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Manuel - Poésie 6

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Chapitre VI

La Poésie épique

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Origines des épopées. — C’est le premier genre littéraire qui se développe en France. Il commence à fleurir, dès le xie siècle, dans les Chansons de geste [1] , à savoir des chansons ayant pour sujet des faits historiques ou donnés pour tels. Car c’est à l’histoire exagérée ou dénaturée, à la légende populaire que leurs auteurs ont puisé. Le souvenir des grands événements nationaux, qui ont vivement secoué la foule, ne s’est pas effacé de la mémoire, mais en passant de bouche en bouche, il s’est altéré, parce que l’esprit humain, quand il n’est pas surveillé et contrôlé par une critique intelligente et sévère, est incapable de reproduire les faits d’une manière exacte.

L’épopée, selon cette conception, nous apparaît comme la forme poétique et merveilleuse que les peuples jeunes auraient donnée instinctivement à l’histoire encore à venir. On se la représente naissant aussitôt que la nation prend conscience d’elle-même. Des chansons, brèves d’abord, la constituent. Celles-ci, répétées par les soldats ou colportées par les jongleurs, dépouillent peu à peu leurs rythmes encore lyriques pour laisser prédominer l’élément narratif. Apparues, mais encore rares, dans l’entourage de Clovis, de Clotaire, de Dagobert, elles sont devenues innombrables au temps de Charles Martel et surtout de Charlemagne, quand un grand frisson patriotique et religieux agita la jeune nation française en face du péril sarrasin.

C’est ainsi que jusqu’il y a une dizaine d’années, les médiévistes s’accordaient à imaginer le développement du genre. Et nous venons de résumer dans ses grandes lignes la théorie des cantilènes ou chansons épiques, telle qu’elle a été fixée dans sa forme définitive par Gaston Paris .

Mais voici que cette ingénieuse construction apparaît moins solide qu’on ne la croyait depuis que M. Joseph Bédier , dans son important ouvrage Les Légendes épiques (1908-1913), en a fait voir la fragilité.

Il considère, en effet, qu’il ne reste aucune trace de ces chants des temps mérovingiens et carolingiens qui auraient transmis aux jongleurs du xie et du xiie siècle la matière des chansons de geste. Les éléments historiques de celles-ci se réduisent à fort peu de chose. On ne voit pas que l’auteur de Roland ou d’Aliscans, par exemple, soit relié par aucune chaîne de poèmes antérieurs au sujet qu’il traite. Au contraire, on est frappé de voir que chaque épopée est en rapport très étroit avec des légendes locales. Et M. Bédier en arrive à ces conclusions-ci. Les chansons de geste sont nées tardivement aux xie et xiie siècles, auprès des abbayes et des sanctuaires, tels que Saint-Jacques de Compostelle, Pampelune, etc., et le long des routes suivies par les pèlerins. Les jongleurs n’en tiraient pas la matière d’une tradition populaire, dont rien ne prouve l’existence, mais des chroniques et des vies des saints écrites en latin ou des récits de moines et des clercs, soucieux d’étayer les prétentions de leur cloître ou d’achalander une église. Et l’auteur interprétait, au gré de son génie particulier et de sa mémoire, de telles données où le vrai et le faux se mêlaient par erreur ou par calcul.

Ajoutons que chacun des textes de chanson de geste qui nous est parvenu représente un état dans une série d’états se continuant. Car ces ouvrages se prêtaient à d’incessantes transformations. Dans leur cadre large et souple, rien de plus facile que d’intercaler un nouvel épisode ou de développer tel récit susceptible de flatter quelque curiosité ou vanité particulière.

Jusqu’à la fin du xiie siècle, les chansons de geste étaient écrites en vers décasyllabes, assonancés, groupés en laisses (couplets).

Au cours du xiiie et du xive siècle, la rime se substitue à l’assonance. Et les jongleurs remplacent la récitation avec accompagnement de vielle par la lecture.

Enfin, dès le milieu du xve siècle, aux vers succède une version en prose.

Qualités de l’épopée. — La qualité dominante de l’épopée est la grandeur. Cette qualité s’impose à tel point que tout ce qui n’est ni fait historique, ni fait légendaire, mais le simple produit de l’imagination individuelle, ne saurait fournir la matière de l’épopée, comme étant dépourvu du caractère de la vérité, et partant de grandeur suffisante pour commander l’admiration. Certes, mais dans l’esprit de la foule, ce mensonge est une vérité, à laquelle elle croit d’autant plus volontiers qu’elle est dupe de sa propre imagination. Le peuple grec ajoutait foi à la guerre de Troie au même titre qu’aux guerres médiques. En fait, du reste, il n’y eut jamais d’épopée bâtie sur une pure fiction individuelle, preuve que celle-ci offre un terrain trop peu solide pour supporter un édifice de cette ampleur et de cette hauteur.

Le merveilleux, au contraire, c'est-à-dire l’intervention personnelle de la divinité et des êtres surnaturels dans les choses d’ici-bas, faisant partie de la foi populaire chez les païens, a toujours été autrefois une des bases de l’épopée. Les Anciens, qui nous ont légué celle-ci, comme la plupart des genres poétiques, ne pouvaient se figurer de grands événements auxquels les dieux ne prissent point directement part. D’autant plus qu’ils vivaient très près d’eux. Entre le ciel et la terre les relations étaient fréquentes. Les dieux se plaisaient à quitter l’Olympe pour se mêler aux mortels, sans voile ou sous une figure humaine. Ainsi s’explique tout naturellement leur intervention dans l’action épique. Dans le christianisme, la divinité et les êtres surnaturels se tiennent à plus grande distance des hommes. Néanmoins l’exemple des Anciens a imposé le merveilleux à l’épopée moderne. D’ailleurs le merveilleux contribue à rehausser singulièrement l’importance et la grandeur des événements.

