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Manuel - Prose 1

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LIVRE III

LES GENRES DE LA PROSE

La prose n’a guère qu’un genre qui lui appartienne véritablement en propre : le genre oratoire. Le genre dramatique lui est commun avec la poésie. Le genre narratif rappelle la poésie épique, et le genre didactique, quoiqu’il n’ait reçu de développement complet que dans la prose, est néanmoins également du ressort de la poésie.

De même la description peut être traitée en vers aussi bien qu’en prose. Au reste, elle se présente généralement comme l’accessoire d’un récit, trouvant sa place dans l’épopée, l’histoire, le roman, etc. Nous en parlerons à propos du genre narratif.

Enfin, la lettre n’est, au fond, que de l’éloquence écrite ; elle peut se classer à côté du discours.

La matière du livre III se divise donc comme suit :

I. Genre narratif

(Narration, description.)

Histoire.

Roman.

Conte (ou nouvelle).

II. Genre didactique

(Dissertation.)

Théorie.

Critique.

Discussion.

III. Genre oratoire

(Discours, causerie.)

(La lettre.)

Éloquence de la chaire religieuse.

profane.

Éloquence du barreau.

Éloquence de la tribune.


N.B. — Nous n’avons pas ici à revenir sur le genre dramatique, auquel nous avons accordé de longs développements dans le livre II.


Chapitre Premier

Genre narratif

———

La narration est l’exposé, un et entier, vif et intéressant, d’un fait réel ou imaginaire.

En ce genre la perfection consiste non seulement à conter avec exactitude ou vraisemblance, mais aussi à traduire notre sensation directe, sincère des événements, de façon à mettre le lecteur en contact avec la réalité observée ou imaginée sans que rien s’interpose entre elle et lui.

Quelqu’un a dit qu’une narration est une démonstration. Cela est vrai ; non seulement une narration déroule le récit des événements, mais elle les explique, même dans le cas où ils sont fictifs et plus encore dans ce cas. À ce point de vue, Lafontaine est un excellent maître.

Mais une narration est encore une action, une action lestement menée comme celle d’un drame ou d’une comédie, avec un personnage central, des péripéties, un dénouement.

À ce titre la narration est soumise à la grande loi de l’unité.

Cette unité sera plus serrée ou plus lâche, suivant le caractère du sujet, les dimensions de l’œuvre, l’effet à produire, etc. Mais il faut qu’elle apparaisse dans tout récit, s’en dégageant pour ainsi dire toute seule, telle qu’elle résulte de l’ordre et de l’arrangement.

L’unité de la narration n’est pas incompatible avec l’introduction d’incidents, de courts épisodes, pourvu qu’ils soient intéressants, amenés naturellement, suffisamment reliés à l’action principale, et qu’ils n’entravent en rien la marche de celle-ci.

Enfin chaque partie aura le développement qu’elle mérite, selon la loi des proportions.

Le genre narratif admet tous les tons ; le ton est nécessairement déterminé par la nature du fait et l’effet que le récit doit produire.

Quel que soit le sujet de la narration, il importe de tenir compte de la couleur locale, c'est-à-dire de ces nuances qui tiennent au temps et au lieu où le fait se passe et aux personnages qui y prennent part. Notons, à ce propos, qu’il n’y a de couleur locale que celle qui sort d’une étude approfondie du sujet.

La narration oratoire, souvent nécessaire dans le discours, comporte des qualités spéciales. Nous en traiterons plus loin, au chapitre que nous consacrons au genre oratoire.

———

Le récit fréquemment s’interrompt pour faire place à la description, qui peint le lieu de la scène et les acteurs qui s’y agitent. Certains maîtres ont montré beaucoup d’adresse à fondre le roman dans la description des lieux, à assortir le cadre à l’action.

La description est la peinture précise et riche, animée et colorée d’un objet ou d’une situation.

Cette peinture présente une série de détails défilant sous nos yeux et produisant une impression d’ensemble.

Mais il ne s’agit pas d’y faire figurer les détails quelconques que le sujet peut fournir. Parmi ceux-ci on fera un choix judicieux.

Tous les détails notés doivent contribuer à l’impression générale où l’on vise, en agissant sur l’âme par tous les sens, si possible. De cette façon s’obtiendra l’unité dans la variété. La valeur du détail se mesure à l’effet qu’il produit ; sans portée, il faut l’écarter.

De même on dédaignera tout trait banal, vulgaire, trivial. Il convient de ne pas voir ce qui est grossier, ou du moins de faire semblant de ne pas le voir ; la trivialité blesse le bon goût, la banalité ennuie.

Voulez-vous rendre la description intéressante, tâchez de l’animer en mêlant à la représentation des choses inanimées les pensées et les affections des êtres vivants, en leur prêtant même, avec infiniment de discrétion, la vie consciente, la volonté. C’est là une des sources d’intérêt les plus fécondes. Nos sympathies pour les êtres, en effet, sont en raison directe des points de contact qu’ils ont avec nous.

Mais le grand secret de l’intérêt c’est l’originalité, que nous pourrions aussi appeler la sincérité. Tous ne voient pas le monde du même œil. Chacun a sa manière de le voir, spécialement les hommes d’imagination, l’artiste et le poète. Celui-ci saisit dans les choses des ressemblances, des dissemblances, des nuances, des oppositions, des rapports inaperçus du vulgaire, il y découvre des aspects toujours nouveaux. Ce sont ces impressions personnelles qui, rendues dans la description, y mettent à forte dose l’originalité, suprême séduction de l’art.

Non seulement les détails seront choisis, intéressants, originaux ; mais pour leur imprimer un cachet de vérité, on les montrera avec l’aspect sous lequel nous les voyons dans certaines conditions. Il importe pour cela que le sujet traité soit bien déterminé quant au lieu, au temps, au point de vue du spectateur. Où se trouve placé au juste le tableau ? à quelle époque, en quelle saison, à quel moment du jour les objets sont-ils vus — et d’où ? Telles sont les questions qu’il convient de se poser pour présenter ceux-ci avec leur couleur vraie et les proportions voulues. Les objets — on le sait — changent d’aspect selon la lumière et l’ombre qu’ils reçoivent, et selon qu’ils se rapprochent de nous ou fuient dans le lointain, c'est-à-dire selon le plan où ils se trouvent : les teintes et les proportions varient en conséquence. Supposez-les sur trois plans différents : au premier, leurs contours, fortement éclairés, seront grands, précis ; au second, moins éclairés, ils décroîtront et s’accuseront déjà moins nettement ; au troisième, on n’apercevra plus que les grandes lignes et les masses, le reste s’effaçant par l’effet du recul dans l’espace.

Ce sont là les lois de la perspective qu’il faut observer dans la description, pour peindre les choses telles qu’elles nous apparaissent dans la nature. Bref, le tableau doit être divisé en plusieurs plans, présentant les objets avec les dégradations de proportions et de teintes que l’éloignement comporte.

Enfin, une autre qualité essentielle de la description, c’est la clarté. Elle s’acquiert par la sobriété et par l’ordre. Un excellent procédé d’ordre c’est de montrer les choses d’abord dans leur ensemble, puis d’entrer dans les détails, d’aller de la synthèse à l’analyse, ou vice versa. L’ordre dans les détails sera tantôt celui où ils se présentent dans la réalité (ordre réel), tantôt celui des impressions que les objets provoquent.

Soyez riche et pompeux dans vos descriptions,

a dit Boileau . C’est, en effet, dans le genre descriptif spécialement que le poète artiste trouve l’occasion d’user de toutes les ressources de sa palette, de déployer toute la dextérité de sa main. Richesse, élégance, harmonie, images éclatantes sont de mise ici. Cela s’applique surtout à la peinture des scènes de la nature. Quand on imite celle-ci, si opulente et variée de formes et de couleurs, il sied que la copie ne pâlisse pas trop à côté du modèle.

