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Manuel - Prose 3

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Chapitre III

Genre oratoire

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Le genre oratoire comprend, d’une façon générale, toutes les œuvres qui portent la marque de l’éloquence. Celle-ci, qui est un art aussi bien qu’un don naturel, implique, avec une spéciale habileté, de la sensibilité, une part d’imagination et de spontanéité. L’homme dans ses trois manières d’être : vie physique, vie morale, vie sociale, tel est l’objet de l’éloquence.

Nos intérêts purement moraux et intellectuels forment le domaine de l’éloquence du prédicateur et du professeur ; ce sont nos intérêts matériels surtout que les avocats débattent dans les prétoires ; enfin, dans les assemblées politiques, au sein des parlements, se discutent nos intérêts d’ordre social.

On distingue ainsi trois espèces d’éloquence, qu’on a nommées, suivant le lieu où elles s’exercent : l’éloquence de la Chaire sacrée ou profane, l’éloquence du Barreau, l’éloquence de la Tribune.

Du haut de la Chaire sacrée on prononce les sermons, où l’orateur expose tantôt une vérité du dogme, tantôt un point de morale ; et les oraisons funèbres, qui présentent l’éloge d’un personnage illustre pour en dégager une leçon utile à ceux qui le regrettent.

L’éloquence de la Chaire profane a son expression dans les discours académiques (ou académies) [1] , les Cours universitaires et les Conférences.

L’éloquence du Barreau comprend surtout les plaidoyers des avocats et les réquisitoires du ministère public.

L’éloquence de la Tribune (ou éloquence politique), de nos jours le genre oratoire par excellence, se pratique dans les assemblées parlementaires et dans les meetings, congrès, banquets politiques. Ici, c’est principalement la parole vivante, primesautière, saisissante, toujours prête à l’attaque comme à la riposte, qui séduit et entraîne la foule. Aussi le talent d’improvisation et le tact, joints à l’inspiration du moment, viendront mieux à point que toutes les formules de rhétorique.

Quel que soit son objet, l’éloquence, en règle générale, revêt ou une forme solennelle, celle du Discours, ou une forme familière, celle de la Causerie. Définissons brièvement chacune de ces deux formes.

Le discours

C’est la parole d’un homme, l’orateur, adressée à d’autres hommes, ses auditeurs, dont il se propose d’éclairer l’esprit, de toucher le cœur, de décider la volonté.

Son succès dépend de son éloquence. Celle-ci résulte, nous le savons déjà, à la fois de dons naturels et d’une habileté acquise.

Ces qualités, innées ou non, qui distinguent l’orateur digne de ce nom, sont celles d’où lui vient l’ascendant moral : caractère estimable, conviction sincère, intelligence lumineuse ; et celles qu’exige l’art oratoire : physionomie sympathique, attitude aisée, organe agréable, parole facile, action animée, raisonnement puissant.

Nous avons dit dans quelle mesure la rhétorique vient en aide aux dons naturels, les fortifie, les soutient.

Pour rallier ses auditeurs à sa cause, l’orateur doit faire la conviction dans leur esprit et entraîner leur volonté par la persuasion.

De là, ce double objet de l’invention dans le discours : des preuves, pour satisfaire la raison ; des moyens propres à exciter les passions, pour faire vibrer les cordes du cœur.

La recherche des preuves, leur choix, le pathétique, nous avons traité de ces points dans le livre Ier. Nous n’avons plus à y revenir.

Mais il faut dire un mot de la disposition du discours.

Ici, le commencement porte le nom d’exorde. Selon les sentiments de l’auditoire, qui peut être ou gagné d’avance à la cause de l’orateur, ou indifférent ou hostile, selon aussi les lieux et les circonstances, l’exorde variera. Cela est affaire de tact et d’art. On distingue ainsi l’exorde simple, une rapide introduction ; l’exorde insinuant, qui use d’adroits ménagements ; l’exorde pompeux et solennel, pure parade de beau langage devant une brillante réunion ; enfin, l’exorde ex abrupto ou véhément, abordant sans détours un sujet qui passionne tous les cœurs, comme cela arrive à certaines heures d’effervescence.

