Journal de Campagne 1939-1945

Lundi, 12 Janvier 2009 14:25 Adrien Daxhelet
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Lorsque mon grand-père, Fernand Delbrouck, a été mobilisé lors de la Seconde Guerre mondiale, celui-ci a tenu un journal depuis sa mobilisation jusqu'à son retour des camps allemands en 1945. Ce journal tient sur deux carnets écrits au crayon.

Fernand Delbrouck avait pris cette habitude d'écrire un journal lors de son service militaire en 1930. Rappelé sous les armes en 1939, il décide de reprendre cet exercice; ce qui nous vaut la chance de recueillir sur le vif ses impressions et les détails de sa vie en captivité en Allemagne, plus précisément en Prusse Orientale, dans le stalag 1A.

C'est ce journal que vous allez lire ci-après.


Journal de Campagne 1939-1945

Delbrouck Fernand à Ciplet – Belgique

 

Mobilisation

Le 28 août 1939 À 2 heures du matin, le bourgmestre apporte mon papier de mobilisation pour Loyers, petit village à 10 km de Namur… Je suis affecté au peloton hors-rang.

1er septembre Nous partons pour Maizeret où nous faisons des travaux de campagne.

7 octobre Nous allons à la caserne Léopold à Namur où l'on fait de l'exercice. Enfin la vie de caserne.

8 novembre Nous partons pour le village de Warthet. Nous logeons chez l'habitant et sommes de garde dans un fortin.

11 novembre Il y a alerte, nous retournons à la caserne jusqu'au 27 novembre.

5 décembre Je pars en congé et le bataillon retourne en campagne à Maizeret – Loyers où nous logeons de nouveau chez l'habitant. On nous fait la piqûre.

À la Noël, je retourne pour 3 jours de congé d'urgence.

29 décembre On nous oblige de coucher dans les baraquements.

3 janvier 1940 Nous retournons à la caserne à Namur. Nous sommes de garde au pont de Jambes… C'est la belle vie… On retourne un jour sur deux.

9 janvier Je suis en congé.

14 janvier Alerte, je rentre un peu plus tôt. On reprend la garde sur le pont jusqu'au 15 février. On retourne à Maizeret.

10 avril Alerte. On retourne à Namur jusqu'au 10 mai.

9 mai Nous sommes de corvée pour emplir des petits sacs de sable à l'abattoir. On se plaint que les congés sont supprimés. Au soir, on nous communique que les congés de 5 jours sont rétablis. Alors c'est la joie et le délire. On se couche très tard et on s'endort en rêvant à la permission promise.

Vendredi 10 mai

À 1 h. ½ Le 1er sergent Legay vient nous réveiller en sursaut en nous disant qu'il y a alerte générale, qu'il faut se lever. Personne ne bouge car on en a assez de cette vie d'esclave où ce sont toujours les mêmes qui sont avantagés.

À 2 h. Le commandant de la Cie s'amène et nous dit que l'alerte est sérieuse, qu'il faut faire vite.

À 3 h. La nouvelle se confirme : les Allemands ont à nouveau violé notre neutralité et déjà le bataillon quitte la caserne pour aller prendre les positions.

À 5 h. La radio nous anonce le bombardement de et de Bierset. Les figures s'assombrissent et chacun se met à son poste. Je suis toujours en arrière-garde. Nous centrons toutes les paillasses au casernement. Le commandant s'amène et est très affecté, il nous fait un petit discours et compte sur notre bonne volonté et que de notre côté nous pouvons compter sur lui, qu'il sera toujours impartial… on lui promet notre fidélité. La journée se termine par la rentrée des permissionnaires et des réservistes.

Samedi 11 mai Je profite que je suis toujours à Namur pour voir à nouveau les amis de Ciplet. Albert me remet 200 frs et un petit paquet et une lettre qui me fait plaisir d'apprendre que le moral de ma famille est très bon. À midi, nous allons dîner à l'hôtel du Crosset. Au soir, nous rejoignons la Cie qui est en position à la ferme de Bossimée. Là vers 8 h., nous assistons tous à un combat aérien qui dure 11', le résultat : l'aviateur anglais est abattu.

De la nuit, on demande des hommes pour aller chercher les munitions de réserves au Bon. Personne ne sait où se trouve le Bon sauf moi; alors je suis désigné avec mon ami Maréchal. Il nous faut passer un grand qui lui est très dangereux vu qu'il est rempli de parachutistes… enfin après beaucoup d'inconvénients, nous arrivons au Bon. Les munitions de réserves n'existent pas. L'on nous renvoie comme nous sommes venus.

Dimanche 12 mai Alerte toute la journée, les avions viennent bombarder constamment la ville de Namur. Nous sommes à une 12e et nous faisons des bonnes frites. De la nuit, je suis de garde. Nous avons quelques petits incidents…

Lundi 13 mai Nous partons pour Gelbressée par le pont en bois. Nous sommes bombardés plusieurs fois, mais sans grands dégâts. 4 infirmiers sont tués à 200 m de moi.

Mardi 14 mai Le Bon revient à Bossimé et repart le soir pour Loyers. Nous couchons toujours dans la cave.

Mercredi 15 mai Nous transportons les vivres de réserve et munitions à Loyers. L'après-midi, le major Deville vient nous dire que si nous ne voulons pas être prisonniers que nous pouvons bien parir en vitesse. On lui dit comment partir alors que les Allemands ne sont pas ici… « C'est comme vous voulez » sur ce, il saute en auto. Nous réquisitionnons des chevaux et nous chargeons toutes les vivres de réserve et munitions et partons, le chariot bien chargé.


La Fuite

Jeudi 16 mai Nous logeons à Jemeppe-sur-Sambre. Nous visitons quelques magasins qui sont pillés. Nous nous mettons à la recherche des chevaux qu'on nous a volés… Les soldats français sont très excités, ils nous menacent du revolver et sont très brutes.

En allant jeter du foin au grenier, j'ai failli me tuer : l'échelle a glissé et je suis resté suspendu à une poutre.

Nous trouvons 3 chevaux et nous empruntons un chemin très étroit et sommes obligés d'abattre toute une cloture pour pouvoir passer, mais nous sommes constamment sous les avions allemands qui nous mitraillent. J'ai encore plusieurs aventures en cours de route. Nous logeons à Charleroi dans un garage.

Vendredi 17 mai Nous rejoignons le régiment qui est 6 km à côté de nous et nous disent direction Valencienne. La ville est très détruite et y couchons un peu.

