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Manuel - Poésie 9

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Chapitre IX

Poésie philosophique et scientifique

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I. — Le poème didactique et le poème descriptif

Il y a des poèmes qui, par leur objet, ressortissent plus ou moins à la science ou à la philosophie, dans lesquels on fait preuve en même temps de savoir et d’art, dont le but enfin est à la fois d’instruire et de plaire.

Le froid exposé, quelque savant qu’il soit, d’un ensemble de connaissances ne peut jamais constituer une œuvre d’art. Mais cet ensemble de connaissances, qu’un poète en esprit l’embrasse, le contemple, s’y arrête pour admirer et méditer, sa vision intense s’accompagnera d’un plaisir d’ordre spécial et d’enthousiasme, et se traduira sous la forme sensible d’un poème philosophique ou scientifique.

Celui-ci nous offre donc de la science pour nous instruire, mais de la science présentée sous son aspect esthétique pour nous plaire.

Le ton et l’allure peuvent varier. Longtemps ils ont été ceux de l’enseignement, d’un exposé. Ainsi dans le vrai poème didactique, avant tout clair, méthodique, exact, régulier dans son plan et ses détails, autant que poétique dans sa forme. Poème didactique : ces deux mots semblent tout d’abord en contradiction. Nous ne nous représentons pas bien l’exactitude des préceptes, la rigueur des méthodes recourant comme moyen d’expression au langage du sentiment et de l’imagination. Mais nous l’avons déjà fait entendre, il n’y a guère que le ton qui soit didactique.

L’idéal de la poésie didactique, en effet, est moins d’exprimer en vers bien frappés les vérités de l’ordre philosophique ou scientifique [1] que de communiquer aux autres l’enthousiasme qu’on ressent pour elles ; au fond, le poète chante son émotion sincère devant ces vérités qu’il comprend, qu’il sent supérieurement. Sa propre chaleur anime et colore le sujet, donne au style mouvement et vie.

Tel est le cas pour les Géorgiques de Virgile , un poème didactique justement célèbre, dans lequel se discerne clairement, presque à chaque page, le profond amour de l’auteur pour les champs et la nature en général. Il aime les champs en homme qui y a vécu ; il les aime pour leur charme reposant et aussi pour les souvenirs héroïques qui s’y rattachent, dans ces plaines du Latium, dont les laboureurs fournirent à Rome si longtemps ses meilleures légions et lui donnèrent par leurs mâles vertus l’empire du monde.

De pareilles œuvres apparaissent surtout à de certaines heures, alors que l’attention se reporte vers un objet qu’on avait longtemps négligé, ou que quelque découverte importante éveille une curiosité toute neuve. C’est pour une société épuisée par la guerre, lasse de jouissances violentes, aspirant à des émotions plus douces et plus simples, que Virgile retrace les bienfaits de l’agriculture et les beautés de la nature agreste. De même, au temps où, à Rome, tous les esprits se passionnaient pour les doctrines philosophiques des écoles grecques, Lucrèce compose son poème De la Nature.

Le style du poème didactique, quoique visant surtout à la clarté et à la précision, n’exclut nullement les images, ni la richesse en général.

Ce genre a aussi recours, en guise d’ornement, aux épisodes, tableaux ou récits, qui se relient directement à l’un des points traités par le poète.

Bien que le nombre des poèmes didactiques soit incalculable, qu’on ne puisse citer un art, une science, un métier, un plaisir qui n’ait été « chanté », peu d’œuvres de l’espèce se sont imposées à l’admiration. Celle de Virgile et de Lucrèce sont hors pair. À peine y a-t-il lieu d’en mentionner, en France, quelques-unes dont on se souvienne.

Et cependant les écrits de ce genre foisonnèrent au moyen âge. Dante les élevait au même niveau que nos œuvres épiques. Mais les Modernes n’ont pas partagé sur ce point l’admiration du poète italien.

Les érudits ont exhumé de la poussière du passé, pour les signaler à notre attention, entre autres trois de ces élucubrations faites généralement pour instruire « en ennuyant ». Ce sont de ces poèmes, appelés bestiaires, fort en vogue jadis, espèces d’histoires naturelles mises en vers, donnant la description physique et morale de l’un ou l’autre des trois règnes : 1° le Bestiaire de Philippe de Thaon , datant du xiie siècle, le plus ancien connu ; 2° le Bestiaire divin de Guillaume le Clerc  ; 3° l’Image du monde, de Gautier de Metz .

Le xviie siècle a donné l’Art poétique de Boileau , qui est surtout remarquable comme « document autorisé sur l’art de la poésie de l’époque où il parut », et La Religion de Louis Racine , très peu faite pour émouvoir.