À l’exorde se joint presque toujours la proposition, qui résume la question à traiter et indique ainsi l’unité de dessein. Parfois aussi la proposition est accompagnée de la division, qui annonce l’ordre qu’on suivra dans ses développements.

Le corps du discours se compose de la confirmation et, s’il y a lieu, de la réfutation et de la narration.

La confirmation déploie des preuves et recourt au pathétique, s’adressant à la fois à la raison et à la passion, pour faire accepter la proposition. La réfutation se mêle à la confirmation, ou la précède ou la suit.

Quant à la narration oratoire, elle s’impose chaque fois qu’il faut exposer des faits qui ne sont pas suffisamment connus. Par là même, elle est intéressante ; il faut encore qu’elle soit claire, précise, vraisemblable. Mais elle doit surtout être convaincante, se proposer de mettre en lumière tel point unique, à la démonstration duquel tout doit tendre. Pour cela elle donne aux faits un développement en rapport, non point avec leur importance réelle, mais avec l’intérêt de la thèse à établir. Elle diffère en cela de la narration historique, qui n’a d’autre préoccupation que celle de la vérité, et laisse aux événements les proportions qu’ils ont.

La conclusion du discours s’appelle péroraison. Elle résume rapidement l’argumentation pour achever de convaincre, en même temps qu’elle achève de toucher, en accumulant les moyens pathétiques, en agissant fortement sur l’imagination et la sensibilité des auditeurs.

Telle est l’économie générale du discours.

Pour l’expression, c’est encore une fois le tact qui guidera l’orateur ; il la maintiendra toujours au niveau de la majorité de son auditoire, sans jamais se départir d’un langage par-dessus tout clair, exempt de recherche, mais distingué.

Le style, réglant son allure sur celle de la pensée, variera selon les caractères divers des parties du discours ; il marquera « toutes les ondulations du discours ». La phrase périodique lui conviendra généralement à cause de son ampleur naturelle et de son mouvement rythmique, si harmonieux à l’oreille.

La causerie

La causerie ou conférence, qui ne date guère que du xixe siècle, se rattache en général à l’éloquence de la chaire. Après avoir été d’abord religieuse, elle est devenue littéraire, morale, philosophique, ou bien encore elle se propose de vulgariser quelque découverte de la science.

Toutefois le point de vue didactique est pour elle secondaire : son but principal est de délasser et de récréer des gens qui s’intéressent aux choses de l’esprit.

C’est par la nouveauté du fond ou, tout au moins, par l’aspect original qu’elle donne à des choses connues, et par l’élégance, sans recherche, de la forme, qu’elle parvient surtout à causer une particulière jouissance d’ordre intellectuel. Mais pour cela, il faut que le conférencier évite toute sécheresse, toute abstraction, et qu’il s’ingénie à revêtir ses idées d’une expression imagée et saisissante. Il ne négligera pas, non plus, pour stimuler l’attention, certaines ressources que comporte le genre : les mots fins, les anecdotes piquantes, les traits touchants ; et ainsi, tour à tour, il mettra le sourire aux lèvres ou fera perler une larme dans les yeux de ses auditeurs.

Histoire du genre oratoire en France

Ce n’est qu’au temps de la période communale du moyen âge, que l’éloquence de la Chaire et l’éloquence politique prirent du développement. Les sermonnaires parlèrent au peuple sa langue, mais en en adoptant toute la trivialité. Pourtant, dans leur art embryonnaire, on rencontre des élans de vraie éloquence. D’autre part, certains discours prononcés aux États généraux, pendant le cours du xve siècle, font déjà songer aux harangues passionnées de la Révolution.

Quant à l’éloquence du Barreau, un des résultats du progrès des mœurs, il n’en pouvait être question au moyen âge, à une époque où la force primait, où le droit était si peu établi.

L’éloquence politique se déploya, au xvie siècle, dans les admirables discours où les orateurs du Tiers État exposaient les misères du peuple. Mais bientôt la Tribune fut fermée ; elle resta muette de 1614 à 1789.

L’influence de la Renaissance, si grande sur certaines branches de la littérature, fut à peu près nulle sur l’éloquence religieuse, qui ne se dégagea peu à peu du mauvais goût qu’au commencement du xviie siècle. Toutefois elle ne fit d’abord que tomber de la trivialité dans l’affectation, avant d’entrer dans son âge d’or, sous Louis XIII et Louis XIV.