Samedi 18 mai Nous mangeons dans une ferme. Nous sommes bien reçu. Avec l'Âmâye, on se coupe les cheveux à ras. Nous arrivons à Maubeuge, on fait une bonne provision de chocolat, mais la guigne, nous ne pouvons rien emporter, les officiers français nous obligent à partir immédiatement en nous disant que les Allemands étaient là. Pour ma part, je prenais ces officiers pour des espions.

Nous abandonnons tout et partons en direction de Bavay qui est tout détruit. Des colonnes de réfugiés et soldats, impossible d'avancer. Pour ma part, je trouve un vélo mais malheureusement il n'a qu'une pédale. Nous logeons à Vicquorme.

Dimanche 19 mai Nous nous remettons en route toujours les mêmes difficultés, nous trouvons un peu de pain dans une boulangerie et achetons quelques oranges et du beurre. Nous couchons à Lens chez un marchand de souliers. Nous sommes très bien reçu. À nouveau on fait des frites et on écoute la radio qui nous rassure beaucoup. On couche assez bien.

Lundi 20 mai Il y a alerte dans la ville, la population doit évacuer au plus vite, c'est à nouveau le désordre sur toutes les routes. À Valenciennes, il n'y a pas trace de Belges et les Allemands viennent de bombarder : c'est un désordre indescriptible.

Nous poussons encore quelques km et consultons un État-major français qui nous dit que les Belges se trouvent à Montreuil.

Mardi 21 mai Le passage pour St Pol est coupé, les ponts ont sauté. On fait des détours sur détours et on avance très difficilement. Les paysans français sont très froids. Nous avons à manger à une cuisine anglaise et de la bière qui nous fait grand plaisir. Nous couchons chez des gens qui ont difficile à nous donner une tasse de café.


Fait prisonnier

Mercredi 22 mai Tous les points de ralliement sont coupés. On nous dit qu'on peut encore passer par Boulogne-sur-Mer et nous sommes aux environs de St Omer. On pédale à toute vitesse, croyant à tout ce que l'on nous racontait. Je suis obligé de ralentir à cause que j'ai mal au genou gauche par l'effort que je viens de faire. À 6 km de Boulogne, je suis arrêté par un soldat français qui me dit d'attendre et nous fait entrer dans un bois. Quelques temps après, des tanks allemandes nous mitraillent, alors j'ai compris que c'était un espion.

Nous retournons quelques km sur nos pas, mais hélas là aussi il y avait des Allemands. Je demande à une femme pour avoir une veste civile mais la femme hésite et sur cette entrefaite les tanks allemands s'avancent et nous font prisonniers à 5, il était 8 h. du soir.

On nous fait monter sur des autos camions et montons vers le nord où nous couchons dans une église.

Jeudi 23 mai Nous montons dans les camions et sommes conduits à St Pol où nous couchons à la belle étoile sur la grand-place et l'on nous enlève nos couteaux, rasoir, briquet, etc.

Vendredi 24 mai Nous faisons au moins 72 km. Nous arrivons à Doullens à la prison tout fourbus. On touche une tasse de soupe.

Samedi 25 mai On nous conduit en auto camion jusque Cambrai où l'on nous donne une gourde d'eau et nous partons tout épuisés et arrivons à Cotillon à minuit où nous couchons dans une prairie et pour le comble de l'affaire un orage vient nous remettre de notre fatigue. Au matin, un prêtre dit la messe. Après-midi, on embarque les belges pour retourner en Belgique…

Dimanche 26 mai En route sur camion, nous passons à Lardreuès, Dinant, puis St Vith que nous atteignons à minuit où il pleut à torrent.

Nous couchons dans la cour d'une école. 2 Français sont tués pour s'être approchés trop près des clôtures.

Lundi 27 mai On nous donne 1/5 de pain et après-midi nous embarquons en train et partons par le sud. Nous passons à Erfut – Posens – Varsovie puis remontons vers Ollestein où nous arrivons le jeudi matin au Stalag 1B après 63 heures de wagon à 54 dans le wagon.

Jeudi 30 mai On nous distribue une bonne soupe aux fèves qui nous retape un peu. Les baraques sont sombres et sommes entassés à plus de 400.

Vendredi 31 mai On nous distribue 1/5 de pain, de la margarine, du saucisson et de la marmelade, quelques pommes-de-terre cuites dans la pelure et un peu de soupe qui ressemble à de l'eau de vaisselle. On sépare les Flamands des Wallons. Les canards sont que nous allons retourner, même que nous ne pouvons pas aller au travail. Au mois de juillet, on nous donne des cartes pour écrire et nous recevons la réponse au mois de juillet.

Août 1940 Deux Belges retournent comme Allemands, pays rédimés, et les canards sont toujours pour le rapatriement.

Septembre 1940 360 Belges partent pour ramasser les pommes de terre.

10 octobre 1940 Les Flamands partent. Ah ! Ce jour-là quel cafard, voir partir des copains avec qui on avait partagé les bons et mauvais moments, ce fut triste et bien triste. Je suis 3 jours dérangé. Je reçois un petit colis tout déchiré.

Novembre 1940 Nous sommes employés aux cuisines allemandes. La nourriture est suffisante et le travail pas trop lourd, mais à 8 km.

6 décembre 1940 Nous partons pour le stalag 1A où le bruit est toujours pour le rapatriement.


Au Stalag 1A

8 décembre 1940 Nous arrivons au Stalag 1A le soir où le camp est beaucoup mieux aménagé que le 1B. En outre, nous avons touché quelques cigarettes, savons, chocolat, sucre, etc. de la Croix-Rouge. Cela nous remet un peu de tout ce que nous avons entendu pour nous berner.

25 décembre 1940 Fête grandiose où je communie.

Janvier 1941 Je suis en corvée de désinfection pour avoir une soupe supplémentaire. Tous les jours, il y a le chapelet et divertissement, mais on est rempli de poux.

15 février 1941 Tout le monde est obligé de passer à la commission, ceux qui sont acceptés retournent; mais nous sommes désignés pour le travail, triste journée. D'autres qui retournent à nouveau.

16 février 1941 On passe à la désinfection et sommes tondus à ras et mis dans une baraque à part.

Lundi 17 février 1941 Nous partons en train direction de Schlossberg. Nous arrivons le mardi au matin où le marché commence. On nous donne 1/3 de pain, il fait froid. Nous sommes pris les 3 premiers (Vergnon Guibert de Lonzée, Massart Alfred de St Servais).

Nous arrivons à Eibruch, petit village. Mes deux copains sont dans une grosse ferme de 800 morgens (200 ha). Mais je suis à la poste en attendant que le civil allemand soit démobilisé.