Au lieu de la divinité et des êtres surnaturels, on voit parfois intervenir dans l’épopée des êtres métaphysiques, des passions, des vertus, des vices, personnifiés. Ce merveilleux, par opposition au précédent, qui s’appelle merveilleux religieux porte le nom de merveilleux philosophique. Il a le grand tort de nous laisser incrédules et froids : on a peine à se représenter, douées de la vie réelle, de pures abstractions. Voltaire en a fait usage dans la Henriade, où il apparaît dès le début :

Descends du haut du ciel, auguste Vérité !

Certains poètes, par une faute de goût assurément, ont mêlé des espèces de merveilleux différentes. Dans les Lusiades de Camoëns , on trouve le Christ, la Vierge et des saints en compagnie de Bacchus, Vénus, etc. Association aussi bizarre que choquante. Milton , dans le Paradis perdu, met aux prises Satan et le Péché. Lorsque l’épopée se passe de tout merveilleux, on lui donne généralement le nom de poème héroïque.

Rien ne prête davantage à la monotonie que les longs récits épiques. Leur continuité ininterrompue finirait par lasser le lecteur. On pare à cet inconvénient par des épisodes intéressants — toujours tirés des entrailles mêmes du sujet — qui mêlent au grandiose de l’œuvre le charme de la variété.

Il importe que le récit soit toujours rapide. Cette qualité ne dépend nullement de l’étendue du récit ; celui-ci peut être court sans être rapide, et inversement. Homère développe son Iliade à travers l’espace de vingt-quatre chants, et loin de traîner en chemin, il a une allure toujours vive et pressée : semper ad eventum festinat.

Les personnages épiques doivent réunir certaines conditions spéciales. Tout d’abord ils auront la taille à la hauteur du drame dont ils sont les acteurs. Cela suppose des qualités montant au degré de l’héroïsme. On ne peut admettre des pygmées escaladant l’Olympe. Mais pour héros qu’ils soient, ils n’en seront pas moins des hommes ; nous voulons dire que tout en dépassant l’humanité ordinaire, ils en auront néanmoins les faiblesses. La vérité même exige ce mélange dont Aristote fait une règle. Il n’est rien de parfait dans la nature. D’ailleurs certains défauts, par l’effet du contraste, donnent plus de relief aux belles qualités, et la lutte entre les vertus et les vices rend le personnage plus vivant, plus intéressant [2] .

La loi des contrastes inspire même au poète la conception de personnages entièrement vicieux, destinés à mettre mieux en lumière les nobles natures. Tels, dans l’Iliade, Thersite, laid au physique et au moral : tête difforme, épaules tombantes, poitrine étroite, jambes torses ; envieux, frondeur, lâche ; voilà son portrait.

Une autre loi qui a son importance, c’est la loi de la perspective, qui exige que les personnages soient inégalement et différemment grands. Ils ne peuvent être tous au même plan, autrement dit, avoir tous les mêmes proportions. Ceux du premier plan seront naturellement les plus grands. Mais parmi ceux-là mêmes il y en aura un qui dominera les autres. C’est le héros par excellence du poème, chargé du rôle principal, et autour duquel gravite le reste des acteurs : Achille dans l’Iliade, Énée dans l’Éné­ide, Henri IV dans la Henriade, etc.

À cette différence de taille s’ajoutera la différence de traits. Homère offre une remarquable variété de figures, tantôt diamétralement opposées, tantôt partiellement différentes. Achille est l’antipode de Thersite, mais il a des points de contact avec certains de ses compagnons d’armes, dont il se distingue toutefois par d’autres. La bravoure lui est commune avec les deux Ajax, Ulysse, etc., mais à côté de cela, que de qualité, quelles nuances tranchées ! Achille a le courage bouillant, emporté ; Ulysse y joint le calcul ; Ajax, fils d’Oïlée, dit le Blasphémateur, une pointe d’inso­lence et d’ironie brutale ; Ajax le Télamonien, une confiance en soi, un orgueil superbe, qui, un jour, le mènera à la folie et au suicide. Ainsi des autres braves.

Histoire du genre épique en France

Moyen âge. — Le genre épique, au moyen âge, éclipsa tous les autres. Pendant trois siècles, à partir du xie siècle, il y eut en France une floraison d’épopées telle qu’on n’en vit nulle part dans le reste de l’Europe. Tandis qu’au Midi, les troubadours cultivaient principalement la poésie lyrique, au Nord, trouvères, ménestrels et jongleurs [3] se consacraient presque exclusivement à la poésie épique.

Celle-ci comprend trois grands cycles : le cycle national, le cycle breton (ou Arthur ou la Table ronde) et le cycle ancien. On donne le nom de chansons de geste aux productions du premier, et de romans à celles des deux autres.

Cycle national. — Il roule sur les événements de l’histoire de France, mais étrangement défigurés et mêlés d’anachronismes.

Les poèmes de ce cycle peuvent se diviser en quatre catégories :

1° La Geste du Roi ou de Charlemagne, comprenant les œuvres qui traitent des aventures de Charlemagne et des siens, de ses capitaines, de ses descendants : Berthe aux grands pieds (mère de Charlemagne) ; Le Voyage de Charlemagne à Jérusalem ; les Saisnes (expéditions contre les Saxons) ; Ogier le Danois (ses premières luttes contre les grands vassaux) ; Sébile (sa femme) ; Roland (son neveu) à Ronceveaux ; Fier-à-bras (géant vaincu en champ clos par Olivier, autre neveu de Charlemagne).

