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Manuel - Rhétorique 7

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Chapitre VII

La Phrase française

Son évolution

———

Nous essayerons de dire brièvement ce que la phrase française fut à ses débuts, et ce qu’elle devint jusqu’à nos jours. La langue française a été d’abord semi-synthétique. Issue du latin populaire, elle en tira un système de déclinaison simplifié, comprenant deux cas : le cas sujet et le cas régime, direct ou indirect (génitif, datif, accusatif).

Le latin, grâce à ses flexions casuelles, range les mots à peu près à volonté, inversant, emmêlant, quand il lui convient, la construction : c’est ce qui constitue son caractère synthétique. Le français primitif, ayant une déclinaison rudimentaire, pouvait dans une certaine mesure, imiter l’inversion latine : par là il était semi-synthétique. Il disait, par exemple : « Li (les) hardi les couardz devancent, » pour : les hardis devancent les couards ; — « Le bon Symon a fait Pepins appareiller, » pour : Pepin a fait appareiller le bon Symon ; — « Ses gens dit l’emperère, » pour : l’empereur dit à ses gens, etc. [1]

On prend ici sur le fait une différence considérable entre la vieille construction semi-synthétique et la construction moderne, analytique. Longtemps le français garda ce caractère semi-synthétique. Toutefois de bonne heure la préposition suivie de son régime fit concurrence au cas-régime indirect, et au xive siècle, élimina complètement ce dernier. C’était la fin de la déclinaison et du semi-synthétisme. La langue devenait définitivement analytique. C’est le besoin de clarté qui fit substituer aux cas la préposition suivie de son régime. Peu à peu on avait perdu de vue la forme spéciale de ceux-là, ce qui induisait à les confondre. Afin d’éviter cette confusion, il fallut recourir à un autre procédé pour les exprimer.

La poésie ayant précédé la prose, c’est par celle-là seulement qu’on peut se faire une idée de la phrase à son origine. Le trait dominant de sa physionomie c’est une simplicité totalement dépourvue d’art. Avec cela elle est « claire, guillerette, trottant à petits pas », courte — elle ne dépasse guère l’espace d’un ou deux vers — mais passablement monotone et médiocrement parée. Telle on la trouve dans les épopées du moyen âge.

La prose ne débute que vers la fin du xiie siècle.

Les créateurs en furent les romanciers, les chroniqueurs et les sermonnaires. Les romanciers paraphrasèrent en prose les vieux poèmes épiques. Les moines de Saint-Denis ouvrent la série des chroniqueurs. Leurs chroniques, relatant l’histoire de France à partir des temps mérovingiens, furent d’abord écrites en latin, puis traduites en langue vulgaire, et enfin exclusivement rédigées dans cette langue dès le xive siècle.

Villehardouin , Joinville , Froissart , Comines , sont les premiers chroniqueurs laïques de marque. La phrase de Villehardouin et de Joinville a la simplicité inculte de celle des trouvères. Ce sont des propositions marchant à la file, toutes à peu près indépendantes l’une de l’autre, en général unies par la seule copule et. Chez Froissart et Comines il y a progrès sensible : moins de raideur, une construction plus savante.

Les sermonnaires ébauchent la phrase oratoire. Parmi ces naïfs ouvriers de l’éloquence naissante, on signale, dès le xiie siècle, Maurice de Sully et, plus tard, Gerson, Michel Menot et Olivier Maillard . Il y a parfois dans la phrase de ces prédicateurs un mouvement oratoire qui est une vraie nouveauté pour leur temps. À la même époque à peu près, Christine de Pisan et Alain Chartier , à la fois poètes et prosateurs, se firent remarquer également par le tour périodique de leur phrase. Chartier fut même surnommé par ses contemporains « excellent orateur, renommé rhétoricien et père de l’éloquence française ». Si bien que l’opinion de ceux qui font remonter au xve siècle et même au xive siècle les commencements de la période cicéronienne en français ne semble pas trop hasardée.

