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Manuel - Rhétorique 2

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Chapitre II

L’Invention

———

L’invention est le travail d’esprit par lequel on trouve les matériaux de la composition, à savoir le sujet et les développements qu’il comporte, c'est-à-dire les idées.

Choix du sujet. — Chose capitale, d’où dépendent la valeur de l’œuvre, le talent qu’on y mettra et le succès final.

Le sujet doit être, avant tout, proportionné aux forces de l’écrivain [1] .

Si l’écrivain a vécu ou observé son objet, il le concevra plus vite et mieux, et les développements arriveront tout seuls. Que le sujet soit aussi fécond, c'est-à-dire qu’il se prête à des développements en rapport avec l’étendue et l’importance de l’ouvrage qu’on se propose. Qu’il soit, d’autre part, intéressant ; il faut pour cela qu’il rentre dans la vérité, la vie. Du reste, il est à noter que l’intérêt d’un sujet est toujours relatif et varie avec les goûts et les aptitudes du public auquel on s’adresse. Enfin, le sujet sera moral — au sens le plus large du mot — parce qu’il est à souhaiter que l’art ait pour effet de nous rendre meilleurs.

D’après certains, la moralité d’une œuvre résulte d’abord du plus ou moins de vérité qu’elle contient, et, en second lieu, de l’impression qu’elle produit. Selon d’autres, cette impression en est l’unique critère. En tout cas, de l’avis de La Bruyère , elle en est un élément essentiel : « Quand une lecture, dit-il, vous élève l’esprit et qu’elle vous inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre règle pour juger l’ouvrage ; il est bon et fait de main d’ouvrier, » c'est-à-dire qu’il est bon à la fois au point de vue moral et au point de vue littéraire. N’oublions pas cependant que la moralité et la beauté de l’œuvre appartiennent à deux domaines distincts, celui de la morale et celui de l’art, qui peuvent se toucher, se pénétrer même, mais ne se confondent pas.

Recherche des idées. — Les idées ne nous tombent pas du ciel toutes faites ; elles sont le produit, non du hasard, mais du travail guidé par un art spécial, un « art profond, concret, organique, auquel sont employées à la fois toutes nos facultés et toutes nos fonctions [2]  ». En quoi consiste-t-il ? Nous allons le dire. Mais tout d’abord ne perdons pas de vue que ce n’est que dans des esprits préalablement bien cultivés et ensemencés que les idées lèvent en moisson abondante. Par la semence de cette moisson, on entend un fonds de connaissances antérieurement acquises. Ceci est la source première et indispensable de toutes nos conceptions.

Ainsi donc il faut d’abord savoir. Comment saurons-nous ? D’où nous viendra notre fonds d’idées ? Nous l’acquérons, nous l’accroissons chaque jour, par l’observation et par l’étude, la science.

L’observation — qui, pour être fructueuse, doit être attentive, méthodique et complète — porte sur nous-mêmes, les hommes et les choses [3] . Son produit forme notre apport personnel à la « masse » de nos connaissances.

Mais la plus grande part de celles-ci nous vient par voie indirecte. L’histoire du passé, toutes les idées laborieusement accumulées et coordonnées par les générations successives, se trouvent consignées dans les livres ; nous nous les approprions par l’étude, par la science [4] .

Ainsi nous savons. Dès lors, nous sommes préparés à traiter des questions plus ou moins variées, selon que nous avons plus ou moins d’acquit. Notre sujet étant arrêté, nous en puiserons les matériaux dans ce dépôt général d’idées par la méditation, c'est-à-dire en tendant toutes les puissances de notre esprit et en les concentrant obstinément sur un même point, le sujet à traiter. Par là seulement nous pourrons féconder celui-ci et le faire éclore à la chaleur de notre imagination et de notre sensibilité.

En résumé, il faut, quand on veut faire œuvre d’écrivain, se conformer à l’éternel précepte que Boileau empruntait à Horace , et celui-ci à Aristote et au bon sens :

Avant donc que d’écrire, apprenez à penser.

Penser comporte l’effort, source des plus précieuses qualités. En effet, de là naissent la verve, cette chaleur du cerveau qui parfois fait rougir nos tempes, et l’inspiration, ce souffle qui emplit l’esprit et le soulève.