2° Les Chansons de geste provinciales, comprenant :

a) La Geste de Garin de Montglane ou de Guillaume d’Orange : Girard de Vienne, Aimeri de Narbonne, le Charroi de Nîmes, la Prise d’Orange, et surtout Aliscans, la chanson la plus belle et la plus célèbre de ce cycle ;

b) La Geste de Doon de Mayence, dont la principale chanson est Renaud de Montauban, qui, sans cesse remaniée et rajeunie, resta une des plus populaires sous le titre de Les quatre fils Aymon.

3° Les gestes particulières non classées : la Geste des Loherains, Raoul de Cambrai.

4° Les Chansons relatives aux croisades, nées tardivement et n’étant plus guère que de l’histoire chantée : La Chanson de Jérusalem ou d’Antioche ; le Chevalier au cygne.

Entre tous ces poèmes, la Chanson de Roland a droit au premier rang.

On admet généralement aujourd’hui que le poème date de la fin du xie siècle et que l’auteur en est un Normand. Le texte que nous possédons est celui du manuscrit d’Oxford.

Le sujet se rattache à un fait historique de minime importance, à savoir la défaite d’une partie de l’arrière-garde de Charlemagne, le 15 août 778, à Ronceveaux, ainsi qu’en fait brièvement mention Éginhard au chapitre IX de sa Vie de Charlemagne. Les événements sont agrandis avec une sorte de logique surprenante. Les vainqueurs de l’arrière-garde qui avaient été en réalité des Gascons deviennent pour le trouvère d’innombrables Sarrasins ; la trahison de Ganelon est inventée pour expliquer la défaite ; etc. Les personnages, eux aussi, apparaissent grandis et magnifiés.

Le plan de la chanson est clair, d’une construction bien dramatique. La vigoureuse conception du sujet crée une unité relative dans ce poème. C’est Roland trahi et vengé. Comme on l’a justement noté, le héros, mort, prend dans l’action une part morale toujours importante ; son nom gagne encore des batailles.

Mais l’œuvre tire encore sa valeur artistique d’autres éléments : du destin énergique et de la vivante variété des caractères qu’elle nous montre, ainsi que du souffle national et religieux qui anime d’un bout à l’autre cette épopée bien française et bien chrétienne.

On pourrait citer plus d’un passage qui rivalise de beauté avec l’épopée homérique, par exemple : le serment des douze pairs sarrasins jurant de tuer Roland, comme s’il était à lui seul l’armée tout entière ; l’horrible tempête qui tout à coup éclate et s’entend depuis Saint-Michel-du-Péril jusqu’aux saints de Cologne, « ce grand deuil pour Roland » ; l’archevêque Turpin mourant et qui se relève encore pour bénir les morts que Roland dépose autour de lui, enfin, le trépas de Roland même : « Je ne sache pas, dit Nisard , parmi les morts héroïques une plus belle mort que celle de Roland. »

Bref, la Chanson de Roland mérite une étude spéciale.

Après avoir été connue, admirée, imitée dans l’Europe entière, elle était retombée dans l’oubli depuis des siècles quand un jour (1837) elle fut éditée d’après le manuscrit d’Oxford par les soins de Francisque Michel.

Cycle breton. — Arthur (Arthus) est le héros principal de ce cycle, comme Charlemagne est celui du cycle national. Ce chef de clan s’était distingué lors de l’opi­niâtre résistance que les Bretons opposèrent à l’invasion des Anglo-Saxons. Après le triomphe définitif de ces derniers, une partie des vaincus débarquèrent sur le continent et s’installèrent en Gaule, dans l’Armorique, qui depuis pris le nom de Bretagne. La mémoire d’Arthur hantait leur imagination. Leurs poètes, nommés harpeurs, continuateurs des anciens bardes celtiques, célébrèrent cette mémoire dans des lais [4] , courts récits en vers, qui eurent une vogue immense. De ce moment, Arthur est transfiguré ; son histoire n’est plus qu’un tissu d’aventures merveilleuses. Il est soutenu dans sa lutte héroïque par des chevaliers accomplis, qui en leurs réunions se rangent autour d’une table ronde pour éviter toute contestation de préséance.

La légende arthurienne des harpeurs, amplifiée encore dans une histoire des rois de Bretagne par un moine bénédictin, Geoffroi de Monmouth , fournit la matière première dont sortirent les romans du cycle breton. Ce fut d’abord celui de Brut (Brutus, arrière-petit-fils d’Énée), qui conquit l’antique Albion et de son nom l’ap­pela Bretagne (Brutagne). C’est par cette conquête que l’auteur Wace , un Anglo-Normand de Jersey, commence l’histoire épique des Bretons, qu’il poursuit jusqu’à l’an­née 680 de l’ère chrétienne. Arthur et les chevaliers de la Table ronde y tiennent la première place.

Après ce poème vient un autre du même trouvère, le roman de Rou (Rollon, Rol), qui dit les exploits des ducs de Normandie depuis Rollon jusqu’à Henri II d’Angle­terre.

Mais c’est avant tout un trouvère champenois, Chrestien de Troyes , qui chanta les chevaliers de la Table ronde. On lui doit les romans les plus fameux du cycle breton : Érec, Cligès, Ivain ou le chevalier au lion, Lancelot, Tristan et Iseult, Perceval le Gallois, qui après les plus rudes épreuves, retrouve le Saint-Graal, ce vase dans lequel Joseph d’Arimathie, d’après la légende, avait recueilli le sang du Christ.