Pendant que la phrase de la prose se dégage ainsi, à la fin du moyen âge, des tâtonnements de ses débuts, la phrase poétique continue à se développer de son côté. Des écrivains habiles la perfectionnent : Olivier Basselin , Charles d’Orléans , Villon , et Clément Marot , qui, par l’âge, appartient au xvie siècle, mais par son tour d’esprit, au xve. Elle devient de plus en plus leste, aisée, transparente.

À la Renaissance, la langue arrive à un des tournants les plus importants de son histoire. C’est la pensée qui crée le moule de la phrase. Tout changeant alors, un nouveau moule devait se produire. L’étude de la littérature ancienne révolutionna les lettres françaises. Les auteurs se formèrent à l’école des Grecs et des Latins, et leur empruntèrent l’art d’écrire, qu’en France on n’avait pas connu à fond jusque-là. La raideur est inhérente au caractère analytique du français ; c’est à partir de la Renaissance principalement que s’opère un travail d’assouplissement qui ira toujours en s’accentuant. Dès lors, se forma, à l’imitation du grec et du latin, une phrase française vraiment savante, souple et abondante, sous la plume des grands prosateurs Rabelais , Calvin , Montaigne , Amyot . Mais dans cette abondance se rencontre fréquemment le défaut de cette qualité, l’encombrement et partant l’obscurité !

C’est la Pléiade qui réforma la poésie. Ronsard adopta les rythmes si variés des Anciens, amplifiant, assouplissant et harmonisant la phrase poétique. Il reprit même jusqu’à un certain point l’inversion latine dont nous avons parlé plus haut :

Quand sa main sur mon front cent roses me jeta...

Trop tard. Le français était arrivé à un âge déjà trop mûr pour s’accommoder encore de cette construction, à laquelle son génie répugnait de plus en plus.

C’est ce que comprit si bien Malherbe . Il mena haut la main la contre-révolution de la réforme de Ronsard . Ramenant la phrase à son tour naturel, il en bannit l’inversion forcée, la régularisa, l’éclaircit, fit ce vers tiré au cordeau qui fut définitivement celui de l’école classique :

Enfin Malherbe vint...
Et réduisit la Muse aux règles du devoir...

Entendez la correction impeccable. Telle est, en effet, la dominante de sa réforme. Il imposa sa technique aux deux siècles qui suivirent, et pourtant sa phrase est bien pâle, bien maigre à côté de celle de son contemporain, Agrippa d’Aubigné . Voici comment ce grand poète décrit les calamités de la guerre civile :

Le paysan de cent ans, dont la tête chenue
Est couverte de neige, en suivant sa charrue,
Voit galoper de loin l’argolet (soldat à cheval) outrageux
Qui d’une rude main arrache les cheveux,
L’honneur du vieillard blanc, mû de faim et de rage
Pour n’avoir pu trouver que (quoi) piller au village.

Et voici comment, s’inspirant du mot de Tertullien  : « sanguis martyrum semen christianorum », il montre l’impuissance des bourreaux contre les huguenots :

Les cendres des bruslés sont précieuses graines
Qui, après les hyvers noirs d’orage et de pleurs,
Ouvrent, au doux printemps, d’un million de fleurs
Le baume salutaire, et sont nouvelles plantes
Au milieu des parois de Sion florissantes.
Tant de sang que les rois épanchent à ruisseaux
S’exhale en douce pluie et en fontaines d’eaux,
Qui coulantes aux pieds de ces plantes divines,
Donnent (permettent) de prendre vie et de croître aux racines.

Dans toute l’œuvre de Malherbe on ne trouvera pas une tirade d’aussi fière allure, animée d’un souffle aussi puissant. Mais sa réforme fut amplement élargie et fécondée par les Corneille , les Racine , les Molière , les La Fontaine , tous les grands poètes du siècle de Louis XIV.