Toute l’éloquence alors se concentra dans la chaire des sermonnaires. Ceux-ci se révélèrent psychologues et moralistes autant qu’orateurs : les esprits étaient tournés vers l’enquête des choses intérieures, qui les passionnaient. Les Mascaron , les Bourdaloue , les Bossuet , les Fénelon , les Fléchier , les Massillon , déployèrent des qualités diverses selon leur génie propre et infiniment brillantes. Ils revêtirent principalement l’oraison funèbre de toute la pompe de leur siècle.

Bourdaloue a surtout ravi ses contemporains par l’analyse et par la logique.

Bossuet est le roi des orateurs de la chaire. Incarnant le « dogmatisme autoritaire », il paraît avoir été mené par cette idée maîtresse que « l’homme n’est qu’un jouet entre les mains de la Providence, qui s’en sert pour réaliser ses desseins impénétrables ». Il a traité tous les sujets, et trouvé la forme qui s’appliquait à chacun d’eux. Mais il brille d’un clat incomparable dans l’oraison funèbre, où il est éminemment majestueux et, peut-on dire, épique et lyrique.

La parole de Fénelon se faisait remarquer plutôt par la douceur, la grâce, une élégance un peu fade et je ne sais quelle « tranquille harmonie ». Ce prélat, d’ailleurs, s’est attesté penseur remarquable, mais dominé parfois par son imagination et sa sensibilité.

Avec Fléchier et Massillon l’éloquence chrétienne baissa un peu, tout en restant singulièrement distinguée.

Dès 1660, l’avocat Patru avait prononcé le premier discours de réception à l’Académie française. Tous les nouveaux élus furent depuis lors soumis à l’obligation d’un discours analogue. Ainsi débuta l’éloquence de la chaire profane. Longtemps elle n’aura point d’autre expression, et ne prendra réellement rang dans l’art oratoire que lorsque l’enseignement oral sera inauguré par La Harpe , en 1786. Il ne faut pas oublier cependant que l’usage des mercuriales ou discours d’apparat prononcés à la rentrée des cours et tribunaux, existait déjà anciennement.

L’influence de la Renaissance n’avait guère été heureuse sur l’éloquence judiciaire, qui devint un prétexte à l’étalage d’une érudition indigeste et d’une emphase perpétuelle. À peine, parmi les avocats du grand siècle peut-on en citer quelques-uns qui ont montré un peu de goût : Patru , l’ami de Boileau , Pellisson qui défendit Fouquet , etc.

Après Massillon , l’éloquence religieuse ne fit plus que décliner. Un seul orateur sous Louis XV eut quelque originalité : le P. Bridaine .

À la fin du xviiie siècle et au commencement du xixe, les prédicateurs, changeant de ton et de tactique, substituèrent aux sermons les conférences et s’attachèrent à rester sur le terrain de la raison, dans la démonstration des vérités de la foi. Ils attaquèrent particulièrement la science et la philosophie modernes. Les conférences de Frayssinous , de Ravignan , de Dupanloup , du père Hyacinthe , et surtout de Lacordaire , sont célèbres. C’est par elles que l’éloquence religieuse a refleuri au xixe siècle, sans retrouver toutefois les jours brillants d’autrefois.

Ajoutons encore, pour épuiser le sujet, au nombre des prédicateurs éminents, le P. Félix S.J., le P. Monsabré , le P. Didon et le P. Étourneau , dominicains ; Mgr d’Hulst , Mgr Freppel , Mgr Cartuyvels , etc.

Les illustrations du Barreau, au xviiie siècle, sauf Cochin , un improvisateur renommé, furent surtout « orateurs la plume à la main ». Tel fut d’Aguesseau , qui eut, dit Villemain , « plutôt les artifices que les inspirations de l’éloquence ».

Le procès de Louis XVI donna lieu au plaidoyer de Desèze , rehaussé surtout par les circonstances où se trouvait le défenseur.

C’est la Tribune qui, pendant la Révolution, semble accaparer toute l’éloquence. Elle sortait enfin de son silence séculaire pour retentir d’accents jusque-là inconnus.

