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Manuel - Poésie 8

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Chapitre VIII

La Poésie pastorale

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La poésie pastorale retrace ou évoque la vie et les mœurs des pasteurs, de la campagne en général. La vie champêtre n’est, au fond, qu’un sujet quelconque, et il y a lieu de s’étonner qu’elle ait fait naître un genre à part.

Les termes ordinaires par lesquels on dénomme les pièces de ce genre, idylle, églogue, bucolique [1] , et qui étymologiquement ne disent rien de précis, surtout les deux premiers, sur la nature des poèmes qu’ils désignent, n’ont jamais eu qu’une valeur conventionnelle, postérieure à l’objet, et ils s’emploient, à l’heure qu’il est, indifféremment l’un pour l’autre. On a d’ailleurs inutilement essayé, dit Brunetière , de distinguer ces poèmes les uns des autres par des nuances plus ou moins arbitrairement choisies.

Il semble que Boileau ait trouvé la poésie pastorale digne d’une attention toute spéciale, s’il faut en juger par la place relativement grande qu’il lui accorda dans son Art poétique et la dépense extraordinaire de coloris qu’il a faite à cette occasion. Il n’a pourtant envisagé qu’une variété du genre, celle qu’ont illustrée Théocrite et Virgile [2] . Nous verrons que le cadre de la pastorale s’est considérablement élargi depuis.

Des critiques — P. Albert entre autres — regardent la pastorale comme un genre essentiellement faux. À notre sens, ce n’est pas le genre qui est faux — pourquoi la vie rustique, aussi bien que toute autre, ne serait-elle pas matière à poésie ? — mais la manière dont généralement on l’a traité jadis. L’erreur, le ridicule a été d’idéaliser outre mesure des personnages qui vivent littéralement terre à terre. Ils en devenaient méconnaissables. Aussi nous ne comprenons pas l’engouement d’un esprit aussi judicieux que Boileau pour de pareilles peintures. Voltaire a finement signalé l’abîme qu’il y avait entre les modèles et les portraits :

Vois-tu dans ces vallons ces esclaves champêtres,
Qui creusent ces rochers, qui vont fendre ces hêtres,
Qui détournent ces eaux, qui, la bêche à la main,
Fertilisent la terre en déchirant son sein ?
Ils ne sont point formés sur le brillant modèle
De ces pasteurs galants qu’a chantés Fontenelle ;
Ce n’est point Timarète et le tendre Tircis,
De roses couronnés, sous des myrtes assis,
Entrelaçant leurs noms sur l’écorce des chênes,
Vantant avec esprit leurs plaisirs et leurs peines.
C’est Pierrot, c’est Colin, dont le bras vigoureux
Soulève un char tremblant dans un fossé bourbeux ;
Perrette, au point du jour, est aux champs la première,
Je les vois haletants et couverts de poussière,
Braver dans ces travaux, chaque jour répétés,
Et le froid des hivers et le feu des étés.
Ils chantent cependant ; leur voix fausse et rustique
Gaîment de Pellegrin détonne un vieux cantique ;
La paix, le doux sommeil, la force, la santé,
Sont le fruit de leur peine et de leur pauvreté.

Les églogues, idylles, bucoliques du genre artificiel — l’histoire littéraire nous le prouve — apparaissent toujours vers le déclin des sociétés, en des temps de civilisation très raffinée, où les esprits blasés rêvent, dit P. Albert , « un monde tout différent de celui dans lequel ils sont plongés, un air plus pur, de l’espace, de la lumière, du silence, des mœurs paisibles et simples, des passions vraies et innocentes, un langage naïf, tout ce qu’on ne connaît plus, tout ce qu’on voudrait connaître ». Ces sortes d’œuvres répondent alors aux aspirations de l’heure présente, forment « un contraste idéal avec l’existence ordinaire ». Comment des gens ayant soif de pareil contraste, pourraient-ils supporter une peinture réaliste de la vie des champs ? Aussi faut-il, pour leur plaire, « habiller, déguiser la vérité à leur convenance et leur montrer la campagne sous des couleurs qui ne leur fassent pas trop regretter la ville ».

Les principales variétés du genre pastoral sont : l’idylle proprement dite, ou tableau idyllique, qui est principalement descriptive, mais peut confiner au lyrisme, tout en se faisant parfois allégorique ; — l’idylle narrative (conte pastoral, fable pastorale) qui se rattache au genre épique ; — l’églogue proprement dite ou scène idyllique, souvent aussi allégorique, qui met en scène des bergers et des bergères et relève par là du genre dramatique.

Histoire du genre pastoral en France

Ce n’est qu’à la Renaissance que commence à fleurir la poésie pastorale. On prétendait « ravir à l’antiquité toutes ses dépouilles », mais on ne fit que pasticher, parfois fort maladroitement, les modèles grecs et latins : art presque tout entier d’imitation.

Pourtant le genre ne tarda pas à s’élargir et à se modifier avec Cl. Marot , P. Ronsard , Ph. Desportes , R. Belleau . La pastorale n’est plus seulement campagnarde, forestière, romanesque ; elle ne se borne plus à faire allusion aux personnages et aux événements du temps (comme celle de Virgile ) ; elle raconte les événements, met en scène les acteurs, devient historique, héroïque, lyrique ; quelquefois le cadre seul reste champêtre.

