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Manuel - Prose 2

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Chapitre II

Genre didactique

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Le genre didactique comporte, avons-nous dit, l’ensemble des œuvres qui, sous une forme littéraire, ont pour but direct d’enseigner, d’instruire.

Dans la prose, ce genre comprend la théorie ou les traités, la critique, la discussion ou le journalisme.

Mais le fondement de ces divers sous-genres, c’est la dissertation.

La dissertation est l’expression littéraire de nos idées rationnellement déduites sur un sujet donné ou librement choisi, où nous n’avons d’autre but que de rechercher la vérité.

La dissertation est philosophique, religieuse, morale, scientifique, littéraire, etc., d’après la nature de la question que l’on traite.

Il faut se garder de croire, parce que la base de la dissertation est le raisonnement, que celui-ci y règne en maître absolu et que l’imagination doive en être bannie. Sans la chaleur de cette faculté, bien réglée, l’œuvre du jugement risquerait d’être froide et décolorée.

Mais l’ordre et une rigoureuse déduction ont, dans ce genre, une importance capitale ; tout, en effet, y repose sur des preuves, logiquement développées et enchaînées ; ce qui ne l’empêche pas d’user plus abondamment que nul autre, des moyens d’invention qu’enseigne la rhétorique.

Quant au ton, qui est la convenance de la forme au sujet, il sera imposé par la nature même de ce dernier, sans qu’il puisse se passer de la variété, non moins indispensable ici qu’ailleurs.

Enfin, le style demande une extrême précision et, par-dessus tout, la clarté.

La dissertation peut constituer par elle-même une œuvre ou faire partie intégrante d’un travail philosophique, moral, historique, scientifique, etc. ; elle peut même, à condition d’être courte, justifiée et habilement amenée, trouver place dans le drame et dans le roman.

I. — Les traités

Une thèse, un exposé, une démonstration, rentreront dans cette première catégorie, dont la représentation concrète est le livre.

Nombreux sont les traités, dus aux plus grands d’entre les penseurs et écrivains, sur la religion, la philosophie, la morale, la science, l’éducation, la politique, qui ont paru depuis le moyen âge jusqu’à nos jours.

Dès l’an 800 environ, l’esprit philosophique naquit en France : les théologiens devinrent alors philosophes. C’est au xie siècle que remonte la fameuse querelle des Réalistes et des Nominalistes [1] . Dans les rangs de ceux-ci combattaient Pierre Abélard , qui, eu égard à son temps, semble avoir été très éclairé, et son élève, Pierre Lombard , l’auteur du Livre des sentences (c'est-à-dire des idées).

Mais l’ouvrage didactique le plus considérable du moyen âge date du xiiie siècle. C’est la Somme de Saint Thomas d’Aquin, où toutes les questions philosophiques sont abordées et exposées avec une force d’argumentation et une abondance d’idées qui nous étonnent encore aujourd’hui.

Le xive siècle est surtout l’époque des subtilités de la scolastique. L’âpreté de la querelle des Thomistes et des Scotistes témoigne pourtant de la passion qu’excitaient encore les études philosophiques. La Morale et la Politique, d’autre part, commencent à faire figure. Que de « traités », de « promptuaires » (ou abrégés), de « mora­lités » ! La Science aussi fait quelques pas en avant, s’appliquant non seulement à vulgariser les grands textes de l’antiquité, mais déjà tâchant d’arracher ses secrets à la nature, à quoi s’ingéniaient particulièrement les alchimistes.

L’Imitation de Jésus-Christ est-elle du xve siècle ? On est assez bien d’accord pour dire que la forme sous laquelle nous la lisons maintenant, est d’alors. C’est l’ouvrage de méditation psychologique le plus fort que l’on connaisse.

En dehors de ce livre, philosophie et morale sont à peine représentées entre 1400 et 1500.

En revanche, leur essor au xvie siècle fut puissant. La renaissance des lettres et la diffusion de l’imprimerie portèrent les esprits à tenter de nouvelles voies ; ce fut la belle époque de la libre spéculation philosophique, celle de Pierre Ramus (La Ramée), qui annonce Descartes , de Cornélius Agrippa , dont s’inspirera Montaigne , et de Sanchez , un sceptique. Mais le plus grand de ces penseurs nouveaux est Jean Calvin , qui, le premier, employa la prose française (jusque-là le latin avait été en usage) dans l’exposé complet d’une doctrine. Son Institution chrétienne date de 1535.

