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Manuel - Préliminaires

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Il est entendu qu’il faut étudier l’art littéraire dans les auteurs mêmes, c'est-à-dire le dégager de l’explication de ceux-ci et le systématiser ensuite.

Aussi les prétentions de ce livre ne sont-elles aucunement de se substituer, dans la tâche délicate d’éveiller le sens esthétique et de former le goût en même temps que d’élever les âmes, aux leçons vivantes et suggestives du maître, ni d’entraver le moins du monde son initiative. Celui-ci garde toute liberté d’en élargir ou restreindre le cadre, d’en accepter, combattre ou modifier les idées, sous sa responsabilité littéraire.

Mais ces pages voudraient être, très modestement, un résumé, clair et précis, des principes, lois et faits généraux que le professeur de littérature française est amené à synthétiser et à proposer comme un fonds de connaissances théoriques à ses auditeurs.

En effet, l’expérience nous a démontré que les élèves, pour garder une trace durable de l’enseignement, pour savoir, après avoir saisi le sens des règles ou vibré au contact de la beauté des œuvres, ont besoin du secours de la lettre écrite ou moulée, leur rappelant ce qu’ils ont vu et senti.

Et il nous a semblé qu’il y a place, par conséquent, pour un manuel qui se propose d’être cet aide-mémoire.


PRÉLIMINAIRES

———

De la littérature en général

Le mot littérature a deux sens. Il désigne tantôt l’ensemble des productions de l’esprit — ainsi entendu il est synonyme de lettres ; — tantôt l’ensemble des principes et lois qui régissent tous les genres littéraires. On a dit dans le premier sens : « La littérature grecque est la plus vaste et la plus brillante qui fût jamais. » Dans le second sens : « L’art poétique de Boileau , surtout quand on le considère relativement au temps où il a été composé, atteste un goût rare en littérature. »

Celui qui s’occupe de la littérature envisagée à ce dernier point de vue, de l’histoire et de la critique des œuvres, est un littérateur. Le littérateur diffère de l’écrivain ou homme de lettres : l’un enseigne l’art littéraire, l’autre le pratique ; l’un juge les livres, l’autre en fait. Mais on peut être l’un et l’autre à la fois. Sainte-Beuve et Taine non seulement sont de grands écrivains, mais encore de remarquables critiques. Ils ont, en effet, à un haut degré, le sens littéraire. Ce sens, qui est la faculté maîtresse du critique, consiste à comprendre la littérature, à savoir discerner ce qui est beau et ce qui est laid, à savoir juger comme ils le méritent les bons et les mauvais ouvrages.

Tout autre chose est le sentiment de la littérature, ou le plaisir que nous procure son étude, l’émotion que nous éprouvons lorsque nous lisons un beau livre.

Domaine de la littérature. - Son rôle

Le domaine des lettres est immense. Toutes les œuvres en relèvent, et sans cesse il s'enrichit de l'apport des écrivains de génie, qui traduisent au moyen de la langue, les grandes pensées et les grands sentiments de l'humanité.

Cependant la littérature proprement dite ne se confond pas avec la science et l'érudition pures. Quoiqu'elle touche à tous les points de leur surface, elle n'en atteint pas les profondeurs, elle en néglige les détails et se contente d'en reproduire les résultats généraux.

Tel, en effet, apparaît son rôle, qui est, dit Brunetière, « de faire entrer dans le patrimoine commun de l'esprit humain, et d'y consolider, par la vertu de la forme, tout ce qui intéresse l'usage de la vie, la direction de la conduite et le problème de la destinée ».

Littérature et Beaux-Arts

La littérature, surtout par son expression la plus noble, la poésie, est l'un des beaux-arts.

