Site d'Adrien Daxhelet

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Manuel - Rhétorique 5

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Chapitre V

Les Qualités du style

———

Il est une qualité au-dessus de toutes les autres, sans laquelle il n’y a pas de style à proprement parler ; c’est l’originalité.

L’originalité. — En matière de style, être original c’est être soi, vraiment soi, avoir ce cachet personnel qui surprend, frappe, séduit.

Cette qualité existe à des degrés très différents chez les écrivains ; elle se montre plus ou moins accentuée dans leur style, un peu comme notre caractère se peint dans notre physionomie. Mais par quel signe se trahira cette originalité ? Disons qu’elle se révélera par l’une ou l’autre façon de dire spéciale, résultant du tempérament personnel de l’écrivain.

Étayons ces idées de quelques exemples.

Ce qui caractérise le style de Pascal , c’est, peut-on dire, qu’il a au plus haut point le naturel, une concision vraiment tranchante et la simplicité. Mais surtout l’auteur des Pensées a ceci de personnel qu’à chaque instant, il nous plonge, par quelque phrase fort simple, dans un abîme de réflexions transcendantes : l’homme meurt, on le descend dans la fosse ; puis, dit-il, « quelques pelletées de terre, et en voilà... pour l’éternité ! » N’est-ce pas le mystère de la mort évoqué avec ce qu’il a de plus terrifiant pour nous, pauvres créatures, qui nous cramponnons désespérément à la vie ? Quoi ! c’est ainsi, sans plus de façons, qu’on nous fait disparaître pour jamais ! Cette idée nous glace jusqu’aux moelles. On y sent une manière de penser habituelle à Pascal, dont l’esprit était ordinairement tourné vers les aspects sombres et sévères de l’autre monde. Et cette tournure d’esprit qui lui est propre, donne à l’écrivain et à son style une physionomie à part.

La magnificence, l’harmonie, la variété : voilà, sans doute, quelques-unes des qualités maîtresses de Victor Hugo . Mais le côté le plus original, peut-être, de son génie est une disposition singulière et une merveilleuse aptitude à voir partout, dans le monde matériel comme dans le monde immatériel, les extrêmes opposés, dont il semble subir l’irrésistible attirance, toujours prêt à

« bondir
Du mont Blanc au vallon, du zénith au nadir. »

De là vient que sa lyre est généralement montée aux antithèses violentes et éblouissantes.

Voici le dernier degré de la lâcheté civique en regard de l’attitude courageuse et vengeresse, qui sied à l’honnête citoyen, gardien des droits du peuple violés :

Devant l’autel des lois qu’on renverse et qu’on brûle,
Honneur, devoir, criaient à cet homme [1]  : « Debout !
Dresse-toi, foudre en main, sur ta chaise curule ! »
Il plongea dans l’égout !

(Les Châtiments.)

Et voici la suprême apothéose unie au suprême abaissement :

Tandis que votre nom devant qui tout s’efface
Montera vers les cieux, puissant, illustre et beau,
Vous sentirez ronger dans l’ombre votre face
Par le ver du tombeau.

(Le Retour de l’empereur.)

Comme on le voit de prime abord, ces vers portent la trace de l’ongle du lion.

Le talent de Taine , lui, tout brillant de clarté et d’un éclat un peu dur, se distingue spécialement par une rare puissance de systématiser une série de faits, d’y découvrir une loi à laquelle il les ramène tous avec une logique inexorable, et aussi, dans les êtres, de noter la face qui en révèle l’âme, les résume. Considère-t-il la carcasse d’un lion, il cherche le trait essentiel de la structure du fauve, qu’il peint en ses termes : « C’est une mâchoire montée sur quatre pattes. » Voilà le trait trouvé, aussi vrai qu’original. En effet, le lion c’est la force ; mais cette force, au lieu d’être répartie entre tous ses membres, se concentre pour ainsi dire en un point unique : la mâchoire. Cette vision nette et coutumière du nœud des choses est l’un des principaux facteurs de l’originalité de l’auteur.

L’originalité consiste, on le voit, à trouver le mot, l’image qu’il faut, le trait par excellence. Grâce à cette qualité, un Saint-Simon , quoiqu’il écrive à la diable au point de vue de la grammaire, est un grand écrivain.