Le goût du xvie siècle fut surtout intense pour tout ce qui est maxime et sentence ; les moralistes abondent. C’est l’époque où trois auteurs, Gui du Faur de Pibrac , Antoine Faure , Pierre Mathieu , écrivirent des quatrains moraux, remarquables par l’élévation de la pensée et souvent par la vigueur du style, que la jeunesse des xvie et xviie siècles apprenait par cœur.

Voici aussi Guillaume du Vair , auteur de la Sainte Philosophie, Étienne de la Boétie qui écrivit le célèbre Discours sur la servitude volontaire ou Contre-Un, énergique invective contre la tyrannie, et le plus marquant de tous, Michel Montaigne . Commentant ses lectures d’après sa propre expérience, il a composé pour son plaisir, peu à peu, et en se défendant de faire un livre, ses immortels Essais. Son moi en est le thème essentiel. Mais comme ce moi lui paraît revêtir « la forme entière de l’humaine condition », il lui semble qu’en le peignant, il peint la nature humaine tout entière.

Sa philosophie tient dans ce mot : que sais-je ? Il est curieux, à ce propos, de noter que ce scepticisme ait fait de Montaigne un conservateur, se déclarant prudemment pour le maintien de l’ordre établi, tolérant pour toutes les opinions.

Sa pédagogie, toute différente de celle de Rabelais , ne vise pas à faire de l’enfant un puits de science ; car il estime qu’il vaut mieux lui apprendre à regarder, à discerner, à penser, à être sage, bref à devenir un « honnête homme » comme on l’entendra au xviie siècle. Les Essais sont le plus aimable des livres, tant par leur philosophie modérée que par leur style primesautier et imagé comme celui d’un poète.

Cet écrivain, un des trois ou quatre plus grands de la France, a donné à la pensée une impulsion immense. Sans compter ses disciples immédiats, Charron , l’auteur de La Sagesse, qui le copia, et Mlle de Gournay , on peut dire que tout le xviie siècle a subi l’action de son génie.

La littérature politique du xvie siècle est particulièrement riche. Elle compte plutôt des œuvres de polémique, des pamphlets que des traités. Des écrits d’un caractère plus didactique sont ceux de Michel de l’Hospital , François de la Noue et Jean Bodin .

Enfin, le xvie siècle fut encore, au grand profit du développement de l’esprit humain, l’époque des fameux éditeurs érudits, des Estienne , des Dolet , des savants traducteurs, des professeurs illustres du Collège de France.

Avec Saint François de Sales nous entrons déjà dans le xviie siècle. Ses principaux ouvrages : Introduction à la vie dévote et Traité de l’amour de Dieu, sont écrits dans un style tout fleuri, enveloppant, caressant.

En ce siècle, la cité janséniste de la vallée de Chevreuse, Port-Royal, fut un centre où la philosophie religieuse, sous l’impulsion de Nicole , de Lemaître de Sacy , surtout du grand Arnauld (Antoine), monta bien haut, mais aussi parfois tomba dans la subtilité.

Concurremment, des hommes supérieurs illustraient la philosophie laïque. Descartes composait son Discours sur la méthode, ses Méditations philosophiques, son Traité des passions. Descartes est le père de toute la philosophie moderne ; sa méthode demeure vivante. Il a émancipé, peut-on dire, d’une manière définitive, l’esprit, assuré la prépondérance de la raison, et, par-dessus, créé la langue et le style philosophique.

La philosophie éloquente date de Pascal , profond penseur, profond moraliste. « Géométrie et passion, voilà tout l’esprit de Pascal, » a dit Havet . En effet, ce savant, habile aux déductions rigoureusement logiques, avait une sensibilité enflammée et une imagination exaltée. Comme écrivain, l’auteur des Provinciales et des Pensées est un des plus grands dont la France puisse s’enorgueillir.