Je reste là jusqu'au 4 avril 1941. la nourriture est assez bonne mais le travail très léger.

À la grosse ferme, le travail est plus réparti, j'ai 2 chevaux et doit travaillé comme les autres malgré que je ne suis pas habitué à ce genre de travail.

Pour l'ensemencement, j'étais derrière le semoir. Je le casse exprès. Oh ! Le fermier ce qu'il m'a engueulé et crié. Quelques jours après, un prisonnier devait partir avec ce que j'avais fait. Je croyais bien être désigné, mais non j'avais encore plus de confiance que je ne croyais, c'est mon copain Massart qui s'en va.

22 juin 1941 Nous sommes réveillés en sursaut et devine bien que c'est la guerre avec l'Allemagne. La journée se passe en commentaires.

Lundi 23 juin 1941 15 avions russes sont abattus dans les environs en combat aériens et aussi quelques avions allemands.

Les bobards sont à nouveau communs.

La moisson se passe et l'hiver nous allons au bois arracher des troncs. L'hiver est très rigoureux même un jour que nous charrions du fumier, le thermomètre a marqué -36° (25-26). à la ferme la nourriture était très propre mais pas trop grasse. Comme on touchait du cacao et chocolat, on volait du bon lait à la ferme et on se tapait une bonne tasse de cacao.

1942 m'apprend la mort de ma mère qui me surprend beaucoup, elle qui était en si bonne santé.

La récolte à la ferme est très forte, toutes les granges sont remplies.

25 septembre 1942 Je change de ferme. Là le travail est mieux et la nourriture plus grasse. Je ne travaille pas, pour ainsi dire, avec les chevaux. Nous sommes deux Belges et un Français.

Nous avons plusieurs aventures avec les machines et chevaux, mais le tout se classe sans grand incident.

11 septembre 1943 Nous sommes enlevés de la ferme à cause du bourgmestre.

Mais je suis désigné à Schmilgen, une petite ferme de 30 morgens. Salle ferme, pas de place; où je couche, c'est la terre comme parquet; en plus je suis à plus de 3 km des autres copains. La femme est une vraie ourse. Le dimanche on doit faire de l'exercice. J'ai plusieurs querelles avec la patronne. Celle-ci réclame plusieurs fois à la Cie, mais heureusement l'homme de confiance parvient à me faire changer.

30 octobre 1943 Je quitte la ferme aussi content que l'on m'aurait dit que je retournais en Belgique.

J'attends toute la journée au camp. Le soir on vient me cercher pour aller dans une ferme de 200 morgens, Streuhöfen, 12 km de Schlossberg. Nous sommes deux Belges et un Polonais.

1er novembre 1943 Je vais à la charrue et le cheval commence à ruer et s'emballe avec la charrue. Dans leur emballée, le plus beau des chevaux a le sabot sectionné. Il a fallu l'abattre sur le champ.

2 novembre 1943 Le sous-officier vient me dire que désormais je retourne à la grosse ferme. Je suis content avec l'aventure qui vient de m'arriver de partir, surtout que c'est pour retrouver les copains.

Mercredi 3 novembre 1943 Je suis prêt de bonne heure mais je ne sais pas ce qui se passe : le gardien ne vient pas me chercher et la fermière insiste pour que je reste. Ce que je fais à contre-cœur.

Et la vie a continué. Jamais l'on en m'a reprocher l'accident et la nourriture était assez bonne. Le pain très bon.


Retour de Prusse Orientale

11 juillet 1944

À Streuhöfen, petit village où je suis astreint à des travaux de culture dans une ferme, les civils allemands sont réquisitionnés pour aller faire des tranchées en Lituanie et à la frontière de Prusse.

14 juillet 1944

Parjure à la parole donnée et ne respectant plus les conventions de Genève, tous les prisonniers de guerre belges, français et polonais sont envoyés en Lituanie pour faire des tranchées.

C'est l'aînée des filles de notre ferme qui nous conduit en chariot jusque la frontière; là nous sommes repris par un autre fermier qui nous amène dans un petit village, Schaki, où nous logeons dans une grange. Quelques jours après, nous revenons à Schirwindt où j'ai l'occasion de rencontrer des ouvriers allemands qui ont travaillé à la même ferme que moi. L'un d'eux me donne un pain. Le bruit court que l'homme de confiance belge a été relevé de ses fonctions parce qu'il s'opposait au travail des prisonniers de guerre à faire des tranchées anti-chars. Le jour même, nous passons la petite rivière qui fait frontière « Le Chou-chou » et nous sommes à Neustad dans un camp où beaucoup de prisonniers russes sont morts pendant l'hiver 1941-1942.

27 juillet 1944

Des civils russes, venant de Rustop, sont parqués dans le camp. Il est défendu de les approcher, mais, comme ils meurent de faim, on leur jette des tranches de pain; une jeune fille de 19 ans se précipite mais dans la cohue elle tombe et se fracture la jambe… le soldat SS qui est là, sans plus de commentaire, l'abat comme un chien.

Le lendemain matin, en allant faire des tranchées, ce n'est que cadavres sur tout le parcours dans les fossés, abattus d'une balle dans la nuque.

1er et 2 août

Deinen. C'est la débandade générale dans l'armée allemande, les soldats allemands repassent à pied, épuisés. Les chevaux sont désarçonnés, nous croyons déjà à la fin de l'Allemagne. Mais les Russes stopent leur avance à quelques km de la frontière.

Abandonnés à nous-mêmes, nous revenons dans nos fermes qui ne sont pas loin. Les fermiers ont évacué en abandonnant tout leur bétail. Nous chassons les vaches vers l'arrière; moi je suis en tête du troupeau avec mon chien fidèle Votam, qui se compose bien de 600 bêtes. Mais à l'entrée de la petite ville de Schlossberg, il n'y a plus moyens de les contenir, elles se répandent à travers la ville et pour finir on réussit à les parquer dans une grande prairie.

Moi je retourne à la ferme à Streuhöfen où avec Ferdinand Leeman nous retrouvons deux chevaux, une jument et son poulain, nous trouvons également deux selles et à minuit, tout en traversant l'arrière des troupes allemandes, nous arrivons à Kiferberg où nous retrouvons nos fermiers qui logent dans une tente au milieu de la cour; c'est le 7 août 1944. le lendemain, c'est le repos, puis nous participons à la moisson.

