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Manuel - Rhétorique 4

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Chapitre IV

L’Expression

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« Dès que l’idée, dit Joubert , en est venue à son dernier degré de perfection, le mot éclôt, se présente et la revêt. » En effet, après avoir été trouvées et mises en ordre, les idées doivent encore passer par cette phase extrême où elles se parfont dans les mots, où, selon Buffon , elles se réalisent par l’expression. Ainsi celle-ci est l’effort suprême de l’invention. Elle achève nos idées. Ces dernières ne naissent véritablement que par la puissance de la forme qui les rend comme présentes pour l’intelligence d’autrui, grâce à un éveil opportun de sensations, l’imagination remplaçant la vue, l’ouïe, tous les sens.

Cette troisième partie du travail de la composition, l’expression ou l’élocution, est donc l’art de présenter la pensée sous une forme claire, exacte, agréable. « Presque toujours, écrit Voltaire , les choses qu’on dit frappent moins que la manière dont on les dit : car les hommes ont à peu près tous les mêmes idées de ce qui est à la portée de tout le monde ; la différence est dans l’expression ou le style. »

C’est de ce point capital, le style, que nous allons traiter.

Le style. — Le style, a-t-on dit, n’est pas l’élocution elle-même, il en est la physionomie. C’est la manière propre à un homme d’habiller ses pensées. C’est aussi, dans un sens objectif, la forme caractéristique d’un ouvrage, par opposition au fond.

Le style porte, à des degrés différents, la marque personnelle ; celle-ci est déterminée par diverses influences, telles que celles du tempérament, de la race, du milieu. Mais outre celui qui est particulier à un écrivain, on peut considérer le style d’une école, d’un peuple, d’une race, lequel se compose de l’ensemble des traits communs aux œuvres de chacun de ces groupes : le style classique, le style romantique, etc.

Quand nous parlerons du style dans la suite de ce chapitre, nous entendrons par là, d’une façon générale, l’expression littéraire dont on revêt les idées. M. Guyau l’a défini « la parole, organe de la sociabilité, devenue de plus en plus expressive, acquérant un pouvoir à la fois significatif et suggestif ». Le style, en effet, est significatif par ce qu’il fait voir immédiatement ; suggestif par ce qu’il fait penser et sentir en vertu de l’association des idées.

Quand Buffon dit du style qu’il « n’est que l’ordre et le mouvement qu’on met dans ses pensées », pour qui le comprend bien, il en indique exactement les deux éléments essentiels. L’ordre désigne l’enchaînement logique des idées et leur gradation. Il est l’expression de la manière de penser, de la vie, de l’esprit. Le mouvement correspond à la manière de sentir. Il traduit les vibrations du cœur, émotions, affections, passions, provoquées par la pensée. Reflet de l’âme de l’auteur, il réside dans la tournure de la phrase, en harmonie avec nos impressions, différant selon le génie des langues et demandant de l’observation et de l’art. Dans le discours parlé, il est souligné par l’accent et le geste.

Néanmoins, en dehors de l’ordre et de la gradation des idées, en dehors du mouvement de la pensée, qui rend l’émotion de l’écrivain et la communique au lecteur, il faut l’heureux choix des expressions, l’éclat et la délicatesse des images, bref des qualités de forme qui tiennent surtout à l’imagination et qui procèdent du goût . Et il paraît bien que Buffon , à considérer la puissance et la pompe ordinaire de son style, a cru un peu au pouvoir des mots et de la rhétorique [1] . Du reste, complétant sa définition première du style, n’a-t-il pas dit : « Bien écrire, c’est à la fois bien penser, bien sentir et bien rendre ; c’est avoir en même temps de l’esprit, de l’âme et du goût. » Ce qui revient à mettre dans nos pensées de l’ordre, du mouvement et à leur donner un vêtement convenable.

Par là aussi il apparaît clairement que l’idée et son expression sont, comme nous l’avons déjà fait entendre, étroitement liées l’une à l’autre et qu’en changeant la forme on modifie l’idée. Que vaut celle-ci tant qu’elle reste à l’éclat de larve au fond du cerveau, telle qu’elle est issue des sensations, avant que les mots la sortent des ténèbres, la transforment, lui donnent des ailes ? Que vaudraient, sans le prestige du style, les pensées de Bossuet , de Chateaubriand , de Michelet  ? On le devine en voyant comment Homère et Virgile , Saint Jean Chrysostome et Saint Augustin , Gœthe et Shakespeare pâlissent, disparaissent dans les moins imparfaites des traductions qu’on a faites de leurs œuvres.

Non, il n’y a pas, comme on l’a prétendu, des idées assez belles pour pouvoir se passer de la beauté qu’elles tiennent de la forme. Aussi les livres de jadis qui vivent encore, ne vivent que par le style. C’était l’opinion de Buffon  : « Les ouvrages bien écrits, dit-il, seront les seuls qui passeront à la postérité. La quantité des connaissances, la singularité des faits, la nouveauté même des découvertes, ne sont pas de sûrs garants de l’immortalité ; si les ouvrages qui les contiennent ne roulent que sur de petits objets, s’ils sont écrits sans goût, sans noblesse et sans génie, ils périront parce que les connaissances, les faits et les découvertes s’enlèvent aisément, se transportent, et gagnent même à être mis en œuvre par des mains plus habiles. Ces choses sont hors de l’homme ; le style est de l’homme même. » Cela signifie qu’il est la propriété privée des écrivains, contrairement aux idées qui constituent un domaine indivis, dont tous peuvent jouir dans la mesure de leur activité intellectuelle. En effet, le style, nous l’avons déjà dit, porte la marque propre de l’esprit de l’auteur. Et il est vrai aussi, comme on l’a toujours répété, qu’il « est l’homme » : c’est lui qui traduit en visions en même temps qu’en émotions personnelles et sympathiquement transmissibles, la pensée impersonnelle et jusqu’à certains points commune, la pensée humaine, si bien qu’on y retrouve à la fois un homme et l’homme.