En face de ces idéalistes, Gassendi représentait la philosophie positive, et avec les lumières de la science moderne reconstituait le système d’Épicure et de Lucrèce .

Un peu plus tard, Malebranche , cartésien enthousiaste, écrivait la Recherche de la vérité, un livre qui vaut encore, non par le système, qui ne se défend plus, mais par son style.

Jamais la philosophie chrétienne ne fut plus splendide, plus élevée qu’aux mains de Bossuet , dans son Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, et dans sa Politique tirée de l’Écriture Sainte.

Fénelon , esprit actif, penseur ingénieux, outre divers ouvrages de théologie, nous a encore laissé une Réfutation du système de Malebranche sur la nature de la grâce, et le Traité sur l’éducation des filles.

Vers la fin du siècle, le scepticisme pénétra peu à peu la pensée, avec Pierre Bayle , dont le Dictionnaire historique et critique paraît avoir été le point de départ de la philosophie du xviiie siècle, et avec Fontenelle , auquel il faut reconnaître un fond très solide, quand on lit ses Entretiens sur la pluralité des mondes.

Au contraire des deux derniers, l’illustre auteur des Caractères, La Bruyère , se montra en philosophe cartésien et chrétien, comme la plupart des penseurs de son temps.

Le xviiie siècle, quoiqu’on l’ait appelé parfois le siècle des philosophes, n’en a pas un à présenter en regard de Descartes , Pascal et Malebranche . En revanche, il a ébauché la Sociologie. L’Esprit des lois de Montesquieu établit avec solidité les bases essentielles de cette science complexe. C’est encore un maître livre de la littérature française.

La révolte contre les anciennes croyances, qui caractérisait déjà la tendance de Bayle et de Fontenelle , éclata de plus belle vers le milieu du siècle, incarnée en Voltaire , Diderot et leurs disciples.

Voltaire donna, entre autres, le Dictionnaire philosophique, où est condensée sa pensée, et l’Éloge de la raison.

Diderot , l’âme de cette vaste entreprise, l’Encyclopédie du xviiie siècle, publia de nombreux essais de philosophie, qu’il serait trop long d’énumérer ici. Matérialiste, il croit en général que le meilleur pour l’homme est de s’abandonner à la bonne loi naturelle.

Il fut le père intellectuel de d’Holbach et d’Helvétius , les tenants les plus résolus de la philosophie antireligieuse, qui fut en honneur à la fin de leur siècle et au commencement du suivant.

Vauvenargues , moraliste très distingué, avec infiniment d’esprit philosophique, était une belle âme et un remarquable écrivain.

Condillac (Essai sur l’origine des connaissances humaines et Traité des sensations) eut après sa mort la grande fortune d’être le chef de l’École de la philosophie sensualiste, dont les théories restèrent en honneur, dans l’enseignement, jusqu’à Royer-Collard et Maine de Brian.

Le xviiie siècle a été un âge de science. Au premier rang des savants, ayant une valeur littéraire, brilla Buffon , qui « le premier parla sciences avec éloquence », dans sa vaste Histoire naturelle.

D’Alembert aussi fut à la fois un savant très distingué et un bon écrivain.

À partir du milieu du siècle, l’influence de Voltaire et de son école avait été contrebalancée par celle d’un autre maître de l’esprit public, J.-J. Rousseau . Celui-ci enivra le monde de ses théories souvent fausses, de ses rêves de poète, de ses déclamations infiniment séduisantes et par là dangereuses. Le Contrat social est un catéchisme politique ; l’Émilie, un traité d’éducation.

Bernardin de Saint-Pierre emprunta à ce penseur et artiste le profond sentiment de la nature dont il était plein. (Études sur la nature et les Harmonies de la nature.)

Les philosophes et les moralistes furent nombreux encore à l’époque révolutionnaire. Condorcet , entre autres ouvrages philosophiques, scientifiques, économiques, a laissé l’Esquisse d’une histoire des progrès de l’esprit humain, qui demeure une œuvre capitale dans l’histoire de la pensée moderne. Son ami Cabanis fit le Traité du physique et du moral de l’homme. Nommons encore Champfort , Rivarol , deux écrivains bien spirituels, Necker , Mme Roland , Volney , un positiviste, mais très creux parce qu’il manquait d’une forte base scientifique ; et, parmi les vrais savants, Lamark , Geoffroy Saint-Hilaire , Cuvier , qui appartiennent aussi au xixe siècle.

