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L'Âme nationale et l'Éducation publique

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L’Âme nationale et l’Éducation publique

(Extrait de la Revue de Belgique, 1905)

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Au moment où la Belgique entière, avec une légitime fierté, célèbre soixante-quinze années de paix et de prospérité ininterrompues, à l’heure où elle glorifie la mémoire de ceux qui, en 1830, ont semé, surtout de ceux qui, de leur sang ont fécondé les germes de cette ère de splen­deur, il n’est peut-être pas hors de propos de rechercher quelle fut la part de l’éducation publique, ce facteur essentiel de la grandeur des peuples, dans le développe­ment de notre nationalité, depuis qu’elle est entrée dans sa phase définitive, et le rôle que désormais elle doit remplir pour assurer notre avenir.

Nous déterminerons bien son action et son œuvre dans le passé si nous montrons dans quelle mesure l’enseignement a contribué à créer et à fortifier chez nous l’esprit public, qui est avant tout nécessaire à une nation, je veux dire cette mentalité générale, cette unité d’espérances, d’aspirations, d’idéal, en un mot, d’où naissent le dévoue­ment unanime à la chose commune et une émulation désin­téressée dans la recherche de tous les progrès intellectuels et dans la pratique de toutes les vertus sociales. Or, les destinées d’une nation sont étroitement liées à ses qualités spéciales; sa conscience est en raison de ses énergies pro­fondes. C’est en stimulant celles-ci pour l’aider à accom­plir la fonction et, en quelque sorte, la mission qui lui est dévolue par son tempérament et son génie, que l’éducation constituera une culture rationnelle et féconde et qu’elle fera épanouir l’âme nationale. Ainsi le problème revient à considérer la réalité psychologique qu’est le peuple belge, à examiner jusqu’à quel point et dans quel sens l’École a influé sur les façons de penser et de sentir essentielles, que nous possédons en commun, à montrer enfin comment elle pourrait se proposer dorénavant de seconder, de diriger, d’élargir progressivement les aptitudes intellectuelles et morales qui nous sont propres.

Toutefois, quand je parlerai de nos études, je ne m’occu­perai pas de l’enseignement primaire, dont la fin est le minimum de savoir indispensable et qui revêt avant tout un caractère de nécessité; ni de l’enseignement supérieur, qui suppose des esprits déjà formés et auquel, exception faite d’une petite élite qui y cherche la haute culture pour elle-même, on ne demande qu’une préparation professionnelle sans plus. Je limiterai mes observations à l’enseigne­ment secondaire ou moyen, comme nous disons, parce que c’est le seul qui serve précisément à détacher les jeunes esprits des intérêts immédiats, c’est-à-dire purement per­sonnels, toujours un peu mesquins, pour les reporter vers les grands intérêts nationaux. Et nous nous demanderons comment il peut perpétuer et faire fleurir chez nous, au-dessus des préoccupations de l’heure présente, l’esprit proprement belge en même temps que les idées et les sen­timents proprement humains.

L’esprit, l’âme belge ! en pourrait-on démêler les traits parmi les souvenirs des âges révolus ? Trouverait-on dans notre tréfonds moral ces réactions imaginatives qui révèlent la qualité du cœur et de l’esprit d’une nation comme d’un individu ? Avons-nous eu, aux lointains de notre histoire; notre rêve particulier, entendu de mysté­rieuses harmonies qui le berçaient et que nous n’avons jamais oubliées ? Bref, avons-nous, gens d’un royaume bilingue, un peu artificiel et que semblent maintenir surtout les nécessités vitales des groupes humains qu’il unit, avons-nous, dis-je, une sensibilité originale qui nous vient d’autrefois, et quelle est-elle ?