Il y a une originalité plus modeste, à laquelle quiconque écrit peut prétendre, qui consiste à éviter d’user constamment de phrases toutes faites, de clichés de style.

Mais il importe de s’entendre sur ceci. « Si nous devions en croire de trop délicats stylistes, il n’y aurait vraiment plus moyen d’employer la langue de nos pères, » écrit judicieusement G. Pellissier . Il y a, en effet, une multitude de locutions toutes faites qui excellent à donner à telle ou telle idée son expression logique, qui ne portent aucune marque personnelle. Elles font partie du domaine commun. On peut s’en servir sans scrupule.

Il en va autrement des expressions — surtout figurées : épithètes, périphrases, métaphores, etc. — qui dénotent une façon particulière de sentir et de voir, qui mettent dans le discours de la couleur, de la vivacité, de l’éclat. Leur beauté, à celles-là, est faite de fraîcheur, d’imprévu. Répétées, elles deviennent des clichés, pareilles, quand un écrivain, incapable par lui-même d’aucune originalité, essaye d’en parer son style, à des fleurs fanées, à des oripeaux surannés.

Exprimer sa propre vision, telle est la grande règle en matière de style.

———

Après le caractère de personnalité, d’originalité qui, à vrai dire, constitue le style, viennent des qualités moins brillantes, les unes générales, indispensables dans tous les genres ; les autres particulières, concernant seulement quelques genres et ne s’y trouvant pas nécessairement réunies.

Qualités générales. — La plupart des qualités générales sont exclusivement faites pour satisfaire l’esprit ; ce sont : la clarté, qui ne peut exister indépendamment des trois suivantes : la pureté, la propriété et la précision ; — le naturel — la distinction ou noblesse — la convenance — la variété. Il est en une, au contraire, qui a surtout pour objet de plaire à l’oreille : l’harmonie.

La clarté. — Qualité fondamentale, consistant dans une transparence du langage, si l’on peut ainsi dire, telle qu’on voit les idées à travers les mots.

La condition primordiale de la clarté est la conception nette de l’idée. Mais la clarté dépend encore de l’ordre qu’on met dans ses idées, ainsi que de certaines qualités de forme, notamment des trois suivantes : la pureté, la propriété, la précision, c'est-à-dire de l’adaptation parfaite de l’expression à l’idée.

La pureté. — La pureté consiste à ne porter atteinte aux règles ni de la grammaire, ni de l’usage, ni du génie de la langue. Il faut, en effet, en matière de style, compter avec ces trois maîtres dont on n’enfreint pas les lois impunément.

On sait à suffisance ce qu’est la grammaire. Un homme d’esprit a dit : « La grammaire, entre nous, je la déteste ; mais elle est à ménager ; c’est une manière de Mme Pimbêche ; elle se pique de noblesse, et, très susceptible, elle fait à celui qui la méconnaît une réputation de rustre. »

L’usage se dit de l’emploi des mots tel que la coutume l’a réglé. Il est, des trois potentats de la langue, le despote par excellence [2] .

Une fois solidement intronisé, il fait courber devant lui les fronts les plus illustres.

On entend par génie d’une langue les procédés dont elle use habituellement dans ses constructions et ses tours de phrase, dans la formation de dérivés et des composés, ainsi que des vocables nouveaux, que consacre une autorité littéraire ou que légitime l’analogie.

Les défauts contre la pureté sont surtout le barbarisme, ou l’emploi d’un mot dont la forme ou le sens ont été défigurés — et le solécisme, faute contre les règles de la syntaxe.

Subsidiairement, la pureté proscrit en général : l’archaïsme, qui est l’emploi d’expressions vieillies, tombées en désuétude ; — le néologisme, ou l’abus de mots et de tours nouveaux qui n’ont pas encore été consacrés par quelque grande autorité ou par l’usage ; — le jargon, langage corrompu tel que celui qui se parle parfois dans les provinces et parmi le peuple même des capitales ; — l’argot, langue factice donnant aux mots un sens autre que leur sens ordinaire dans le but de dissimuler l’idée et dont quelques personnes conviennent pour se parler entre elles, sans être entendues des autres.