Presque tous nourris des traditions classiques et, d’autre part, imbus des doctrines de J.-J. Rousseau , les orateurs que la France, à cette époque, envoyait aux assemblées nationales, créèrent une éloquence parlementaire dégagée des élégances académiques et concrète au rebours de celle, abstraite et idéologique, qui était alors à la mode. À la période synthétique et pompeuse de Bossuet , Mirabeau en substitua une nouvelle, claire, logique et forte, où les membres sont coordonnés au lieu d’être subordonnés. Il fut la plus haute personnification de l’éloquence française. Quand on veut lui chercher un pareil, il faut remonter jusque dans l’antiquité. Deux hommes seuls peuvent être mis en parallèle avec lui, Démosthène et Cicéron .

Au contraire de la parole puissante et chaude de Mirabeau , celle de Robespierre est froide, parce qu’elle est abstraite, filandreuse, hypocritement onctueuse. Elle est, sous le rapport de la forme, académique et classique.

Danton est l’orateur populaire, fougueux, tout action, présentant ses idées rationnellement déduites, sans artifice, sans rhétorique, comme il sied à un tribun qui improvise.

Les discours de Vergniaud « sont des chefs-d’œuvre d’ordonnance et de style oratoire ». Il y joignait, nous dit-on, une voix mélodieuse, des gestes larges et nobles, soutenant l’élan de ses longues périodes savamment construites.

Ce sont là les quatre grands orateurs de la Révolution. Au second rang viennent Barnave , Maury , Cazalès , Malouet , Mounier , Marat , Barras , Saint-Just , etc.

Après ces maîtres de la parole, que les circonstances exceptionnelles avaient suscités, l’éloquence révolutionnaire dégénéra en « la phraséologie déclamatoire du Directoire », avant de tomber dans « le lourd silence de l’Empire ». Des proclamations au peuple, à l’armée, voilà toute l’éloquence politique de ce temps.

La Restauration amena un nouveau réveil de la Tribune. On vit alors « surgir, dit Pergameni , une nouvelle génération d’orateurs formés pendant la Révolution, plus maîtres d’eux-mêmes, plus aptes à discuter les questions actuelles dans le langage qui leur convient, artistes cependant encore, et toujours soucieux de la forme ». De 1815 à 1848, quels graves et brillants débats au Parlement ! Quels noms que ceux de Benjamin Constant , Royer-Collard , de Bonald , Camille Jordan , Molé , Dufaure , Lainé , De Serre , général Foy , Laffitte , Odilon Barrot , Manuel , Casimir Périer , Guizot , Thiers , Montalembert , de Broglie , Dupin , Villemain , Cousin , Berryer , Lamartine , Ledru-Rollin , etc.

Sous la seconde république, beaucoup de ces orateurs continuèrent leur carrière parlementaire, et d’autres commencèrent la leur : V. Hugo , L. Blanc , J. Favre , J. Simon , Garnier-Pagès , Cavaignac , Lamennais , Proudhon , A. Barrès , Blanqui , Raspail , Grévy , etc.

Le coup d’État du 2 décembre, à son tour, supprima la Tribune. C’était le troisième attentat qu’elle subissait.

En 1860, la publicité des séances du corps législatif fut rétablie, et l’éloquence politique se ranima. On vit reparaître Berryer , J. Favre , J. Simon , Thiers . Ce dernier avait, avant 48 déjà, rompant avec les traditions encore en honneur, inauguré une ère nouvelle de l’art oratoire, en adoptant dans ses discours le ton familier, ce « tour fin, retors, bonhomme, qui lui permettait de parler pendant cinq heures sans notes, de se faire écouter jusqu’au bout, sans fatigue et sans ennui ». Des orateurs nouveaux se révélèrent, surtout « pratiques et réalistes, plus préoccupés de s’emparer des esprits des masses que de charmer quelques groupes de lettrés et de parlementaires ».

