervement et la crainte. Encore cette expérience sommaire, bien ou mal conduite selon le tact ou l’absence de tact de ceux à qui il incombe de la faire, ne procède-t-elle pas davantage de la préoccupation de jauger la quantité des notions acquises que de celle de mesurer les aptitudes ou de juger la qualité des esprits ? Aussi, en général, elle donne des primes à la mémoire, à l’assurance avec laquelle se produit certaine connaissance superficielle et formulaire des matières mises au programme.

Le remède ? demandera-t-on.

C’est ici qu’il y a loin de la théorie à la pratique. Évidemment c’est la « valeur de l’intelligence » que les examens devraient mettre en lumière au lieu de chercher à inventorier les vaines moissons de « réalités » : faits, textes, axiomes, théorèmes, principes, que la mémoire des adolescents a pu engranger. Le cerveau n’est pas, pour employer l’expression de M. Fouillée, « un magasin à remplir, mais un organe à fortifier ». Que les examens comparent donc la force respective des cerveaux. Pour cela, les épreuves qui les constituent, et en particulier celles auxquelles sont soumis les futurs polytechniciens, devraient être multiples, successives et échelonnées à divers moments de la préparation. De plus, il faudrait qu’elles soient pratiques, investigatrices du degré de développement des aptitudes, plutôt que de la somme des notions acquises.

C’est affaire de tact de la part des examinateurs plutôt qu’une question de réglementation, et l’idéal que nous indiquons ne pourra jamais se réaliser qu’imparfaitement. Mais prétendre y atteindre dans la mesure du possible n’aurait rien de présomptueux, et ce serait tout bénéfice pour l’avenir national. L’éducation véritablement scientifique se substituerait à l’assimilation inquiète et hâtive de telles ou telles matières. Une sélection sérieuse s’établirait à l’entrée des écoles supérieures, qui enrôleraient des forces fraîches, des ressources de progrès ayant gardé toute leur valeur originelle, au lieu d’une cohorte de recrues façonnées par une préparation trop spéciale et déjà épuisées par un surmenage brutal.

Ce sont de bons esprits qu’il faut, non des têtes farcies de mille choses.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 16:49