10 août 1944

Comme l'offensive russe est arrêtée, nous retournons avec les fermiers dans les fermes pour achever la moisson. À notre ferme, toutes les pièces sont occupées par des soldats allemands, les écuries par des civils lituaniens, toute une famille. Petit à petit, nous reprenons nos places à l'intérieur de la maison. Nous fauchons à la javeleuse et les soldats allemands, tous des jeunes de 18 à 21 ans, nous aident. Il en est de même pour la rentrée de la moisson qui se fait à une cadence accélérée. Ils travaillent, mais jouent les trois quarts du temps. Il en est de même pour le battage des céréales. Nous côtoyons les soldats allemands qui sont corrects. Fin septembre, nous allons presque tous les jours à la frontière chercher des poteaux pour installer l'électricité dans les villages. Celle-ci est à peine installée qu'il faut partir.

11 octobre 1944

Nous évacuons à nouveau en passant par Kussen, Insterburg, Tapiau, Wehlau et le 17 octobre, nous arrivons dans le petit village de Irglaken qui se trouve à quelques km de Wehlau. Nous sommes dans une ferme de 500 morgens, ce qui vaut 125 ha. Il y a un moulin, une scierie. Au début, pas de travail, nous ne faisons que de soigner les chevaux et quelques bricoles. En outre, j'ai fait quelques mannes avec les polonais.

Les Russes ont passé la frontière et occupent quelques villes frontières. En novembre, tous les jours, je conduis les civils allemands encore valides et polonais pour faire des tranchées anti-chars à 15 km.

15 novembre 1944

L'organisation Todt réquisitionne la scierie et on y fabrique des planchers de un mètre carré pour faire des pistes pour avions. Je suis astreint à conduire ces maudits planchers à la gare de chemin de fer quui est à quelques km.

Décembre 1944

Toujours le même travail, mais le temps nous semble long. Les Russes attendent beaucoup pour faire leur offensive. Noël se passe dans le calme. Pour deux paquets de tabac, je réussis à avoir une bonne paire de souliers presque neuve.

Janvier 1945

La réserve de foin et de paille à la ferme est presque épuisée; alors, comme nous sommes des évacués, on va chercher de la paille et du foin à 40 km dans les fermes qui sont désertes, mais remplies de soldats allemands. Le voyage dure cinq jours à cause de la neige et les camions de l'armée qui obstruent les routes.

14 janvier 1945

Nouvelle offensive russe qui débute vers 8 heures du matin dans un bruit infernal. 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, c'est l'inquiétude générale. Des soldats alsaciens qui passent dans notre ferme nous disent que nous sommes encerclés, qu'il n'y a plus d'issue et qu'ils vont essayer de trouver des habits civils.

22 janvier 1945

Un peu avant midi, l'ordre est donné, il faut déguerpir au plus vite. Les civils allemands sont nerveux, les femmes pleurent. On prend la route de Labiau, on ne peut pas prendre les grand'routes, on prend les petits chemins, mais il y a beaucoup de neige. Nous atteignons Pogauen, nous y logeons après avoir fait 11 km. Les chariots surchargés glissent et basculent dans les fossés, impossible de les récupérer.

Mardi 23 janvier 1945

On fait quelques km.

Mercredi 24 janvier 1945

Embouteillage général, on reste plusieurs heures cloués au même endroit; le soir, nous arrivons quand même à Neuhausen où des prisonniers belges et français occupent une boulangerie. Je réussis à avoir un pain.

Jeudi 25 janvier 1945

Il fait très froid, moins 27 degrés. Beaucoup d'Allemands sont à bout et se suicident, d'autres se sauvent en sautant sur des camions militaires en abandonnant tout, même des parents abandonnent leurs enfants sur la route. Les Russes avancent très vite; en respirant, on sent l'odeur de la poudre.

Vendredi 26 janvier 1945

Même que la veille. Un tank russe vient faire une reconnaissance. Nous avons juste le temps de nous cacher derrière le fumier qui est au milieu de la cour. Le soir, nous quittons nos fermières, Marcel Rebillot ne veut pas venir avec nous. Moi, j'emporte toutes mes réserves, viandes 20 boîtes, cigarettes, cigarillos et un paquet de sucre que nous volons sur un chariot. Nous chargeons le tout sur un petit traineau et à travers les champs et la neige, nous nous dirigeons vers l'inconnu, côté russe ! Nous voyons une petite maison isolée, nous y entrons et nous nous installons. Dans l'écurie, il y a une vache, on la soigne, mais impossible de la traire. On s'installe dans la cave, avec pelle, pioche et de l'eau; il y a tout plein de pommes de terre. Nous sommes 1 Belge, 2 Français, 2 Polonaises et un petit garçon de 6 ans.

Samedi 27 janvier 1945

Journée calme.

Dimanche 28 janvier 1945

Replis des troupes allemandes qui viennent installer un petit canon au pignon de la maison. Le soir, un sous-officier et deux soldats allemands entrent dans la maison et descendent dans la cave… Il veulent nous faire partir. Après discussion en prétendant que nous allons nous faire massacrer par les Russes, comme j'ai des cigarettes anglaises, je passe à chacun un paquet, ils nous laissent tranquilles… et partent.

Lundi 29 janvier 1945

Calme. L'artillerie allemande qui se trouve cachée dans un petit bois tire sans arrêt.


Capturé par les Russes

Mardi 30 janvier 1945

Le matin, calme absolu. Mais vers 9 heures, l'artillerie russe pilonne toute la région, 5 rafales de 4 obus s'abattent sur nous, la moitié de la maison s'écroule, une poussière très dense nous asphyxie, mais elle se dissipe assez vite. Vers 10 heures, nous entendons parler le russe, cela nous rassure un peu. L'aînée des Polonaises qui a un petit garçon monte la première hors de la cave, elle sait le russe; nous l'entendons parler… puis pleurer… puis c'est le petit garçon qui va rejoindre sa mère, puis la deuxième Polonaise, puis c'est le Français, un inconnu, qui est venu dans notre groupe, l'autre Français, André Curtis qui était dans la même ferme que moi, je suis le dernier à sortir de la cave.