On peut aisément constater l’application des règles qui précèdent, dans la description qui suit, des Semailles de Mars, extraite d’un roman de A. Theuriet . La scène se passe dans le Barrois (France). Remarquons que l’auteur ne décrit pas pour décrire, mais pour renseigner le lecteur sur le milieu où se déroulent les péripéties du roman, un village agricole (dont le centre de la vie, à certaines époques, est véritablement aux champs), et pour nous faire pénétrer dans l’intérieur des caractères, surtout du caractère principal, Mme Heurteloup, une femme positive, uniquement attachée à la terre et préoccupée de l’amélioration de sa fortune par l’exploitation de son domaine.

Ainsi replacé dans l’ensemble du livre, ce passage est le fond du tableau de vie champêtre que A. Theuriet nous présente :

Synthèse. — Indication du lieu et de l’époque. Cadre du tableau.

 

Unité du sujet. — Analyse. — Premier plan.

 

Deuxième plan.

 

Détermination précise du temps : moment du jour. — Rappel de la saison par des détails qui en donnent la sensation.


Arrière-plan.

 

Effets de perspectives.

 


Autres effets variés de perspec­tives.

 


Dernière dégradation des formes et des teintes.

Tout le village est aux champs. -haut sur le plat de la colline où l’on sème les marsages, il y a une animation qui contraste avec la solitude de la forêt, dont les lisières, tantôt creusées comme des golfes, tantôt saillantes comme des promontoires, encadrent de leurs marges sombres les labours fraîchement remués. Partout bêtes et gens sont à l’œuvre, la vie rustique est en plein réveil. Ici, on herse un champ ; là, un paysan marche lentement, un sac de toile blanche sur la poitrine ; sa main y plonge à mesure, et, d’un geste circulaire, il répand dans les sillons labourés des poignées d’orge ou d’avoine dont les grains s’éparpillent sur la glèbe en rendant un léger son métallique. Un peu plus loin, le soc d’une charrue commence à soulever des mottes luisantes. Les bêtes tirent, le cou tendu ; les fouets claquent, les hommes encouragent de la voix leur attelage : « Hue ! Dia ! Ohé ! » Les cris retentissent nettement dans l’air sonore.

Le soleil ne s’est pas montré de l’après-midi. Un ciel marbré de nuages blancs laisse voir à peine, çà et là, par d’étroites déchirures, des coins d’un azur froid. Un vent de bise couche à ras de terre les herbes sèches des éteules ; mais malgré cette austère physionomie de la campagne, on sent déjà qu’on est en mars et que la vie printanière n’attend plus qu’une pluie tiède pour renaître. Des centaines d’alouettes montent vers les nuées, et leur chant vibrant, réjouissant, infatigable, se mêle aux cris des laboureurs. À la crête d’un champ, à l’endroit où la ligne onduleuse de la côte coupe le ciel pâle, une charrue avec les deux chevaux qui la tirent et l’homme qui la pousse, s’enlève vigoureusement sur l’horizon. Le groupe est d’une harmonie et d’une grandeur saisissantes. Rien que la terre nue et brune, le ciel clair, les silhouettes simplifiées de l’attelage et du laboureur ; et cela compose un ensemble d’une poésie et d’une beauté qui arrête le regard.

Les guêtres de toile bise de l’homme et sa blouse rousse se confondent presque avec la terre quand il est au bas du champ ; mais quand il arrive lentement à la ligne de l’horizon, son profil se découpe sur le ciel... Le piéton [1] qui longe à mi-côte le champ, lui crie un jovial bonjour en agitant son bâton de cornouiller, puis continue, se rapetissant de minute en minute, à mesure qu’il s’éloigne. Il n’est bientôt plus qu’un point noir sur le chemin blanc qui grimpe entre les champs pierreux, et pendant ce temps la charrue du laboureur s’enfonce dans le sol, les sillons de terre argileuse et grasse multiplient leurs lignes parallèles sur lesquelles le soleil, qui a enfin troué la masse floconneuse des nuages, jette une oblique et rose lumière.

(André Theuriet , Madame Heurteloup.)

Nous avons relevé en marge le plan de la description avec ses parties principales, et l’on a pu constater que, grâce à leur disposition naturelle ainsi qu’à celle des subdivisions, il règne dans l’ensemble comme dans les détails une clarté parfaite. Ces détails se distinguent non seulement par une grande variété, mais par le choix qui y a présidé : les traits caractéristiques pris sur le vif, abondent ; tels, entre autres, ceux qui nous font voir le paysan semant. Ils sont au surplus généralement originaux. Vous avez été certainement frappé du « geste circulaire » du semeur ; des grains « qui s’éparpillent sur la glèbe en rendant un léger son métallique » ; plus loin des « mottes luisantes » que soulève le soc de la charrue ; du « cou tendu » des bêtes qui tirent. Tout cela est vu d’une façon particulière, comme ne voit pas le premier venu. Mais ce qui met surtout l’originalité dans cette composition, ce sont les effets de perspective supérieurement observés. À noter principalement celui-ci : « Rien que la terre nue et brune, etc. » Et que dire de l’animation que l’on sent partout et qui rend la scène si intéressante ? Pour la produire, il n’a pas fallu recourir ici au procédé qui consiste à animer les êtres inanimés : l’homme labourant, hersant, semant, et au-dessus de sa tête, des centaines d’alouettes chantant y répandent pleinement la vie. Ajoutons que le soleil qui finit par trouer les nuages et qui « jette une oblique et rose lumière », fait une impression d’un charme indéfinissable : c’est la note dominante du paysage.

Nous ne pouvons examiner ici en détail le style riche, mais simple, élégant sans recherche, coulant, imagé de cette belle page.

Le terme description est un terme général. Il comprend toutes les variétés désignées par des appellations plus spéciales qui précisent l’objet de la description : tableau, topographie, éthopée, prosopographie, portrait, caractère, parallèle.

Lorsque la description est animée et frappante au point de nous mettre pour ainsi parler les choses sous les yeux, elle prend le nom d’hypotypose.

Fénelon avait déjà créé pour ses descriptions une prose élégante dans sa simplicité.

Au xviiie siècle, la littérature se plaçant en dehors de l’âme, que la philosophie niait ou reléguait dans la sensation, on s’occupa à décrire avec un soin infiniment minutieux les objets extérieurs.

Mais c’est surtout au xixe siècle que les écrivains eurent réellement le sentiment de la nature et le génie descriptif.

L’histoire

L’histoire est l’exposé de faits réels ; elle se propose d’instruire et doit avoir pour premier souci de conserver aux événements et aux personnages leur véritable physionomie, d’être véridique et impartiale.

L’historien, digne de ce nom, a pour devise le mot de Quintilien  : Scribitur historia ad narrandum, non ad probandum ; l’histoire s’écrit pour narrer, non pour prouver. Les faits doivent dégager leur propre philosophie ; l’auteur se gardera d’y mettre la sienne.

L’histoire est à la fois une science et un art : une science par le fond, un art par la forme. Elle puise ses matériaux dans tous les documents que les siècles nous ont légués, discutant et contrôlant les témoignages. C’est de la vérité même qu’elle tire son principal intérêt ; mais il convient d’ajouter à cet intérêt par l’attrait du style.

D’après le caractère des faits, le nombre des nations dont elle déroule les annales, la période qu’elle embrasse, elle se divise en :

Histoire sacrée et histoire profane ;

Histoire universelle et histoire spéciale ;

Histoire ancienne, — du moyen âge, — moderne, — contemporaine.

Évolution du genre historique

Les phases par où passa le genre historique en France, présentent certaines analogies avec celles de son évolution chez les Grecs et les Romains [2] . Il y débute par des mémoires et des chroniques qui offrent, avec l’art en moins, la même naïveté, la même absence de critique que les premières œuvres historiques des Anciens.

En effet, l’histoire au moyen âge fut d’abord légendaire. C’est comme une chanson de geste en prose. Cependant, à l’ombre des cloîtres ou des maisons épiscopales, sinon l’histoire elle-même, du moins les matériaux de l’histoire s’élaboraient peu à peu.