En passant des épopées du cycle national à celles du cycle breton, on entre dans un monde nouveau. Les premières retracent la physionomie brutale et héroïque des fiers barons ; dans les dernières apparaît la figure sympathique des preux chevaliers du moyen âge. Généreux, courtois, galants, ceux-ci mettent leur bravoure au service des faibles et des opprimés, et vouent aux belles dames ce culte pur qui en fait des héros parés de toutes les vertus. Être distingué par l’une d’elles est leur suprême ambition. Aussi tout chevalier a quelque « dame de ses pensées » dont il aspire à conquérir le cœur par les plus sublimes dévouements. Ainsi la femme, jusque-là l’inférieure de l’homme, souvent humiliée et maltraitée par lui, est relevée dans ces poèmes, devient son égale et l’inspiratrice de ses plus nobles sentiments.

Non seulement les acteurs, mais les événements des romans de chevalerie sont fort différents de ceux des chansons de geste. Ils nous transportent dans le domaine de la fiction pure, en plein merveilleux.

Les chevaliers de la Table ronde sont vaillants autant que Charlemagne et ses preux, mais ils ne guerroient plus pour Dieu ou pour la « douce France » contre les Sarrasins ; ils ont affaire à des géants, à des êtres fantastiques, à des enchanteurs qui les égarent au fond de forêts mystérieuses, ou les entraînent sous les eaux d’un lac perfide. D’autre part, la religion toute simple, toute naïve des guerriers de Ronceveaux, a fait place à l’adoration mystique du Saint-Graal, au culte des magiciens et des fées. Ajoutons enfin ceci. Les romans que l’on qualifie de bretons, à cause des sujets qui y sont traités, n’en présentaient pas moins au public, sous ces noms et dans ces milieux d’emprunt mis à la mode par le goût du moment, toujours le chevalier français idéal, galant, aventureux.

Cycle ancien. — Cette fois, nous avons affaire à des trouvères érudits. Mais quelle érudition ! Ils semblent n’avoir rien compris à l’antiquité qu’ils ont mise à contribution. Une imitation grotesque des Anciens, qui tourne à la parodie, des fictions romanesques dépourvues de toute réalité, des anachronismes prodigieux, un merveilleux provoquant le sourire plutôt que l’admiration, déparent les épopées de ce cycle : La Guerre de Troie, La Guerre de Thèbes (imitation de la Thébaïde de Stace ), les Romans d’Énée (imitation de l’Énéide), de Protésilaüs, d’Alexandre [5] , de Jules César (imitation de la Pharsale de Lucain ), etc.

Notons quelques traits du Roman d’Alexandre qui donneront une idée du caractère hautement fantaisiste de ces poèmes en général. Alexandre, qui, à l’instar de Charlemagne, a douze pairs, tous parfaits chevaliers du moyen âge, est tantôt transporté dans les airs sur un char attelé de griffons, tantôt descendu au fond de l’Océan sous une cloche de verre ; il visite le pays des femmes aquatiques et des Otifals à tête de chien ; il traverse une forêt dans laquelle des jeunes filles poussent du sol dans lequel elles rentrent au retour de l’hiver ; enfin, au bout du monde oriental, il rencontre des colonnes dressées par le héros Arthur et rappelant celles d’Hercule, à l’extrémité du monde occidental.

Il ne faudrait non plus demander aucune couleur locale aux romans antiques. Leurs héros ne sont autres que des chevaliers français. Les exploits qui en font l’objet y sont interprétés à la moderne et la leçon de morale qu’ils comportent y est la plupart du temps gauchement ramenée au christianisme.

Temps modernes. — Lorsque la Pléiade conçut le vaste projet de renouveler tous les genres poétiques, Ronsard , le chef de l’école, se chargea de la partie la plus difficile, la rénovation de l’épopée. Il eut l’ambition d’être l’Homère et le Virgile des Français ; mais de toutes ses ambitions c’est celle-ci qui lui valut la déception la plus amère. Sa Franciade échoua lamentablement. Il avait voulu chanter la fondation de la monarchie française par Francus (Astyanax), fils d’Hector. Cette tradition fabuleuse, qu’il avait puisée dans Lemaire de Belges et Guillaume du Bellay , avait le tort de n’être point populaire, n’étant connue que des érudits. Et puis Ronsard suit pas à pas l’Iliade et l’Énéide : nulle inspiration personnelle. Le découragement d’ailleurs semble avoir gagné l’auteur, qui laissa son œuvre inachevée : elle n’a que quatre chants des vingt-quatre qu’il comptait écrire.

Deux ardents huguenots, Dubartas et Agrippa d’Aubigné , s’engagèrent, dans la carrière épique, après le catholique Ronsard . Renonçant aux sources païennes, Dubartas puisa dans la Bible l’idée de la Première Semaine, où il célèbre la création du monde. Dans la Seconde Semaine, qu’il n’a pas eu le temps de mener jusqu’au bout, il se propose de raconter la légende des siècles, depuis l’Éden jusqu’à la fin du monde. il faudra un poète bien plus puissant que lui, V. Hugo , pour réaliser ce rêve ambitieux. On lui reconnaît néanmoins de l’imagination et parfois de la grandeur dans la pensée. Mais ces qualités sont gâtées par de graves défauts : il ennuie en prêchant la foi et la morale, et ne sait point écrire.