Il est des imaginations si inflammables, que la moindre étincelle suffit pour les faire flamber ; par contre il en est de froides et de lentes, qui s’allument et s’enlèvent malaisément ; elles ont besoin d’être excitées du dehors. Un des meilleurs excitants externes, c’est une lecture intelligemment adaptée aux exigences particulières du sujet.

Tel est le mécanisme général de l’invention.

Procédés de développement. — L’essentiel est toujours de comprendre le sujet, c'est-à-dire d’en concevoir la nature et la portée, de le rattacher à une idée générale, qui deviendra comme le centre de notre travail. Aussitôt, autour de ce point central, s’éveillent en nous les idées et les sentiments qui ont avec lui quelques affinités : toute une série de faits intimes et personnels. Nous nous passionnons alors pour ou contre le sujet qui cause notre émotion intérieure, et celui-ci qui, au début, ne nous apparaissait qu’avec de vagues linéaments, peu à peu prend corps, couleur, vie.

Mais pour arriver à ce résultat, il faut « fouiller son esprit et son cœur », et sans repos faire la chasse aux idées pour les faire lever.

Pour ce travail de l’invention, si ardu, surtout quand un sujet est vaste, compliqué, les Anciens avaient inventé une méthode rapide et sûre d’investigation, un art de découvrir les développements. Cicéron a dénommé celui-ci ars topica.

Les topiques, répertoires d’idées, consistent en une série de points de vue sous lesquels il est nécessaire de considérer son sujet pour ne rien laisser dans le vague. Le procédé revient, en somme, à quelque catégorie qu’appartienne le sujet, à se poser un certain nombre de questions, dont les réponses sont précisément les développements qu’il faut trouver.

Les premières questions qui se présentent sur un objet quelconque, tendent à faire déterminer exactement la nature de celui-ci, à le faire définir dans son essence, à le faire connaître à fond par l’analyse de ses éléments, sa description complète au besoin. La définition joue un rôle considérable dans les sciences. Là elle s’attache, par les renseignements étymologiques, par le dénombrement des parties, par le rapport au genre et à l’espèce, par l’examen des causes, des effets, par la traduction même en images claires, à être rigoureuse et précise. Mais en poésie et surtout dans l’art oratoire, elle note et fait ressortir parmi les caractères de l’idée ceux-là seulement qui sont propres à la présenter sous certaine face ou utiles aux intérêts de la cause. Pascal , voulant établir que toute notre dignité consiste dans notre faculté de penser, trouve une définition de l’homme en harmonie avec son dessein : « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. »

Quand c’est un fait qu’on raconte, on tâchera pour l’imposer à la foi du lecteur, de le présenter avec toutes ses circonstances, sans négliger ses antécédents et ses conséquences, l’esprit humain étant toujours curieux des causes et des effets. À notre époque, l’histoire, la critique, toute la littérature sont devenues déterministes, établissent volontiers des rapports de cause à effet, et ces rapports désormais sont à la base de toutes nos connaissances raisonnées. Montrer qu’une chose doit exister parce qu’il en existe des causes ou des effets, est un des procédés de démonstration les plus usités au barreau.

La recherche des analogies et des contrastes, par la comparaison et l’opposition, est aussi un procédé d’invention fréquemment employé. Car il est naturel à l’esprit de rattacher ou de rapporter tout ce qu’il peut à l’idée dont il est plein. Mais on tombe facilement dans le faux si l’on ne sait garder la mesure. Ne forçons point les rapprochements et les antithèses. Souvenons-nous que « comparaison n’est pas raison ». Car si une comparaison juste éclaire, montre l’idée, elle ne la démontre pas.

L’hypothèse, ou encore des faits certains : l’exemple, l’anecdote, servent, enfin, parfois, à répandre du jour sur une question peu claire.

Les rhéteurs anciens avaient imaginé un exercice spécial pour initier leurs disciples aux développements méthodiques. Il consistait dans l’amplification systématique, selon une formule stéréotypée, d’un apophtegme, d’une pensée remarquable : une sorte de dissertation routinière, qu’on appelait chrie [5] . Les jeunes gens, sans doute, par l’application de ce procédé un peu rajeuni, pourraient acquérir une certaine habileté à développer un sujet. Mais rien ne les servira mieux à cet égard que les exercices d’observation, qui consistent à formuler à propos d’un objet, principalement concret, tout ce qu’on voit, on entend, on sent, on se rappelle, on pense, on imagine. Souvent pratiquée, surtout sous la direction d’un maître intelligent et expert en l’art d’interroger, cette gymnastique de l’esprit peut donner de sérieux résultats.