Si, comme M. Henri Pirenne l’a clairement établi, de siècle en siècle, dans tous les petits États répartis sur le territoire qui est actuellement le nôtre, toujours s’attesta l’existence d’une politique unioniste, il fallait bien, semble-t-il, qu’il y eût quelques caractères communs aux peuplades flamandes et wallonnes de ces États. En effet, ce qui différencie Wallons et Flamands, qu’est-ce ? Rien que la proportion de sang germanique qui coule dans leurs veines, avec, chez les premiers, la prédominance perdu­rante du parler gallo-romain auquel s’est substitué, chez les seconds, l’idiome franc. Mais les uns et les autres appartiennent, dans le principe, à une même souche, à ces populations de frontières fusionnant deux grandes races, dont chacune périodiquement empiète sur l’autre. Les uns et les autres sont de ces Occidentaux, dont naguère M. Adrien Mithouard s’est plu à analyser subtilement la sensibilité particulière. Parmi les traits qui la composent et qu’il a nettement déterminés, j’en note trois qui sont, à mon avis, de ceux qu’on peut le plus légitimement nous attribuer dès les temps les plus reculés. C’est d’abord l’énergie, ce doux entêtement celtique, cette dureté de vouloir avec résolution et méthode; c’est ensuite un amour emporté de la vie et de ses joies, et enfin, avec cet opti­misme pratique, un invincible idéalisme et la tendance à le situer toujours dans les choses les plus ordinaires de l’existence, comme  « pour y toucher notre rêve avec nos doigts ».

Jetons, en effet, un regard sur le passé. L’histoire de notre sol, depuis l’époque où les galères de César descen­daient les fleuves germains jusqu’au xive siècle, cette lente conquête sur l’océan, cette patiente fécondation des limons, cette graduelle élaboration des conditions mêmes de la vie, cette organisation parmi les fondrières et les boues d’un milieu enfin sortable, quelle preuve d’énergie ! Et, si on médite sur ce qu’a réalisé l’homme des maré­cages, puis celui des plaines peu à peu émergées des eaux, de ces plaines monotones et dénuées de toute richesse naturelle, s’étonnera-t-on encore de l’héroïsme qu’ils léguèrent à leur postérité de la période communale ? Les fiers beffrois qui s’érigèrent à cette époque-là ne nous apparaîtront-ils pas, dès lors, avec l’élan audacieux de leurs tours au-dessus de l’ampleur massive de leurs fondations, comme des attestations superbes de la puissante sève atavique qui bouillonnait dans les fils de ces indomptables constructeurs de leur propre terre, continuant, dirait-on à défier toujours les éléments hostiles, la brume et les nuages, en même temps qu’ils luttaient contre le despo­tisme féodal ?

Et n’est-il pas naturel, d’autre part, que, sous la poussée d’un sang enrichi par des siècles d’énergie militante, cette race soit devenue ardente à savourer les jouissances de la vie, et que cette face de sa sensibilité, l’art de ses peintres de la Renaissance, d’un Rubens, d’un Jordaens, l’ait en quelque sorte cristallisée en vertu d’une vigoureuse logique, en s’appliquant à traduire la sensualité contem­poraine ? Oui, cette exubérance et ce déchaînement artistiques étaient bien les marques de la puberté de notre race, comme le naïf réalisme ou le pieux mysticisme des Primitifs avaient rendu adéquatement notre âme enfantine, cette âme qui fait fléchir les genoux et joindre les mains dans les diptyques, les triptyques, les retables, cette âme qui se raconte ingénument dans la multitude des minu­tieux détails, dans le pittoresque de l’accessoire, dans cette infinité de réalités plastiques, où, selon le mot de M. Mithouard, nos pères pouvaient littéralement « toucher leur rêve avec les doigts ».         

Cependant, aux temps où, vers le xve siècle, se déce­laient ainsi chez nous les signes caractéristiques de la conscience de soi, celle-ci n’était qu’une des diverses expressions régionales de la civilisation européenne, encore une et exclusivement déterminée par le grand cou­rant du sentiment chrétien et chevaleresque. Hélas ! l’époque une fois venue qui vit se manifester le principe des nationalités et où nous aurions pu nous faire une cul­ture particulière, nous ne tardâmes pas à être réduits pour plusieurs siècles au rang de province de l’Espagne, de l’Autriche, de la France, de la Hollande, désormais privés de la direction nécessaire des élites qu’attirent uniquement les grands foyers de lumières intellectuelles. Aussi sous le régime de ces différents pays, notre sensibilité se disciplina et s’affina médiocrement. Même la litté­rature aristocratique du xviie siècle français, qui brillait si près de nous, n’eut pour ainsi dire point d’influence sur elle. Elle demeura populaire, un peu grosse, sans cette délicatesse ni cette acuité de l’âme gauloise dans sa fleur pleinement éclose, mais aussi, il faut l’ajouter, sans aucune tare de décadence, nos nerfs étant restés, semble-t-il, plus solides, plus vigoureux, et notre cœur battant tout près du cœur de nos morts.