Toutefois, l’archaïsme et le néologisme [3] ne sont pas interdits absolument. L’abus seul en est condamnable. Dans certains genres, l’archaïsme, employé à propos, donne à l’expression une grâce ou une énergie particulières. Quant au néologisme, s’il est emprunté à une langue étrangère et importé avec l’idée même qu’il représente, il s’impose. Dans les autres cas, nous sommes d’avis qu’on peut l’admettre s’il note plus exactement telle nuance encore inexprimée de la pensée — comme il arrive souvent chez les écrivains de la fin du xixe siècle — ou s’il contribue à réaliser plus d’éclat, plus d’harmonie [4] .

La propriété. — « Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, dit La Bruyère , il n’y en a qu’une seule qui soit la bonne. On ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant : il est vrai néanmoins qu’elle existe, que tout ce qui ne l’est point est faible, et ne satisfait pas un homme d’esprit qui veut se faire entendre. »

La propriété consiste précisément à trouver cette expression qui est la seule bonne à rendre une idée par le terme qui lui convient exactement.

Les sources ordinaires de l’impropriété des termes sont l’ignorance de leur valeur, le mauvais goût, la paresse de la mémoire.

Le souci du mot propre peut mener à un écueil, l’abus du mot technique, c'est-à-dire du terme emprunté aux sciences, aux arts ou aux métiers, lequel est spécial, connu, non de la généralité des gens, mais des initiés seuls.

Faut-il toujours employer le mot propre ?

« Pour bien écrire, dit finalement Joubert , le mot propre et suffisant ne suffit pas toujours. » En effet, « il ne s’agit pas, en art, d’exprimer les rapports nécessaires des choses. Ce que l’artiste exprime, c’est son moi, c’est quelque chose d’individuel et de relatif... Chaque écrivain digne de ce nom a sa personnalité, et cette personnalité se dénote le plus souvent par ces gestes du style qui s’appellent les figures ».

On peut ajouter que, même quand le mot propre suffit, il n’est pas toujours recommandable. L’écrivain, pour varier l’expression, éviter des répétitions fastidieuses, pourra — sans jamais pousser ce souci jusqu’au scrupule — substituer au mot propre déjà employé un terme plus ou moins équivalent. D’un autre côté, la décence du langage ne doit jamais être sacrifiée à la propriété. Il est des choses qu’il ne faut exprimer qu’en termes voilés, par des synonymes ou une périphrase [5] .

C’est ainsi qu’on aura recours aux termes gazés, pour éviter la trivialité ou la bassesse, jamais par vaine pudibonderie.

La précision. — La précision est tout autre chose que la propriété. Elle revient à dire exactement ce qu’il faut, rien de plus, rien de moins ; en d’autres termes, à définir parfaitement l’idée.

Lorsque l’expression donne à celle-ci des contours noyés, flottants, tantôt au delà, tantôt en deçà de ses vraies limites, elle est diffuse [6] , imprécise. L’effet de l’imprécision est le vague, comme la précision est une source de netteté, de clarté. V. Cousin a dit très judicieusement : « La précision est la vraie clarté, mais c’est la clarté des forts. » Elle est la marque des meilleurs auteurs de l’époque classique, de Pascal , Bossuet , La Fontaine , La Rochefoucauld . Mais l’écrivain précis et clair par excellence, c’est Voltaire .

Il ne faut pas confondre la précision avec la concision, une des qualités particulière du style.

Le naturel. — C’est comme un vernis de facilité à la surface d’une œuvre, lequel fait qu’en la lisant, nous sommes tentés de croire que nous n’aurions pas écrit autrement pour rendre les mêmes pensées ou les mêmes sentiments.

Il faut bien se garder de penser que le travail du style soit condamnable. Au contraire, il est indispensable pour réaliser la plupart des qualités, y compris le naturel lui-même ; mais ce travail ne doit pas se faire sentir ; l’effort ne doit pas être apparent.

L’affectation, au contraire, trahit l’effort dans la recherche du mot et le désir de produire de l’effet. On la désigne par diverses dénominations, selon la nuance qu’elle présente ou la cause d’où elle résulte. On distingue ainsi : l’enflure ou emphase ; — le phébus, manière de parler obscure par raffinement, — l’afféterie ou préciosité, espèce de parler mignard, se piquant surtout de grâce et de gentillesse ; le pathos, vraie charge du pathétique.