C’est le temps des chroniques latines de Grégoire de Tours (397-591), de Frédégaire (jusqu’en 768), d’Éginhard (741-829), de Glaber (900-1046), etc., réunies et traduites en français au xiiie siècle par les moines de Saint-Denis, ce qui forma les Grandes Chroniques de France ou Grandes Chroniques de Saint-Denis.

Mais déjà au xiie siècle, en dehors des travaux monastiques, Geoffroi de Villehardouin se révèle soucieux de l’exactitude et écrivain, dans son Histoire de la conquête de Constantinople. Il est certain que son livre, n’eût-il d’autre mérite — et il en a — aurait toujours celui d’être le premier ouvrage original un peu étendu en prose française.

Ce sont des Mémoires qu’a laissés Joinville (1223-1317), écrivain plein d’ingénuité charmante, de fraîcheur, ne s’avisant même pas qu’il y ait un art littéraire, poète sans s’en douter.

Au xive siècle, l’histoire a des représentants illustres. Froissart (d’origine belge), plus informé qu’il n’est exact, mais sincère et impartial à sa façon, est un grand seigneur, un aristocrate, qui s’en va par le monde en quête de beaux récits de guerre et d’amour ; qui les raconte dans un style brillant, imagé, un peu prolixe. Sa Chronique, qui va de 1326 à 1400, est, à certain égard, une sorte d’épopée.

Christine de Pisan , beaucoup moins bon écrivain, est consciencieuse, et peut être considérée comme un des premiers polygraphes, par le nombre de choses différentes sur lesquelles son activité littéraire s’est exercée.

Il ne faut pas oublier que les Grandes Chroniques de Saint-Denis continuent d’être tenues au courant ; elles ne cessent de l’être qu’à l’avènement de Louis XI. Alain Chartier et Jean de Troyes , du reste, en rédigeaient d’autres très importantes.

Le grand historien du xve siècle, c’est Philippe de Comines , un autre Belge. Toutefois il n’a écrit ses Mémoires qu’au xvie siècle (ils parurent en 1523, onze ans après la mort de leur auteur). Son livre allait être « le bréviaire » de Charles-Quint. En effet, Comines est un historien moraliste. Son style est distingué ; sa langue, claire, facile, montant parfois jusqu’à la plus haute éloquence.

Les autres historiens du xvie siècle sont plus savants, mais moins élevés de pensée : de Thou , Étienne Pasquier , Agrippa d’Aubigné , etc. Ici aussi, se placent de fort nombreux Mémoires, les hommes du xvie siècle étant extrêmement préoccupés de renseigner leurs descendants sur leurs faits et gestes : littérature extrêmement riche, très explorée et fouillée de notre temps.

L’histoire est moins bien représentée au xviie siècle que les autres genres littéraires. Toutefois la critique historique de Mézeray ne manque pas de sûreté ; elle est jointe à un talent excellent d’écrivain. Et il ne faut pas oublier, non plus, que Bossuet , par son Discours sur l’histoire universelle, a créé la philosophie de l’histoire, laquelle se propose d’établir les lois qui président au développement de l’humanité.

À cette époque, l’histoire s’écrit surtout au jour le jour, dans de nombreux Mémoires, ceux de Mme de Motteville , de Mme de Montpensier , du duc de La Rochefoucauld , le futur auteur des Maximes. Mais il faut chercher le chef-d’œuvre du genre dans les Mémoires du Cardinal de Retz , un grand écrivain par son style plein de vivacité dramatique et de trouvailles de génie, par ses récits pleins de mouvement et de vie, par l’art avec lequel il compose ses portraits.

De 1723 à 1755, le duc de Saint-Simon , un féodal, mais un grand artiste, un grand observateur, écrivit au jour le jour, lui aussi, ses Mémoires. C’est le plus grand peintre de portraits et de tableaux historiques que comptent les lettres françaises ; mais la passion domine tout ce qui sort de sa plume, et son style est « admirablement incorrect, déréglé, effréné ».

Le cadre de l’histoire allait s’élargir avec Montesquieu et Voltaire . Ils sont les véritables initiateurs de cette science qu’on a appelée depuis la psychologie des peuples, et qui essaye d’expliquer « l’énigme du monde », comme disait Voltaire.

Les considérations sur les Causes de la grandeur et de la décadence des Romains et l’Esprit des Lois du premier sont des œuvres de philosophie historique, dans lesquelles à toute la sévérité grave de la méthode scientifique s’unissent les mérites d’un style admirable de concision, de plénitude, de fermeté.

L’Essai sur les mœurs et l’esprit des nations de Voltaire est également un ouvrage très considérable au point de vue historique. On relit du même écrivain : Le Siècle de Louis XIV et Charles XII. On peut dire que Voltaire a inauguré une nouvelle manière d’écrire l’histoire. D’annalistique ou polémique, qu’elle avait été presque exclusivement jusqu’alors, elle devient, dit Brunetière , véritablement narrative et littéraire, en même temps que philosophique.

C’est au xixe siècle qu’était réservé le mérite de libérer l’histoire de l’empire de la rhétorique et de la philosophie, d’en faire réellement une science basée sur l’érudi­tion et la critique.

Augustin Thierry fut le premier qui la rénova, se montrant aussi savant qu’ar­tiste dans ses admirables tableaux du moyen âge. Il possédait une très remarquable aptitude à ressusciter le passé, et, à cet égard, fut à peine égalé par Michelet .

Il serait injuste cependant de ne pas rappeler qu’avant lui Chateaubriand , par ses ouvrages si fortement éclairés de la vision des temps passés, avait tourné les esprits vers les études d’histoire.

Grande fut l’influence des récits et des descriptions d’A. Thierry  : La Conquête de l’Angleterre par les Normands, Les Récits des temps mérovingiens, etc. Les historiens abondèrent après lui.

À l’école narrative appartiennent Amedée Thierry , qui laissa une Histoire des Gaulois, de Barante , connu par son « ample et savante » Histoire des ducs de Bourgogne, Sismonde de Sismondi , le consciencieux auteur de l’Histoire des Français, ouvrage plein d’idées intéressantes, et enfin Adolphe Thiers .

Celui-ci, en un style qui semble se proposer seulement d’être net et transparent et qui y réussit, a donné deux grands ouvrages historiques : Histoire de la Révolution française et Histoire du Consulat et de l’Empire, qui sont des monuments de savoir, mais où l’auteur se soucie, peut-être, trop peu de l’enchaînement des faits, des lois qui en régissent la succession.

Mignet a composé une Histoire de la Révolution française et diverses autres œuvres, qui le classent parmi les historiens philosophes plutôt qu’au nombre des historiens artistes. Il représente avec Guizot , l’histoire dogmatique, celle qui cherche à lier les faits, de manière à en montrer la nécessité et parfois la fatalité. Les livres de Guizot , surtout son Histoire de la civilisation, se distinguent par une solidité majestueuse, pour reprendre un mot de Taine  ; mais on n’y trouve ni pittoresque ni éloquence.

L’Histoire de la Révolution française de Louis Blanc respire l’enthousiasme démocratique. On reconnaît la même inspiration dans les travaux d’un groupe d’histo­riens, dans lequel, autour de Michelet , se placent E. Quinet , de Tocqueville , Henri Martin et d’autres.

Michelet a vu et raconté en poète l’Histoire de France, l’Histoire de la Révolution française, Les Femmes de la Révolution, l’Histoire du xixe siècle, etc. Du moyen âge à 1815, il a fait revivre un à un tous les temps, tous les états successifs de la société française. Mais il semble que souvent sa puissante imagination ait fait tort à sa science. Son style est le plus caractéristique, le plus original, le plus spontané qu’il se peut.

Edgar Quinet aussi paraît dominé par son imagination lyrique. Plus philosophe pourtant, plus généralisateur, il a fait une excellente histoire de La Révolution.

Alexis de Tocqueville s’atteste également historien philosophe dans La Démocratie en Amérique et L’Ancien Régime.