Il fait un temps de chien, il neige et les mitrailleuses crépitent de tous côtés. Je n'ai pas fait un mètre hors de la cave que je suis dépouillé de tout, montre, conserves, cigarettes et souliers. On nous met en joue derrière un pignon de mur branlant. Une quinzaine de Russes sont là qui tirent sans arrêt et nous tiennent là en respect pendant au moins 3 heures. Un soldat russe qui est à une grosse mitrailleuse reçoit une balle dans le bras, tombe dans la neige et la neige en tombant le recouvre… des petits obus tombent encore çà et là et raréfient avec la nuit qui commence à tomber. C'est alors qu'un des chefs nous donne l'ordre d'avancer les 3 hommes; comme iles courent, nous faison de même, pour tomber dans une tranchée anti-char, je perds mes galoches, mais je réussis à les récupérer et à monter tant bien que mal hors de la tranchée, deux, trois petits obus tombent, puis nous entrons dans un petit bois et de là nous sommes conduits chez un officier russe qui ne connaissait pas la Belgique, mais bien De Gaulle. Comme j'étais le seul Belge, j'ai dit : « De Gaulle Kamarade » et sur sa carte je lui ai montré la petite Belgique. Comme j'avais soif, je lui demande à boire, il me passe sa gourde… c'était de la Vodka, beaucoup trop forte pour moi que crevais de soif. Puis nous sommes reconduits à pied en arrière et, en cours de route, je suis passé devant le chariot des patronnes qu'on avait abandonnées 4 jours plus tôt et je retrouve également un cheval qui errait tout seul dans la neige. Nous logeons dans un corridor avec des civils allemands.

Mercredi 31 janvier 1945

Même cérémonie, toujours sous la surveillance russe, mitraillette au poing, pas mieux traité que les Allemands.

Jeudi 1er février

On nous questionne et on nous donne un peu à manger. On fouille des civils allemands, comme les Russes jettent tout à terre, j'en profite pour enfouir dans les poches de ma capote chaussettes, pull, chemises et caleçon.

Vendredi 2 février 1945

Nous changeons de place et nous retrouvons quelques Belges et Français qui nous annoncent la mort de Marcel Rebillot, un Français qui était avec nous à Streuhöfen.

Samedi 3 février 1945

Nouveau départ dans la neige.

Dimanche 4 février 1945

Nous faisons plus de 30 km dans la neige et touchons un pain pour 3.

Lundi 5 février 1945

On nous enferme dans une chambre avec 18 Allemands.

Mardi 6 février 1945

Pas de changement.

Mercredi 7 février 1945

L'après-midi, nous partons direction Labiau, comme il n'y a plus de plaques de signalisation, on devine.

Jeudi 8 février 1945

Goldap. Comme je n'ai que des galoches dans les pieds et comme on passe dans des tranchées remplies de soldats russes et allemands, j'essaye d'arracher une paire de botte, rien à faire, la viande vient avec.

Vendredi 9 février 1945

Moterau. Comme les autres jours, on fouille les environs des fermes pour trouver des pommes de terre pour cuire avec de la neige.

Samedi 10 février 1945

Nuendorf. Comme nous sommes des nouveaux arrivés, on nous enferme tous les trois dans une cave.

Dimanche 11 février 1945

Même sort. Toujours enfermé. On entend beaucoup de rafales de mitrailleuses.

Lundi 12 février 1945

Après interrogatoire individuel qui dure bien trois heures par des femmes armées et qui fument sans arrêt, nous sommes remis avec les autres Belges et Français. De l'autre côté de la ferme, séparés par une balustrade en bois, nous apercevons les deux polonaises qui étaient avec nous dans la cave; elles ont été violées par les Russes qui, il faut le souligner, étaient des Tartares et des Mongoles.

Mardi 13 février 1945

Nous restons toujours parqués dans la ferme, on couche dans la paille.

Mercredi 14 février 1945

Départ. Une bonne quarantaine, vers Wehlau…

Jeudi 15 février 1945

Même chose.

Dimanche 18 février 1945

Nous arrivons à Insterburg.

Lundi 19 février 1945

Nouvelle marche.

Mardi 20 février 1945

Nous tournons autour de Gumbinnen

Mercredi 21 février 1945

Rodeback

Jeudi 22 février 1945

Nous faisons quelques km et nous logeons dans des fermes désertes. Nous nous nourrissons nous-mêmes avec les pommes de terre qu'on trouve dans les fermes. Les Russes qui nous escortent ne savent ce qu'ils veulent.

Vendredi 23, 24, 25, 26, 27 février 1945

On piétine. On visite les fermes proches pour trouver de la nourriture.

Mercredi 28 février 1945

Nouveau départ, vette fois-ci vers Gumbinnen où nous sommes casernés à l'hôtel de ville qui est en ruine. Chacun y met du sien et le tout est vite remis en état provisoire.

Jeudi 1er mars 1945

C'est le réveil sur un clairon, puis les corvées sont à l'ordre du jour, il est défendu de sortir, inspection, vaccination, désinfection. Les Russes nous promettent déjà le rapatriement pour dans deux mois. Mais comme on a souvent été berné par ce genre de promesse, on n'y croit plus. Le temps passe, nous sommes beaucoup de Belges. Comme corvée, on va remplir les locomotives d'eau, moi je vais souvent alimenter le feu des chaudières pour la désinfection, pour y cuire des pommes de terre.

Jeudi 15 mars 1945

Les poux sont là et beaucoup ont la dysenterie à cause de l'eau que l'on va prendre dans le Pregel qui est rempli de cadavres. Désinfection et petites corvées qui font passer le temps.

Mercredi 21 mars 1945

C'est le printemps, il fait un temps merveilleux.

Jeudi 22 mars 1945

Des bodards circulent que nous allons partir. Il fait beau.

Vendredi 23 mars 1945

Le colonel russe nous rassemble et, en effet, nous fait part que nous allons partir très prochainement et que nous devons nous tenir prêt comme de vrais soldats belges et que nous aurons tout le confort que l'armée russe peut nous procurer. Mais à la question de savoir par quelle direction, cela il ignore, tout dépend de l'attitude de notre gouvernement.

Samedi 24 mars 1945

Inspection de la tenue. On prend note de ceux qui ont besoin de quelque chose. En outre, je me fais inscrire pour une paire de bottine.

Dimanche 25 mars 1945

Il y a une messe en plein air pour ceux qui veulent y participer.

Lundi 26 mars 1945

J'ai un peu mal à la gorge et j'ai peur d'être grippé. Nous conduisons le camarade Ferdinand Leemans à l'infirmerie, il a grignoté toute la nuit avec 39 degré de fièvre.

Mardi 27 mars 1945

Ça va un peu mieux, mais je ne suis pas encore dans mon assiette. À 17 heures, il y a exercice d'embarquement, mais hélas comme toujours, c'est un canard et pourtant des équipes ont aménagé des wagons.

Mercredi 28 mars 1945.

De mon côté, ça va un peu mieux, les crachats se détachent plus facilement, mais je suis faible et transpire pour un rien; c'est sans doute le manque de nourriture.