Ceux-ci rendent le beau par des procédés différents. Les uns - les arts plastiques : peinture, sculpture, architecture — le manifestent à nos yeux par des formes et couleurs. D’autres, les arts rythmiques : musique et danse — le traduisent à nos oreilles et à nos yeux par des sons et des attitudes ou des mouvements. C’est par la parole que la littérature le réalise pour notre esprit. Par l’ensemble de ses puissantes ressources, elle est le premier des arts.

Certains — les arts plastiques — immobilisant les formes en suspendant l’action, ne peuvent présenter qu’un point du temps ; d’autres — les arts rythmiques — qu’une durée limitée ; l’espace est également limité pour les premiers ainsi que pour la danse. La littérature dispose librement du temps et de l’espace. La musique, il est vrai — et cela vaut mieux encore — se soustrait à la condition de l’espace, dont elle n’a pas besoin. À ce point de vue, elle est de tous les arts celui qui est le plus complètement dégagé de la matière, n’exprimant que des sentiments, dont le nombre, la variété, la subtilité vont jusqu’à l’infini, qu’elle suggère par l’image la moins imparfaite qui en soit.

Mais cet avantage que possède la musique, d’être à certain égard le plus idéal, le plus spirituel des arts, fait son imprécision même. Aussi la voit-on souvent appeler à son secours la parole, qui l’explique, la commente, et la danse, qui la dessine.

Ainsi la musique, capable de traduire certaines aspirations de l’âme, qui sont au-delà des idées et des sentiments proprement humains, et que les autres arts ne peuvent pendre parce qu’elles échappent à la notation par des formes ou des mots, plane, radieuse, plus haut que l’espace. Mais la littérature, qui du reste lui emprunte son harmonie, de même qu’elle emprunte à la peinture ses couleurs, leur est supérieure, ainsi qu’à tous les autres arts, par la précision et la netteté de son moyen d’expression, sa faculté de réaliser ou de suggérer en paroles, avec autant de clarté que de délicatesse, les abstractions les plus sublimes, toutes les nuances de la pensée et du sentiment.

La distinction radicale que nous venons de signaler entre les divers arts, n’entraîne pas entre eux une séparation absolue. Dans une certaine mesure, ils se pénètrent, s’unissent : la peinture et la sculpture, à l’architecture ; la danse, à la musique ; celle-ci et la peinture, par le rythme et les images, à la littérature, comme nous venons de le dire.

Raison d'être des études littéraires

Sans parler d'un résultat, pratique et immédiat, d'une considérable importance sociale, qui est d'apprendre par la fréquentation des maîtres, l'art de parler et d'écrire, il faut reconnaître dans les lettres une source de plaisirs spéciaux d'ordre élevé, capables de séduire les nobles esprits.

Mais la littérature est une partie essentielle, sinon la plus essentielle, de la culture intellectuelle de l'homme. Le mot lettré, appliqué à un individu, sert même à ex-primer d'une façon générale que celui-ci a reçu cette culture, et il éveille, en une fois, l'idée de l'ensemble des connaissances que l'on peut acquérir, grâce aux études tant littéraires que scientifiques.

Nulle part, d'ailleurs, avec autant d'éclat que dans les œuvres des grands écrivains, ne se relèvent à nous les prérogatives qui constituent notre dignité. Nulle part l'humanité ne nous apparaît plus clairement, et nous ne pouvons mieux nous initier à tout ce que comporte la formation de l'homme. L'enseignement des lettres est donc un facteur vital de l'éducation générale.

Mais c'est l'objet d'un grand débat de savoir quelles études littéraires seront pour les esprits moyens la meilleure préparation à la vie : celles qui ont pour matière les merveilleux trésors que nous ont légués les Grecs et les Latins, ou celles qui s'attachent aux œuvres des Modernes, dont quelques-uns proclament l'excellence ? La querelle des Anciens et des Modernes ne date pas d'aujourd'hui ; elle existait déjà à Rome, et nous la retrouvons en France dès le XVIIe siècle. Elle ne paraît pas près d'être vidée.