Bien autrement poète est Agrippa d’Aubigné . Sa muse c’est sa haine des catholiques, qu’il flagelle dans les Tragiques, récit de la guerre de religion de son temps, à laquelle il prit une large part. Il mania la plume avec la même fougue que l’épée. Et tant sont violents les coups qu’il porte à ses ennemis, qu’on peut le classer parmi les plus virulents satiriques. Les vigoureux tableaux et les superbes pensées abondent dans son œuvre, que refroidit en revanche l’emploi du merveilleux philosophique, et que dépare souvent une langue incorrecte et obscure.

Le xviie siècle offre une longue série d’épopées, non moins ennuyeuses que celle de Ronsard  : Alaric, par Georges de Scudéry  ; Saint Louis ou La Couronne conquise, par le père Lemoyne  ; Clovis ou La France chrétienne, par Desmarets de Saint-Sorlin  ; la Pucelle, par Chapelain  ; Moïse sauvé, par Saint-Amant  ; La Pharsale, par Brébeuf . Les auteurs eurent le tort immense de vouloir composer des épopées sans inspiration, selon des procédés et des recettes. Leurs productions, rebutantes par la médiocrité de la forme, le mépris de la vérité historique, l’abus des « machines » épiques, doivent leur principale notoriété à Boileau , qui les a ridiculisées dans ses épîtres et ses satires.

La Henriade de Voltaire fut la dernière épopée importante de l’école classique. Elle est, en effet, construite d’après un plan rigoureusement conforme à la poétique de celle-ci. On en a dit beaucoup de bien et non moins de mal. Un de ses défauts les plus saillants est assurément l’emploi du merveilleux philosophique, dont nous signalions tantôt l’effet si fâcheux. Une foule de figures allégoriques qui n’ont de la vie que l’apparence, encombrent le poème : la Discorde, la Politique, le Fanatisme, la Cabale, la Superstition, le Faux Zèle, l’Orgueil, la Trahison, la Fureur, le Trépas, la Faiblesse, l’Ambition, l’Hypocrisie, l’Intérêt, l’Amour avec ses acolytes : le Sourire, les Soins, la Complaisance, le Mystère, etc.

Les personnages réels et les faits, au lieu d’être peints, ne sont guère que définis par des épithètes souvent exactes d’ailleurs ; mais ils ne sont pas vivants. On pourrait relever dans l’œuvre de choquantes inégalités de style. Enfin, on n’y sent point ce souffle de sentiment national, qui pourrait soutenir un poème de ce genre.

Mais à côté de tous ces défauts, on s’accorde à reconnaître quelques beautés : récits vivement menés, images heureuses, mots éloquents, sentiments parfois élevés, profondément empreints d’humanité.

À la fin du xviiie siècle, André Chénier faillit être le Lucrèce de la France. Il reste de lui l’ébauche de plusieurs épopées : L’Invention, L’Amérique et Hermès [6] . Ce dernier devait être le De Natura rerum du siècle. Le poète voulait y exposer la physique, l’histoire naturelle et la morale créées par les Encyclopédistes. Malheureusement fauché dans sa fleur, il laissa inachevés les poèmes qu’il avait rêvés.

L’Atlantide de Baour-Lormian , le Philippe-Auguste de Parseval-Grand­maison , l’Achille de Luce de Lancival furent les dernières et obscures tentatives épiques du classicisme agonisant dans la première moitié du xixe siècle. Le romantisme allait remplacer la poétique classique de l’épopée par une conception nouvelle, excluant les machines usées que nous avait transmises l’antiquité.

Cependant la première œuvre que donna l’école naissante, les Martyrs de Chateaubriand , n’était qu’à moitié romantique. L’auteur déclara adopter entièrement les principes formulés par Aristote , Horace et Boileau . Il fit donc aussi usage du merveilleux, que plus tard il condamne lui-même. Dans le Génie du christianisme, il avait soutenu que la religion chrétienne était « plus favorable que le paganisme au développement des caractères et au jeu des passions dans l’épopée », et que « le merveilleux de cette religion pouvait peut-être lutter contre le merveilleux emprunté à la mythologie ». En ceci, du moins, contrairement à sa déclaration antérieure, il se séparait de Boileau, qui avait proscrit le merveilleux chrétien. Pour prouver sa thèse il composa les Martyrs, poème en prose — mais en prose qui par l’harmonie rivalise avec les vers — où il oppose religion à religion et merveilleux à merveilleux. La nouveauté de l’œuvre, qui eut un retentissement immense, était surtout dans le sentiment profond de la nature, dans la vérité des descriptions, et la saisissante résurrection des vieux âges.

Nous arrivons enfin à l’épopée purement romantique avec le Napoléon d’Edgar Quinet , le Napoléon en Égypte et Le Fils de l’homme de Barthélemy et Méry , poèmes intéressants, mais auxquels manque le recul du temps nécessaire pour donner à leur héros des proportions vraiment épiques.

Une des conceptions les plus grandioses que mentionnent les annales littéraires, fut celle des Visions de Lamartine , œuvre restée inachevée. Le dessein du poète était de raconter les épreuves subies, avant de remonter au ciel, par Cédar, un ange tombé, à la suite d’une faute, au rang de simple mortel. Cette épopée aurait eu un cadre immense ; elle devait comprendre une série de poèmes distincts, roulant sur des phases successives de l’existence de Cédar, lesquelles coïncidaient avec les grandes époques de l’humanité. La Création, la Chute, le Déluge, les Patriarches, Pythagore ou Socrate, la Rédemption, les Solitaires de la Thébaïde, la Chevalerie, la Révolution, l’Antéchrist, le Jugement dernier : tels étaient les sujets des poèmes projetés dont deux seulement ont été exécutés sous ces titres : la Chute d’un ange et Jocelyn.