Avec Renan et Taine , et, depuis eux, l’histoire, faisant un nouveau pas dans la voie du progrès, se base sur l’examen, la critique des textes.

Ernest Renan ambitionna de concilier en histoire l’art et la science. Il est à la fois historien, philosophe et moraliste dans son Histoire d’Israël. Cet ouvrage est un monument considérable comme recherches et comme savoir, plus encore comme pensée. Il contient des portraits, qui sont des chefs-d’œuvre de délicate analyse et de sens de la vie, avec une psychologie des peuples qu’il met en scène, pleine de vraisemblance et de couleur, sinon de vérité.

H. Taine a cru que les faits humains obéissent à des lois analogues à celles que déterminent les naturalistes. Il faut donc les étudier comme on suit « une métamorphose d’insecte ». On trouvera aussi dans cette recherche l’occasion de se faire une opinion politique raisonnée, puisque c’est seulement d’après le passé qu’on peut construire le présent. Dans ses Origines de la France contemporaine, œuvre très puissante, le « fatalisme historique » prend quelque chose de rigoureux, de mathématique, d’inévitable et, par conséquent, d’un peu artificiel. Mais avec quelle imagination il évoque le passé et peint les hommes !

Taine comme Renan furent des maîtres écrivains, qui mirent sur leurs ouvrages le sceau du génie. Leur influence à tous deux fut très grande.

L’histoire, « une des plus grandes gloires du xixe siècle », a-t-on pu dire justement, a eu dans la seconde moitié de celui-ci des représentants dignes des Thierry et des Michelet .

L’un d’entre eux, Fustel de Coulanges , a défini l’histoire telle qu’elle est entendue de nos jours : « Elle n’est pas un art, elle est une science pure. Elle ne consiste pas à raconter avec agrément ou à disserter avec profondeur. Elle consiste, comme toute science, à constater les faits, à les analyser, à les rapprocher, à en marquer le lien. »

Fustel de Coulanges , dans Cicéron et ses amis, L’Opposition sous les Césars, La Religion romaine d’Auguste aux Antonins, La Fin du paganisme en Occident, s’est montré, lui aussi, érudit et charmeur à la fois.

N’oublions pas, tout près de nous, Thureau-Dangin , Albert et Emmanuel de Broglie , Ernest Lavisse , Alf. Ramraud , Albert Sorel , H. Houssaye , l’auteur de 1815 et de Waterloo ; A. Aulard , dont l’Histoire de la Révolution française, parue tout récemment, après toutes celles qu’avaient marquées pour la célébrité l’expérience politique d’un Thiers , l’imagination lyrique d’un Quinet , l’enthousiasme démocratique d’un Louis Blanc , la puissance de résurrection d’un Michelet , ou le génie synthétique d’un Taine , se recommande surtout par sa documentation incomparable, son impeccable méthode critique, sa valeur scientifique en un mot.

Plusieurs de nos compatriotes se sont fait un nom par leurs travaux historiques : de Gerlache , dont l’Histoire de Liège est l’œuvre la plus achevée, Kervyn de Lettenhove (La Flandre sous les ducs de Bourgogne, etc.) et, de nos jours, G. Kurth , qui s’est montré à la fois érudit, critique et écrivain évocateur, dans Clovis et Les Origines de la civilisation moderne, H. Pirenne , qui a entrepris de récrire l’histoire de nos provinces et de rendre à notre pays, comme on l’a dit, ses papiers de famille, etc.

Le roman

Le nom de roman s’est appliqué d’abord aux ouvrages en langue romane ou vulgaire, par opposition à ceux qui étaient écrits en latin, le latin étant, au moyen âge, la langue de l’élite, des clercs, comme on disait.

Il désigne maintenant le récit d’une action complètement ou partiellement fictive et servant de cadre, en quelque sorte, à un tableau de mœurs. Selon qu’y domine l’action, ou la peinture des mœurs, il est appelé roman d’intrigue ou roman de mœurs.

Aucun genre ne semble se rapprocher davantage de nous que le roman, qui rappelle le train de la vie ordinaire avec ses habitudes, ses vertus, ses vices, ses travers, ses crimes. Nul, non plus, ne répond mieux aux besoins de la nature humaine et de notre imagination : celle-ci est avide de fictions ; nous aimons à sortir des réalités de l’existence, à aller « cueillir dans les champs de la fantaisie des fleurs d’une beauté et d’un parfum inconnu » :

Le monde est vieux, dit-on ; je le crois ; cependant,
Il le faut amuser encor comme un enfant.

Mais le monde moderne ne demande plus les longs récits pleins de rêve et de mystère, tels qu’en créa l’Orient, la patrie des premiers romans. Il faut aux hommes, depuis plusieurs siècles déjà, une fiction qui ait avec la réalité une attache quelconque ; il leur faut une peinture idéalisée du réel.

La nature même de ce genre explique à suffisance l’extraordinaire développement qu’il a pris, surtout en notre temps, où il est devenu, avec les journaux et le théâtre, le plus énergique moyen d’action et de propagande qui existe.

Villemain appelle le roman « l’épopée épique des nations modernes » ou encore « l’épopée bourgeoise ». La théorie du roman est donc celle de l’épopée — en général. Mais étant un genre épique spécial, le roman offre certains côtés particuliers dont la théorie doit tenir compte.

Ainsi il ne faut pas oublier que si l’épopée proprement dite est en quelque sorte de la grande peinture d’histoire, le roman est plus ou moins de la peinture de genre. L’épopée se cantonne sur les escarpements de l’histoire — l’histoire et la légende, ici, c’est tout un — et ses personnages ne se montrent jamais à nous que drapés du manteau royal. Le roman est plus terre à terre, entre dans notre existence quotidienne et intime, ne négligeant aucun détail, si minime qu’il soit, dès que celui-ci trouve sa place dans le tableau des mœurs. L’épopée ne peint l’humanité que dans ses représentants aristocratiques. Le roman, plus égalitaire, sans dédaigner ceux-ci, aime la bourgeoisie et le peuple. Nul n’est trop petit aux yeux du romancier, et les grands seigneurs même qu’il met en scène, il se plaît à les dépouiller de leur costume d’apparat, qui souvent n’est qu’un déguisement, les présentant en déshabillé, afin de mieux nous les montrer tels qu’ils sont, avec leurs difformités et leurs avantages réels. C’est là un des côtés les plus intéressants de ses peintures. Nous ne détestons pas la vérité sur le compte de notre prochain, surtout plus haut placé que nous.

De ce qui précède il est aisé de conclure que la forme du roman diffère, en général, totalement de celle de l’épopée. Celle-ci ne connaît que la langue pompeuse des dieux, le vers, et le ton grave, solennel ; celui-là parle le langage de la prose, monte et descend la gamme de tous les tons, se tenant de préférence au ton moyen, mais allant aussi jusqu’au plus familier et au plus élevé.

Histoire du roman français

En France [3] , aux XIIe, XIIIe et XIVe siècles, on se passionne pour les récits fictifs et merveilleux (vrais romans de l'époque) que les ménestrels et les jongleurs content à la veillée du châtelain, ou pour des épisodes de ces interminables poèmes, généralement radoteurs et fastidieux, faits de « fiction accommodée au milieu politique et religieux », et depuis longtemps sans lecteurs, parce que leur mérite littéraire est à peu près nul.

Vers le milieu du xve siècle, délaissant presque tout à fait les épopées, on va aux romans d’aventures, on raconte en prose les vieilles histoires des Quatre fils Aymon, de Fierabras, de Flore et de Blanchefleur, d’autres moins célèbres, toutes empreintes du merveilleux naïf auquel nos ancêtres se plaisaient.

Au xve siècle aussi naît le roman de mœurs avec Antoine de la Sale , l’auteur de La Chronique du Petit Jehan de Saintré, une sorte de Gil Blas du temps, déjà tout un roman réaliste.