Le xviiie siècle a vu comme une épidémie de poésie didactique. Plus une matière était aride, plus on était tenté de faire montre de talent en la traitant en vers. On décrivit pour décrire. On mit ainsi au jour par douzaines des œuvres de savoir-faire et d’habileté, mais non d’inspiration.

Parmi les auteurs de poèmes descriptifs — c’est ainsi qu’on les a désignés — on estimait surtout Rosset , Saint-Lambert , Roucher , Lemierre et Delille , le maître du genre, que ses contemporains plaçaient au-dessus d’Homère , sans qu’il se scandalisât !

Voltaire , dans ses essais didactiques, la Loi naturelle, Épître à Horace, trouve l’expression simple, forte, de la vérité, mais manque de souffle poétique.

André Chénier , dont la science avait tenté le génie par les points où elle touche à la poésie, est plus heureux dans des poèmes à la fois épiques et didactiques dont nous avons déjà parlé.

II. — L’épître

L’épître, qui, par le charmant laisser-aller de la conversation et par sa forme concrète, pittoresque, parfois même choisie pour toucher, dissimule la rigueur sèche du raisonnement, est une lettre ou un entretien en vers sur des sujets variés : littérature, science, philosophie.

Horace peut être considéré, à la fois, comme l’inventeur et le plus parfait représentant de ce genre. Boileau , en France, l’a imité, sans jamais le surpasser, quoiqu’il faille chercher dans ses Épîtres ses plus beaux vers. Dans le Passage du Rhin il s’est même élevé jusqu’au ton épique. Voltaire a souvent égalé Boileau dans l’épître, qu’il affectionne pour l’expression de ses idées philosophiques. Après ces maîtres, bien au-dessous d’eux, viennent J.-B. Rousseau , C. Delavigne , Barthélemy .

III. — Le poème philosophique

« Pour atteindre, dit Taine dans sa Philosophie de l’art, à la connaissance des causes permanentes et génératrices desquelles son être et celui de ses pareils dépendent, l’homme a deux voies : la première, qui est la science, par laquelle, dégageant ces causes et ces lois fondamentales, il les exprime en formules exactes et en termes abstraits ; la seconde, qui est l’art, par laquelle il manifeste ces causes et ces lois fondamentales... d’une façon sensible, en s’adressant, non seulement à la raison, mais au cœur et aux sens de l’homme le plus ordinaire. L’art a cela de particulier qu’il est à la fois supérieur et populaire, qu’il manifeste ce qu’il y a de plus élevé, et qu’il le manifeste à tous. »

Ces lignes nous paraissent indiquer clairement le but et l’essence du poème philosophique ou scientifique nouveau. Il ne vise plus à mettre en vers, à la manière de l’abbé Delille , les Trois Règnes de la Nature, ni les merveilles de la vapeur ou de l’électricité, le télégraphe, le téléphone, le phonographe, les secrets de la thérapeutique, les dogmes du brahmanisme, la philosophie kantienne, en un mot à fondre l’une dans l’autre la science et la poésie ; mais, puisque la science et la poésie puisent à la même source et ont les mêmes racines dans les profondeurs de l’esprit, il se propose d’exprimer par celle-ci, la beauté des lois et des vues de celle-là.

Le poète prend ses motifs d’inspiration dans la science et la philosophie, comme il les prend dans tout ce qui est profond ou élevé. Rien de plus. Ce qui le touche, ce qui le frappe, ce sont les idées générales qui se dégagent de la science, les questions nouvelles posées par les découvertes récentes, les crises de pensée qui résultent de notre civilisation actuelle. Ses vues sont éminemment philosophiques et portent presque toujours sur le grand problème de la destinée humaine, individuelle ou collective.

Sully-Prudhomme est le chef de file de ces poètes philosophiques. C’est à la métaphysique qu’il demande ses inspirations dans ses œuvres les plus importantes : Les Destins, La Justice, Le Bonheur.

C’est un courant analogue qui se fait sentir dans L’Espoir du monde d’Edmond Haraucourt .



[1] Cependant, aux âges primitifs, où les connaissances encore imparfaites étaient facilement confondues, il appartenait à la poésie de les conserver et de les transmettre sous une forme brève et favorable à la mémoire. « C’est en vers, dit Horace , que s’enseigna d’abord la route de la vie. »

De là ces recueils de sentences et de maximes morales connues sous le nom de poésie gnomiques. Les poètes gnomiques les plus célèbres sont Théognis, Phocylide et Hésiode, l’immortel auteur des Travaux et Jours.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 22:19