À 9 heures, il y a contrôle par wagon de l'effectif. Mais on ne sait pas encore quand on va partir. Je crois bien que nous passerons encore Pâques en Allemagne. On annonce même que l'on doit faire bouillir 45 litres d'eau par wagon. Mais hélas ! Après-midi, ce sont les Français qui partent.

Jeudi 29 mars 1945

Inspection des poux sur le parterre de l'hôtel de ville par des femmes. Après-midi, transport de planches à la gare pour aménager les wagons qui sont là; et la guerre des nerfs continue.

Vendredi 30 mars 1945

On enlève les poêles qui ne servent plus à rien, on les conduit et on les installe dans les wagons; avec des fils de fer, on les arime solidement, on charge également des vieilles planches… on fait des bas flancs. Le moral est au beau fixe.

Samedi 31 mars 1945

Plus de doute, avec tous les préparatifs qui sont au point, le départ est proche. À 11 h 45, on nous confirme le départ, c'est à peine si on peut le croire tellement qu'on a été berné avec les Allemands. Et pourtant les wagons sont prêts et bien garnis. Les vivres sont sur le wagon de ravitaillement.

À 15 heures, on nous rassemble, on nous met en colonne de marche, c'est l'appel nominal. À 16 heures, on prend le chemin de la gare, le train est toujours là, on se place devant les wagons à raison de 45 hommes par wagon, et chacun s'installe à sa façon le plus commodément possible. Moi, je m'installe sur l'étage supérieur 11 hommes… on chante, le cœur est à la joie. Heureusement il ne fait pas trop froid pour la saison et pour une veille de Pâques. Dans le wagon quui ne bouge pas, le temps devient long.


Direction Odessa

Dimanche 1er avril 1945

Pâques. À quatre heures du matin, le train siffle et se met en marche, direction Ebenrode que nous atteignons à 5 h, puis nous arrivons à la petite ville frontière de Eytkau ou Eydtkau qui est très détruite. En cours de route, on distribue le ravitaillement qui consiste en un pain, de 250 gr de fromage, 50 gr de sucre, le tout pour deux jours. À midi, nous arrivons à la capitale de la Lituanie, Kowno, qui n'est pas beaucoup détruite; en sortant de la ville, nous passons dans un long tunnel qui fait bien un km. Le parcours s'effectue normalement; avant d'entrer à Wilma, on passe à nouveau dans un tunnel. La ville est très détruite.

Lundi 2 avril 1945

Nous laisson Wilma derrière nous et prenons la direction de Dunabourg, le trajet s'effectue doucement, beaucoup d'arrêts. À Dunabourg, la gare est détruite, il est 19 h.

Mardi 3 avril 1945

Il fait plus froid, on sent bien que l'on monte vers le nord, le train roule bien. On distribue à nouveau le ravitaillement. Comme décors, toujours forêts sur forêts avec marécages. Les maisons sont en chaumes et très petites et ne sont pas groupées. Nous atteignons Peskau vers 13 h. Il y a assez bien de ruines. Le train roule toute la nuit direction Leningrad.

Mercredi 4 avril 1945

Nous passons dans quelques villages où les paysans sont en train de rebâtir leur maison qui consiste en quelques rondins et une toile de tente comme toiture. Sur tout le parcours, on ne voit que des femmes qui travaillent dans les forêts à scier le bois en rondins. Le soir, nous arrivons à Leningrad, la gare est intacte et à une longueur considérable. Les ordres sont donnés par haut-parleurs.

Jeudi 5 avril 1945

Le train a roulé un peu pendant la nuit, on croit bien que nous allons sur Mourmansk pour nous embarquer. Vers 6 heures du matin, nous rejoignons le convoi français qui avait quitté un peu avant nous. De la nuit, il a bien gelé. Pendant la journée, il fait frais. Pour le moment, nous roulons vers le sud-est d'après les commentaires, direction Moscou. Sur le trajet, beaucoup de dégâts. Le soir, la température s'adoucit.

Vendredi 6 avril 1945

Le train roule plus lentement et stationne parfois pendant des heures. Les villages sont plus populeux. À 12 h, nous atteignons Pologne. Nous allons à la désinfection pendant la nuit. Le matériel n'est pas très moderne, mais content de pouvoir se laver à grande eau.

Samedi 7 avril 1945

Il ne fait plus si beau, nous roulons toujours, selon les dits, direction Moscou. Il neige pour ainsi dire toute la journée, ce n'est pas agréable. Pendant la nuit, le train roule normalement.

Dimanche 8 avril 1945

À 10 heures, nous sommes à 15 km de Moscou. Mais comme toujours on stationne plusieurs heures. On en profite pour se raser. On parle qu'une délégation doit défiler devant le consul à midi. 150 hommes sont désignés pour aller au cinéma à Moscou. À 18 h, nous sommes tous par quatre et nous partons. À deux cents mètres de la gare, nous entrons dans une grande cour où un monument domine. Puis on nous fait entrer dans un vaste réfectoire, tables, bancs et assiettes sont rangés d'une façon impeccables. Propreté hors ligne. La salle est décorée de multiples photos, dont Staline dans toute sa grandeur et le buste de Lénine. Des serveuses en tenue kaki nous servent : 300 gr de pain gris bien frais, puis une soupe très consistante et pâte alimentaire.

Le deuxième plat : millet, orge et pommes de terre avec sauce et viande. Le tout a très bien gouté, il y avait longtemps qu'on n'avait plus mangé quelque chose de chaud et bien préparé. Pour cette fois, le Belge avait fait preuve de beaucoup de discipline. Il a été correct sur tous les points.

Après cette réception, dans notre wagon, on chante en improvisant des chansons. Il fait plus beau. Un camion vient amener du ravitaillement au train.

Lundi 9 avril 1945

Journée magnifique. Le soleil est là et nous réchauffe. Le train roule à bonne allure. Nous avons quitté Moscou de la nuit. Et nous descendons sur le sud. Les maisons sont plus modernes et les terrains plus fertiles. Même qu'à certains endroits, on sème déjà l'engrais pour les semis. La neige a complètement disparu. À 16 heures, Tula. Les premiers arbres fruitiers font leur apparition. À Tula, on fait la distribution de 40 gr de tabac par homme. Il y a à nouveau un banquet offert en notre honneur, qui consiste en une soupe à la choucroute, du millet et 300 gr de pain gris. La petite ville de Tula est bien industrielle. Pour nous voir défiler, il y avait beaucoup de monde dans les environs de la gare.