Boileau et Molière ont souvent raillé le maniérisme particulier aux écrivains « précieux » de leur temps, dont l’art s’écartait de la nature qu’ils s’efforçaient de « délicater » outre mesure, en affectant des tournures recherchées et pompeuses. Il semble que l’auteur de l’Art poétique ait vu encore d’autres « précieux », d’un genre inférieur, dans les « burlesques », dont l’affectation — au rebours de la précédente — tendait à charger la nature, soit en outrant, soit en parodiant les procédés des « précieux », soit par la recherche du gros comique ou bouffon. Aux uns et aux autres il recommande un peu plus de vérité et les rappelle au respect du naturel.

La distinction. — La crainte de paraître vulgaire conseille la tenue et donne naissance à la distinction, mais elle engendre aussi parfois l’abus du solennel, qu’on nomme style soutenu.

Le style distingué (on a dit longtemps : noble) évite les idées et les expressions triviales ou grossières.

Le style soutenu, qui date du xviie siècle, naquit de la réaction de Malherbe et de Boileau contre les excès du burlesque. Il est avant tout conventionnel et froid, plus soucieux d’élévation constante que de naturel et de vérité. Il garda sa vogue jusqu’au commencement du xixe siècle. Victor Hugo railla avec verve cette langue qui prétendait ranger les mots en deux classes, aristocratie et plèbe, et proclama l’égalité de tous :

... l’idiome,
Peuple et noblesse, était l’image du royaume ;
La Poésie était la monarchie ; un mot
Était duc et pair, ou n’était qu’un grimaud...
Les uns, nobles, hantaient les Phèdres, les Jocastes,
Les Méropes, ayant le décorum pour loi
Et montant, à Versailles, aux carrosses du roi ;
Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires...
...
Je fis souffler un vent révolutionnaire,
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !
Je fis une tempête au fond de l’encrier,
Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
Au peuple noir des mots l’essaim blanc des idées ;
Et je dis : Pas de mot où l’idée au vol pur
Ne puisse se poser, tout humide d’azur !...

(Contemplation, I, vii.)

À l’exemple de leur chef, les Romantiques ont fait la guerre aux termes bêtement nobles. Ils ont ranimé la langue en y faisant rentrer les vocables les plus significatifs, qu’on avait bannis sous prétexte qu’ils sentaient la roture, ceux qui font surgir la vision directe des objets qu’ils désignent, en « substituant, comme dit G. Pellissier , l’image à l’abstraction, le mot propre à la périphrase, le pittoresque au descriptif ». Les Réalistes et encore plus les Naturalistes, après les Romantiques, sont allés très loin dans cette voie. Mais ils ont souvent dépassé la mesure, dans leur ardeur de réaction contre les susceptibilités classiques, et ils ont affecté parfois de se délecter aux expressions trop franchement crues.

La distinction est la marque d’une bonne éducation. Même quand les idées à exprimer sont communes ou triviales, on peut les rendre acceptables par des tournures de choix, des formules adoucies, une heureuse épithète, un contraste frappant ; parfois un terme hardi passera à la faveur d’un autre ou pour avoir été adroitement préparé. Buffon indique un autre moyen d’atténuer ce qui pourrait offusquer le lecteur, quand il recommande « l’attention à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux ». Cet artifice n’est pas à dédaigner absolument, mais n’oublions pas que les termes généraux sont souvent ternes et incolores.

La convenance. — Elle est surtout affaire de goût. C’est l’appropriation du style au sujet que l’on traite. Chaque genre d’écrit a son style propre ; le poète a dit avec raison :

Des couleurs du sujet je tiendrai mon langage.

Ainsi elle résulte du choix des mots, qui doivent s’adapter à merveille aux idées, aux images, aux sentiments qu’ils expriment, mais elle dépend aussi de la disposition d’esprit de l’auteur et du public auquel il s’adresse. Nulle plume, peut-être, ne se plia avec plus de souplesse à tous les sujets, que celle de Mme de Sévigné . On trouvera, dans les Lettres de cet écrivain, la gamme complète des tons que le style comporte.

