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Manuel - Poésie 2

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Chapitre II

Le Beau, objet de la poésie

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Rien n’est aussi difficile, peut-être, à définir que le beau. Que n’est-il pas ? Qu’est-il approximativement ?

Le beau n’est ni le bien, ni le vrai, quoique le bien soit l’effet et le vrai le fondement du beau. C’est, peut-on dire, le vrai que perçoit, à travers le prisme de son imagination féconde, un poète dont est frappée la très vive sensibilité, le vrai idéalisé en un mot. Ainsi déjà le définissait le néoplatonicien Plotin , qui disait : le beau est la splendeur du vrai.

Il faut conclure de là qu’en dépit de ce que Boileau semble en penser, le bon sens et la raison ne sont pas du tout les qualités maîtresses du poète, auquel ils ne servent guère que comme garde-fou, et que « l’influence secrète » dont l’auteur de l’Art poétique fait une condition sine qua non du poète, sans bien préciser en quoi elle consiste, n’est rien autre qu’une puissante imagination représentant idées et objets sous les couleurs les plus expressives, jointes à une sensibilité extrêmement délicate que le moindre choc excite : « la sensibilité — dit Hugo , parlant de Virgile , qui avait ce don au suprême degré — est, peut-être, le secret du génie. » Et Lamartine  :

Mon âme
Est un luth suspendu qui vibre à tous les vents.

Si le beau, dans son essence, échappe souvent à nos investigations, nous pouvons, en revanche, l’étudier plus aisément dans ses manifestations, et c’est ce qui, avant tout, importe. Nous pouvons ainsi le considérer hors de nous : dans les objets sensibles, dans les pensées, les sentiments ou les actions d’autrui ; — en nous : dans notre propre esprit, dans celles de nos facultés qu’il éveille, dans les idées et les sentiments qu’il nous inspire.

En effet, le beau est une source non seulement d’idées, mais aussi de sentiments, ou mieux du sentiment — tous ici se ramenant à un seul — qu’on désigne par le terme général de sentiment esthétique [1] . Celui-ci est le plaisir de sentir par excellence, vif et délicat, absolument spirituel, désintéressé, que nous éprouvons quand, frappés par l’éclat du beau dans la nature, dans l’art, ou dans notre pensée, nous jouissons d’une satisfaction harmonique de l’intelligence d’une part, de l’imagination d’autre part.

Ce sentiment varie d’intensité selon le degré du beau perçu. Car il y a des degrés dans le beau. Ainsi le joli est, pourrait-on dire, le beau sans grandeur ; il charme, il plaît, plus qu’il n’émeut. Quand, au contraire, le beau atteint son rayonnement le plus intense, quand il fait naître en nous l’idée de l’infini, laquelle ravit et confond, à la fois, notre esprit, il s’appelle le sublime. Le sentiment qu’éprouve alors l’âme, est un plaisir austère, venant de la conscience de notre petitesse et de notre faiblesse évidentes en face d’une puissance prodigieuse, en dehors de toutes les bornes de la nature.

Au sentiment esthétique correspond le sens esthétique, susceptible d’éducation. Plus il se développe, plus grande devient l’activité esthétique. Lorsque l’émotion ressentie en présence du beau transporte l’âme en l’échauffant, l’inspiration ou l’enthousiasme bientôt la féconde par la vue de l’idéal, et de là il n’y a plus qu’un pas à l’enfantement de l’œuvre d’art.

Tels sont les effets que le beau produit en nous.

Maintenant, quels sont les éléments du beau hors de nous ? Et d’abord quels sont, dans les objets réels, les éléments du beau que l’observation et l’analyse peuvent faire découvrir ? Pour ce qui concerne le point de vue physique, on est assez d’accord pour citer les suivants, qu’il est facile de vérifier dans tous les êtres, objets, ou œuvres, qui ont des prétentions au beau : la vivacité normale ou l’atténuation des couleurs et leur mariage ; la régularité ou le caprice des figures ; les mouvements ; la proportion harmonieuse des parties ; la simplicité ; la grandeur (pas toujours cependant) ; l’ordre ; l’unité ; la variété ; la grâce, la convenance ; la nouveauté ; l’imprévu ; le contraste ; l’extraordinaire ou le merveilleux ; l’harmonie et la mélodie ; etc., etc.