Les modernistes semblent devoir triompher un jour, si l'on admet, d'une part, que l'éducation intellectuelle doit s'accorder avec l'esprit du temps, et si l'on veut bien reconnaître, d'ailleurs, que, à mesure qu'il s'affirme, l'esprit moderne s'éloigne de l'esprit antique.


L'esprit des littératures ancienne et moderne

Il importe de connaître ces deux sortes d'esprit, de se rendre compte de la conception que les Anciens et les Modernes ont eue de l'homme et de la nature, pour comprendre comment ils ont peint l'un et l'autre. En effet, déterminer l'esprit de la société ancienne et celui de la société moderne, c'est déterminer le courant des littératures qui en découlent. On n'a d'autre prétention ici que d'indiquer les points dominants de cette intéressante question.

La société antique a cela d'essentiel d'abord que la cité est presque tout, l'individu à peu près rien. Au contraire, dans la société moderne le rôle de l'État va s'amoindrissant, celui de l'individu grandissant. Une des tendances, en effet, les plus marquées de l'esprit moderne, c'est la limitation du pouvoir de l'État, la décen-tralisation gouvernementale, la conquête de plus de liberté pour l'individu, afin de favoriser davantage le déploiement fécond de ses facultés personnelles et élargir ainsi pour lui l'existence. L'homme ancien est avant tout citoyen ; le citoyen prime, asservit l'individu, que la société moderne cherche à libérer de plus en plus.

D’autre part, dans l’antiquité, au-dessus de l’homme plane la fatalité (fatum, necessitas, anagkh). L’homme est en proie à celle-ci. Voilà le dogme fondamental de la foi, qui pèse tant dans la destinée. Car l’antiquité est profondément religieuse, au rebours des modernes, chez qui la tendance à la pensée libre va augmentant.

Du côté des Anciens on a donc la vie presque exclusivement publique, la vie du dehors, au grand jour, et la vie religieuse ; du côté des Modernes, la vie privée, intime, la vie du foyer, presque inconnue des Anciens, et l’indépendance de la pensée philosophique.

De là le caractère civique et religieux de la littérature ancienne ; le caractère individualiste et libéral de la littérature moderne. Aussi la première peint avant tout l’homme sous l’aspect de citoyen, c’est-à-dire dans ses relations avec l’État, et d’être religieux, c’est-à-dire dans ses rapports avec la divinité. Le poème athée de Lucrèce est un fait exceptionnel. Au contraire, la seconde peint principalement l’individu, c’est-à-dire l’homme dans son existence personnelle, avec ses tendances à l’émancipation de la pensée — plus cosmopolite, plus sceptique.

De là d’autres caractères : dans l’une plus de simplicité et de grandeur, dans l’autre plus de complexité, de variété. C’est que le mécanisme savant de la cité antique, où l’homme n’était qu’un des multiples rouages, simplifiait considérablement la vie, en même temps qu’il la maintenait dans une certaine région élevée que n’atteint pas toujours la vie privée, individuelle, et que la religion l’élevait à une hauteur bien plus grande encore. Tandis que, plus loin on pousse dans le champ de l’existence individuelle, plus les aspects se diversifient.

De là encore le caractère de placidité relative de la littérature ancienne ; le caractère tourmenté de la littérature moderne. La vie ancienne, plus simple, était aussi plus calme en somme que la nôtre. L’âme de l’homme moderne, aux sensations infinies, aux aspirations insatiables, est un volcan toujours en activité [1] .

Telle est l’impression dominante que nous semble produire la comparaison des deux littératures peignant l’homme. Jetez un coup d’œil sur les principaux genres littéraires. Dans l’épopée et le drame les Grecs ont produit des œuvres immortelles. C’est dans le drame surtout qu’on sent palpiter l’âme antique. Voyez le Prométhée d’Eschyle . C’est le drame religieux par excellence au point de vue grec — le martyre de l’homme aux prises avec la divinité implacable. Le théâtre d’Eschyle devient ici le Golgotha où l’Humanité a souffert sa passion, versé tout le sang de ses veines. Drame d’une grandeur sublime — et pourtant d’une simplicité vraiment primitive dont les personnages ont une pureté de ligne incomparable. À côté de ceux-ci quelles figures tourmentées que celles des héros de nos drames, d’ailleurs si compliqués ! C’est aussi qu’on leur fouille le cœur sans pitié.