La variété. — L’adaptation du style non seulement au sujet, mais dans le même ouvrage aux diverses parties, produit la variété, qui est destinée à soutenir l’intérêt. Le conseil de Boileau à cet égard est très formel :

Voulez-vous du public mériter les amours ?
Sans cesse en écrivant variez vos discours.

Qu’est-ce que varier ses discours ? C’est varier l’expression et le tour des phrases, afin d’éviter la monotonie ; c’est recourir alternativement au style propre et au style figuré, diversifier la forme des propositions, changer aussi de ton selon le caractère du sujet que l’on traite, ou des personnages que l’on met en jeu (et, ici, la variété se confond souvent avec la convenance).

Voici comment Montesquieu varie la formule de cette idée que dans toutes les entreprises, on était obligé de recourir à Pompée :

« Fallut-il faire la guerre à Sertorius, on en donna la commission à Pompée. Fallut-il la faire à Mithridate, tout le monde cria : Pompée. Eut-on besoin de faire venir des blés à Rome, le peuple croit être perdu si l’on n’en charge Pompée. Veut-on détruire les pirates, il n’y a que Pompée ; et lorsque César menace d’envahir, le Sénat crie à son tour et n’espère plus qu’en Pompée. »

L’harmonie comprend l’ensemble des conditions requises pour que le discours soit agréable à l’oreille : l’euphonie, le nombre, et, subsidiairement, la cadence, le rythme.

L’euphonie découle du choix et du rapprochement de sons agréables, à l’exclusion de tout ce qui produit un effet discordant, tel que les hiatus en général, les consonances (surtout à la fin des mots) et l’accumulation des articulations dures ou sifflantes. L’harmonie du mot, considéré isolément, est chose relative, et souvent une question d’accoutumance ; mais pour ce qui est de la rencontre des mots, la règle doit être observée rigoureusement.

Si l’euphonie est l’harmonie des syllabes et des mots, le nombre est l’harmonie de la phrase, présentant une coupe symétrique et des repos régulièrement distribués ; on le trouve principalement dans la période ou phrase oratoire. Le passage suivant de Bossuet fournit un modèle achevé de période nombreuse :

Celui qui règne dans les cieux | et de qui relèvent les empires, || à qui seul appartient la gloire, | la majesté et l’indépendance, || est aussi le seul | qui se glorifie de faire la loi aux rois || et de leur donner, | quand il lui plaît, | de grandes et terribles leçons.

(Oraison fun. De la reine d’Angleterre.)

Cadence est le nom de l’harmonie spéciale obtenue par une chute heureuse, en pente douce, de la phrase. En général, la chute à pic donne un choc désagréable.

Quant au rythme, surtout propre à la poésie, il repose sur la quantité des syllabes, longues ou brèves, accentuées ou atones. Il résulte aussi, dans le vers, du nombre et de la place de certains repos appelés césures.

Dans le langage usuel on ne tient pas toujours compte de la distinction que nous venons d’établir entre le nombre, la cadence et le rythme. On désigne souvent par un quelconque de ces trois termes l’harmonie générale qui tient à l’agencement et à la proportion des phrases.

Mais, à côté de cette harmonie générale, il y a deux sortes d’harmonie spéciale : l’harmonie matériellement imitative et l’harmonie imitative esthétique.

L’harmonie matériellement imitative ne se contente pas de rendre le discours agréable à l’oreille, mais vise à mettre l’expression en rapport étroit avec la pensée, tantôt en reproduisant, par le son des mots, les bruits naturels (onomatopées), tantôt en représentant, par la marche de la phrase, des mouvements et des objets perceptibles par des sens autres que celui de l’ouïe.

La nuée éclate !
La flamme écarlate
Déchire ses flancs,
L’ouvre comme un gouffre.
Tombe en flots de soufre
Aux palais croulants,
Et jette, tremblante,
Sa lueur sanglante
Sur leurs frontons blancs !

(V. Hugo , Orientales, Le Feu du ciel.)

On ne saurait pousser plus loin la magie de l’harmonie matériellement imitative. Explosion brusque de la catastrophe, bruits et couleurs, tout est rendu sensible par l’allure vive, saccadée de la strophe, et par la sonorité et le coloris des mots : on entend le fracas du tonnerre et l’on voit les « célestes carreaux ».