Nous avons essayé d’esquisser l’évolution de notre mentalité jusqu’en 1830 [1]. On l’a constaté, nous avions, dès notre enfance ethnique, rêvé, pour notre part, le rêve des hommes d’Occident, et nous l’avions vu réalisé dans des œuvres d’art d’une inspiration naïve, des œuvres frustes, manquant de toutes ces beautés et de toutes ces délicatesses que seule peut donner une longue culture. Car depuis bien longtemps nous n’avions plus eu d’autre souci que la conquête de la liberté, et nous n’avions guère perfectionné que notre inlassable énergie.

Notre énergie ! « Votre pays, écrivait M. Ernest Lavisse aux étudiants belges, votre pays, des rivages de la mer du Nord aux Ardennes, est une terre d’énergie. » En effet, l’énergie est à peu près la seule parmi les com­posantes de notre âme qui depuis soixante-quinze ans se soit développée, surtout dans le domaine économique, avec une telle rapidité et en attestant une si grande vigueur, que l’histoire, un jour, s’en étonnera assurément. Car il faut rapporter sans doute à cette force interne, plus qu’à toute l’habilité diplomatique de notre roi, la supério­rité par laquelle nous nous sommes placés au premier rang des sociétés industrielles et commerçantes, qui, dans tout l’Occident du moins, se substituent peu à peu aux anciens groupes agricoles et militaires. C’est que, de génération en génération, nos populations vigoureuses avaient été pliées par la difficulté même de vivre aux nécessités du labeur intense.

Je n’ai pas à célébrer ici la merveilleuse organisation du. travail chez nous, ni le succès de nos entreprises au dedans et au dehors de nos frontières. Notre expansion industrielle et commerciale est un objet d’admiration pour le monde entier.

Certains esprits estimeront sans doute, que les nations du type de la nôtre sont, dans la courbe présente de la civilisation, celles qui ont les chances les plus sérieuses de devenir grandes. Si l’on veut dire que celles-là seront prospères et riches par-dessus toutes, je le crois aussi. Mais véritablement grandes par là-même ? Non. L’histoire est là pour en témoigner : c’est par l’effort de la pensée avant tout que brille un peuple. C’est par là que les Grecs anciens méritèrent d’occuper la première place au temple de la gloire. Et, dans les temps modernes, n’est-ce pas principalement par sa littérature et ses idées que la France a toujours été grande entre les nations ? Je ne puis pour ma part m’empêcher de regretter que dans la fièvre de richesse que nous donne notre prospérité récente, nous n’ayons guère songé, du moins jusqu’à ces derniers temps, à exprimer le côté le plus noble de notre âme. Qu’était-ce en effet, jusqu’à bien près d’aujourd’hui, que la petite élite littéraire et artistique que nous possédions, en regard de la masse que mène, à peu près toute encore, le seul intérêt matériel, qui jamais ne fit d’autre rêve que d’être indépendante et opulente ?