Parmi les nombreux conteurs du xvie siècle, voici Rabelais avec son grand roman satirique, Vie de Gargantua et de Pantagruel. Cette œuvre, où s’égaie de la façon la plus étourdissante la verve populaire du moyen âge, tout d’abord nous éblouit et nous amuse. Rien n’est comparable à la saveur et à l’extraordinaire richesse d’une langue qui s’est assimilé, avec la substance grecque et latine, en outre tout le fonds national, et dont l’auteur use et abuse avec une virtuosité qui tient de l’ivresse.

Rien n’égale, non plus, la gaîté truculente et bouffonne, la fantaisie extravagante et parfois cynique qui nous frappe aussitôt que nous prenons contact avec l’immortel livre de Rabelais .

Mais bientôt, sous cette verve intarissable et cette prodigieuse abondance verbale, le lecteur qui veut bien se donner la peine, suivant le conseil de l’auteur, de briser l’os qui renferme la « substantifique moelle », peut découvrir une portée considérable à cette épopée burlesque et, dans la mesure de sa curiosité d’esprit, y discerner non seulement un tableau plein d’ironie de la société du xvie siècle, mais encore une philosophie et une théorie de l’éducation exaltant toutes deux la bonté de la nature et l’amour de la vie.

Le « roman romanesque », tel que nous l’entendons, ne date que du xviie siècle. Importation italienne, il prit son expression française dans l’Astrée de Honoré d’Urfé , un des livres qui ont eu la plus considérable influence. Cet ouvrage, très long, où il y a bien de l’esprit et du talent, nous apparaît, aujourd’hui, comme le domaine même de l’invraisemblance et de la fantaisie.

Depuis l’Astrée jusque vers 1660, on a une des grandes époques du roman français. Et aussi bien la littérature d’alors était presque toute romanesque. C’est l’époque des romans sans fin en dix ou douze volumes, où les récits s’emboîtent les uns dans les autres, chaque personnage qui intervient dans l’action racontant son histoire, et aussi à peu près l’histoire de toutes les personnes qu’il a connues. D’Urfé trouva des imitateurs dans Gomberville et La Calprenède , entre autres.

Avec Mlle de Scudéry le cadre du roman ne change pas, ni la surface ; mais il y entre quelque chose de nouveau, l’observation, attendu que sous des noms imaginaires ce sont des personnages réels de son temps, de son entourage que l’auteur s’efforce de peindre.

Déjà le roman évoluait, d’une part vers la psychologie, de l’autre vers le réalisme, lesquels sont toujours de l’observation : observation de la façon d’être intérieure, des « démarches de l’âme », dans le premier cas, de la façon d’être extérieure, dans le second.

Le Roman comique, la meilleure œuvre de Scarron , et le Roman bourgeois de Furetière représentent, au xviie siècle, le roman réaliste. « Les mœurs réelles des bourgeois, des provinciaux, des petites gens, des avocats, des procureurs, des hommes de lettres, des comédiens, etc., y sont peintes jusqu’à la vérité et avec verve. » Mais la sature va souvent jusqu’à la charge, dans le premier, tandis que le trait, quoique accusé, jamais n’est outré, dans le second.

Voici enfin le chef-d’œuvre si longtemps attendu. Mme de La Fayette , remarquable par son esprit, une grande finesse d’analyse, la sobriété de la narration et la vérité de ses peintures, a composé, en effet, un livre qui est resté le type même du roman d’analyse morale : La Princesse de Clèves.

Le Télémaque de Fénelon , roman mythologique quant à la forme, pédagogique quant aux intentions, indiquait, par le dernier côté, une voie nouvelle. Plein d’une imagination riante et des plus aimables souvenirs de l’antiquité, il compte parmi les livres le plus lus et goûtés en France.

Il y eut, d’autre part, dans la seconde moitié du xviie siècle, abondance de Mémoires, mettant à la mode la forme du récit personnel, comme les Mémoires du comte de Grammont, par Hamilton , et les Mémoires de Comminges, par Mad. de Tencin . Mais ces deux ouvrages appartiennent déjà au xviiie siècle. Le premier est de 1713, le second de 1735.

Le goût du réel s’était de plus en plus développé chez le lecteur français. Les Caractères de La Bruyère n’y avaient pas peu contribué. On était avide d’indiscrétion, d’allusions contemporaines. Cela fit en partie le succès du Diable boiteux et du Gil Blas de Lesage , dans lesquels l’auteur imite les romans picaresques de l’Espagne. Mais au lieu de la confession des mauvais drôles, comme dans ceux-ci, nous y trouvons, surtout dans Gil Blas, tout un tableau de la vie humaine et une satire des conditions, mais une satire sans amertume d’un écrivain dont la moindre préoccupation est d’être moral. Lesage créa définitivement le roman réaliste, et c’est là un mérite qu’il eut par-dessus beaucoup d’autres, l’excellence de son style par exemple.

Dans sa Marianne et son Paysan parvenu ce sont aussi des images, très peu flattées, de l’humanité et de la réalité que Marivaux a données, sans négliger toutefois l’analyse des sentiments, qui y prime même l’intrigue.

Très différents sont les romans de l’abbé Prévost , idéalistes, romanesques, où la peinture des mœurs est insignifiante et la psychologie presque nulle. Mais l’amour les remplit, y affectant les mêmes caractères de soudaineté, de violence, de fatalité que dans une tragédie de Racine. C’est en cela même qu’il faut voir une des causes du succès de ce livre qui, à lui seul, a suffi à la gloire de Prévost, l’Histoire du chevalier Desgrieux et de Manon Lescaut.

Vers le milieu du xviiie siècle, le roman cesse complètement d’être réaliste. Il suit alors deux voies divergentes, qui se prolongeront jusqu’à la fin de ce siècle. Le roman sera ou bien sentimental, pathétique, ou bien libertin, licencieux. S’y distinguèrent : Voltaire et Diderot , célèbres à d’autres égards, Voisenon , Duclos , Cazotte , Marmontel , Choderlos de Laclos , Crébillon fils, avec lequel commença le règne du roman polisson, etc.

En même temps J.-J. Rousseau publiait La Nouvelle Héloïse, roman passionné, d’intention morale. Cette fois, « le sentiment reparaît en maître là où depuis près d’un demi-siècle ne régnait que l’intelligence ; la littérature devient un épanchement du cœur ».

Rousseau fut le père des romanciers modernes. Bernardin de Saint-Pierre est un de ses premiers fils intellectuels. Son Paul et Virginie « est au nombre des œuvres les plus passionnées, les plus chastes et les plus exquises qu’on ait jamais écrites pour faire pleurer avec délices ».

Citons deux autres fils intellectuels de J.-J. Rousseau , bien différents l’un de l’autre : Florian , écrivain à la veine aimable et facile, et l’étrange Restif de la Bretonne , traité de « Rousseau du ruisseau », dont l’œuvre informe annonce tous les genres du roman.

La littérature des quinze premières années du xixe siècle, qui est par excellence le siècle du roman, n’est guère, exception faite pour Chateaubriand , qu’un prolongement de celle du xviiie siècle ; elle est sentimentale, un peu larmoyante, mélange de romanesque et de pessimisme énervant.

Avec Chateaubriand , l’esprit individualiste, le lyrisme passionnel ainsi que le sentiment de la nature, que J.-J. Rousseau avait déjà introduits dans le roman, s’affirment davantage. Le glorieux auteur d’Atala et de René apportait, en outre, le goût du mystère et créait le style moderne. Dans René, on l’a dit avec raison, toute une génération se reconnaît. Le héros du livre incarne le mal du siècle, à savoir la lassitude morale avec le dégoût de la vie.

Il convient de rapprocher de cet épisode célèbre l’Obermann de Sénancour , d’un art plus maladroit, mais qui est aussi un remarquable document psychologique.

Mme de Staël , qui, elle aussi, a subi l’influence de J.-J. Rousseau (voir Delphine et Corinne), accorde plus à l’analyse, raisonne volontiers. Le sens critique pénètre dans le roman grâce surtout à l’influence des littératures étrangères. Ajoutez qu’un esprit démocratique s’y est insensiblement glissé sous le souffle de la Révolution.