Le type de ces orateurs nouveaux est Léon Gambetta . C’est peut-être, dit M. Pergameni , « celui qui se rapproche le plus de Mirabeau . C’est la même éloquence impétueuse et colorée, la même insouciance du style, la même phrase de longue haleine, entraînante et passionnée, qui finit par persuader en répétant la même idée plusieurs fois, sous une forme de plus en plus saisissante. L’action, l’action toujours et partout, telle est la qualité dominante de ce genre d’éloquence, qui est, du reste, celle qui convient le mieux à nos assemblées politiques, où l’on se préoccupe moins de charmer par les mérites du style que de convaincre et d’entraîner par le geste, la voix et la puissance des arguments ».

Jules Ferry se fit surtout remarquer par sa parole nette et lumineuse.

Orateurs français contemporains : Brisson , Goblet , Bourgeois , De Mun , Clémenceau , Waldeck-Rousseau , Jaurès , P. de Cassagnac , C. Pelletan , Millerand , Ribot , Briand , Viviani , Barthou , Deschanel , R. Poincaré , etc.

Quelques parlementaires belges ont également marqué au xixe siècle ou marquent encore à l’heure qu’il est : Ch. Rogier , De Gerlache , Devaux , Lebeau , Al. Gendebien , J.-B. Nothomb , Bathélemy Dumortier , Chazal , A. Castiau , A. Van Den Peereboom , Frère-Orban , Malou , J. Guillery , Dechamps , Delhougne , Bara , Jacobs , Janson , Graux , Woeste , Edm. Picard , Paul Hymans , Ém. Vandervelde , etc.

En ce même siècle, l’éloquence judiciaire et l’éloquence de la chaire profane, sans égaler celle de la Tribune, eurent cependant des représentants illustres.

Au Barreau, sous la Restauration, se distinguèrent les deux Dupin , dont l’aîné défendit Béranger , et Berville , qui plaida entre autres pour P.-L. Courier .

Mais le plus grand avocat de ce temps fut Berryer . Ses plaidoyers pour Lamennais , pour Chateaubriand , pour Mgr Dupanloup , pour le prince Bonaparte , lui valurent ses plus beaux triomphes.

Après lui il faut ranger Chaix d’Est-Ange , Ch. Ledru-Rollin , J. Favre , E. Allou , Lachaud , Gambetta , etc.

Un peu avant la Révolution, La Harpe , avons-nous dit, avait inauguré l’enseigne­ment oral au Lycée de la rue Saint-Honoré.

Plus tard s’ouvrirent, au Collège de France, les cours de Daunou , Andrieux , Ampère , et de ces trois maîtres de l’éloquence « professorale », du « triumvirat de la Sorbonne » : Guizot , Villemain , Cousin .

À partir de 1830, ces cours du Collège de France furent très nombreux. Michelet et Quinet brillèrent parmi ceux qui y professèrent alors.

Le coup d’État du 2 décembre 1851 força une foule d’orateurs français à prendre le chemin de l’étranger, tout particulièrement de la Belgique. Ils parlèrent dans les cercles littéraires, où on les accueillit avec enthousiasme. Ce furent les Conférences, mot qui désigna, dès lors, à peu près exclusivement la forme aimable d’enseignement qu’ils inaugurèrent. Parmi ces premiers conférenciers figuraient Émile Deschanel , Madier-Montjau , Pascal Duprat , Jules Simon , Bancel , Eugène Pelletan , Challemel-Lacour , etc.

Depuis eux le goût des conférences est devenu universel ; il s’en fait journellement partout et sur tout genre de sujets.

L'éloquence familière

Nous avons vu que Thiers créa l'éloquence familière. Celle-ci de nos jours a gravi aussi les degrés de la Chaire et s'est introduite au Barreau, où la tendance semble être de s'éloigner de plus en plus du genre solennel.

Autrefois déjà, à certaines époques, elle avait été grandement en honneur dans les salons, sous la forme de la conversation ou causerie. On sait la vogue de certains salons au XVIIe et au XVIIIe siècle.

Mais sous cette forme, elle est à peu près insaisissable, et il n'en est guère resté que le souvenir.

Cependant une de ses branches a produit des œuvres durables. C'est la lettre ou conversation écrite entre personnes absentes.

Il n'y aurait rien d'étrange à faire rentrer les lettres dans les Mémoires. Ce ne sont au fond que « des mémoires intimes destinés à ne pas être publiés et dans lesquels l'auteur dit librement ce qu'il pense ».