La prose de l’époque classique n’eut pas à subir la tyrannie d’un Malherbe . Elle continua normalement le cours de son développement, qui s’acheva au xviie siècle. La phrase du siècle précédent, trop touffue, avons-nous dit, avait souvent quelque chose d’embarrassé, d’enchevêtré. Les écrivains du xviie siècle la débarrassèrent des surcharges, et introduisant dans toute sa structure le plein jour, en firent la phrase claire par excellence. C’est cette clarté qui valut à la langue française son immense fortune. Tous les peuples de l’Europe l’adoptèrent et y puisèrent la plus précieuse leçon de style. « Les Français, écrit Taine , ont apprit aux autres nations à mettre de l’ordre dans leurs idées, » autrement dit, à s’exprimer avec clarté.

À côté d’hommes de génie figurent, à des titres fort différents d’ailleurs, trois sociétés qui contribuèrent à créer ce merveilleux instrument : l’hôtel de Rambouillet, l’Académie française et Port-Royal. Mais la part prépondérante revient aux grandes individualités, à Descartes et Pascal tout d’abord, à Voiture , Vaugelas [2] et Balzac ensuite. Celui-ci bâtit définitivement la grande période, c'est-à-dire la phrase à la coupe symétrique, opposant entre elles ses diverses parties et se mouvant suivant une courbe ample, gracieuse et harmonieuse, dont le sommet est le point de démarcation de ses deux membres principaux, la protase ou membre ascendant et l’apodose ou membre descendant. Un exemple montrera le rare savoir-faire de l’auteur :

Quand vous aurez vu le Tibre, au bord duquel les Romains ont fait l’apprentissage de leurs victoires et commencé ce long dessein qu’ils n’achevèrent qu’aux extrémités de la terre ; quand vous serez monté au Capitole, où ils croyaient que Dieu était aussi présent que dans le ciel et qu’il avait enfermé le destin de la monarchie universelle, après que vous aurez passé au travers de ce grand espace qui était dédié aux plaisirs du peuple, et où le sang des martyrs a été souvent mêlé avec celui des criminels et des bêtes, je ne doute point qu’après avoir encore regardé beaucoup d’autres choses, vous ne vous lassiez à la fin du repos et de la tranquillité de Rome, qui sont deux choses beaucoup plus propres à la nuit et aux cimetières qu’à la cour et à la lumière du monde.

(Lettre au cardinal de La Valette.)

Cela est achevé et nous livre tout le secret de la période [3] , de son harmonie qui, comme il apparaît, résulte de la proportion, du parfait équilibre des divisions et des subdivisions de la phrase. Ainsi Balzac « a créé le moule savant dont devait se servir après lui non seulement Bossuet , mais aussi Buffon , J.-J. Rousseau et G. Sand  », auxquels on pourrait ajouter Bernardin de Saint-Pierre , Chateaubriand et Flaubert .

C’est chez les grands orateurs du xviie siècle que la période atteint l’apogée de sa splendeur. Rien ne convenait mieux d’ailleurs que son imposante ampleur aux grandes pensées qui leur sont habituelles. Ceux qui l’ont maniée avec le plus de maîtrise sont Bossuet , Fléchier , Massillon . Leurs périodes copieuses, pompeuses, admirablement rythmées [4] , resteront comme les modèles du genre. Une distinction cependant est à établir : chez les deux derniers l’art est apparent ; chez le premier il « disparaît pour ainsi dire dans sa perfection même », on ne voit plus que le génie créateur.

Généralement dans ces solennels orateurs, la marche de la phrase est plus ou moins calculée en vue de la cadence. Mais voulez-vous voir ce que le xviie siècle a produit de plus merveilleux au point de vue de la liberté d’allure, lisez Mme de Sévigné et Saint-Simon . Ici défile la phrase réellement primesautière, suivant uniquement le courant des idées, capricieuse, mobile, emportée au trot de la plume, « la bride sur le cou », comme disait elle-même Mme de Sévigné . Celle-ci, malgré sa manière souverainement indépendante, garde néanmoins de la réserve vis-à-vis de la grammaire. Saint-Simon , lui, se laisse entraîner au gré de sa fougue, bousculant sans ménagement les règles de la syntaxe officielle, enfilant, accumulant propositions et incises parfois jusqu’à l’enchevêtrement. À preuve cette phrase où il est question de Fénelon  :

Il jouissait, en attendant un autre genre de vie, qu’il ne perdit jamais de vue, de toute la douceur de celle-ci, qu’il eût peut-être regretté dans l’éclat, après lequel il soupira toujours, et il en jouissait avec une paix si apparente, que, qui n’eût su ce qu’il avait été, et ce qu’il pouvait devenir encore, aucun même de ceux qui l’approchaient avec le plus de familiarité, ne s’en serait jamais aperçu.