Dans Adolphe de Benjamin Constant , il n’y a plus qu’une analyse courte et navrante d’une maladie morale. Le style net et tranchant ne rappelle en rien les poèmes en prose de Chateaubriand . Cette œuvre est proprement du roman psychologique.

Mais les éléments que nous venons de noter dans le roman de Chateaubriand et de Mme de Staël  : individualisme ou liberté de l’artiste dans l’interprétation, sentimentalisme, etc., qu’était-ce sinon les germes en quelque sorte du romantisme qui allait briller de son plus vif éclat vers 1830 ? Nous avons rappelé ailleurs les causes et les manifestations de ce grand mouvement littéraire. Il eut pour représentant dans le roman : Lamartine , avec Raphaël, Graziella, etc. ; Alfred de Vigny , Cinq-Mars, Stello, Servitudes et Grandeurs militaires ; Alfred de Musset , avec La Confession d’un enfant du siècle, une longue autobiographie, parfois un peu ennuyeuse ; Victor Hugo , avec Notre-Dame de Paris, Les Misérables, et Les Travailleurs de la mer, dont les parties descriptives sont très remarquables.

Charles Nodier , Xavier de Maistre , Théophile Gautier furent surtout des fantaisistes et des humoristes sentimentaux, en même temps que des Romantiques.

Mais nul romancier, sans doute, durant cette période glorieuse, n’obtint un succès comparable à celui d’Alexandre Dumas , père, qui éleva d’un degré le roman populaire, en y mêlant un peu d’histoire anecdotique, mais surtout en y mettant une imagination inépuisable en péripéties, en surprises, en imprévu. Car il eut au plus haut point le génie de l’invention dans les récits d’aventures. Son œuvre a soulevé l’enthousiasme de plusieurs générations.

Jules Sandeau , qui, d’abord romantique, obéit ensuite à sa vraie nature, composa une série de romans bourgeois d’ordinaire bien observés, touchants et humoristiques à la fois : Sacs et parchemins, Mademoiselle de la Seiglière, etc.

On a dit de Georges Sand qu’elle fut « l’héritière directe des grands maîtres lyriques ». Il est certains qu’elle continua d’abord Chateaubriand  ; elle est avant tout idéaliste et romantique. Elle semble, du reste, avoir reflété successivement toutes les époques qu’elle traversa et eut, vers la fin de sa carrière, une forte atteinte de réalisme, sans pouvoir néanmoins se soustraire complètement à sa vision romanesque, effet de son tempérament. Sa thèse favorite, qu’elle avait empruntée à Mme de Staël , est l’affranchissement de l’individualité féminine. Tous ses récits, qu’ils soient rustiques, philosophiques, sociaux ou d’aventures, sont marqués au coin d’une distinction naturelle qui plaît au lecteur.

Frédéric Soulié et Eug. Sue ont été véritablement les créateurs du roman-feuilleton, lequel souvent n’a que de vagues rapports avec la littérature. Ils ont eu une postérité nombreuse : Montépin , Jules Mary , d’Ennery , Ponson du Terrail , Gaboriau , etc.

Mais c’était fait de la vogue des Romantiques : « Enivrés d’idéal, dit Pellissier , ils avaient perdu la conscience du monde sensible ;... ils affichaient un mépris superbe des faits. » Une réaction se préparait. Déjà l’observation des mœurs réelles sollicitait quelques esprits : Stendhal (Henri Beyle ), Honoré de Balzac , Prosper Mérimée .

Stendhal a des qualités d’analyste et possède à un degré extraordinaire le don psychologique, « la faculté de noter avec une précision minutieuse les démarches les plus légères, les plus insensibles de l’âme. Le Rouge et le Noir est la collection la plus considérable de documents moraux que l’on puisse souhaiter ». Stendhal, du reste, fut surtout un précurseur, « le maître commun des écrivains artistes, des fervents de l’analyse et des théoriciens de la volonté ».

Balzac garda toujours l’imagination un peu grosse d’un romantique à tous crins ; d’autre part, il est très observateur et il sait faire vivre d’une vie intense [4] ses personnages même imaginaires. Aussi ses types sont-ils immortels. Balzac a définitivement constitué le roman comme genre littéraire, en en fusionnant toutes les variétés en une unité, où toutes tendaient, selon la formule : « réaliser une image de la vie contemporaine, où les milieux et les individus soient exprimés dans leurs réactions réciproques ». Tel était le plan grandiose de l’œuvre considérable — l’œuvre maîtresse du siècle, peut-être — qu’il a publiée sous le titre général de Comédie humaine, création analogue à la comédie de Molière . L’influence de Balzac a été grande. Zola le regarde, avec Flaubert , comme un des principaux précurseurs du Naturalisme.

Mérimée , sobre, net, précis, excella dans les récits clairs, ramassés et puissants. Son observation était surtout critique. Colomba et Carmen valent principalement « par le choix des détails significatifs et le relief énergique des types » ; la Chronique du temps de Charles IX, un roman historique, se distingue par la couleur très juste.

Dans la seconde moitié du xixe siècle, les romanciers se sont tellement multipliés que, dans leur foule débordante, nous ne pouvons signaler que les groupes saillants.

Tout le monde est avide de vérité. On sent profondément que l’immuable fond de l’art, c’est le vrai, l’imitation de la nature, de la vie. Mais pour traduire la vie, il y a deux procédés opposés. Le premier la présente telle qu’elle est, sans convention, avec ses banalités et ses laideurs ; le second, pour en dissimuler les côtés désagréables, n’offre rien que d’élégant au lecteur, la poétise dans une certaine mesure, en combinant l’idéal avec le réel.

Cette dernière manière est celle du roman mondain, un genre qui n’a cure d’être profond ni vrai. Il lui faut plaire d’abord à un public qui raffole d’élégance et de bel air. Mais par idéalisme sincère ou voulu, par horreur des vulgarités, il tombera parfois dans l’afféterie. C’est le cas notamment d’un des plus marquants d’entre les romanciers mondains, Octave Feuillet , auteur du Roman d’un jeune homme pauvre, Histoire de Sybille, Monsieur de Camors, etc. Il a mis toutes les élégances dans ses héros et dans ses héroïnes, avec une complaisance qui va jusqu’à l’excès.

Gustave Droz , qui, lui aussi, étudie volontiers les salons mondains, est l’homme des sentiments délicats et ingénieux et qui sait narrer avec d’infinies précautions de style une situation légèrement libertine. Grand fut le succès de Monsieur, Madame et Bébé.

On trouve davantage du goût et le sentiment de la mesure dans L’Abbé Constantin de Ludovic Halévy .

L’élégance est de même une des qualités de Cherbuliez qui a, en outre, beaucoup d’esprit, de science, d’originalité de style, avec infiniment d’humour très fin. Ses romans, Le Comte Kostia, Prosper Randoce, etc., sont des œuvres fort goûtées.

Quant à Gyp , elle se distingue par l’impressionnisme hardi et l’instantanéité de ses reproductions d’un monde qu’elle connaît et qu’elle rend comme elle le connaît.

Les romans nationaux d’Erckmann-Chatrian , idéalistes aussi, valent surtout par le charme évocateur de leurs récits.

Edmond About , un des plus spirituels conteurs de son temps, est l’auteur de Tolla, du Roman d’un brave homme, etc.

Tandis que ces auteurs transportaient leurs lecteurs en imagination dans une élégante fantaisie, d’autres, pour les arracher aussi à l’insipide réalité, les égayaient par l’entrain de récits dans lesquels la vie était transformée en une « farce parfois outrancière et échevelée ».

Telle fut la manière de Paul de Kock , d’Alphonse Karr , de Henri Monnier (Mémoires de Joseph Prudhomme et Scènes populaires) et surtout de Henri Mürger , l’auteur célèbre de la Vie de bohème, où il y a bien aussi, avec de la joie, certaine note sentimentale [5] .