Celui-ci ne se montra pas moins ardent que ne l’avait été le xviie, à discuter les questions philosophiques, morales, religieuses, politiques. Jamais on ne fut plus pénétré de leur gravité.

Nous trouvons d’abord un volume de Pensées de J. Joubert , un homme encore du siècle précédent par sa tournure d’esprit, qui selon le mot de Jules Lemaître , « raffinait sur Dieu, sur la morale et l’esthétique ».

En 1802 parut un livre dont les théories et les leçons influèrent puissamment sur la pensée française, le Génie du christianisme de Chateaubriand . Pour réagir contre le « voltairianisme », l’auteur s’y proposait de « réintégrer dans ses droits le sentiment religieux », en faisant voir à sa manière ce que, non seulement la morale, mais l’art et la littérature devaient au christianisme et ce qu’ils pouvaient en retirer encore. Il disait à la génération nouvelle quelque chose qui peut se résumer à peu près ainsi : la préoccupation constante de nos pères a été, depuis plusieurs siècles, de créer des œuvres impersonnelles ; chrétiens et Français, de peur de mêler leur moi à leurs œuvres, ils se sont abstenus de sujets chrétiens et nationaux. Or, le christianisme est toute beauté et l’histoire nationale est admirable : une matière immense reste intacte et une voie illimitée, ouverte.

Dans son ouvrage intitulé De l’Allemagne, Mme de Staël rappela surtout aux Français qu’ils avaient quelque chose à apprendre des autres, particulièrement des Allemands, ce qu’ils paraissaient un peu ignorer.

En dehors du mouvement romantique, il y eut, de 1815 à 1850, toute une littérature philosophique, sociologique, politique et morale.

Benjamin Constant , dans une foule de brochures, opuscules, pamphlets, qu’on a pu réunir plus tard sous le titre assez juste de Cours de politique constitutionnelle, fonda la « doctrine libérale ». Dans son livre De la Religion, il défendit le principe de la religion purement individuelle.

De Bonald fut « le théoricien du pouvoir et le métaphysicien de la rénovation religieuse ». Ses œuvres essentielles sont : la Théorie du pouvoir politique et religieuse dans la société civile et son Essai analytique sur les lois de l’ordre social.

J. de Maistre , guidé par la même inspiration générale que Bonald , mais avec un véritable don d’écrivain, prétendit renverser la philosophie voltairienne et rétablir sur ses ruines l’autorité de la religion. Il s’érigea en « théologien de la Providence », en défenseur de la théocratie et de la monarchie. (Essai sur le principe générateur des constitutions politiques, Du Pape, etc.)

Edgar Quinet , que nous connaissons déjà comme historien, tenta, dans La Création, de fonder une sorte de religion ou du moins de morale scientifique.

Les Paroles d’un croyant et Le Livre du peuple de Lamennais dénoncèrent, avec une éloquence enflammée, les cruautés et les misères de la société telle qu’elle est ou telle qu’il la voyait.

Auguste Comte dressa une nouvelle classification des sciences, fonda, d’une part, l’école positiviste contemporaine et, d’autre part, une Religion de l’Humanité.

Littré , qui fut le plus illustre disciple d’Aug. Comte , et qui fit la fortune de sa doctrine, raya la question religieuse du programme positiviste, pour se renfermer exclusivement dans les déductions scientifiques.

Pierre Leroux traça le cahier des revendications prolétariennes ; et

Proudhon , esprit vigoureux et lucide dans l’analyse, s’érigea en critique redoutable de tous les systèmes politiques et sociologiques. Mais il fut impuissant à reconstruire après avoir détruit.

Saint-Simon , Enfantin , Fourier , Victor Considérant , Cabet , autres théoriciens du socialisme, eurent leur heure de célébrité.

La philosophie proprement dite était brillamment enseignée, alors, par les professeurs de l’Université.

Royer Collard « a incarné la philosophie appliquée à la politique » ; il appartenait à l’école anglaise ou royaliste-constitutionnelle.