La Chute d’un ange [7] scandalisa beaucoup de lecteurs par les touches crues de la forme et par son esprit d’indépendance religieuse, tandis qu’elle plut extrêmement à d’autres pour qui elle fut le chef-d’œuvre de Lamartine . À tout le moins, on peut dire qu’elle mérite une place d’honneur dans son œuvre, car il ne s’était jamais montré plus puissant.

Jocelyn, d’une poésie familière, émue et pénétrante, raconte l’ascension d’une âme humaine vers Dieu par le sacrifice. Ce fragment d’épopée intime est relevé de ravissants crayons des beautés de la nature.

C’est aussi une idée bien peu orthodoxe —généreuse pourtant — que celle de la Divine Épopée d’Alex. Soumet  : à la fin des temps, le Christ descend aux enfers et rachète les damnés par une seconde passion qui semble dépasser en horreur la première. Il y a des scènes d’un grand effet et portant la marque d’une imagination forte et féconde.

Au-dessus de toutes les productions de l’époque contemporaine, brille l’œuvre épique de V. Hugo , la Légende des siècles, à laquelle font suite la Fin de Satan et Dieu. L’auteur a exposé lui-même son plan : peindre l’humanité « successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, fable, philosophie, religion, science, lesquels se résument en un seul et immense mouvement d’ascension vers la lumière ». C’est la plus vaste entreprise poétique qui ait jamais été tentée. Lamartine , nous l’avons vu, s’était tracé une carrière à peu près semblable ; mais tandis qu’il n’en a fourni qu’une partie, Hugo est allé jusqu’au bout de la sienne. Rien n’égale l’éclat des tableaux de dimensions variées, mais toujours magistralement brossés, qui représentent les destinées de l’humanité qu’il passe en revue. L’épopée cyclopéenne de V. Hugo a provoqué l’enthousiasme de certains critiques. « Par l’intérêt du récit, écrit Levrault, par la science du rythme, par la force de l’image évocatrice, par le mouvement large et les périodes ailées, l’auteur de la Légende des siècles s’est placé au premier rang des poètes épiques, et comme nous disons « Homère  » ou « le Dante  », on dira plus tard « Victor Hugo ».

Nous ne pouvons terminer cet exposé historique sans mentionner Les Quatre Incarnations du Christ d’André Van Hasselt (1867), une œuvre grandiose qu’anime un souffle véritablement épique.

———

Disons un mot de quelques genres plus modestes : le poème héroï-comique, le poème burlesque, le conte en vers, le fabliau, la fable et la ballade contemporaine, qui à un degré plus ou moins marqué, s’apparentent à l’épopée.

Le poème héroï-comique et le poème burlesque

Le poème héroï-comique et le poème burlesque procèdent inversement pour produire le même effet, le ridicule. L’un élève à des hauteurs épiques des événements vulgaires, l’autre ravale jusqu’à la trivialité des faits d’un caractère imposant. Le Lutrin de Boileau est considéré comme le modèle du premier genre ; le Typhon ou la guerre des dieux et des géants et l’Énéide travestie de Scarron sont les spécimens les plus réussis du second.

Le conte en vers

Les contes allégoriques paraissent avoir été fort goûtés des gens du moyen âge. Il en est deux de ce temps-là qui ont eu une fortune exceptionnelle : Le Roman de Renart et le Roman de la Rose.

Les chansons de geste et les romans de chevalerie avaient célébré le roi et les seigneurs féodaux ; Le Roman de Renart est l’épopée du peuple en lutte avec la féodalité, dont il a raison par son alliance momentanée avec la royauté, qu’à son tour il finira, un jour, par absorber. C’est l’idée-mère de ce poème et la source du palpitant intérêt qu’il excite. Les différents rôles sont tenus par des animaux : le lion, Noble, représente le roi ; le loup, Isengrin, le baron ; le goupil, Renart, le peuple. Du côté d’Isengrin se trouve la force brutale, du côté de Renart, son antagoniste, la puissance de l’intelligence. Fatalement celle-ci l’emporte sur celle-là. Mais au prix de quels efforts ! Renart se montre prodigieux d’esprit et d’adresse, souvent aussi peu scrupuleux sur les moyens d’arriver à son but, d’une souplesse qui lui permet de jouer tous les personnages, ceux du jongleur, du moine, du pèlerin, du mire (médecin), du chevalier. Et avec cela jamais il ne perd son instinct fripon. Car il incarne exactement le peuple avec ses vertus et ses vices. Mais le trait de génie, qui achève son triomphe sur son adversaire et jette les bases de sa grandeur future, c’est la conquête de la faveur de Noble, dont il devient le conseiller et finalement l’héritier. Le voilà roi, faisant pressentir, en pleine féodalité, la souveraineté populaire que doit définitivement fonder la Révolution de 89. Telle est la philosophie de ce duel épique entre Renart et Isengrin, duel auquel, plus d’un siècle après que l’ancien régime a disparu, nous nous intéressons encore comme on s’intéresse à une lutte où l’on sent en jeu sa propre cause.