En fait d’harmonie imitative, Hugo est, peut-être, l’artiste le plus étonnant que le xixe siècle ait vu. Après le passage ci-dessus, nous signalerons encore, comme un vrai tour de force du même genre, tout le morceau des Djinns. Le crescendo et le decrescendo du bruit que fait ce tourbillon qui approche, puis s’éloigne, sont rendus palpables, d’abord par le mètre de la strophe, qui, à mesure que le bruit grandit ou diminue, déploie ou replie ses ailes ; ensuite par la sonorité croissante ou décroissante des vers. Ce bruit meurt littéralement au dernier mot, complètement sourd, du dernier vers de la strophe finale :

On doute
La nuit...
J’écoute :
Tout fuit,
Tout passe,
L’espace
Efface
Le bruit.

(Orientales.)

C’est que Victor Hugo , comme le dit très bien Em. Faguet , « a le sentiment de la valeur du mot pris en soi, comme son. Il sait que tel mot est sourd et triste, tel autre chantant et gai, et qu’entre ces extrêmes il y a un degré infini de nuances intermédiaires. Il sait que les voyelles ont leurs physionomies et leurs caractères... »

Malheureusement, des imitateurs dépourvus de sens de la mesure, parmi ceux qu’on a nommés Symbolistes ou Décadents, Déliquescents, Instrumentistes, etc., ont exagéré jusqu’au ridicule l’importance de la valeur mélodique des mots pris en eux-mêmes. Ils sont allés jusqu’à donner à chaque voyelle ou diphtongue une notation musicale propre, comme aussi, du reste, une couleur, à l’assimiler à un des instruments de musique. Ils orchestrent, disent-ils, leurs poèmes. On connaît certaines formules d’Arthur Rimbaud  : « A est noir, E est blanc, I bleu, O rouge, U jaune. — Le noir c’est l’orgue ; le blanc, la harpe ; le bleu, le violon ; le rouge, la trompette ; le jaune, la flûte. »

Pour nous, nous avons de la peine à distinguer tout cela ; nous voyons plutôt ici une aberration des sens.

Mais il est une autre espèce d’harmonie imitative bien supérieure à celle dont nous venons de parler, l’harmonie esthétique, qui rend sensibles à l’œil ou à l’oreille, non les objets matériels, mais les choses abstraites elles-mêmes, les impressions et les sentiments de l’âme. Les bons écrivains savent établir, d’instinct, un rapport intime entre le son et le mouvement, d’une part, la pensée et le sentiment, de l’autre. Il n’y a pas, à ce point de vue, de modèle plus accompli que La Fontaine .

———

Qualités particulières. — Celles-ci sont comme le condiment du style ; elles l’empêchent d’être pâle, incolore et froid, lui donnent du caractère, dénoncent la personnalité de l’auteur. On peut dire qu’aux éléments essentiels et communs qui constituent le style, elles ajoutent du poli, ou de la force, ou de la richesse.

L’élégance. — Lorsque le style naturel, harmonieux et distingué, trahit en même temps le continuel souci de subordonner au sentiment du beau, le choix des pensées et des expressions, il réalise le poli qui s’appelle l’élégance, qualité inséparable de la poésie.

Pradon , dans sa tragédie de Phèdre, fait parler Hippolyte en style plat :

Depuis que je vous vois, j’abandonne la chasse :
Elle fit autrefois mes plaisirs les plus doux,
Et quand j’y vais, ce n’est que pour penser à vous.

Racine a exprimé la même idée en style élégant :

Mon arc, mes javelots, mon char, tout m’importune ;
Je ne me souviens plus des leçons de Neptune ;
Mes seuls gémissements font retentir les bois,
Et mes coursiers oisifs ont oublié ma voix.

La grâce. — La grâce n’est autre chose qu’une certaine élégance innée, qu’on n’acquiert pas, un charme naturel, qu’on ne peut guère définir et qui est plein de séductions.