Quant au beau dans les pensées, les sentiments, les actions des hommes — beau intellectuel ou moral — il se reconnaît surtout à ces signes : vivacité d’imagination, esprit pénétrant, science, génie, etc. — bonté, générosité, probité, prudence, force, énergie, etc.

Il n’y a point, qu’on ne s’y trompe pas, identification complète, ni même toujours identification, entre la beauté physique d’un être ou d’un objet et le caractère poétique (on dit aussi : la poésie ou encore le poétique) de cet être ou objet. Telles formes matériellement belles ne sont point poétiques, parce qu’elles n’ont aucune puissance expressive ou suggestive : certains yeux, par exemple, grands et beaux par leur coloration, mais ne reflétant ni intelligence ni aucune qualité morale ; etc. Pourquoi, d’autre part, la clarté adoucie du crépuscule et la lumière pâle de la lune sont-elles poétiques ? Précisément « parce qu’elles éveillent, dit Guyau , une multitude d’idées ou de sentiments qui enveloppent les objets comme d’une auréole ». On le voit, dans la production de l’effet poétique, les lois de l’association des idées jouent le rôle principal.

Quels principes déduire de ce qui précède, au point de vue de l’esthétique [2] des œuvres littéraires ?

Interprétation idéale du réel, telle est, avons-nous vu, l’essence de la poésie. Elle doit donc se préoccuper de concilier le réalisme bien entendu avec le véritable idéalisme. C’est là, du reste, la mission de l’art en général. En effet, la poésie doit être la vie et l’univers ; mais il fut qu’elle idéalise la vie et l’univers, lesquels ne sont pas sans dissonances et sans laideurs. Elle empruntera donc aux êtres et aux objets de la réalité « toute la force qui tient à la netteté de leurs contours, mais en les dépouillant des associations vulgaires, fatiguantes et parfois repoussantes ». Gœthe a pu dire : « C’est par la réalité précisément que le poète se manifeste », entendez par son habileté à discerner, dans un sujet réel et banal, un côté intéressant.

D’autre part, le poète s’appuiera, non sur un idéal factice, mais sur quelque aspiration intense et durable, et recherchera de préférence la fiction symbolique, c'est-à-dire expressive ou suggestive d’une idée vraie.

Si, enfin, il s’inspire parfois d’idées scientifiques et philosophiques nouvelles, ce ne peut être que lorsqu’elles sont devenues familières au poète lui-même et à ses lecteurs, au point de prendre la forme du sentiment et de l’intuition.

Deux écoles fameuses du xixe siècle ont méconnu, dans une certaine mesure, le principe de l’idéal uni au réel. Le subjectivisme fantaisiste des Romantiques sacrifia la vérité et l’exactitude réelle à l’imagination la plus débridée ; et les Naturalistes, par excessive réaction, tombèrent dans l’ultra-réalisme, au profit de « la méthode expérimentale, basée sur les faits et les documents humains ».

Les récents Symbolistes, sous prétexte de réintégrer l’idée dans la poésie, n’ont guère donné, jusqu’à maintenant, que la notation trop souvent inintelligible d’im­pressions vagues, indécises, de fantômes vaporeux et bizarres, et, comme l’a dit J. Lemaître , rien que « du rêve écrit ». Espérons qu’un jour, leurs symboles seront la manifestation claire, sensible à l’esprit et au cœur, de la nature et de l’homme, du monde et de la vie.

Il existe certains procédés d’idéalisation, certains moyens pouvant s’appliquer généralement quand il s’agit d’embellir la réalité ou, du moins, d’escamoter aux regards de l’esprit ce qu’elle implique parfois de laideur. Mentionnons les suivants : le recul des événements dans le passé (poésie du souvenir) ; leur déplacement dans l’espace (d’où, par contraste, le pittoresque) ; l’animation, quand on écrit la nature, l’ani­ma­tion, source d’intérêt et de sympathie, etc. Mais l’emploi de ces procédés exige de la délicatesse et de la mesure.




[1] Mot grec, aisqhtikoV (de aisqanesqai, sentir).

[2] Esthétique est pris ici dans le sens de science du beau.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 22:14