Cependant les tendances réalistes se sont développées. À ce moment G. Flaubert en est le représentant principal. L’année 1857, où parut Madame Bovary, fait date dans l’histoire du roman. Ce livre est « une tranche de vie dans sa crudité brutale », que l’auteur présente avec son admirable talent de styliste, le plus beau qu’il y ait eu depuis Chateaubriand , dont il procède. Du reste, les œuvres romantiques et les œuvres réalistes alternent sous sa plume. Au fond, l’éducation de Flaubert avait été romantique.

Madame Bovary, le seul de ses livres qui nous intéresse ici, au point de vue de l’évolution du genre, eut une action décisive sur le roman futur.

Nous allons, en effet, assister à l’éclosion du Naturalisme ou réalisme outrancier.

Les frères E. et J. de Goncourt lui ouvrirent la voie. Ils ciselèrent en « écriture artiste », comme ils disaient, un certain nombre de romans réalistes, « où étaient étudiés des cas rares, curieux et exceptionnel » ; ils les appelèrent des documents humains. La préface de l’un de ces livres, qui parut en 1865, Germinie Lacerteux, est tout un programme et, douze ans plus tard, Émile Zola , dans celle de L’Assommoir, ne fera que répéter ce que les Goncourt avaient dit. Ceux-ci, s’attachant essentiellement aux petits détails curieux et rares, ont mis aussi à la mode l’impressionnisme et le nervosisme littéraires, ainsi que cette sympathie pour les misères du peuple, cette religion de la souffrance humaine, la pitié, que les préoccupations démocratiques du temps et l’influence du roman russe feront pénétrer profondément dans le roman français.

C’est pourtant Émile Zola et non les de Goncourt que les Naturalistes ont salué comme leur chef.

Ém. Zola définit ainsi le romancier naturaliste : « C’est celui qui accepte les faits prouvés, qui montre dans l’homme et dans la société le mécanisme des phénomènes dont la science est maîtresse, et ne fait intervenir son sentiment personnel que dans les phénomènes dont le déterminisme n’est point encore fixé, en tâchant de contrôler le plus qu’il pourra ce sentiment personnel, cette idée a priori, par l’observation et par l’expérience. »

On le voit par cette formule ambitieuse, Zola confond l’art avec la science. Il a voulu appliquer dans le roman les doctrines de Claude Bernard , et déterminer par la physiologie tous les actes psychiques de ses personnages. L’homme est ainsi considéré comme un animal mû par des instincts. La description ici a un rôle bien défini ; elle peint « un état du milieu qui détermine et complète l’homme ». Voyez le titre même de sa série de romans : Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second Empire. Inutile d’insister sur ce qu’il y a d’excessif dans ce système, qui, affectant de ne tenir aucun compte de la liberté, semble supprimer la responsabilité. Zola d’ailleurs n’est pas psychologue ; mais il excelle à rendre l’extérieur des êtres, et à peindre les milieux sociaux ou professionnels où il les fait agir et évoluer.

À son souci de la réalité physiologique et scientifique, il unit une vision qui a quelque chose d’épique, qui grandit, mais souvent aussi déforme la réalité. Il en est résulté des livres qui sont durs et âpres dans leurs analyses, dont la crudité de langage et les tableaux d’une grande brutalité ont soulevé des protestations et des dégoûts ; mais on y trouve des pages superbes, tout imprégnées de poésie grandiose.

« Les romanciers contemporains, dit M. Pergameni , sont tous des réalistes par la méthode, c'est-à-dire qu’ils ne se paient pas de mots et s’appliquent à l’exactitude de l’observation. Mais ils diffèrent dans leur idéal ; sous ce rapport, on peut les classer en quatre groupes : les naturalistes, qui continuent Zola  ; les impressionnistes qui, procédant plutôt des Goncourt , s’attachent à l’étude des émotions ; les psychologues ou analystes et les idéalistes. »

On range parmi les Naturalistes, Hector Malot , Fabre , Léon Cladel , Guy de Maupassant , Paul Bonnetain , Paul Margueritte , G.-H. Rosny , Gustave Guiches , Oscar Méténier , Abel Hermant , Octave Mirbeau , Camille Lemonnier , etc.

Malot , dans lequel Taine a vu un « Balzac renaissant », est pourtant un romancier éclectique autant que fécond, dont les tableaux sont du reste des coins de la vie réelle, détachés avec leur cadre exact et leurs proportions véritables.

Fabre a été justement appelé le « Balzac du clergé ».

Léon Cladel , écrivain vigoureux et original, est romantique autant que naturaliste.

Mais l’originalité et les fortes qualités sont surtout le fait de Guy de Maupassant , un maître. Il fut un réaliste sans alliage, et il décourage par la perfection de son art les imitateurs. Il eut pleinement le sens de la vie ; c’est la réalité même qui vivait dans son cerveau.

À la tête des Impressionnistes, avec les Goncourt déjà cités, se place Alphonse Daudet . Sa fantaisie, sa sensibilité exquise, son humour caractéristique en font un écrivain d’une rare séduction. Avec sa verve méridionale, dans une langue pétillante, chatoyante et nerveuse, il a donné des « impressions » surtout de la vie parisienne et des milieux boulevardiers. Dans l’entre-temps, il créait aussi son immortel Tartarin.

Pierre Loti , lui, est, a-t-on dit, « l’impressionniste de l’exotisme et de la mer ». Dans une langue simple et juste, il nous a donné ses visions, qui ont un relief intense, mais auxquelles souvent manque le mouvement.

Citons encore Paul Arène , Jules Claretie , Hugues Leroux , A. Theuriet , F. Pouvillon , F. Fabre , R. Bazin , entre autres.

Les psychologues actuels, nous le savons, ont des ancêtres au xviie siècle. Ils en ont eu aussi, au commencement du xixe siècle, isolés, il est vrai, mais marquants : Benjamin Constant , dont l’Adolphe date de 1815 ; Fromentin , qui mit l’histoire d’une âme, « d’une âme riche et profonde, capable de toutes les douleurs et de tous les espoirs », la sienne sans doute, dans Dominique, un livre exquis.

Paul Bourget rénova le roman psychologique, s’attachant surtout à l’analyse d’états d’âme particuliers et bien fin de siècle.

À rapprocher de lui Marcel Prévost , qui a donné une série d’études de l’âme féminine, et Edmond Haraucourt , un psychologue ne dédaignant pas d’être même métaphysicien et moraliste, sans oublier Romain Rolland et René Boylesve .

Allant plus loin encore, Édouard Rod a créé l’intuitivisme, et s’observe pour connaître et aimer autrui, dont l’écho vibre en lui.

Henri Rabusson et Paul Hervieu ont pris pour sujet de leurs analyses la société mondaine. Ils l’étudient avec une pointe d’ironie, en démasquent l’hypocrisie.

Mais il existe un roman mondain, qui n’a cure d’être profond. Il lui faut plaire d’abord et pour ce, s’accommoder aux exigences d’un public qui raffole d’élégance et de bel air.

À ce propos, il faut rappeler les noms, dont plus d’un déjà cité, de Gyp , Octave Feuillet , Victor Cherbuliez , Henri Rabusson , Léon de Tinseau , Ludovic Halévy , Édouard Droz , Georges Ohnet , Mme de Peyrebrune , Georges Duruy et bien d’autres.

Des écrivains tels que Barbey d’Aurevilly et Villiers de l’Isle-Adam s’attestent des idéalistes à tous crins, dont la caractéristique est de se placer plus ou moins en dehors de la réalité concrète.

À la même catégorie nous rattacherons tous les dilettanti, ainsi que les Décadents ou Symbolistes, qui, par réaction contre le Naturalisme, recherchent le côté mystérieux des choses, l’artificiel, le magisme, etc., comme J.-K. Huysmans et Joséphin Péladan , doués d’un réel talent d’écrivain.