Les moyens de conviction. — L’art du raisonnement. — Il ne suffit pas d’amener les idées au jour en creusant son sujet. Il faut les lier entre elles, les présenter d’une façon telle qu’elles pénètrent immédiatement dans les esprits ; il faut, à tout instant, soit prouver une vérité ou réfuter une erreur, soit tirer des conséquences, soit remonter à des principes. Bref, il faut raisonner, démontrer. Il y a un art de raisonner, c'est-à-dire de convaincre en établissant la vérité d’une proposition, en apportant des preuves solides et victorieuses ; c’est la logique [6] .

Sans aller aussi loin qu’Aristote qui ramenait tout le discours au raisonnement, on peut dire que prouver ce qu’on avance est chose capitale pour l’écrivain ou l’orateur. C’est la fin unique de beaucoup d’œuvres, dans lesquelles le reste n’est qu’affaire de luxe.

Les preuves qui créent la conviction, tantôt existent réellement par elles-mêmes, indépendamment de l’orateur ou de l’écrivain, sous forme de témoignages ou de documents palpables, tantôt n’ont pas d’existence objective, ne sont que le produit de l’habileté oratoire. Elles sont alors déduites, par raisonnement, de certaines propositions connues, sous forme de nouvelles propositions, d’arguments. En effet, raisonner c’est inférer d’une proposition admise comme certaine, une autre proposition contestée ou manquant d’évidence.

Exposons brièvement le mécanisme du raisonnement. Trois choses sont à considérer : la méthode, les différentes espèces et la forme typique du raisonnement.

Pour bien raisonner, il faut procéder avec méthode. On entend par méthode « la marche que suit notre esprit dans la recherche et dans la démonstration des choses qu’il veut étudier ou qu’il veut enseigner. La méthode ici comprend deux opérations : l’analyse et la synthèse ». L’analyse est la décomposition d’une chose complexe en ses divers éléments ; c’est un procédé d’investigation. La synthèse est la recomposition, la remise en place des parties séparées par l’analyse ; c’est un procédé de création. Chacun de ces procédés, employé séparément, ne peut donner que des résultats imparfaits. Leur puissance naît de leur union.

Le procédé d’après lequel s’effectue le passage d’une proposition qui est admise à une autre qu’on veut démontrer, varie avec la nature des vérités qui font l’objet de l’argumentation. Celles-ci peuvent être rangées dans trois ordres : vérités d’expé­rience, révélées par les sens et l’analyse ; vérités de témoignage, résultant de l’attestation d’autrui ; vérités d’évidence, imposées à notre intelligence par le sens commun, ou découlant évidemment de principes qui sont en nous.

Ces vérités, à quelque catégorie qu’elles appartiennent, peuvent être générales ou particulières, semblables ou contraires. On peut, en raisonnant, passer du général au particulier, ou du particulier au général. D’où les deux principales espèces de raisonnement : le raisonnement déductif ou par déduction et le raisonnement inductif ou par induction. Des auteurs y ajoutent d’autres espèces : les raisonnements par analogie, par exemple, par hypothèse, par l’absurde.

Le raisonnement déductif tire d’une proposition générale d’autres propositions qui le sont moins ; son résultat est certain. De ce que toute vertu est louable, on déduit que la modération est incontestablement louable.

Le raisonnement inductif, au contraire, part de plusieurs faits particuliers dont la série doit être aussi complète que possible, pour arriver à une conclusion générale ; son résultat n’est que probable. De ce qu’un sel, un deuxième, un troisième, etc., ont pour base un métal, on induit que tous les sels sont à base métallique. C’est un raisonnement fréquemment usité, dans les sciences naturelles en particulier [7] .