Un ensemble de douze membres dont le pêle-mêle et le heurt peignent au vif l’ordre réel où les idées ont, du premier coup et spontanément, jailli du cerveau.

Pendant le siècle de Louis XIV, la poésie et la prose rivalisent d’éclat ; au siècle suivant, cette dernière prend la première place. Ce n’est pas, en effet, dans les poètes, mais bien dans les prosateurs du xviiie siècle qu’il faut chercher la vraie physionomie de celui-ci. Une révolution s’était opérée dans les idées, laquelle, comme toujours, amena une transformation dans leur expression. La phrase périodique — excepté chez quelques auteurs — subit une éclipse. Elle ne répond plus aux besoins de la pensée du moment, qui est toute à la lutte, à la démolition du passé. La pensée abaisse son vol, et la phrase suit ce mouvement, en même temps qu’elle rétrécit son envergure. La phrase courte, nette et vive devient dominante. Admirable arme de combat, très maniable, aux pénétrantes blessures. C’est l’arme que forgea à son usage personnel Voltaire . La Rochefoucauld et La Bruyère toutefois, avant Voltaire, l’avaient déjà ébauchée ; mais celui-ci l’affina et en fit son épée de chevet.

Le xviiie siècle légua, dans les idées, une situation anarchique au xixe siècle, que celui-ci n’est guère parvenu à débrouiller. Scepticisme, aspirations vagues, malaise moral, avec un impuissant désir de se faire une conception nouvelle du monde, tel est son état d’âme particulier. Sa pensée à l’étroit dans le moule classique, le fait éclater.

Nous avons vu avec quelle désinvolture Saint-Simon mania la phrase. C’est de ce maître que semblent procéder les écrivains du xixe siècle. Seulement ce qu’il avait fait instinctivement, fut chez eux l’effet d’un art savamment conçu. À son exemple, au lieu de suivre l’ordre logique, ils tentèrent de modeler la phrase d’après l’ordre des impressions. Les efforts convergèrent vers ce but, assurer, par la multiplicité des charnières, le libre jeu du mécanisme de la phrase, pour la plier à tous les mouvements de la pensée. Toutes les ressources de la langue furent mises à contribution, particulièrement certaines tournures spéciales telles que l’inversion, qui amène l’idée à la place la plus propre à la mettre en évidence et à la faire valoir, l’ellipse, la disjonction, l’apposition, qui accélèrent l’allure de la phrase ; l’anacoluthe, qui la fait dévier de son chemin, rendant sensibles ces écarts soudains que l’on constate parfois dans la suite de nos visions intérieures ; le dialogisme, qui en introduisant un colloque fictif, la dramatise, y fait circuler un souffle de vie que n’a point le simple récit.

L’école nouvelle compta de prestigieux stylistes à la phrase singulièrement flexible, parmi lesquels d’abord brillèrent au premier rang Lamartine , Hugo , Michelet , etc. Mais les générations suivantes, accentuant le procédé de leurs prédécesseurs, arrivent à plus de souplesse encore, à la phrase émiettée. Les de Goncourt , C. Mendès , d’autres, déploient une dextérité sans égale à mater la phrase française, toujours plus ou moins rebelle de sa nature.