En revanche, une commune tenue intellectuelle, cette disposition d’esprit, que l’un d’eux a nommée le « renanisme », à savoir une sorte de dilettantisme qui veut tout comprendre et tout aimer, pourrait distinguer, dans le groupe des romanciers philosophes, Anatole France , Jules Lemaître et Maurice Barrès .

Il n’y a pas d’écrivain en qui la réalité se reflète à travers une couche plus riche de science, de littérature, d’impressions et de méditations intérieures qu’en Anatole France . « Chacun, dit un de ses personnages, Sylvestre Bonnard , fait à sa manière le rêve de la vie. J’ai fait ce rêve dans ma bibliothèque. » Mais le rêve qu’on fait dans une bibliothèque, pour s’enrichir du rêve de beaucoup d’hommes, ne cesse point d’être personnel. Les contes d’A. France sont les contes d’un grand lettré ; mais parmi tout le butin offert, il a fait un choix déterminé par son tempérament, par son originalité propre.

L’âme souriante et pleine d’indulgence de Jules Lemaître n’apparaît nulle part mieux qu’en ses jolis récits. Son ironie légère s’y allie avec son sensualisme délicat et parfois un peu vif. Son style souple et léger rappelle, ainsi qu’on l’a dit, le mot de Bourget sur la prose de Renan  : « On ne sait comment c’est fait. »

Au contraire, on sent parfois l’artifice dans le style de Maurice Barrès . Cela est vrai particulièrement pour ses premiers livres. Mais cet artifice même n’est pas sans charme et il révèle un écrivain exquis, harmonieux et infiniment souple à varier la forme et le ton.

Il est bien des auteurs de romans dont le nom n’a pas trouvé place dans cet abrégé historique que nous avons voulu esquisser d’un genre en pleine floraison. Des écrivains, comme Élémir Bourges , par exemple, dont l’œuvre est grandiose pourtant, ou comme Jules Verne , qui dans ses livres si populaires a su utiliser si heureusement le merveilleux scientifique, n’ont pas été classés. C’est le cas pour une foule d’autres.

Nous n’avons pas la prétention — qu’on veuille bien le remarquer — d’avoir énuméré tous les écrivains qui ont droit à une mention. Les omissions ici sont inévitables. Au reste, à notre estime, dans l’histoire littéraire, les noms importent moins que les courants. C’est à mettre en relief ces derniers que nous nous sommes spécialement attachés.

Le conte ou la nouvelle [6]

C’est le roman réduit à de modestes proportions. Une intrigue fort simple, quand il y en a une, ce qui est loin d’être toujours le cas, des caractères effleurés plutôt que fouillés, des figures montrées de profil, même de profil fuyant, plutôt que de face, quelques traits de mœurs notés en passant, bref, une esquisse plutôt qu’un tableau, voilà tout ce que son cadre étroit peut contenir. Il se propose spécialement d’amuser, sans néanmoins s’interdire de moraliser à l’occasion.

Il n’y a pour ainsi dire pas de romancier qui n’ait, à ses heures, écrit quelque conte.

A. France , à propos de G. de Maupassant , nous donne un abrégé de l’Histoire du conte en France. Nous l’abrégeons à notre tour.

Il faut remonter jusqu’aux ménestrels qui, du temps de la reine Blanche , au xiiie siècle, allaient de château en château, disant leur lai. Ceux-là contaient en vers ; la forme était rude et le fond à l’avenant. Mais ils disaient les choses avec un naturel parfait, une incomparable simplicité : tels étaient les lais de Marie de France .

C’est à partir du xve siècle que nous rencontrons de vrais écrivains, capables de faire un bon récit. De cette époque datent les Cent nouvelles Nouvelles du roi Louis XI, composées à Genappe, en Brabant, de 1456 à 1461.

Au xvie siècle, la nouvelle fleurit, s’épanouit dans tout le champ des lettres ; elle remplit des recueils multiples et se glisse dans les plus doctes ouvrages. Noël du Fail est le plus riche des « novellistes » d’alors, et la reine de Navarre fait son Heptaméron. Rabelais et Montaigne ont conté aussi à l’occasion et mieux que personne.

Au xviie siècle, la nouvelle s’habille à l’espagnole, porte la cape et l’épée, et devient tragi-comique. Scarron en fit voir plusieurs ainsi équipées, et si, selon le mot de Racine , « il écrit comme un fiacre », du moins il sait peindre.

Le xviiie siècle est l’âge d’or du conte. Alors tout le monde conte avec esprit et philosophie : Antoine Hamilton , l’abbé de Voisenon , Diderot , Voltaire , le chevalier de Boufflers , etc.

Voici la Révolution. On dirait qu’elle « a guillotiné les grâces légères et proscrit le sourire facile ».

Mais les conteurs sont nombreux dans la première moitié du xixe siècle : Stendhal , Charles Nodier , Balzac , Gérard de Nerval , Mérimée , tant d’autres. Ils ont soit la force, soit la douceur, mais non la gaîté.

Plus près de nous viennent les vrais conteurs modernes. Leur art est savant et délié. Les meilleurs sont : Alphonse Daudet , Paul Arène , Guy de Maupassant , Anatole France , Jules Lemaître . Il faudrait en citer bien d’autres, si nous ne craignions d’allonger démesurément cette revue.

Nous ne pouvons toutefois la terminer sans rappeler les noms de quelques conteurs de chez nous : Charles De Coster , Eugène Demolder , Camille Lemonnier , G. Eekhoud , G. Rodenbach , H. Stiernet , G. Garnir , Maurice des Ombiaux , Franz Mahutte , Louis Delattre , H. Krains , E. Glesener , P. André, L. Courouble , etc., etc.

Les uns, comme De Coster , Lemonnier , sont de puissants écrivains. Les autres possèdent surtout une ou plusieurs de ces qualités : art du récit, secret de l’obser­va­tion neuve et des pénétrantes analyses, grâces du style, don d’émouvoir. Tous, ils ont peint nos paysages familiers et mis en scène, parfois avec un incroyable mouvement, les gens de Wallonie ou de Flandre.


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[1] Nom donné, en France, au facteur rural.

[2] Lorsque les peuples antiques se détournèrent des fictions ingénieuses des vieilles épopées, l’historien (celui qui sait) succéda au poète (celui qui crée). Mais les fables résistèrent longtemps, et elles se mêlent à la réalité dans les livres naïfs d’Hérodote, le père de l’histoire. Plus grave est Thucydide, et c’est la vérité, sans plus de hantise des souvenirs épiques, qu’il aime et qu’aiment aussi Xénophon et surtout Polybe.

Chez les Romains, l’histoire devint, selon le mot de P. Albert , « comme une sorte de province de l’éloquence », comme un genre oratoire. C’est avant tout de l’effet, de l’enseignement moral à tirer des faits, que se préoccupèrent les auteurs, parmi lesquels il faut citer Salluste, César même, malgré l’apparente simplicité de ses récits, Tite Live et Velleius Paterculus. Avec Tacite l’histoire s’élève aux hautes considérations philosophiques.

[3] Les Orientaux, de temps immémorial, se plurent aux longs récits, ouvrant des horizons infinis sur le monde du rêve. Les fameux Contes des mille et une nuits sortent de leur cerveau.

Les Grecs anciens n’eurent pas de romans proprement dits. Mais que sont leur mythologie et leurs légendes traditionnelles, sinon un long et inépuisable roman ?

Au ive siècle après Jésus-Christ, on rencontre quelques romanciers grecs : Héliodore, Chariton, Longus .

Chez les Romains, pauvreté absolue en ce genre ; c’est, dit P. Albert , « un peuple qui agit et ne rêve pas ».

[4] Un critique, A. Nettement, a appelé Balzac « le poète des faits ».

[5] Très gais aussi et très spirituels les romans de L. Reybaud , Jérôme Paturot à la recherche d’une position sociale et Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des républiques, où l’auteur persifle les travers de la littérature et du socialisme de son temps.

[6] Il a été question du conte en vers à la suite du poème épique.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 22:20