Je le sais, la prospérité grise, surtout quand elle vient après une longue suite de misères, et cette ivresse fait aisément oublier les choses de l’esprit. Et puis, il faut dire aussi que, depuis notre émancipation définitive, grâce à une situation privilégiée qui nous a laissés en dehors des grandes commotions de l’Europe, nous n’avons pas eu en somme de ces heures tragiques où tous les cœurs d’un pays battent à l’unisson pour quelque belle cause, où, dans le tumulte du danger et dans l’exaltation du triomphe, l’âme d’une nation palpite, se connaît et se montre en ses profondeurs. Or, c’est dans ces heures-là principalement qu’éclate la noblesse de l’esprit national. Mais si, depuis soixante-quinze ans, la fortune nous a gâtés, il n’en a pas toujours été ainsi de nos pères. Eux ont eu leurs moments d’angoisse; ils ont lutté, ils ont souffert; beaucoup ont donné leur vie pour l’affranchissement du sol natal, pour sauvegarder les droits civils et politiques, la liberté de conscience de leurs frères. Retrempons notre patriotisme au souvenir de leur martyre, mais réjouissons-nous que le destin nous ait, épargné leurs épreuves et souhaitons de n’avoir jamais à les affronter pour avoir l’occasion de nous connaître. A l’abri des secousses douloureuses, espérons que, seuls, la culture intellectuelle et l’art nous révéleront mieux à nous-mêmes par des infiltrations conti­nues et mystérieuses, nous donneront d’autres enthousiasmes, un idéal plus élevé. Car voilà surtout ce qu’il faudrait éveiller dans le Belge : le culte ardent de l’idéal et de la beauté, sans pour cela émousser notre énergie native, source féconde de notre grandeur matérielle.

Comment l’enseignement pourra-t-il contribuer à cette œuvre de moralisation supérieure ?

Après ce que je viens de dire, on ne s’étonnera pas, je pense, si je dénonce comme un danger national l’éduca­tion positive et utilitaire, ou prétendue telle, qui, dans la mesure où elle se développe, doit inquiéter les esprits éclairés. Car dans une société sans traditions de haute intellectualité, comme la nôtre, elle est plus néfaste que partout ailleurs. Ce qu’il nous faut avant tout, c’est pré­parer les forces de l’avenir, assurer la sélection des capa­cités en vue du progrès. Il faut donc élever tous les esprits, les élever au vrai sens du mot et, renonçant à la superstition du savoir qui n’est que savoir, porter les regards plus haut et plus loin.

Hélas ! tant d’hommes aujourd’hui s’avancent les yeux baissés vers la terre, uniquement soucieux des matéria­lités de l’existence, raidis dans un froid égoïsme, indiffé­rents à toute pensée généreuse, humanitaire ou même simplement patriotique ! Combattants experts et redou­tables, certes, dans la grande mêlée des intérêts, ils sont, à un point de vue social supérieur, des hommes amoindris et décadents. On ose à peine songer aux mœurs que ferait le règne absolu de l’industrie et du commerce, avec la concurrence toujours plus âpre entre les individualités libres pour la possession de l’or, sans plus aucun idéal de beauté morale. L’idéal, cette aspiration infinie au mieux, l’idéal, ce mirage d’une vie qui est au-dessus de nos occupations vulgaires et d’une société plus parfaite, l’idéal, ce souffle qui nous soulève plus haut que nous-mêmes et provoque en nos cœurs des élans magnanimes : c’est là ce qu’il convient d’infuser à l’âme belge un peu desséchée au vent du mercantilisme.

Cela sera l’œuvre de nos artistes, de nos littérateurs surtout, et tout autant de nos éducateurs. Le rôle de l’en­seignement moyen peut être ici plus considérable qu’on ne le pense.

A l’enseignement moyen, en effet, il incombe, c’est certain, de donner l’instruction générale en ouvrant de larges horizons devant ceux qu’il a pour mission de pré­parer à la vie. Il y parvient en formant l’esprit scientifique des adolescents, en mettant constamment en activité les deux facultés fondamentales de cet esprit : la comparaison et la causalité, qui font la sûreté et l’indépendance du jugement. Il n’est pas besoin de démontrer qu’il nous faut aujourd’hui des esprits orientés dans le sens scientifique, c’est-à-dire qui aient le goût et le discernement de la vérité et qui aient appris à la rechercher méthodique­ment. C’est, en effet, à ce prix que nous pourrons nous représenter exactement l’univers, la société et l’homme, selon la conception nouvelle que les sciences astronomiques, physiques, historiques et sociales en ont fournie. D’ailleurs nous ne pouvons plus nous dispenser d’étudier les grandes lois qui nous régissent physiquement et moralement aussi, en fin de compte, si nous voulons nous faire une cérébralité claire et précise et une philosophie utile, j’entends utile non pas dans le sens exclusivement égoïste mais noblement altruiste.