Comme lui, son contemporain Maine de Biran travailla à la restauration du spiritualisme. Tous deux préparèrent la France à rentrer dans la voie qu’avaient si glorieusement ouverte, au xviie siècle, Descartes , Bossuet , Malebranche , Fénelon .

Victor Cousin , un cartésien doublé d’un éclectique, fit ce livre qui se lit encore : Du Vrai, du Beau et du Bien.

Jouffroy est surtout un psychologue. Écrivain très distingué, esprit très délicat, il a laissé Mélanges philosophiques et un Cours de droit naturel.

Jules Simon , un philosophe de valeur, en même temps qu’un sociologue et un homme d’État très considérable, est de l’école de Cousin  ; mais ses principaux ouvrages appartiennent à une époque ultérieure, comme nous le verrons.

Guizot fut aussi un idéologue d’une science solide, autant qu’un historien remarquable.

La littérature philosophique continue de briller dans la seconde moitié du siècle.

Eugène Burnouf et Barthélemy Saint-Hilaire nous firent connaître le bouddhisme indien.

Ernest Renan , pour se délasser de ses vastes travaux d’histoire, trace, comme en se jouant, les grandes lignes de toute une philosophie originale — métaphysique, subtile et prestigieuse, à la fois mystique et ironique. (Dialogues philosophiques, Questions contemporaines, etc.) D’autre part, il expose certaines vues de politique générale, très élevée, dans Réforme intellectuelle et morale.

Taine a été positiviste en philosophie. Ses Philosophes du xixe siècle sont un ouvrage « de combat et de déblaiement préparatoire », où il montrait la fragilité et le caractère, selon lui superficiel, de la philosophie spiritualiste, et faisait pressentir sa méthode rigoureusement scientifique. Dans son beau livre de L’Intelligence, « il ramène l’intelligence à être un système de sensations transformées, coordonnées et synthétisées par l’abstraction et la généralisation ». On trouve à peu près dans ses livres ce qui a été pensé en philosophie, en littérature, en morale et en politique, par la moyenne des hommes qui ont lu depuis 1860 jusqu’en 1885 environ.

Il ne faudrait pas croire que la philosophie spiritualiste se soit tue depuis 1860. Jules Simon « renouvela par la beauté de la forme » les doctrines de Cousin . (Le Devoir, La Liberté). En même temps il aborda les plus redoutables problèmes sociaux. (L’Ouvrière, L’Ouvrier de huit ans.)

Renouvier (Essais de critique générale) restaura et développa la philosophie de Kant .

Damiron , Ad. Garnier , Saisset , Ravaisson , F. Bouillier , P. Janet , Caro , Lachellier , Guyau , Fouillée , continuèrent plus ou moins V. Cousin et Jouffroy .

Le mouvement philosophique contemporain a mis au premier plan surtout les noms de Boutroux et de Bergson .

Dans ce chapitre des « traités », n’oublions pas notre compatriote Ém. de Laveleye qui s’est placé au premier rang des publicistes de son temps par ses études d’économie politique et son grand ouvrage sur La Propriété primitive.

II. - La critique

L'enseignement de la théorie est dogmatique, il tend à s'imposer. La critique s'impose moins ; elle s’efforce de faire naître par la réflexion, dans les esprits, ce qu’elle veut leur persuader. À cet effet, elle examine et analyse, et, à la suite de ses investigations, elle déduit ou laisse aux autres le soin de déduire.

Il y a, en effet, deux sortes de critiques : l’une, sceptique et sans parti pris, observe tout et note ses observations sans conclure ; l’autre, arme de ceux qui croient avoir découvert la vérité, déblaye le terrain de tout ce qui pourrait gêner l’édification du système qu’ils ont conçu dans tel ou tel domaine. Montaigne , La Bruyère , La Rochefoucauld , Vauvenargues , eurent le don de la critique sceptique. Pascal et Bossuet ne sont pas exempts de parti pris.