Le plus étonnant virtuose toutefois, dans ce genre d’exercice est peut-être A. Daudet . J. Lemaître dépeint ainsi sa manière : « Même absence de liaison apparente dans le style que dans les caractères et dans la composition du livre. Pas une phrase pleine, ronde, de tour oratoire ou didactique. C’est une dislocation ou, pour mieux dire, un émiettement, un poudroiement. Jamais on n’a fait un si prodigieux usage de toutes les figures de grammaire abréviatives, de l’anacoluthe, de l’ellipse, de ce qu’on appellerait, s’il s’agissait de latin, l’ablatif absolu. Des notations brèves, rapides, saccadées, toc-toc, comme autant de secousses électriques... C’est une continuelle invention de style, si audacieuse, si frémissante et si sûre que, les meilleures pages de Goncourt mises à par, on n’en a peut-être pas vu de pareilles depuis Saint-Simon . » Ouvrons au hasard :

Pour midi, la messe noire, et, bien avant l’heure, un monde énorme affluait autour de Saint-Germain des Prés, la circulation interdite, les seules voitures d’invités ayant un droit d’arriver sur la place agrandie, bordée d’un sévère cordon de sergents de ville espacés en tirailleurs [5] .

À vouloir toutefois pétrir ainsi la phrase à son gré, la contraindre de se prêter toujours docilement à la succession des impressions, on risque d’égarer le lecteur dans le dédale de sa construction, et de faire violence à la langue. La preuve la plus éclatante en est la phrase de Mallarmé , qui quelquefois se rapproche du grimoire. Jugez (l’auteur parle de Villiers de l’Isle-Adam ) :

Nul, que je me rappelle, ne fut par un vent d’illusion, engouffré dans les plis visibles tombant de son geste ouvert qui signifiait : « Me voici, » avec une impulsion aussi véhémente et surnaturelle, poussé, que jadis cet adolescent ; on ne connut, à ce moment de la jeunesse dans laquelle fulgure le destin entier, non le sien, mais celui possible de l’homme, la scintillation mentale qui désigne le buste à jamais du diamant d’un ordre solitaire, ne serait-ce qu’en raison du regard abdiqué par la conscience des autres...

Quel rapport pouvait-il y avoir, entre des marches doctes au souffle de chesnaies près le bruit de la mer ; ou que la solitude ramenée à soi même sous le calme nobiliaire et provincial de quelque hôtel désert de l’antique Saint-Brieuc, se concentrât pour en surgir, en tant que le silence tonnant des orgues dans la retraite de mainte abbaye consultée par une juvénile science, et, cette fois, un groupe en plein Paris perdu, de plusieurs bacheliers eux-mêmes intuitifs à se rejoindre, au milieu de qui exactement tomba le jeune Philippe-Auguste Mathias de si prodigieux nom ?

Quelle tension d’esprit il faut pour déchiffrer ces lignes ! Encore n’est-on pas sûr, je crois, d’y réussir. Ici, la lecture n’est plus un plaisir, mais une torture.

Au point de vue de l’émancipation, la phrase poétique du xixe siècle fut au niveau de sa prose. Les poètes romantiques et, après eux, les Parnassiens et les Symbolistes ont libéré le vers de ses entraves classiques. Outre la liberté de mouvement, ils ont donné une étendue jusque-là inconnue à la phrase. Celle de V. Hugo parfois prolonge son vol d’aigle à travers une série de plusieurs strophes, amples, nombreuses, rivalisant d’envergure et d’harmonie avec les plus imposantes périodes de Bossuet . Si l’on compare, à l’égard de l’ampleur, la phrase poétique des premiers temps avec celle des nôtres, on constatera que la supériorité de la dernière sur la première est proportionnée à l’intervalle qui sépare les deux époques.

Comme nous venons de le voir, à tout prendre, les ouvriers littéraires de la dernière heure — j’entends du siècle dernier — ont singulièrement perfectionné l’outillage de la langue. Grâce à leur apport, le développement de ses ressources phraséologiques a été poussé bien au delà du point qu’il avait atteint sous leurs devanciers.




[1] Pas de confusion possible grâce aux deux cas : le cas sujet (li hardi - Pepins - l’emperère) et le cas régime (les couardz - le bon Symon - ses gens).