Nombre de petits poèmes de Sully-Prudhomme , comme Le Vase brisé ou bien Les Yeux, sont des modèles de grâce. Et ne dirait-on pas que les Grâces, elles-mêmes, ont tracé les lignes de cette description d’un nid de bouvreuil :

Nous nous rappelons avoir trouvé une fois un nid de bouvreuil dans un rosier ; il ressemblait à une conque de nacre, contenant quatre perles blanches ; une rose pendait au-dessus tout humide ; le bouvreuil mâle se tenait immobile sur un arbuste voisin, comme une fleur de pourpre et d’azur. Ces objets étaient répétés dans l’eau d’un étang avec l’ombrage d’un noyer qui servait de fond à la scène et derrière lequel on voyait se lever l’aurore. (Chateaubriand .)

La finesse et la délicatesse. — La finesse voile à demi la pensée, la laissant deviner au lecteur, auquel elle plaît parce qu’elle exerce et fait valoir son esprit.

La délicatesse est la finesse dans l’expression des choses du sentiment.

Ces deux qualités, surtout la seconde, procèdent du tact de l’écrivain, ou du moins réclament ce contrôle moral.

Exemple de finesse :

La fortune n’est jamais seule à nous tourner le dos.

Exemple de délicatesse : Mme de Sévigné écrit à sa fille :

La bise de Grignan me fait mal à votre poitrine.

Le style fin ne se supporte qu’à petites doses, parce qu’à la longue il fatigue et cesse d’être beauté.

La naïveté. — La finesse se cache parfois sous l’apparence de la naïveté, qui est une ingénuité spontanée de pensée et d’expression ; c’est le naturel qui semble s’ignorer. Qualité infiniment rare : elle est le fruit d’une observation profonde, d’un art qui ne se laisse pas soupçonner. Combien peu l’ont possédée ! À peine peut-on citer quelques noms : Cl. Marot , Amyot , surtout La Fontaine , peut-être deux ou trois autres, dans toute la littérature française.

La simplicité. — La simplicité est moins rare. Elle diffère de la naïveté en ce qu’elle réside uniquement dans les mots. Le style simple convient à tous les sujets dans lesquels on se propose plutôt de satisfaire l’intelligence que d’intéresser l’imagination ou le sentiment. Il suppose une grande netteté d’esprit, une exacte connaissance de la langue, un goût sûr qui écarte tout ce qui sent la recherche. La simplicité assure au style une jeunesse perpétuelle. D’ailleurs, elle peut dissimuler beaucoup de richesse. Parmi les maîtres qui ont, à un haut degré, cette qualité, nous nommerons Voltaire et Anatole France , deux esprits jumeaux.

La concision. — La simplicité est parfois une condition de la force ; mais aucune qualité n’apporte autant de force au style que la concision. Celle-ci resserre l’idée dans le moindre espace possible. Son contraire est la prolixité, qui délaye l’idée outre mesure ; son écueil, l’obscurité.

Voici une maxime de La Rochefoucauld , qui est un modèle à la fois de concision et de précision : « L’esprit est souvent la dupe du cœur. » Et voici la même pensée exprimée avec moins de concision : « Le goût que nous avons pour une chose, nous la fait souvent trouver différente de ce qu’elle est réellement. » Dans la seconde phrase, moins concise, la pensée a une allure posée, au lieu que dans la première, plus concise, elle a des ailes. Si pour vos lecteurs la phrase la plus concise est suffisamment claire, ce sera évidemment la meilleure. Mais il n’est pas inutile parfois de rendre claire pour le commun des mortels — par de longs développements — une pensée qu’un esprit supérieur embrasse dans le raccourci d’une phrase lapidaire.

L’énergie et la véhémence. — La concision, disions-nous tantôt, peut prêter au style une grande énergie. « L’énergie, dit Montaigne , enfonce la signification des mots ; elle fait pénétrer l’idée dans l’esprit d’un seul coup. » Elle provient du choix des expressions, du contraste des idées.