Longtemps la critique ne se sépara guère de la philosophie et de l’histoire. Les œuvres philosophiques et historiques portèrent plus ou moins la trace de l’esprit critique. Tel est le cas pour celles des maîtres que nous venons de citer, et plus encore, au xviiie siècle, pour l’Encyclopédie, ainsi que pour la plupart des écrits de Voltaire , J.-J. Rousseau , Diderot , Helvétius , pour les Lettres persanes de Montesquieu et Les Ruines de Volney .

Mais c’est surtout au xixe siècle que la critique a pris une importance considérable. Depuis L’Allemagne de Mme de Staël , son rôle a été principalement d’apprécier les œuvres de littérature et d’art, de former et de corriger le goût du public. Elle s’est surtout exercée dans les aperçus périodiques, paraissant ordinairement dans les Revues, publications d’un caractère sérieux, que la France, après l’Angleterre, a mises à la mode.

Cependant la critique littéraire et artistique avait débuté déjà, en France, par les « examens » de Corneille et de Racine , par les « jugements » de Boileau et de Perrault , et elle s’était constituée en un genre distinct dans la seconde moitié du xviiie siècle, par le Lycée de La Harpe et les Salons de Diderot . Elle était alors l’examen des œuvres classiques ou contemporaines, selon le goût de celui qui entreprenait d’en parler ou encore selon certaines traditions.

Ce genre de critique fut en honneur jusqu’au commencement du xixe siècle, et même longtemps après il conserva des représentants.

Nous avons été amenés, dans nos Préliminaires, à retracer rapidement l’évolution de la critique au xixe siècle, et nous avons dit qu’elle devint successivement historique, naturelle ou biographique, scientifique.

Villemain , le premier, sous la Restauration, pour mieux faire comprendre les œuvres, les remit dans leur milieu, montrant l’influence réciproque du siècle et de l’écrivain. Il créa ainsi la critique historique.

Nisard érigea la tradition classique en dogme. Son Histoire de la littérature française et ses Poètes latins de la Décadence, malgré le parti pris qui y règne, ont une valeur littéraire considérable.

Pour Sainte-Beuve , un auteur « est un temps à connaître, une âme à étudier, un artiste à analyser en ses procédés d’art, une influence sur ce qui suit à mesurer ». Il est le fondateur de la critique biographique, qu’on a appelée aussi naturelle. Ses Lundis sont une œuvre capitale. Il s’y révèle d’ailleurs fort érudit et styliste accompli. Taine le considérait « comme une des natures intellectuelles les plus riches et les plus complètes de son siècle ».

Critique assez étroit, Saint Marc Girardin est un moraliste ingénieux et piquant. Son Cours de littérature dramatique est d’une lecture divertissante et instructive.

C’est un véritable cours de littérature ancienne et moderne que Philarète Chasles a laissé sous le titre : Essais et Esquisses (13 volumes in-12). Ces travaux critiques ont servi, non seulement à la connaissance approfondie des littératures comparées de l’Europe, mais à la formation du goût français.

Gustave Planche a été longtemps le critique très en vue de La Revue des Deux Mondes. D’un esprit très indépendant, il fut toujours sévère mais sincère ; ses jugements sont nets et empreints d’un goût sûr.

Vinet , a écrit Sainte-Beuve , « fut un critique littéraire de premier ordre. Il n’est pas un prosateur ni un poète de renom, parmi ses contemporains, dont il n’ait examiné et pesé les ouvrages ».

Cuvillier-Fleury fut avant tout journaliste ; cependant il se piqua d’élégance et d’atticisme dans ses articles de critique. Ceux-ci, du reste, ont été réunis en volumes.

Edmond Schérer mit dans ses jugements littéraires la vigueur de sa pensée philosophique, la précision énergique de son style, et fit preuve d’une rare connaissance des différentes langues et littératures européennes.

Émile Montégut fut plutôt un artiste, très sensible aux diverses manifestations du beau, qu’un critique proprement dit.

Geoffroy , esprit clair, informé, a fait des études d’impression pure, et qui manquent un peu de largeur.

Jules Janin était, la plume à la main, un causeur charmant, parlant spirituellement à côté de son sujet.

Analogue était la manière de Théophile Gautier , qui excellait à refaire les pièces qu’il examinait.