Mardi 10 avril 1945

Il fait toujours beau, le train roule sans arrêt. La région est très détruite. Les paysans ont fait des toits en paille sur des vieux murs tout calcinés par l'incendie. Les arbres sont déchiquetés. À 11 heures, Orel – Kurk à 18 heures. La région est plus prospère, on y rencontre des troupeaux de moutons et beaucoup de vergers. Les paysans font leur premier semis. Le soir, il y a la soupe populaire qui nous est maintenant familière. La ville est fort détruite, la grand'place est toute labourée de trous d'obus et les maisons rasées.

Mercredi 11 avril 1945

Très belle journée, le solail dès la première heure est là. Nous sommes au même point que la veille. Les canards circulent beaucoup. Nous quittons Kurck à midi et sans incident nous arrivons à 21 h à Charkow. La ville est toute illuminée. On ne se croirait plus dans un pays en guerre. À minuit, réveil pour aller goûter la soupe populaire.

Jeudi 12 avril 1945

Nous quittons Charkow à 8 h 30 du matin. Les paysans bêchent leur jardin, d'autres plantent des pommes de terre. Les arbres sont en fleurs. Des terres cultivées dont on ne voit pas la fin. En général, toutes les gares que nous avons traversées sont détruites. À 13 h 30, Poltawa. On reste un peu en gare pour prendre de l'eau, puis c'est Krementchouw. À 17 h, on passe le Dnieper qui a une largeur de 300 mètres. Tout paraît normal, mais un peu trsite. On dit que Roosevelt est mort !

Vendredi 13 avril 1945

Toute la journée, le train roule. Nous arrivons à Kirowograd vers midi, il fait toujours beau et pas froid, nous allons manger notre soupe populaire qui est très bonne. Puis on nous donne du ravitaillement pour 6 jours avec 40 gr de tabac.

Samedi 14 avril 1945

Pour comble de malheur, le train n'a presque pas roulé la nuit. La région est belle. Nous arrivons à Odessa vers midi. Mais on reste assez bien en gare… puis nous repartons environ 5 km. On débarque et on nettoie comme on peut les wagons. La colonne des 1 200 Belges se met en route, nous traversons quelques quartiers de la ville qui sont détruits.

Au cours du trajet en train, on dit qu'un Belge est décédé. Les rues d'Odessa sont larges et les drapeaux sont mis en berne à cause de la mort de Roosevelt. Nous passons devant un cimetière partiellement détruit. Tous les monuments sont en pierre. Nous logeons dans une espèce d'école.

Dimanche 15 avril 1945

Content de se retrouver sur une bonne paillasse, la plupart a bien dormi. Comme toujours les responsables désignent des hommes pour les corvées que l'on fait en rouspétant. Moi, je veux me faire inscrire pour aller tous les jours à l'épluchement, mais Armand Piron de Burdinne m'annonce qu'on va partir. Comme les autres, je regarde le défilé militaire qui dure au moins trois heures. C'est le premier anniversaire de la libération d'Odessa : harmonie, drapeaux et toutes les sortes d'armes y figurent. À l'ombre, il fait froid, mais au soleil il fait bon. Dans l'après-midi, par groupe, on va au bain. Comme on nous donne une nouvelle chemise et un caleçon, je vend mes vieilles guenilles et guettons par le trou d'une fenêtre cassée pour le prix de cinq roubles et en revenant pendant la nuit avec deux autres copains, nous buvons un grand verre de vodka pour quelques roubles. Quand nous rentrons à la caserne, le bruit court que 170 à 200 Belges vont partir.

Lundi 16 avril 1945

Les commentaires vont bon train, 200 Belges peuvent partir pour compléter le navire… comment les désigner. On fait 12 colonnes de 100 et dans un bonnet de police qui contient 12 papiers pliés numérotés de 1 à 12, on tire : les deux premiers sortis seront de la classe. On tire les deux numéros, je suis parmi les premiers à partir. L'après-midi, on affiche la liste des partants, je suis sur la liste, tout va bien.


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Mardi 17 avril 1945

Matinée calme et à midi, on communique que les 200 hommes repris sur la liste doivent se tenir prêts pour partir. Le clairon a à peine sonné le rassemblement que le départ est retardé d'une heure puis annulé, c'est les Français qui ont la priorité. Comme plus rien ne nous étonne, on attend et à 16 heures plus de doute… c'est le départ dans un ordre parfait, nous sommes à deux cents à quitter la caserne-école, il fait beau et nous arrivons au port vers 17 heures et presque aussi vite nous embarquons. C'est un navire école norvégien dont le ticket, que j'ai toujours, porte le nom de Berthing card, commandé par des Anglais. À l'entrée, on nous donne à chacun un ticket, j'ai le ticket FI table 125 et la carte pour aller chercher la nourriture est de 7 rations. Le confort est bon, on dort dans des hamacs, tout un problème pour y entrer.

Mercredi 18 avril 1945

Après avoir passé une bonne nuit, on replie son hamac, on va chercher la nourriture pour 7 qui est très bonne, pain blanc, beurre, confiture, thé. À neuf heures, le navire bouge et en effet à 9 h 30, nous avons quitté le quai et déjà le navire prend de la vitesse. Nous sommes, d'après les bruits qui circulent, 200 Belges, 2 100 Français et 600 membres d'équipage. Ces chiffres ne sont pas confirmés. Le navire roule à 25 km heure, il jauge 12 000 tonnes, 110 mètres de long, 22 de large et le mat dépasse le pont du navire de 24 mètres. Le soir, la mer est un peu agitée, il y a quelques uns qui ont déjà le mal de mer. La nuit se passe calme, pour ma part, j'ai bien dormi.

Jeudi 19 avril 1945

On nous distribue 20 cigarettes Players et un baton de chocolat. La mer est plus houleuse, on voit des bancs de poissons, nous atteignons le passage du Bosphore vers 10 h. Un canot accoste notre navire, c'est le contrôle turc. La côte d'Asie et la côte turc sont bien visibles, les bâtiments beaucoup de gratte-ciel, églises orthodoxes et musulmanes que l'on reconnaît aux flèches et aux boules. La température est douce. Le consul de France monte à bord, et parés on distribue à chacun cinq oranges et 10 schellings, le navire quitte Constantinople vers 17 h 30. On nous donne également 12 cigarettes turques, puis c'est la mer de Marmara qui est très calme, maintenant on ne peut plus monter sur le pont sans sa bouée de sauvetage, on longe la côte d'Asie. Vers deux heures de la nuit, on passe les Dardanelles.