Mais l’enseignement secondaire doit en outre, doit par-­dessus tout former l’homme moral, en faisant prendre conscience aux jeunes gens des caractères essentiels de l’homme universel, en les faisant communier dans l’idéal humain le plus large.

La littérature étant l’expression la plus libre et la plus complète de l’esprit, on l’a considérée jusqu’ici comme la base de cette formation dont j’entends parler. Nous pen­sons qu’il n’est pas de discipline plus salutaire que la sienne pour donner aux cerveaux la façon dont ils ont besoin, si l’on a soin d’en faire, à sa manière, aussi bien que de la science, un instrument pour la recherche du vrai, et non uniquement un moyen de culture du sens esthétique.

Mais si l’on s’entend assez bien à reconnaître la valeur des études littéraires, il y a entre les gens éclairés de con­sidérables divergences quand il s’agit d’établir l’objet de ces études.

Certes – du moins c’est notre humble avis –, pour façonner les intelligences rien n’égale le grec et le latin, ou s’expriment deux grandes âmes selon une conception du beau littéraire toute de modération et de pondération, d’équilibre et de clarté. Mais est-il bien sage – je ne le crois pas pour ma part et cela en surprendra peut-être plus d’un – de prétendre conserver à la littérature de l’antiquité le monopole de l’éducation des esprits, comme si les Anciens possédaient seuls le dépôt des idées générales de l’humanité ! Il était naturel qu’on eût cette opinion au temps de la Renaissance, après les ténèbres du moyen âge. Mais à présent – et cela apparaissait clairement dès le xviiie siècle – les Grecs et les Romains ne peuvent plus être considérés comme l’incarnation exclusive de l’humanité. Notre sensibilité s’est singulièrement accrue, nuancée, compliquée, et notre âme, certes, est bien neuve par divers côtés. Non, dans l’homme antique nous ne démêlons pas tout l’homme moderne. En outre, certains des éléments de notre âme hybride, nous les rencontrons bien plutôt dans les littératures germaniques, où palpitent quelques-unes des parcelles dont se constitue notre indi­vidualité. C’est donc à leur école aussi que nous nous mettrons pour comprendre plus complètement notre génie, et l’on a eu raison de leur donner une place impor­tante dans le programme de l’enseignement moyen.

J’irai plus loin, et j’admettrais volontiers que les huma­nités anciennes, à cause de certain manque de souplesse – surtout si l’initiative individuelle des maîtres ne la cor­rige pas – ne peuvent plus encadrer la masse de la géné­ration qui actuellement se prépare à la vie sociale. Bien des élèves ne se sentent aucune disposition, pour les langues anciennes. D’autres, pressés d’entrer tôt dans le combat de la vie, et voulant être armés immédiatement dans ce but, sont forcés de renoncer à l’étude de ces langues. Aux uns et aux autres il faut bien, semble-t-il, accorder de s’orienter dans un sens différent des études grecques et latines. C’est, en effet, ce qu’on a fait chez nous : l’organisation de la section des humanités modernes répond à cette exigence. Les branches scientifiques y occupent une large place. Mais craignons l’écueil qui se rencontre ici : les faits et les réalités scientifiques, qu’on ne l’oublie pas, ne doivent pas être le dernier mot de l’en­seignement. Par-dessus ces faits et ces réalités, incul­quons aussi à l’élève ce qu’ils contiennent de notions d’humanité, capables d’assurer l’évolution morale du sujet en même temps que celle de la nation à laquelle il appar­tient. Il importe, en effet, de connaître l’âme humaine et la vie humaine, et comment nous sommes devenus ce que nous sommes. Il faut que les études moyennes con­servent cette portée générale et que les hommes d’une même époque aient toujours certaines idées en commun.