Autant la lecture du Renart est attachante, autant celle du Roman de la Rose est pour nous souvent rebutante. Les personnages allégoriques de l’un vivent réellement, tandis que ceux de l’autre ne parviennent pas à se dégager du brouillard de l’ab­strac­tion qui les enveloppe et noie leur figure. Ce sont de purs fantômes que Dame Oiseuse, Déduit, Liesse, Jeunesse, Beauté, Courtoisie, Bel-Accueil, Dame Raison, Honte, Crainte, Danger, Male-Bouche, Jalousie, Fortune, Avarice, Faux-Semblant, etc., qui occupent ici la scène. Un songe constitue le cadre de l’œuvre, dont la première partie est due à Guillaume de Lorris . C’est un récit où les peines et les joies de l’amour sont représentées à l’aide du personnel allégorique que nous venons de dénombrer. Le héros, l’Amant, entre dans un verger où il tente de cueillir une rose superbe — lisez : une jeune fille — mais rencontre des obstacles sans nombre. Il y a parfois de fines analyses, des agitations du cœur, des sentiments doux et tendres, des idées ingénieuses, dans ce conte par ailleurs si médiocre.

La seconde partie du poème, de beaucoup la plus étendue, fut composée par Jean Clopinel de Meung et présente un caractère entièrement différent, la critique de toutes les institutions et de toutes les classes de la société y reparaissent toujours, sous forme d’interminables digressions. L’ennui naît naturellement de cette uniformité. Mais quelle érudition et quelles audaces de pensée en cette espèce d’encyclopédie du temps [8]  !

Le fabliau (ou fableau)

En même temps que les longs récits allégoriques, paraissent des contes très courts en vers, nommés fabliaux, qui eurent une grande vogue, étant le produit de l'humeur gauloise. Car le fabliau est généralement une anecdote de la vie familière où l'esprit frondeur se donne carrière. Tels, par exemple, Le Testament de l'âne d'un curé, par RUTEBEUF, le plus réputé des auteurs de fabliaux : l'animal mort est déposé en terre sainte pour avoir légué par testament vingt livres à son évêque ; La Cour du paradis, qui montre Dieu, la Vierge et les saints dansant au bruit des chansons ; Le Vilain gagnant le ciel par plaid, d’où se dégage cette vérité : il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints ; Le Lai d’Aristote  : le philosophe morigène son élève, Alexandre, pour s’être laissé séduire par les attraits d’une courtisane, et lui-même finit par être pris à la glu de l’astucieuse créature ; il se voit, pour punition, transformé en bête de somme bâtée et bridée ; Le Vilain mire ; Le Tombeur Notre-Dame ; etc.

Mais les fabliaux ne sont pas toujours méchants. Il en est de touchants et d’une édifiante moralité. À preuve La Housse partie, une leçon bien méritée donnée à un fils ingrat, et Le Chevalier au barizel (coupe), qui nous enseigne la vertu purificatrice du repentir.

On peut dire que toute la lignée des conteurs qui ont suivi les auteurs de fabliaux, a plus ou moins hérité de l’esprit de ces derniers. Parmi les plus étincelants de malice et de verve figurent Ch. Perrault , La Fontaine , Voltaire , Gresset , Andrieux , Alf. de Musset , etc.

La fable

Le moyen âge nous a laissé des recueils de fables désignés sous le nom d’Isopets (isopet signifie petit Ésope). Le plus important est celui de Marie de France .

Mais tous ont été refoulés dans une ombre complète par l’œuvre de La Fontaine . Celui-ci a conquis la royauté de la fable et ne l’a jamais perdue. Bien qu’il n’ait inventé le sujet d’aucune de ses fables, nul n’a peut-être égalé son originalité, tant est profonde la marque personnelle qu’il a imprimée à ses emprunts. On a épuisé les formules élogieuses pour célébrer ses mérites, et l’on ne semble pas avoir exagéré. Sainte-Beuve le met au même rang que Molière , ce qui n’est pas peu dire : « La Fontaine et Molière, on ne les sépare pas ; on les aime ensemble. » À voir, en effet, les choses de près, on trouve chez l’un et l’autre le même génie dramatique. Et le Bonhomme a pu appeler justement son œuvre « une ample comédie à cent actes divers », où il met en scène tous les mondes, peint toutes les passions, touche à toutes les grandes questions qui intéressent l’humanité, histoire, mythologie, politique, morale, philosophie, etc.

Après un tel maître, il était malaisé de faire figure dans le domaine de la fable. Quelques-uns pourtant de ses successeurs méritent une mention honorable : La­motte-Houdard , Florian , Arnault , Viennet , de Stassart , Lachambeaudie .

La ballade contemporaine

La ballade n’est plus de nos jours ce qu’elle fut jadis. Anciennement avant tout lyrique, elle est maintenant plutôt narrative, pivotant d’ordinaire sur quelque vieille légende. Ainsi apparaît-elle dans les Odes et Ballades de V. Hugo . D’autres fois elle est purement fantaisiste, comme le ballade à la lune d’A. de Musset . Elle a changé encore par ailleurs : de fixe la forme en est devenue libre ; sa structure admet un nombre illimité de strophes, avec ou sans refrain.




[1] Geste, du latin gesta, pluriel neutre qui devient ensuite un substantif féminin, prenant peu à peu le sens d’histoire. On a dit parfois en français : une geste tout court, pour : un poème épique. Et on appelle aussi de ce nom un certain groupe de traditions épiques, à peu près ce que nous désignons par le mot cycle.