La tendance de la littérature ancienne à rejeter l’individu à l’arrière-plan, explique pourquoi elle est inférieure à celle des Modernes dans le genre lyrique tel que nous l’entendons. La poésie lyrique étant avant tout personnelle, individuelle, ceux-ci, individualistes par tempérament, se trouvent là dans leur véritable élément. Non, les Anciens n’ont rien de comparable aux accords de la lyre de Schiller , Gœthe , Byron , Lamartine , Léopardi, Hugo , Musset et de tant de poètes contemporains.

On expliquera de même enfin pourquoi le roman, l’épopée de la vie intime, a été presque inconnu aux Anciens, tandis que de nos jours nul genre n’a jeté un plus vif éclat.

Si de l’homme nous passons à la nature, nous constatons également, dans la manière de concevoir et de peindre celle-ci, une différence tranchée entre les Anciens et les Modernes. Les Grecs et les Latins ne voyaient les choses de la nature que sous les figures d’êtres mythiques. Cette vue certes est loin d’être dépourvue de poésie ; mais, fausse au fond, elle devait fatalement faire place à une autre plus vraie. Après tout, il était passablement mesquin, le monde des Anciens, dont la terre était le centre. Pour nous le spectacle de l’Univers est infiniment plus grandiose. Nous avons une vue tout autre que la leur [2] .

Grâce à la Science, l’homme a été révélé plus complètement à lui-même, il a pris une conscience plus profonde de son moi. En même temps qu’il a vu plus clair en lui, il a pénétré plus avant dans les secrets du monde extérieur ; mieux que les Anciens il le comprend et le sent. Et — tant il est vrai que la prédominance du moi, l’individualisme, est une des caractéristiques de l’homme moderne — il prête aux choses inanimées une âme, la sienne. Ainsi s’établit comme un courant sympathique entre la nature et lui ; il est en relation intime, il converse avec elle [3] , et, la sentant infinie depuis qu’instruit, il peut la deviner telle, il songe volontiers devant son immensité et son mystère. Ce côté rêveur nous distingue des Anciens ; lesquels n’ont guère connu ce sentiment de vague mélancolie qui envahit si souvent l’âme moderne et dont nous trouvons l’expression souveraine dans le Werther de Gœthe et le René de Chateaubriand .

Des considérations que nous avons présentées sur les Anciens, nous concluons qu’il est d’importance capitale d’étudier leur littérature. Dans leur genre, leurs œuvres ont incarné une beauté idéale qui n’a pas été dépassée. Ajoutez que la littérature des Grecs anciens est, peut-être, la plus spontanée, la plus originale qu’aucune race ait produite.

Ils sont des maîtres de l’art dont nul ne peut dédaigner les leçons.

Mais si haut que l’on place la littérature ancienne, oserait-on encore dire qu’elle peut suffire aux besoins de notre esprit [4]  ?

Nous avons un intérêt immense à comprendre toutes les littératures, et surtout les littératures modernes. Par là nous nous initions au génie des autres races, à leurs aspirations, leurs passions ; nous communions de leurs idées, et tout en restant avant tout citoyens de notre pays natal, nous devenons un peu, comme Socrate, du moins par le cœur et le cerveau, citoyens du monde.

Fondement de la théorie littéraire

Il importe que la théorie littéraire marche de pair avec l’étude analytique des chefs-d’œuvre et que celle-là procède de celle-ci. Il faut, en d’autres termes, que la critique s’éclaire par l’histoire, la psychologie, la littérature comparée. Et la théorie ne doit être autre chose que la notation didactique des secrets de composition que l’on dégage des meilleures œuvres.