Ici, peut-être, on nous demandera : alors que l’éduca­tion secondaire est organisée en Belgique, à même – on pourrait du moins le présumer – de remplir sa mission spéciale d’éclairer, polir et ennoblir les âmes, comment expliquez vous l’envahissement chez nous de cet esprit mercantile et bourgeois que vous ne cessez de dénoncer ? – Cette accusation d’inefficacité à charge de l’enseignement moyen paraît fondée à première vue. En réalité pourtant elle ne l’est pas. Notons d’abord que cet enseignement n’a qu’une clientèle très restreinte; il ne peut former qu’une élite très peu nombreuse de citoyens d’une intellectualité supérieure, entre lesquels et les masses il n’y a pour ainsi dire jamais eu jusqu’ici aucune communion d’idées. En outre, les humanités anciennes constituèrent trop longtemps une culture purement for­melle, exerçant l’esprit dans le vide, sans le nourrir, res­tant une méthode spéculative sans plus, éloignée de la vie au lieu d’en être le commentaire perpétuel. Or, les méthodes ne valent jamais que par leur application. Les humanités qui avaient fait un Rabelais, un Montaigne, avaient été, après l’effort hardi de la Renaissance, rape­tissées successivement jusqu’à n’être plus qu’une forme élégante des esprits, un art de parler bien sans penser. Et longtemps on persévéra dans cette fausse voie, que nous avons bien de la peine à quitter définitivement. Ajoutons que l’organisme intellectuel que les humanités anciennes tendent à développer, est fort éloigné de la mentalité générale que nous créent notre tempérament, nos habitudes, notre passé, les langues que nous parlons et notre absence complète de traditions éducatives. Nous ne sommes pas, comme les Français, déjà latinisés par la langue même et par plusieurs siècles d’une littérature inspirée de l’antiquité. Nous n’avons pas, comme eux, un passé littéraire qui est en grande partie l’héritage de Rome et de la Grèce. Il faut oser le dire : à certains points de vue, nous sortons à peine de la barbarie.

Donc, si les progrès de notre culture nationale parais­sent être lents, c’est que notre système d’éducation actuel, quand nous l’adoptâmes, ne constituait pas la continuité qui accumule et multiplie les progrès, mais bien, au lieu d’une évolution, une révolution. Or, une révolution ne peut changer du jour au lendemain l’esprit d’un peuple. La grande culture, dont nous fûmes si longtemps privés et à laquelle nous nous efforçons de nous rattacher pour parfaire notre civilisation, ne pénètre en nous que par ces infiltrations lentes et répétées dont nous parlions tantôt, comme le rayon de lumière avance en répétant sans cesse la même ondulation. Une conscience collective ne peut se former que graduellement par la mémoire du passé. Notre conscience est de fraîche date; ne désespérons pas !

Mais, dira-t-on encore, à vouloir discipliner un tempé­rament jeune et robuste, n’y a-t-il pas à craindre que nous ne gâtions ces qualités natives et primesautières, qui font son charme particulier ? Je ne le crois pas.

Et d’abord, substituer une intellectualité et une mora­lité supérieures au matérialisme et à l’immoralisme natu­rels aux nations marchandes est une nécessité qui prime tout le reste. De plus, la particularité dans l’esprit national ne vaut qu’autant qu’elle ne contredit pas les grandes idées générales de la civilisation. Enfin, une particularité se défend toujours assez d’elle même dans ce qu’elle a de défendable. Pour avoir appris l’ordre, la mesure, l’eurythmie à l’école des littératures classiques, aurons-nous désappris notre énergie innée, perdu le sens du pittoresque et de la couleur, étouffé certaine mélancolie pro­fonde qui représente en nous une parcelle de l’âme du Nord, dont la nôtre procède ?

Non ; nos frissons propres se reconnaîtront toujours, et notre émotion se décèlera bien elle-même sous des formes parfaites et plus durables. Il suffira pour cela que nous soyons sincères dans nos créations, mais il n’est pas nécessaire, comme on l’a affirmé ou laissé croire, que nous restions grossiers et inélégants.