[2] Voyez l’Achille d’Homère  : il atteint les sommets de l’héroïsme par la bravoure et l’amitié qui le lie à Patrocle. Cette âme superbe est renfermée dans une enveloppe merveilleusement constituée. Il est nerveux et souple comme un lion, prompt comme l’aigle : « Le fils de Pélée franchit à chaque bond la distance d’une portée de javelot avec l’impétuosité de l’aigle noir, l’aigle chasseur, le plus fort et le plus vite des oiseaux. Ainsi volait Achille. » Mais quelles ombres dans cette brillante figure ! Horace le dépeint ainsi : « Vaillant, irascible, inexorable, ardent, il prétend qu’il n’y a pas de lois faites pour lui, et revendique tous les droits pour les gens de guerre. » Irascible et inexorable, en effet. Au premier chant de l’Iliade, il est sur le point de fendre le crâne d’Agamemnon, qui le menace de lui enlever sa captive Briséis. Il faut l’intervention de Minerve en personne pour sauver le général en chef. Mais dès ce moment, il se retire sous sa tente et refuse de combattre encore sous les ordres de celui qui l’a outragé. Tous les efforts pour le faire revenir sur sa décision le laissent inexorable. Et si plus tard il reprend son épée, ce n’est point pour servir Agamemnon, mais pour venger Patrocle. Inexorable encore et surtout il se montre sans son duel avec Hector. Frappé mortellement, celui-ci le supplie de ne pas livrer son cadavre aux chiens. Et lui : « Chien, ne me supplie ni par mes genoux, ni par mes parents. Que n’ai-je la force et le courage de te déchirer moi-même et de dévorer ta chair crue, pour tout ce que tu m’as fait ! tant il est vrai que nul ne saurait défendre ta tête contre les chiens : dussent les tiens apporter et déposer ici dix fois et vingt fois ta rançon et me promettre d’autres richesses encore ; dût Priam, issu de Dardanus, ordonner qu’on me comptât ton pesant d’or, non, à ce prix-là même, ta vénérable mère ne te pleurera pas sur un lit funèbre, toi qu’elle a enfanté ; mais les chiens et les oiseaux se partageront ton corps tout entier. » Quel langage barbare ! Est-il donc inhumain par tempérament ? Non. Le sang bout dans ses veines et le porte toujours aux extrêmes. Qu’on se rappelle son désespoir à la nouvelle de la mort de son cher Patrocle : « Un noir nuage de douleur enveloppe Achille. Des deux mains il prend de la cendre, il la répand sur sa tête, il en souille son gracieux visage ; elle noircit de tous côtés sa tunique divine. Lui-même, il était étendu sur la poussière, couvrant de son grand corps un vaste espace, et de ses propres mains il dévastait impitoyablement sa chevelure. » Et maintenant qu’il tient à ses pieds celui qui a tué son ami, il est tout à la fureur de la vengeance, sourd aux supplications, féroce. C’est fatal, conforme à l’irrésistible logique des passions exaspérées. Et pourtant il n’est pas, disons-nous, inhumain au fond. Laissez à cette nature ardente le temps de se calmer, et les nobles instincts reprendront le dessus. Ce faucheur d’hommes a l’âme sensible. Lorsque Priam vient lui redemander le corps de son fils, au souvenir de son vieux père que lui rappelle le suppliant, il s’attendrit : « Achille, en songeant à son père, sent naître le besoin de pleurer. Il prend par la main le vieillard et l’écarte doucement de lui. Tous deux se livrent à leurs souvenirs : Priam regrette Hector, et pleure abondamment, prosterné aux pieds d’Achille ; Achille à son tour pleure sur son père, parfois aussi sur Patrocle. Et leurs gémissements remplissent la demeure. » Et le plus vindicatif des hommes rend ce cadavre qu’il avait juré de livrer aux chiens et aux oiseaux dévorants. Son cœur donne un sublime démenti à sa bouche. Cet acte de générosité fait oublier toutes ses faiblesses. Ainsi à la fin de sa carrière, a-t-on dit, la partie divine de son âme se dégage et apparaît seule dans toute sa splendeur, nimbant son front d’une auréole de bonté.

Telle est cette figure, la plus épique que poète ait créée. Quels traits et quelle vie intense ! Achille tour à tour s’élevant au-dessus du commun des mortels et descendant à leur niveau, vit à la fois de la vie idéale et de la vie réelle. Rapproché de lui, le pieux Énée de Virgile pâlit au point qu’il paraît presque un fantôme. Par ce qu’il a d’immensément supérieur à nous, il nous enthousiasme ; par ses défauts et ses vices, qui le rapprochent de nous, il nous intéresse.

[3] Les trouvères composaient les poèmes ; les jongleurs les chantaient, parcourant le pays, allant de ville en ville, de château en château. Les ménestrels ou ménétriers (de ministerialis) étaient des trouvères attachés à la personne des seigneurs. Quant au mot troubadour, il est synonyme de trouvère, mais le premier appartient à la langue d’oc, le second à la langue d’oïl.

[4] Ce qui constitue le lai — dit M. Jos. Bédier — c’est l’aventure, c'est-à-dire une entreprise tentée par un héros à travers les surprises d’un monde surnaturel.

[5] Tandis que les autres romans épiques sont écrits en vers de dix ou de huit syllabes, celui-ci l’est en vers de douze syllabes. C’est depuis lors que ces derniers portent le nom d’alexandrins.

[6] On peut aussi considérer ces œuvres comme des poèmes didactiques.

[7] Œuvre de pure imagination, qui constituait le début du grand poème de l’humanité. L’auteur en indiquait ainsi le sujet : « Les angoisses d’un esprit céleste incarné par sa faute au milieu de cette société brutale et perverse où l’idée de Dieu s’était éclipsée et où le sensualisme le plus abject s’était substitué à tout spiritualisme, voilà mon sujet dans ce fragment d’épopée métaphysique. »

[8] Ce caractère fait que l’on classe souvent le Roman de la Rose parmi les poèmes didactiques.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 22:17