J.-J. Weiss , « un merveilleux esprit faux », n’ayant guère de bon sens, mais spirituel, plein de verve, d’imagination, jouit, de 1860 à 1885, de l’estime du public.

Celui-ci trouva dans les feuilletons de Francisque Sarcey , « un auxiliaire de ses réflexions, une analyse de ses propres impressions, faite par quelqu’un qui a plus de loisir, plus d’expérience, qui peut contrôler son jugement au moyen de comparaisons, de rapprochements ». Sarcey conquit du premier coup une grande autorité. Aux auteurs il donna parfois d’excellents conseils, réinventant inconsciemment les règles des maîtres pour les leur rappeler.

Taine a repris les idées de Sainte-Beuve pour les élargir dans le sens de sa philosophie fataliste, et il en a ramené l’expression à toute la rigueur d’une formule scientifique. Il est le critique sociologique, qui étudie dans l’homme de lettres l’époque dont il est le représentant. Non seulement il replace l’auteur qu’il juge dans le cadre de son temps, mais encore il prétend l’expliquer tout entier par sa race, son pays, sa province, le moment où il a écrit, le monde particulier qui l’a entouré, oubliant un peu que « ce qui différencie entre eux les hommes de génie, c’est précisément leurs génies divers, qu’il est intéressant d’analyser ». L’œuvre critique de Taine est considérable. Son Histoire de la littérature anglaise, ses Essais de critique et d’histoire, sa Philosophie de l’art, etc., sont « de très grands livres pleins d’idées, de jugements intéressants et de belles pages », où il pousse souvent sa méthode à l’extrême.

Brunetière est le critique dogmatique, dans toute la force du terme, se rattachant par là directement à Nisard . Il subordonne impérieusement la littérature à la morale, affirme la séparation et la hiérarchie des genres littéraires, combat la critique « impressionniste », voulant qu’on appuie toujours ses jugements sur quelque grand principe général d’esthétique. Il a lutté avec âpreté contre certains engouements publics, comme celui du Naturalisme. On connaît sa théorie célèbre de l’évolution des genres, qui introduit la méthode darwinienne dans l’histoire littéraire. Remarquable par son érudition, logicien inflexible, polémiste redoutable, c’est encore un écrivain au style plein, vigoureux, un peu archaïque.

Brunetière a partagé récemment la royauté de la critique, avec trois maîtres non moins éminents. Mais ceux-là n’ont rien de dogmatique.

Jules Lemaître , indépendant au suprême degré, « souple, exquis, frémissant à tout, faisant tout aimer, armé d’ironie contre les sots et de bonté pour les faibles », est la plus parfaite incarnation de l’impressionnisme littéraire. Quand il l’a voulu, il a été un habile technicien. Son style est la clarté même. Ses Impressions de théâtre sont, sous une forme légère, au nombre des études les plus curieuses et les plus profondes dont notre société ait été l’objet. Ses Contemporains ont le même caractère.

Émile Faguet , peintre incomparable de portraits idéologiques, sait à merveille entrer dans tous les systèmes, « démontant et remontant toutes les psychologies ». Ce cerveau « semble avoir repensé tous les forts cerveaux », et excelle « à recomposer les esprits au-delà des sensibilités et des visages ». Il a montré un talent très grand et très sain dans ses Études littéraires sur les xvie, xviie, xviiie et xixe siècle, et dans ses Politiques et Moralistes du xixe siècle.

Anatole France , poète et romancier, a été, avec infiniment d’érudition, de goût et d’esprit, un pénétrant critique, quand il lui a plu de l’être. Sa Vie littéraire est un charmant recueil d’ « impressions », qu’on pourrait appeler le « Journal d’un dilettante ». Toute sensation d’art devient pour lui « un objet qu’il manie, pétrit, perfectionne, raffine, encadre enfin ou sertit, pour nous le faire agréer et chérir ».

À la suite de ces maîtres, que d’autres on pourrait nommer encore : Arm. de Pontmartin , de Rémusat , Patin , Paul de Saint-Victor , E. Havet , Prévost-Paradol , E. Rod , R. Doumic , G. Larroumet , G. Lanson , etc., etc.