Il en est de même du raisonnement par analogie, sorte d’induction imparfaite qui d’une ressemblance partielle conclut à une ressemblance totale. Tel ce raisonnement : une plante a certaines ressemblances de fleurs, de feuilles, etc., avec une autre reconnue pour vénéneuse ; donc elle possède elle-même des propriétés toxiques.

C’est aussi à l’induction que se rattache le raisonnement par exemple, qui se sert d’un fait isolé pour établir une vérité générale, comme celle-ci : il ne faut pas faire usage des chemins de fer pour voyager, vu que tel et tel s’en sont mal trouvés. Sans être rigoureuse — il s’en faut — cette argumentation néanmoins a parfois sa valeur.

Quant au raisonnement par hypothèse, il prend pour base un principe non démontré pour expliquer des faits dont on n’a pu découvrir directement la cause. Quoiqu’il ne puisse aboutir qu’à une hypothèse comme conclusion, il est d’un emploi constant dans les sciences naturelles. Ainsi pour expliquer que le fer accourt à l’aimant, l’on dit que l’aimant a une vertu attractive (principe non démontré). L’hypothèse n’a jamais été la preuve d’une vérité, mais elle a été souvent un acheminement à la découverte d’une vérité.

Il y a, enfin, une espèce de démonstration indirecte, appelée raisonnement ab absurdo, par laquelle, au lieu d’établir directement la vérité d’une thèse, on met d’abord en évidence la fausseté de la thèse contraire pour conclure ensuite au bien-fondé de la première.

Il apparaît déjà que tout raisonnement revient à marquer la connexion de deux termes au moyen d’un troisième, auquel ils sont l’un et l’autre identiques. Il sera donc, dans son complet développement, constitué par trois propositions, de telle façon que l’évidence de la troisième découle de la vérité des deux autres. On a appelé syllogisme le raisonnement dans sa forme rigoureuse et logique, où l’enchaînement de trois propositions dont la troisième est la conséquence des deux premières. Cicéron a établi sa défense de Milon sur celle-ci : « Quiconque a tué un agresseur, en cas de légitime défense, est innocent. — Or, mon client a tué son agresseur, en se défendant à bon droit. — Donc, mon client, qui a tué son agresseur, est innocent. » Cette argumentation établit la connexion entre le terme : « Mon client qui a tué son agresseur » et le terme « innocent », au moyen d’un troisième : « Quiconque a tué un agresseur, en cas de légitime défense, est innocent, » lequel est un principe de droit et aussi une vérité d’évidence, de sens commun. Aux deux termes dont se manifeste ainsi la connexion, on a donné le nom de petit extrême (« mon client... ») et de grand extrême (« innocent ») et à l’intermédiaire celui de moyen terme (« qui a tué en cas de légitime défense »). La proposition dont on prouve la vérité, se nomme conclusion ou conséquence, et l’on désigne les deux premières respectivement par les noms de majeure et de mineure et toutes les deux par l’appellation collective de prémisses.

Une déduction formulée comme celle que nous venons de voir est un syllogisme catégorique : il est fait de trois positions affirmatives. À côté de celui-là on peut distinguer : le syllogisme négatif [8] , dans lequel la connexion est indiquée comme n’existant pas ou comme impossible ; — le syllogisme disjonctif [9] , dont la majeure énumère diverses hypothèses que la conclusion affirme ou nie toutes à l’exception d’une seule ; — le syllogisme conditionnel [10] , dans lequel la majeure affirme ou nie l’attribut sous condition, etc.

Les règles du syllogisme, très compliquées, peuvent être simplifiées et réduites aux deux suivantes : le moyen terme doit conserver absolument le même sens dans les deux prémisses ; — la conclusion ne peut jamais être plus étendue que les prémisses.

On emploie assez rarement, si ce n’est quand on veut frapper par l’aspect serré du raisonnement, le syllogisme sous sa forme complète, un peu sèche. On le tronque souvent, en sous-entendant l’une des prémisses que l’esprit supplée facilement et en le réduisant ainsi à deux propositions (antécédent, conséquent). Le discours y gagne en vivacité. C’est ce qu’on appelle l’enthymème. Nous trouvons un raisonnement de cette forme à la base de la philosophie de Descartes  : « Je pense ; donc je suis. » (Majeure sous-entendue : « tout ce qui pense, est ».)