On pourrait faire remarquer, à ce propos, que souvent la popularité d’un auteur est due moins à la valeur réelle, à la rareté de son talent, qu’à la chance qu’il a eue d’exprimer, peut-être inconsciemment, l’idéal de la majorité de ses contemporains, l’ « homme » de son temps.

Mais la beauté du style, que nous proclamons seule capable de procurer l’im­mor­talité aux œuvres littéraires, est-elle donc immuable, échappe-t-elle aux variations du goût ? Émile Zola a émis l’opinion que « la forme est ce qui change et passe le plus vite ». Il est vrai, en effet, que les langues, substance du style, modifient sans cesse leurs parties constitutives, les mots, et leur arrangement en phrases, Le temps, en d’autres termes, renouvelle constamment les éléments matériels de leur beauté. Les langues s’écaillent, un peu comme les plus merveilleux palais s’effritent sous les intempéries de l’air. Les ouvrages bien écrits, par là, ne manqueront pas de souffrir des révolutions de la mode et du goût en matière d’expression en générale. Mais qu’im­porte si même ils n’éveillent plus chez l’homme lettré des siècles qui suivent que des émotions d’archéologue ? Ils auront ainsi atteint à la seule beauté absolue et durable que puisse réaliser une forme soumise aux lois d’évolution et de caducité de sa propre matière ; ils posséderont la seule gloire éternelle à laquelle les œuvres d’art puissent prétendre.

Les traités de rhétorique jadis distinguaient le style simple du style sublime ; ils avaient même inventé un troisième terme : le style tempéré, pour désigner une espèce intermédiaire entre la première et la seconde. On a fait remarquer, non sans raison, que cette classification est vaine et fausse. Plus d’une fois le style simple est sublime ; il est fort souvent figuré, plus ou moins riche par conséquent, par le fait même qu’il cesse d’être abstrait et l’est même rarement ; et quant à la mesure qu’implique le terme : tempéré, n’est-elle point la loi de tout style ?

Mais on établira avantageusement une distinction entre le style logique ou scientifique et le style esthétique, poétique, littéraire.

Le style logique a pour but l’expression logique et économique des idées ; il place et transpose les mots en vue de l’usage le plus commode, et admet seulement les figures utiles, celles qui peuvent économiser l’attention. Il a pour principale règle la clarté, la précision et la parfaite adaptation au sujet ; il ne s’élève jamais au-dessus d’une correction modérément élégante, et peut descendre, par exemple chez Aug. Comte , jusqu’à n’être presque plus organisé.

Le style esthétique, au contraire, se propose l’expression organisée et ornée de nos idées et de nos sentiments et même la suggestion d’autres idées, d’autres sentiments ; il place et transpose les mots et modifie leurs sens, en vue de la représentation la plus vivante et la plus captivante des choses et recourt à tous les moyens artistiques qui excitent la faculté de sentir.

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L’enseignement de la littérature, pour être véritablement complet, devrait donner les préceptes à suivre pour écrire correctement, judicieusement et artistement.

La correction fait partie du code littéraire. Mais les études qu’elle exige sont l’objet de ce qu’on appelle la grammaire du style et n’entrent guère dans l’économie de ce traité. Ces études préalables portent — disons-le pour mémoire — sur la lexicologie ou le vocabulaire (avec la propriété des termes) ; la grammaire ou lexigraphie, la syntaxe et la phraséologie (construction, proposition, enchaînement des propositions, etc.).

Écrire judicieusement, cela est affaire de raisonnement et partant relève de la logique.

Quant à écrire artistement, cette question est exclusivement du domaine de la littérature. L’art du style a pour but, avons-nous dit, l’organisation esthétique de l’expression. Tandis que la grammaire, en étudiant les mots et les phrases, n’y voit que le matériel du langage, la littérature les envisage en tant que manifestation de l’âme, en tant qu’instruments de pensée, dociles et souples entre les mains de l’écrivain. Elle doit observer chez les meilleurs auteurs la manière de s’en servir, exposer les règles relatives aux qualités du style en général et aux moyens spéciaux d’expression qui correspondent aux nuances particulières de l’idée : épithètes et images ou figures.




[1] Il ne faut pas se figurer que Buffon a méconnu ces sources du génie : la sensibilité et l’imagination. Mais sans doute s’en défie-t-il et veut-il qu’on s’en défie. Aussi les présente-t-il comme provenant, non de leur source naturelle, le cœur, mais de l’ordre mis dans les idées, du plan, c’est à savoir de la raison même. Et il est vrai qu’une certaine verve naît du plaisir de bien embrasser la matière que l’on traite.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 22:10