Les travaux d’histoire littéraire se rattachent aussi à la critique. Il en est de remarquables, comme l’Histoire de la littérature française publiée sous la direction de Petit de Julleville , une œuvre imposante à tous les titres.

Des savants éminents se sont plus particulièrement occupés, soit de certaines parties de la littérature française, soit des langues et des littératures étrangères, soit des études philologiques. La critique de l’art a eu, elle aussi, des représentants de premier ordre. Enfin, certains ouvrages de critique scientifique, ou de sciences naturelles, témoignent d’une haute valeur littéraire. Telles aussi certaines relations de voyage. Mais nous ne pourrions guère, sans sortir du cadre de ce Manuel, entreprendre de citer les noms de tant d’auteurs de travaux spéciaux.

III. — La discussion

Celle-ci est en quelque sorte une plaidoirie ; elle se propose de gagner l’adhésion de la foule à une manière de voir, de faire triompher une opinion. À cet effet, « elle descend pour ainsi dire dans l’arène, elle défie, provoque l’adversaire, le prend corps à corps ».

Au xvie siècle, ce genre de littérature de combat, au service des différends religieux ou politiques, a été, avons-nous dit, particulièrement riche. Parmi une foule d’écrits que nous ne pouvons énumérer, il en a produit deux qui sortent de l’ordinaire : Tableau des différends de religion de Marnix de Sainte-Aldegonde et la Satire Ménipée.

Sans oublier tous les libelles inspirés par les querelles littéraires, celle du Cid, celle des Anciens et des Modernes, et par la Querelle du Quiétisme, qui mit aux prises Fénelon et Bossuet , on peut dire que l’œuvre polémique la plus considérable du xviie siècle, et en même temps un chef-d’œuvre, ce sont Les Provinciales de Pascal .

Au xviiie siècle, la discussion s’incarne dans Voltaire , l’adversaire le plus infatigable, le plus vaillant et le plus redoutable que l’intolérance ait jamais vu se dresser en face d’elle.

À l’époque de la Révolution, on vit surgir de tous côtés les journaux et les brochures. Nous en avons parlé à propos du pamphlet, qui est comme une des annexes du journalisme.

C’est aussi principalement dans les organes quotidiens qu’au xixe siècle, bien plus encore qu’au xviiie, nous voyons le choc des idées. La discussion envahit tous les domaines de la pensée ; le journal devient le foyer de la vie sociale et de la vie intellectuelle.

Il y a eu en ce temps de très nombreux polémistes, dont quelques-uns hors ligne.

P.-L. Courier , armé de la forte langue des premiers classiques et d’une puissante ironie, a fait une guerre spirituelle sans trêve au gouvernement de la Restauration. Ses pamphlets sont des chefs-d’œuvre de discussion.

Tout différent, Armand Carrel , qui contribua aussi à renverser les Bourbons : au lieu de la raillerie, de la malice cruelle à la Courier , c’est une « large et chaude éloquence » qui anime ses écrits, ses articles au Constitutionnel, au Globe, surtout au National, qu’il fonda avec Thiers et Mignet .

De Cormenin (Timon) attaqua avec beaucoup d’aigreur le gouvernement de Louis-Philippe. À la même époque, puis sous l’Empire et la République, Émile de Girardin fit florès à La Presse, à La Liberté, à La France.

Polémiste plein de fougue, mais toujours correct et élégant dans la forme, Cuvillier-Fleury collabora longtemps au Journal des Débats.

Louis Veuillot , écrivain de premier ordre, fut, pendant plus de quarante ans, le principal champion du catholicisme ultramontain dans les colonnes de L’Univers.

Les brillants journalistes ont foisonné dans la dernière moitié du xixe siècle. À mentionner entre cent : Granier de Cassagnac , Prévost-Paradol , J. Ferry , H. Rochefort , J. Vallès , F. Pyat , Lissagaray , About , J. Lemoyne , J. Reinach , C. Pelletan , Paul de Cassagnac , Cornély , G. Clémenceau , F. de Pressensé , Drumont , Jaurès .




[1] Le débat portait sur la question de savoir si les concepts répondaient à des réalités, comme le soutenaient les premiers, ou n’étaient que de simples vues de l’esprit, comme le croyaient les seconds.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 22:21