Vendredi 20 avril 1945

On retarde les horloges d'une heure. On est en mer Égée. Il y a exercice d'alerte, il faut être sur le pont en quelques secondes muni de sa bouée. La mer Égée est calme et on contourne îles sur îles. À 15 h, nous entrons dans la Mer Ionienne et un avion allié vient faire la reconnaissance du navire. La mer commence à s'agiter, tout va bien à bord. Les sous-officiers qui sont à notre table vont manger au mess des sous-officiers. Mais à la cuisine, nous touchons toujours nos 7 rations pour 5 hommes, ça devient un problème pour manger le tout. Pour 4 schillings à la cantine, j'achète 100 cigarettes, 5 bonbons et une boîte d'allumettes. Menu du jour : matin, thé, 250 gr de pain blanc, flocons d'avoine, 25 gr de sucre, 20 gr de beurre, confiture; midi, soupe variée, 125 gr de viande de cochon ou de grosse bête, macédoine, pudding; déjeuner, thé, 250 gr de pain blanc, 20 gr de beurre; souper, soupe, 75 gr de viande ou saucisson, thé.

À 20 heures, le navire se trouve dans les parages de l'île de Crète. On passe Athènes la nuit.

Samedi 21 avril 1945

Triste réveil, tout le monde vomit et se plaint. Je descends et mon hamac et à mon tour je sens ma tête qui tourne, directement je prends ma bouée de sauvetage et je monte sur le pont pour respirer l'air pur. Le pont est tout rempli de prisonniers et beaucoup vomissent, je me tiens tranquille pendant une heure, mais la mer Méditerranée est très mauvaise, le navire tangue tellement qu'on se croirait en balançoire. Personne ne mange, moi je réussis quand même à avaler la moitié de mon pain avec du sucre.

À 9 heures, la mer redevient plus calme et tout rentre dans l'ordre, sauf à onze heures, exercice d'alerte. Tout le monde sur le pont. 18 h 50, on aperçoit la côte italienne. 20 h, détroit de Messine, on voit nettement la côte sicilienne et d'Italie quui est à un km. Un officier anglais attire notre attention sur le mont Etna. 21 h 30, le détroit est passé sans incident.

Dimanche 22 avril 1945

La Méditerranée est houleuse, le vent souffle assez fort. À midi, le vent souffle en tempête, le pont est plusieurs fois balayé par des lames d'eau. Ce n'est pas gai pour un dimanche et pourtant le soleil chauffe. On passe le Détroit de Bonifacio entre 19 et 20 heures, la largeur est à peu près de 2 km. Le phare est au milieu, mais juste au moment où l'on passe le détroit, la tempête redouble et le navire balance sur toute sa longueur. Il y a beaucoup de malades. Moi, je m'allonge dans mon hamac et je réussis à m'endormir, et quand je m'éveille la mer est plus calme.

Lundi 23 avril 1945

Au réveil, on aperçoit la côte française, ainsi que le phare de Toulon. À 10h 30, on entre dans le port de Marseille et on aperçoit Notre-Dame de la Garde qui domine tout le port.

Par radio, le commandant du navire nous remercie pour notre discipline et notre propreté à bord. On remet son hamac et sa bouée de sauvetage. On dîne à bord une demi-heure plus tôt. Le navire stationne plus de deux heures. Il fait beau et chaud. À 17 h, le débarquement, mais nous, les Belges, nous sommes les derniers et devons nettoyer un petit coin de bateau. Des autos jeeps nous attendent au bas de la passerelle, conduites par des Noirs américains qui roulent comme des fous pour nous amener au centre d'accueil. Là, c'est le délire, on mange à volonté et le vin coule à flot, on nous renseigne sur tous les points. J'envoie deux télégrammes en Belgique. De ma vie, je n'oublierai jamais avec quelle joie les petites Françaises nous ont accueillis. Après les formalités d'usage, on donne à chacun un colis et très tard vers minuit on nous conduit en car dans un centre d'hébergement, c'est un hospice avec des sœurs, nous couchons dans un bon lit.

Mardi 24 avril 1945

Réveil à 9 heures, on déjeune avec un morceau de pain, saucisson, café, sucre, puis ce sont cigarettes, biscuits, dattes et du café. À midi : vin, soupe, macaronis, viande, une pomme comme dessert. Nous sommes bien, on se promène dans le jardin. Il fait chaud à Marseille.

À 19 h, on nous reconduit à la gare et, à 19 h 30, nous quittons Marseille, nous passons deux grands tunnels, on roule toute la nuit. À Tarascon comme à Avignon, aux arrêts, les gens nous passent du vin.

Mercredi 25 avril 1945

On roule toujours par Lyon, Dijon avec des arrêts de plusieurs heures.

Jeudi 26 avril 1945

Lille, puis nous passons la frontière belge où les douaniers veulent nous fouiller. On les hue ! Nous débarquons à Tournai, la gare est toute entourée de civils pour nous accueillir. Dans une école, on nous donne un petit casse-croute et on remplit quelques formalités. Le soir, nous remontons dans un train pour Bruxelles que nous atteignons à minuit.

Vendredi 27 avril 1945

Au matin, petit déjeuner. On passe à la régistrature où l'on nous questionne et on remplit des formulaires, puis on donne à chacun 500 frs. À midi, un monsieur à moto se présente et invite deux prisonniers à dîner chez lui. Avec un autre prisonnier, nous voilà parti, moi dans le side-car, l'autre derrière la moto. La femme avait fait ce qu'elle pouvait, car en Belgique dans les villes ils manquaient encore de tout. Bien gentiment, le cher monsieur nous ramène à la gare du Nord pour prendre le train jusque Landen. C'était un omnibus, j'arrive à cette gare à 19 heures et là je retrouve le petit Fernand Stas de Lincent quui était dans le même train que moi en France, mais était descendu pour aller à Paris.

Une demi-heure après, je prends le train pour Avennes, dernière étape. Le chef de gare me reconnaît aussi vite et téléphone chez Médard à Ciplet, qui ne se fait pas attendre et 20 minutes plus tard, j'étais sur la grand'place de Ciplet où justement les membres du cercle « Les Échos de la Méhaigne » répétait. Après cette halte tumultueuse que les cloches en sonnant à toute volée rendaient encore plus spectaculaire. À 10 heures, je rentrais chez moi, la maison était comble et je faisais la connaissance de ma petite fille qui avait presque six ans et qui n'avait jamais vu son père.

Le cauchemar était fini.

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recherche information sur la disparition Théodore DUGUE a HOSTELBURG en prusse orientale juin 1945

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Mise à jour le Lundi, 12 Janvier 2009 22:08