C’est par un procédé contraire qu’on corrige la sécheresse de l’argument dans l’épichérème [11] , qui n’est qu’un syllogisme amplifié par le développement des prémisses, ainsi que dans les syllogismes composés, le dilemme et le sorite.

Le dilemme [12] est un raisonnement où l’on ramène tous les cas à deux alternatives contraires, entre lesquelles il faut absolument choisir, l’une étant vraie si l’autre est fausse, et qui conduisent l’une comme l’autre à la conclusion qu’on veut démontrer.

Le sorite [13] , accumulation syllogistique, consiste en un enchaînement de propositions liées de manière que l’attribut de la première devienne le sujet de la deuxième, et ainsi de suite, la dernière devant être implicitement contenue dans la première, si le raisonnement est juste.

Ces deux derniers raisonnements frappent par leur aspect irrésistible, le dilemme surtout, qui dans sa forme géométrique semble offrir une alternative inévitable. Mais il arrive fréquemment que leur force n’est qu’apparente, parce que, dit Paul Janet , « il y a presque toujours un milieu que l’on a négligé ».

Les raisonnements vicieux s’appellent paralogismes. Ils peuvent résulter de l’ambiguïté des mots (paralogismes de mots), ou d’un principe faux qu’on prend pour point de départ, par ignorance, défaut de jugement (paralogismes de pensée), ou par artifice ; dans ce dernier cas, ils prennent le nom de sophismes.

C’est à la catégorie des paralogismes de pensée qu’appartiennent le cercle vicieux [14] , qui consiste à poser en fait, mais en d’autres termes que ceux de la conclusion, la chose qu’il faut prouver (probare idem per idem) ; et la pétition de principe [15] , où l’on s’appuie sur ce qui est à démontrer, en s’en servant comme preuve.

Les rhéteurs ont encore catalogué d’autres variétés de paralogismes, par exemple : l’équivoque, l’ignorance de l’état de la question, l’erreur concernant la cause, la généralisation d’un cas particulier, le dénombrement imparfait, etc.

Au fond, on ne se trompe pas autant qu’on pourrait le croire « dans le chemin qu’on fait du principe à la conclusion ». Si l’on constate un manque de logique chez certaines personnes, c’est que le cœur et la sensibilité se substituent, au cours de leur argumentation, à l’esprit et à la raison, par une faiblesse de leur faculté d’abstraction. Mais les causes d’erreur, le plus souvent, sont étrangères à l’art même de raisonner. C’est sur le point de départ qu’on se trompe. On prend pour réel ce qui ne l’est pas. Ou bien l’esprit de système, dans les recherches scientifiques et dans l’instruction criminelle, en particulier, fait que l’on s’attache, non pas à découvrir la vérité, mais à prouver une hypothèse ; on ne voit que ce qui la sert, on néglige tout ce qui la condamne. Il importe donc de s’assurer qu’on s’appuie bien sur une réalité et non sur un fantôme. Sans cela on raisonne dans le vide, pareil à la mouche bombitans in vacuo, comme disaient fort bien les scolastiques.

C’est dans le corps d’une composition — dans la confirmation, s’il s’agit d’un discours, d’une dissertation — qu’on fera surtout usage des preuves. Mais il faut du discernement et du goût pour choisir celles qui, dans un cas donné, peuvent pénétrer le plus profondément dans les esprits. Quant à l’ordre dans lequel il faut les présenter, Quintilien l’a indiqué ainsi : « L’écrivain ou l’orateur débutera par des preuves capables de saisir vivement les intelligences dès les premiers mots ; il réservera pour la fin ce qu’il y a de plus décisif, ce qu’il croit irrésistible, et accumulera entre deux les preuves médiocres. » Cette règle, bonne en général, ne peut être acceptée sans réserve. Il est impossible de fixer d’une façon absolue le meilleur ordre à suivre, celui-ci dépendant de circonstances qu’on ne saurait toutes prévoir.