Boileau malmène avec âpreté Ronsard , qui nous a laissé une demi-douzaine d’Églogues. Il est vrai, les interlocuteurs s’y nomment Pierrot, Toinon, Orléantin, Angelot, Navarrin, Guisin, ce qui sent passablement la plèbe et offusque ses goûts aristocratiques ; mais s’il avait eu moins de parti pris, il aurait vu dans ces scènes de fidèles et élégantes imitations de Théocrite et de Virgile . Surtout il aurait cité comme hors de pair Vauquelin de la Fresnaye , l’auteur des Idillies et Foresteries, qui rencontra des accents vrais pour chanter la campagne et les rustiques amours, fit preuve de précieuses qualités : observation, naïveté, grâce, fraîcheur, sentiment profond de la nature, et excella dans les descriptions.

xviie siècle :

D’Urfé , dans L’Astrée, tableau d’une société toute romanesque, plein d’afféterie et d’invraisemblance, imposa des bergers de convention à l’admiration des lettrés d’alors. Car ce fut un succès, un engouement, un délire universel.

Racan fit des Bergeries (pièces dramatiques dont les personnages sont des bergers et des bergères). Il a l’amour de la campagne et s’enflamme au spectacle des beautés de la nature ; il a parfois chanté en vrai poète l’homme des champs et la vie rustique.

Segrais , dans ses Églogues, présenta des bergers, non de convention, comme ceux d’Urfé , mais d’imitation, pris chez Théocrite et chez Virgile.

Mme Deshoulières , auteur des Idylles, est un poète d’un tour facile, mais n’a qu’une seule note, un peu monotone : les moutons, les oiseaux, les ruisseaux... plus heureux que les pauvres mortels !

Au xviiie siècle,

la vie pastorale devient à la mode ; toute la littérature mondaine exhala « un parfum écœurant de fausse rusticité ». Peut-on s’en étonner quand on voit ce que Fontenelle , un des principaux idyllistes d’alors, pensait de Théocrite  ? « Les discours que Théocrite prête à ses personnages sentent trop la campagne, dit-il ; ce sont là de vrais paysans, et non des bergers. »

C’est en ce siècle que Gessner , bucoliaste allemand, fut révélé aux Français et prôné par Diderot , et que Boucher fit ses tableaux champêtres qui rappellent si peu la campagne.

Florian fit des romans doucereux et attendrissants, tels que Estelle et Némorin, Numa, etc. Chez lui, pas plus que chez Fontenelle , on ne trouve rien d’essentiel de la vie pastorale ; ce n’est que beaux sentiments, langage de convention, fadeur et afféterie.

Mais on se lassa bientôt des bergeries sentimentales.

André Chénier retourna à la source de l’antiquité, où il puisa le secret de la vie qui fait le charme de ses idylles.

Bernardin de Saint-Pierre est l’immortel auteur de Paul et Virginie (1788), « nouvelle » pastorale en prose ; tableau d’innocence et de bonheur, tout imprégné du véritable sentiment de la nature.

xixe siècle :

Depuis Bernardin de Saint-Pierre , J.-J. Rousseau et Chateaubriand , ce sentiment est donc, enfin, entré dans la littérature française. Les fictions conventionnelles en ont été ébranlées et ont disparu. On est revenu à la vérité. On a écrit des pages charmantes sur la campagne, sans qu’il ait paru y avoir pour cela une inspiration spéciale. On a mis en scène de vrais paysans, en leur prêtant un langage et des sentiments conformes au milieu où leur vie s’écoule.

Mais le goût du pittoresque a envahi bientôt tout l’art littéraire. Il n’y a plus guère d’idylles à la manière de Virgile ou de Vauquelin.

Brizeux , auteur de Marie (1831), où avec une émotion sincère il célèbre la Bretagne, V. de Laprade , auteur de Pernette, une idylle héroïque, qui peut se mettre sans désavantage à côté de Hermann et Dorothée de Gœthe , et J. Aicard , à l’esprit si méridional, à l’imagination si chaude, dont nous avons Miette et Noré, ont tenté non sans bonheur de renouveler le genre pastoral.

Bien des pages d’œuvres du xixe siècle, qui ne sont pas purement « pastorales », en disent plus sur la vie des champs que n’en disaient les Bergeries de Racan ou les Idylles de Fontenelle . Celles-ci, entre autres, pour n’en citer que quelques-unes : l’épisode des moissonneurs dans Jocelyn de Lamartine , Les Pauvres Gens de V. Hugo , maintes scènes de La Mare au diable, de La Petite Fadette, et de François Le Champi de G. Sand , Églogue, les Bucoliastes (des Poèmes antiques) de Leconte de Lisle , et que de tableaux de Theuriet , Pouvillon , Bazin , etc., etc. !




[1] Ces trois mots viennent du grec :

Idylle signifie petit tableau ;

Églogue, choix, extrait, pièce d’anthologie ;

Bucolique, relatif aux bouviers, aux pâtres — synonyme de pastorale.

[2] Théocrite (iiie s. av. J.-C.), poète grec, contemporain des Ptolémées, auteur des Idylles, a représenté la vie des champs dans toute sa vérité et dans toute sa rudesse. Il peint les laboureurs et les bergers sans leur prêter, comme ses imitateurs l’on fait trop souvent, des sentiments d’une délicatesse exagérée et un langage invraisemblable.

Virgile (Ier s. av. J.-C.), poète latin, contemporain d’Auguste, auteur des Églogues, peint des pâtres plutôt artificiels que naturels ; mais il mêle beaucoup de sentiment à ses tableaux.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 22:18