Les grands poètes ont le don des vers d’une énergique concision. Les œuvres de Pascal , de La Bruyère , de La Rochefoucauld offrent également de nombreux exemples de cette qualité. Elle distingue aussi cette définition du pamphlet par P.-L. Courier  : « Un grain d’acétate de morphine, délayé dans une cuve d’eau, est inoffensif ; dans une tasse, fait vomir ; dans une cuillerée, tue. Et voilà le pamphlet. »

Poussée très loin l’énergie devient de la véhémence. La chaleur du sentiment, alors, produit un entraînement extraordinaire de la phrase et accélère le mouvement de la pensée. C’est le signe de la passion. La véhémence qui n’existe que dans les mots, sans être dans la pensée, ou qui est disproportionnée avec celle-ci, s’appelle déclamation.

Le style véhément trouve surtout sa place dans les genres dramatique et oratoire. Mais on le rencontre aussi ailleurs. Deux œuvres de V. Hugo , deux œuvres lyriques, Les Châtiments et L’Année terrible, sont presque tout entières écrites en style véhément.

La richesse. — Il ne suffit pas d’avoir d’abondantes idées, il faut y joindre l’abondance des ressources d’expression, la richesse du style.

Celle-ci, qui convient particulièrement à la description, est la marque d’une imagination brillante. V. Hugo représente la plus puissante organisation imaginative qui se soit jamais manifestée dans la poésie française. Son style est prodigieusement riche. Avec le vocabulaire de tout le monde, il crée les formes les plus variées et les plus neuves.

Mais à côté de la véritable abondance, il en est une fausse, faisant prédominer le brillant et l’éclatant au détriment du naturel et de la justesse, abondance trompeuse qui, sous le luxe des mots, cache la pauvreté du fond.

La magnificence. — L’élévation des pensées unie à la richesse de la forme fait la magnificence ou pompe.

On trouve des modèles de style magnifique chez les grands orateurs de la chaire, sacrée surtout, dans la haute poésie lyrique, dans les descriptions de la nature de Buffon . On ne se lasse point d’admirer les nobles pensées et les beaux vers consacrés par V. Hugo au cher souvenir de sa fille. Comment dire la beauté de « l’inspiration du cœur, de la raison et du génie », qui caractérise, par exemple, ce passage :

Je viens à vous, Seigneur, Père auquel il faut croire ;
Je vous porte, apaisé,
Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire,
Que vous avez brisé...
Dans vos cieux, au delà de la sphère des nuées,
Au fond de cet azur immobile et dormant,
Peut-être faites-vous des choses inconnues,
Où la douleur de l’homme entre comme élément...

Le sublime. — Le sublime n’est pas, à proprement parler, une des qualités du style. « Il n’y a pas de style sublime, dit Marmontel , il n’y a que la chose qui le soit. » C’est la forme la plus haute du beau dans l’ordre intellectuel et moral : il étonne, il transporte l’âme.

C’est, en général, par l’expression simple, énergique, d’une grande pensée, d’un sentiment élevé, dépassant la portée ordinaire de la nature humaine, que l’écrivain atteint au sublime. Les personnages des tragédies de Corneille , tout particulièrement, ont des sentiments qui s’élèvent souvent jusqu’au sublime.




[1] Il s’agit de Dupin , président de l’Assemblée nationale à l’époque du coup d’État du 2 décembre - qui, sans protester, laissa expulser du palais Bourbon les représentants du peuple.

[2]

... usus
Quem penes arbitrium est et jus et norma loquendi.

(Horace .)

[3] Horace aussi admet formellement, à certaines conditions, l’archaïsme et le néologisme. Il dit à propos du premier :

Multa renascentur quæ jam cecidere...
... vocabula, si volet usus,
et à propos du second :
Si forte necesse est
Indiciis monstrare recentibus abdita rerum,
Fingere cinctutis non exaudita Cethegis
Continget, dabiturque licentia sumpta prudenter.

[4] Le purisme est l’excès de la pureté, espèce de superstition, qui n’autorise ni la moindre hardiesse, ni l’introduction d’aucun mot, d’aucun tour nouveaux, sorte d’affectation qui donne aux écrits, comme à la conversation, des allures malencontreusement raides et pédantesques. C’est ce défaut que vise la boutade, souvent citée, de Montaigne  : « C’est aux paroles à servir et à suivre, et que le gascon y arrive si le français n’y peut aller ! »

[5]

Non ego inornata et dominantia nomina solum
Verbaque, Pisones, ... amabo.

(Horace .)

[6] De dis, çà et là, et fusus, répandu.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 22:11