Au présent chapitre peut se rattacher la réfutation, quoique celle-ci ait surtout sa place dans le discours proprement dit. C’est, en effet, une sorte d’argumentation indirecte qui achève de convaincre l’esprit. On s’y propose de détruire les preuves contraires à l’opinion que l’on veut faire accepter, parfois même on va au-devant des objections. Dans l’espèce, la raison et la vérité sont les seules armes permises, sans préjudice pourtant des droits d’une ironie sans méchanceté, qui, plus d’une fois, triomphe agréablement de certains arguments faibles. Mais le trait doit être jeté d’une main habile. Autrement, il se retourne souvent contre celui qui l’a lancé. On recourt aussi avec succès, dans la réfutation, à l’argument personnel (ad hominem) [16] , qui consiste à mettre l’adversaire en demeure de se soumettre ou de se contredire. Mais il ne faut jamais qu’il aboutisse aux personnalités qui sont l’arme des gens à bout de raisons.

Les moyens de persuasion. — Le pathétique. — Il ne faut pas perdre de vue que le sentiment chez l’homme est un principe d’activité au moins égal à la raison. L’écrivain comme l’orateur doivent se proposer, après avoir éclairé l’esprit, de remuer le cœur, en peignant ou en éveillant les passions, c'est-à-dire ces mouvements spontanés et énergiques de notre sensibilité qui nous portent vers un objet ou nous en détournent : l’amour et la haine avec leurs innombrables nuances. Passionner un sujet est l’un des plus puissants moyens de donner âme et vie au langage. L’art de trouver et de faire vibrer la corde sensible du lecteur et de l’auditeur a été nommé : le pathétique.

C’est un des grands ressorts de l’éloquence, l’orateur ayant fréquemment à exciter les passions ou à les calmer, au moyen de la parole.

On peut exciter la passion directement ou indirectement, soit qu’on suscite immédiatement un mouvement de passion ou qu’on la provoque par un tableau ou un raisonnement capables de le causer.

A-t-on à lutter contre l’agitation d’une foule transportée hors d’elle-même par quelque sentiment violent ; on lui opposera avec succès le sang-froid de la raison ; ou encore on détournera habillement et graduellement la passion déchaînée vers un autre objet qu’on lui proposera, ou enfin on la désarmera par l’emploi d’une fine ironie.

Le pathétique, en tout cas, ne peut constituer une partie distincte dans le concert de l’œuvre. Ce ne serait là qu’amplification creuse, pathos. Il doit tenir intimement aux choses à exposer, qui, si on les sent fortement, seront rendues pathétiquement. L’emploi du pathétique réclame, outre une connaissance profonde du cœur humain, beaucoup de mesure, de délicatesse, de goût. Nous deviendrons habiles psychologues, avons-nous dit, par l’observation et l’analyse. L’étude des maîtres en l’art d’écrire et de parler nous révélera comment ils ont calculé et ordonné leurs plus beaux effets de pathétique.




[1]

Sumite materiem vestris qui scribitis aequam
Viribus, et versate diu quid ferre recusent,
Quid valeant humeri.

[2] P. Souriau .

[3] En effet, comme le sujet le plus habituel de l’écrivain est nécessairement la nature et l’homme, on voit sur quoi son observation doit surtout porter. Il étudiera la nature dans ses phénomènes réguliers et irréguliers. Il envisagera l’homme dans ses mœurs, c'est-à-dire dans son état normal, tel que le font l’âge, le sexe, le tempérament, le climat, le pays, le siècle, la religion, les institutions politiques et sociales, l’éducation, les habitudes et les travaux journaliers - et dans ses passions, c'est-à-dire dans les accidents qui l’affectent. Mais nous, nous sommes encore à nous-mêmes un perpéruel sujet d’étude, et nous pouvons aussi apprendre à connaître nos semblables en scrutant notre propre for intérieur.

[4] Nous ferons remarquer ici l’immense importance de la lecture pour les élèves. La plupart n’ont pas de fonds, parce qu’ils n’ont pas de lecture.

[5] Les divers modes de développements du thème choisi étaient indiqués dans ce vers mnémonique :

Quis, quid, cur, contra, simile et paradigmata, testes.

[6] On donne aussi à la méthode par laquelle on déduit des raisonnements servant à démontrer ou à réfuter, le nom de dialectique ou dialectique oratoire.

[7] L’induction est basée sur le principe de la causalité, dont la méthode est indiquée dans les trois aphorismes de Bacon  : Posita causa, ponitur effectus - Sublata causa, tollitur effectus - Variante causa, variatur effectus.