La lettre

Il est entendu que les lettres dont nous parlons ici ne sont point les lettres d’affaires, celles-ci n’étant pas du domaine de la littérature.

Nous avons en vue celles qui consistent en épanchements, causeries familières, confidences, et qui révèlent des sentiments vécus par leurs auteurs.

La littérature épistolaire eut autrefois une grande importance, à une époque où, à raison de la rareté et de la lenteur des communications et de l’absence de la presse, les lettres servaient non seulement à l’échange des nouvelles de famille, mais même à transmettre le récit des événements contemporains de tous genres, familiers, mondains, politiques. Généralement elles étaient destinées, non à une seule personne, mais à tout un cercle, dont les membres se les passaient, à moins qu’on n’en fît lecture à haute voix devant tous. Les courriers de la poste ne partaient qu’à certains jours. Entre deux ordinaires — c’est ainsi qu’on les appelait — on « faisait sa provision d’idées, de faits ».

Les choses ont bien changé, grâce à la rapidité de nos services d’informations. « On attend, dit G. Boissier , d’avoir quelque chose à se dire pour s’écrire, ce qui est moins fréquent qu’on ne le pense. On ne s’écrit plus que le nécessaire ; c’est peu de chose pour un commerce dont le principal agrément consiste dans le superflu ; et ce peu de chose, on nous menace encore de le réduire. Bientôt, sans doute, le télégraphe aura remplacé la poste, nous ne communiquerons plus que par cet instrument haletant, image d’une société positive et pressée, et qui, dans le style qu’il emploie, cherche à mettre un peu moins que le nécessaire. Avec ce nouveau progrès, l’agrément des correspondances intimes, déjà très compromis, aura disparu pour jamais. »

Il est vrai que, depuis que ces lignes ont été écrites, un instrument de communication supérieur encore au télégraphe, le téléphone, tend à rendre la correspondance écrite inutile.

La lettre, à raison même du caractère que nous venons de lui reconnaître, « est accessible à tous les sujets et prend tous les tons. Elle raconte, elle décrit, elle peint, elle expose des idées ; elle est légère ou grave, frivole ou sérieuse, pleine de simplicité ou d’éloquence ».

Ce que l’on y aime, c’est la spontanéité, l’abandon, le naturel, l’absence d’apprêt ; même certaine négligence n’est pas pour déplaire, s’il en résulte une note plus personnelle. Car le côté personnel est l’essentiel : « Soyez vous et non autrui, répétait Mme de Sévigné à sa fille ; votre lettre doit m’ouvrir votre âme, et non votre bibliothèque ».

Il faut enfin qu’elle soit mise au point, appropriée comme ton, comme forme, comme étendue, à la personne morale, au caractère de celui à qui elle est adressée.

C’est là une condition sans laquelle la lettre manque souvent son but.

La France a eu toute une littérature épistolaire, durant les xviie et xviiie siècles. L’esprit régnait alors sans conteste, et la conversation était devenue l’occupation de chaque jour, et comme un besoin de la vie, pour la société polie qui se réunissait dans les salons à la mode.

La lettre fut d’abord cultivée comme un art par Guez de Balzac et Voiture , qui, tous deux, composèrent des lettres destinées à être montrées, à courir les ruelles. Le premier fut surnommé « le grand épistolier de France ». L’un et l’autre manquent souvent de naturel et de simplicité.

Mme de Sévigné , nature primesautière et ouverte, écrivait, « à bride abattue », non pour le public, mais pour sa fille, des lettres pleines d’idées, de sentiments, de faits curieux, finement racontés et jugés. « Elle écrit, dit G. Lanson , une langue riche, pittoresque, savoureuse, et sans jamais quitter le ton simple de la causerie, elle y mêlera des mots puissants, qui évoquent les grandes idées ou les visions saisissantes. Les lettres de Mme de Sévigné sont une image merveilleusement fidèle de la vie noble au xviie siècle, dans tous ses aspects et ses emplois, à la cour, en province, aux champs, à la comédie, au sermon, dans l’intimité domestique, dans les relations sociales, dans la représentation des grandes charges ; les impressions journalières de Mme de Sévigné sont un des documents d’histoire les plus sincères qu’on puisse consulter ».