[2] L’hôtel de Rambouillet réunit de 1625 à 1650 tout ce qu’il y avait de beaux esprits à cette époque. Là se créa la préciosité - la bonne préciosité - qui n’était qu’une recherche de distinction dans les manières, les mœurs, les sentiments. Il ne faut pas la confondre avec la mauvaise préciosité, sorte de badinage plein de métaphores souvent risquées et de pointes, où excellait un Voiture .

La bonne préciosité, en réglant la conversation, a contribué à développer dans la littérature non seulement la verve de la forme, mais encore la décence et la politesse, la vivacité et la finesse.

L’Académie française a véritablement consacré la réforme de Malherbe , qui tendait à faire régner la propriété, la pureté, la clarté dans la phrase et à assujettir en même temps la facture du vers à des règles rigoureuses.

Quant à Vaugelas , on peut dire qu’il avait, dès avant la publication du Dictionnaire de l’Académie, fondé la langue classique sur le « bel usage ».

[3] Nous avons ici un bel exemple de période de quatre membres ou carrée. En voici la structure :

Membres primaires :

Membres secondaires :

Membres tertiaire :

 

1° Quand vous ... terre ;

a) Quand vous aurez ... Tibre ;
b) au bord duquel ... victoires ;
c) et commencé ... terre ;

Protase :

Quand vous aurez vu...
... et des bêtes ;

2° Quand vous serez ... universel ;

a) Quand vous serez ... Capitole ;
b) où ils ... ciel ;
c) et qu’il ... universel ;

 

3° Après que ... bêtes ;

a) après que ... peuple ;
b) et où ... bêtes ;

Apodose :

je ne doute ... monde.

je ne doute ... monde.

a) je ne doute ... choses ;
b) vous ne vous ... Rome ;
c) qui sont ... monde

La période est dite ronde quand ses membres ne sont pas nettement tranchés, se démêlent malaisément les uns des autres. Cette période, n’ayant pas d’arrêts nets, ressemble à un édifice dont le pourtour n’a pas d’angles. De là son nom.

[4] Le rythme de la période est régi par la même loi que celui du vers : une série de suspensions, revenant à des intervalles plus ou moins réguliers, dont une principale, celle qui est à la limite de la protase et qui correspond à la suspension de la césure.

[5] Citons, comme une jolie page écrite en style impressionniste, celle-ci de Paul Chalon , un élève de Daudet , mort jeune ne laissant qu’un petit livre : Nouvelles.

« ... il y soufflait toujours, dans ce haut Saint-Majan ; un vent terrible, qui vous avait une voix et des cris à croire qu’il était vivant. Il arrivait en grondant, tout en colère, des hauteurs de Trou-la-Baume, fier avec ça et parlant haut, comme un conquérant qui somme une forteresse ; puis, houm ! houm ! de grands coups d’aile appliqués contre le mur, comme avec un bélier, puis un silence ; il attendait qu’on lui ouvrît, et comme on n’avait garde, il se fâchait tout rouge. C’était une belle rage alors. On aurait dit qu’il prenait du champ ; puis terriblement il s’engouffrait dans les rues trop étroites pour ses ailes. Il allait comme un aveugle, droit devant lui, se brisait au coin des maisons, tourbillonnait dans les enfoncements, faisait trembler les vitres, battait les contrevents détachés, s’acharnait après les girouettes, culbutait les tuiles des vieux toits, buvait d’une lapée l’eau des ruisseaux, s’abattait sur les arbres de la place avec un bruit d’averse, souffletait la flamme des réverbères, bref, menait un train d’enfer. Et quel virtuose : quels cris ! quels hurlements ! quels gémissements : Tantôt il commandait, tantôt il suppliait. Il avait des clameurs de clairon et des vagissements de bête blessée ! Tour à tour humble et belliqueux, il pleurait comme un petit enfant, puis, fantasque en ses allures, il embouchait sa longue trompette et vous sonnait des fanfares, des chevauchées qui s’en allaient au galop le long des murailles. Enfin, convaincu peut-être de son impuissance, il se faisait tout petit, se taisait presque, se glissait sous les portes, montait l’escalier vivement et venait remuer quelque portière souple, ou faire danser la flamme de la lampe sur la grande table. »

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 22:12