[8] Exemple : Le vice ne rend pas l’homme heureux ; or, l’ivrognerie est un vice ; donc elle ne rend pas l’homme heureux.

[9] Le malheur nous abat ou nous élève ; or, une grande âme ne se laisse pas abattre par le malheur ; donc elle s’élève par lui.

[10] L’homme est malheureux s’il a des désirs immodérés ; or, l’avare désire toujours davantage ; donc l’avare est malheureux.

[11] Massillon , voulant prouver que l’ambition rend malheureux celui qu’elle possède, dit :

« L’ambitieux ne jouit de rien : ni de sa gloire, il la trouve obscure ; ni de ses places, il veut monter plus haut ; ni de sa prospérité, il sèche et dépérit au milieu de son abondance ; ni des hommages qu’on lui rend, ils sont empoisonnés par ceux qu’il est obligé de rendre lui-même ; ni de sa faveur, elle devient amère dès qu’il faut la partager avec ses concurrents ; ni de son repos, il est malheureux à mesure qu’il est obligé d’être plus tranquille. »

(Sermon pour le premier dimanche de Carême.)

[12] Vergniaud condamne ainsi l’insurrection :

« L’insurrection a un objet ou elle n’en a pas ; au dernier cas, c’est une convulsion pour le corps politique, qui, ne pouvant lui produire aucun bien, doit nécessairement lui faire beaucoup de mal. Si l’insurrection a un objet déterminé, quel peut-il être ? De transporter l’exercice de la souveraineté dans la République. L’exercice de la souveraineté est confié à la représentation nationale. Donc ceux qui parlent d’insurrection veulent détruire la représentation nationale, fonder un gouvernement aristocratique ou rétablir la royauté. »

(Défense des Girondins.)

[13] De swreithV, qui forme un monceau.

Nous trouvons dans Montaigne (Essais, liv. II, chap. XII) un argument de ce genre que l’écrivain prête au renard lâché par les Thraces sur une rivière gélée :

« Le ruisseau fait du bruit. - Ce qui fait du bruit remue. - Ce qui remue n’est pas gelé. - Ce qui n’est pas gelé n’est pas solide. - Ce qui n’est pas solide ne peut me porter. - Donc ce ruisseau ne peut me porter. »

Citons encore cet exemple, bien connu, de Cyrano de Bergerac  :

« L’Europe est la plus belle partie du monde. - La France est le plus beau royaume de l’Europe. - Paris est la plus belle ville de France. - Le collège de Beauvais est le plus beau collège de Paris. - Ma chambre est la plus belle chambre du collège de Beauvais. - Je suis le plus bel homme de ma chambre. - Donc je suis le plus bel homme du monde. »

[14] Interrogé par Géronte sur les causes du mutisme de sa fille, « c’est, dit Sganarelle, qu’elle a perdu la parole. - Fort bien. Mais la cause, s’il vous plaît, qu’elle a perdu la parole ? - Tous les meilleurs auteurs vous diront que c’est l’empêchement de l’action de la langue. - Mais encore, vos sentiments sur cet empêchement de l’action de la langue ? - Aristote , là-dessus, dit, ... etc.

(Molière , Le Médecin malgré lui, acte II, sc. V.)

« Il y en a qui vont jusqu’à cette absurdité. - dit Pascal , De l’esprit géométrique, - d’expliquer un mot par le mot lui-même. J’en sais qui ont défini la lumière en cette sorte : La lumière est un mouvement luminaire des corps lumineux. Comme si on pouvait entendre les mots de luminaire et de lumineux sans celui de lumière. »

[15] « Pourquoi l’opium fait-il dormir ? » demande-t-on au récipiendaire dans la grotesque cérémonie du Malade imaginaire. « Parce qu’il a, dit-il, une vertu dormitive. »

[16] Ex. Philinte à Alceste :

« Je m’étonne, pour moi, qu’étant comme il semble,
Vous et le genre humain, si fort brouillés ensemble,
Malgré tout ce qui peut vous le rendre odieux,
Vous avez pris chez lui ce qui charme vos yeux ;
Et ce qui me surprend encore davantage,
C’est cet étrange choix où votre cœur s’engage. »

(Molière , Le Misanthrope, I, sc. I.)

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 22:09