Méthode de la critique

Le sens littéraire est la faculté maîtresse, avons-nous dit, du critique. Mais à cela il doit ajouter une méthode sûre.

Nous rappellerons ici - pour en tirer les conséquences qui concernent ce point - la thèse bien connue de Bonald : la littérature est l’image de la société.

Ce mot est juste si l’on admet qu’il note seulement ce fait-ci : l’esprit, le caractère, les mœurs, la religion d’un peuple ou d’une époque, impriment profondément leur cachet aux œuvres littéraires de cette époque et s’y décèlent à chaque page. Cette remarque pourrait être étendue aux productions artistiques en général. Mais de là il ne faut point tirer des déductions trop rigoureuses. Ainsi on ne pourrait soutenir que la littérature et l’art seuls indiquent le rang d’un peuple et ses progrès dans la civilisation. C’est l’ensemble de ses connaissances, de ses institutions et de ses mœurs, dont la littérature n’est que l’expression partielle, qui fournit en ceci un critérium suffisant.

De cette thèse : la littérature est l’image de la société, résulte une conséquence pratique. Pour juger une œuvre littéraire, il faut, autant que faire se peut, la considérer avec l’esprit de l’époque et du peuple qui l’ont produite ; il faut se replacer soi-même, par l’imagination et la raison, dans les circonstances particulières dont l’auteur a subi apparemment l’ambiance et l’influence.

Cela ne suffira cependant pas à constituer toute la critique, qui doit être non seulement historique, mais encore naturelle ou scientifique et enfin esthétique. Naturelle, selon le mot d’Émile Deschanel , ou scientifique, comme on dit aussi, parce que par son caractère de précision, elle se rapproche des méthodes de description usitées dans les sciences naturelles, elle porte sur le tempérament et l’éducation de l’auteur. Émile Hennequin, dans ses Essais de critique scientifique, a démontré qu’ « une œuvre d’art est toujours l’expression d’une personnalité physique et psychique déterminée, et qu’il est possible en la considérant comme un signe, de distinguer la nuance de sensibilité et le tour particulier d’émotion qu’elle suppose dans l’auteur ».

En tant qu’esthétique, la critique apprécie l’œuvre en elle-même : idées, ordonnance, style, de manière à « faire rayonner la pensée et vibrer les sentiments de l’auteur ».

La critique historique et naturelle date du xixe siècle. C’est un progrès considérable. Elle a été créée, peut-on dire, par Sainte-Beuve , quoique Villemain , Guizot , Cousin , eussent déjà recherché « les rapports qui unissent les œuvres littéraires aux temps, aux institutions, à la forme et à la structure de la société dont elles sont l’expression ». Paul Albert lui assigne ce rôle : « éclairer le dedans par le dehors », c’est-à-dire l’œuvre par l’auteur et son époque.

La méthode de critique véritablement scientifique a été supérieurement appliquée par Taine , qui assimila les genres littéraires aux espèces du genre animal, pour en étudier la naissance, le développement, le déclin ou les transformations.

Mais il semble que l’art des Sainte-Beuve et des Taine doive évoluer toujours ; depuis quelques années, tant en France qu’ailleurs, il a une tendance marquée à s’appuyer sur l’étude comparative des littératures.

La littérature comparée

De même qu'on n'étudie pas le rôle d'un homme ou son ouvrage, sans les considérer relativement à leur milieu et à leur temps, ce qui revient à faire de la critique historique, de même l'ensemble des œuvres qui constituent une littérature ne se comprend et ne s'explique parfaitement que si on le replace dans l'ensemble plus général de l'histoire de la pensée humaine.