Après Mme de Sévigné , Mme de Maintenon , également fort spirituelle.

La supériorité des femmes des xviie et xviiie siècles dans la Lettre est incontestable. La Bruyère la relevait déjà chez ses contemporaines, et en trouvait l’explication dans leur souci de bien dire et de plaire.

Au xviiie siècle, les salons sont en pleine vogue et « l’on conçoit combien la conversation élégante de tout ce monde de gens d’esprit dut se répandre dans les lettres plus ou moins intimes. Les amis de Mme de Lambert , de Mme Geoffrin , de Mme du Deffand , de Mlle de Lespinasse , et ces femmes elles-mêmes nous ont laissé toute une littérature familière, qui nous initie, de la façon la plus intéressante, aux progrès encore latents de l’esprit public ».

Mais c’est à Voltaire que revint la palme, pour le nombre et la variété de ses lettres. De 1711 à 1718, sa correspondance offre, dans un ensemble de douze mille lettres, le tableau de la France pendant la période de sa vie intellectuelle la plus intense. Cette correspondance s’adressait à des personnes de tous les mondes : écrivains, philosophes, hommes d’État, souverains ; elle traite tous les sujets, agite tous les problèmes, se fait l’écho des aspirations et des espérances. On a dit justement qu’elle est comme l’expression de l’opinion et de prélude de la presse, en laquelle tant de voix isolées allaient venir se fondre pour retentir en un immense écho.

Le xixe siècle n’a pas été inférieur, dans le genre épistolaire, aux siècles précédents. Il nous a légué de nombreuses correspondances, intéressantes à divers titres : celles de P.-L. Courier , J. de Maistre , Victor Jacquemont , Eugénie de Guérin , Saint-Arnaud , Sainte-Beuve , Mérimée , Lacordaire , Louis Veuillot , Delacroix , Comtesse J. de Robersart , Octave Pirmez , et celle de Napoléon Ier , « où les mérites du style sont choses fort secondaires auprès des réflexions qu’elle inspire et des leçons qu’elle donne aux politiques, aux soldats, aux moralistes, à tous les hommes ».

La partie historique que contient ce livre montre la splendide carrière qu’a fournie, depuis les temps lointains jusqu’à nos jours, la littérature française. Elle a brillé dans tous les genres, principalement dans les genres lyrique, dramatique, satirique, historique et dans l’épopée bourgeoise, le roman. Sans conteste elle figure au premier rang des littératures modernes. Nulle, au-dehors, n’a une expression plus vaste, n’exerce un empire aussi incontestable. La Révolution a semé dans le monde entier, comme des germes de liberté, les idées politiques et sociales de la France ; sa littérature y a répandu tout son esprit, un des plus justes et des plus lumineux qui aient rayonné sur l’humanité. Elle y a répandu aussi son âme noble et généreuse, et ainsi lui a valu l’admiration et les sympathies de l’étranger.

FIN.



[1] « Ces discours furent, dit E. Van Bemmel , assez longtemps taillés sur le même patron. On exigeait l’éloge du roi Louis XIV et de Richelieu , fondateur de l’Acdémie, de Séguier , second fondateur, de l’Académie elle-même et enfin de l’académicien défunt. Le directeur répondait par l’éloge du nouvel élu. Ce programme était monotone : Buffon s’en affranchit le premier en traitant tout spécialement du style, et, dès lors, le sujet principal devint une question littéraire se rattachant plus ou moins aux ouvrages de l’académicien précédent.

« De nos jours, ces réceptions sont considérées comme de véritables solennités pour la littérature. Le nouvel académicien, nécessairement déjà connu du public, est amené à faire une sorte de profession de foi littéraire, et l’éloge de son prédécesseur lui fournit des réflexions et des considérations souvent du plus vif intérêt. Le directeur, dans sa réponse, complète et parfois relève certains de ces jugements, en faisant, à son tour, une appréciation des œuvres du récipiendaires. »

Bientôt ce ne furent plus seulement les discours de réception à l’Académie française qu’on appela discours académiques, mais aussi ceux prononcés au sein de sociétés savantes, ou à l’occasion de solennités.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 22:22