Comme garant de ce que j’avance, je rappellerai l’atten­tion admirative accordée par l’Europe littéraire à un Camille Lemonnier ou à un Émile Verhaeren, par exemple, depuis qu’ils ont plié leur génie ardent et tumultueux aux nécessités d’un art plus sévère, plus savant, plus maître de lui-même. En apportent-ils moins aux lettres françaises l’appoint de leur sensibilité incontestablement belge ? Et n’est-ce pas la saveur même de cette sensibilité particulière qu’on prise et qu’on aime en eux, tant il est vrai que la discipline ne l’a point altérée, mais  au contraire l’a affinée davantage ? Et plus elle s’est affinée, plus puissante s’est affirmée leur originalité, et plus intense s’est mani­festé le parfum de terroir que fleurent leurs œuvres. Oui, ces artistes sont bien de chez nous; leur âme est un écho sonore et harmonieux de l’âme nationale. C’est en des écrivains de pareille trempe que nos jeunes gens pourront saisir celle-ci sur le vif. Et en les hantant ils apprendront le respect et l’estime de l’intelligence de leurs concitoyens, qui est la véritable noblesse d’une nation.

Rendre justice aux ouvriers intellectuels de son pays est un devoir qui doit être cher à tout patriote, mais qui nulle part peut-être n’a été plus oublié que chez nous. Les Belges ont la fâcheuse tendance à ne pas reconnaître le talent des leurs, bien plus à se méconnaître eux-mêmes. C’est qu’ils n’ont pas suffisamment confiance en leurs forces. Sans contredit, c’est un de leurs côtés faibles. Il ne s’agit pas d’être outrecuidant, mais de savoir ce qu’on vaut, d’avoir la foi en soi-même, puissant levier avec lequel on soulève les plus lourds fardeaux. « La défiance ! – écrivait, hier encore, ce puissant artiste de lettres dont nous citions tantôt le nom, Camille Lemonnier – la défiance ! Il semble que ce soit la psychologie du pays : la Belgique constamment mit la plus déroutante obstina­tion à s’ignorer. Elle qui dévotieusement croit au reste du monde, elle ne crut pas en ses personnelles énergies... Son âme c’est elle-même qui la nia ! C’est qu’il règne ici, principalement dans les classes moyennes, un esprit funeste d’ironie singulière et de blague... »

Pourtant, en dépit de ce scepticisme sans perspicacité ni finesse, des hommes de talent, avec un superbe entête­ment dans une tâche ingrate, sans public, sans encouragement de la part des pouvoirs, ont tenté de nous faire prendre conscience de notre vie intérieure. Honneur à eux ! Leur labeur n’a pas été stérile. Déjà apparaissent des signes non équivoques d’un renouveau de vitalité chez nous. La conférence, les cours publics, les bibliothèques populaires, les expositions d’art peu à peu feront en sorte que le pays se connaisse enfin, lui et ses destinées.

Il appartient à ceux qui sont chargés de l’enseignement secondaire de contribuer pour leur part à ce réveil de notre génie, à la montée des cerveaux, d’allumer par une culture désintéressée au cœur des jeunes gens l’en­thousiasme du beau et du bon. Donnons-leur la soif de cet au-delà d’eux mêmes qui les gardera des déchéances et les moralisera. Apprenons-leur à mettre leur vie dans les idées, selon le mot de Fichte, c’est-à-dire à inspirer toutes leurs actions d’un idéal. Excitons en eux l’admiration de tout ce qui est grand et généreux; l’admiration est féconde. Leur faire entretenir commerce avec les penseurs illustres de tous les temps et de tous les pays sera toujours, répé­tons-le, le moyen le plus sûr, d’arriver à ces fins-là. Fai­sons à nos enfants, oui, des esprits clairs, aiguisés et méthodiques, autant que largement ouverts; mais faisons-leur aussi de belles âmes, des âmes harmonieuses, unissant l’amour du vrai au goût des nobles rêves, la réflexion à la spontanéité, la raison à la chaleur du cœur, des âmes auxquelles rien de ce qui touche à la grande famille humaine ne soit étranger, en même temps qu’imbues à fond du sentiment national et prêtes à tous les nobles dévouements qu’il inspire.

Arthur Daxhelet



[1] M. Dumont-Wilden publiera prochainement sur La sensibilité belge une intéressante étude, dont il a bien voulu nous communiquer les bonnes feuilles. Nous y avons trouvé d'utiles indications.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 21:38