C'est qu'en effet, il n'y a plus, à l'aurore du XXe siècle, une seule nation dont la vie intellectuelle ne suppose un commerce plus ou moins suivi avec les nations étrangères. Les diverses littératures ont entre elles des relations ; il faut tenir compte de certaines actions et réactions, de multiples influences sociales, esthétiques ou morales, qui dérivent du croisement des races et du libre échange des idées. Quel inépuisable sujet d'études dont la critique moderne ne peut se désintéresser !

Cette nécessité qui s’impose de plus en plus à elle, d’être comparative, est la raison d’être d’une science encore récente à laquelle un bel avenir pourrait bien être réservé : la littérature comparée.

Mais combien de langues, combien de connaissances ne faut-il pas s’assimiler pour faire l’application aux littératures modernes si variées de la méthode comparative ! Celle-ci, malgré cela, a déjà produit d’assez beaux résultats. En cette matière, en effet, la division du travail supplée à l’insuffisance de la capacité individuelle. Et, sans doute, le moment approche où l’histoire des littératures s’écrira par périodes aussi légitimement que par nationalités, où l’on groupera rationnellement les phénomènes littéraires d’après deux ou trois grands principes directeurs, agissant sur tous, tels que celui de la continuité de la technique, c'est-à-dire de l’influence des œuvres sur les œuvres, et celui du milieu social, à l’empire desquels les génies mêmes n’échappent pas totalement.

Le talent littéraire

Le talent littéraire, sans lequel il n'y a pas d'écrivain, n'est autre chose que la réunion de certaines facultés naturelles plus ou moins développées, que l'on désigne parfois sous le nom générique : l'esprit. On est assez bien d'accord pour dire que les principales de ces facultés sont : la sensibilité, l'intelligence, la raison, le jugement, la mémoire, l'imagination, le goût. Nous allons les passer rapidement en revue. À cet effet, nous essayerons d'esquisser le travail de l'esprit ou plutôt de son organe, le cerveau.

Ce travail est triple : sentir, penser, agir — phénomènes correspondant aux trois facultés fondamentales de l’esprit : sensibilité, intelligence, volonté. Ces facultés constituent le trépied sur lequel repose tout le mécanisme mental ; c’est d’elles que procèdent toutes les autres. Mais les deux premières seulement nous intéressent dans cette analyse des éléments essentiels du talent littéraire.

Par sensibilité, on entend la faculté de recevoir certaines impressions (sentiments), d’éprouver des émotions douces ou violentes (affections, passions). Ces impressions et émotions, d’une variété infinie, sont les mobiles de la plupart de nos actes ; elles se traduisent dans le mouvement du style et dans certaines figures, comme on le verra plus loin.

L’intelligence est la faculté de connaître, c'est-à-dire d’acquérir mentalement des faits, de se former >idées. Car le résultat de l’opération de connaître, c’est l’idée, dont la genèse comprend un certain nombre d’actes cérébraux désignés par des termes spéciaux. Il importe de déterminer nettement leur signification.

C’est du monde extérieur, en général, que les éléments de l’idée nous viennent. L’idée, en effet, vient à notre esprit en passant par les sens, ou bien elle éclôt immédiatement en notre cerveau, engendrée par d’autres idées préexistantes.

Dans le premier cas, l’impression que nos sens reçoivent, c'est-à-dire la sensation, est transmise au cerveau qui recueille les éléments de l’idée ; c’est le premier acte cérébral ; on le nomme la perception. Il arrive fréquemment aussi qu’une perception, grâce à la faculté que nous avons de nous souvenir, renaît dans notre cerveau, après que nos yeux ont cessé de voir l’objet qui l’avait d’abord provoquée ; elle devient ainsi image. Et ce nom d’image s’applique, non seulement à la perception spontanément renaissante d’objets réels, mais encore à toute représentation d’abstractions qui s’opère en notre cerveau. C’est alors qu’intervient la réflexion, par laquelle l’esprit se tend vers le fait perçu, vers l’image, se replie en quelque sorte sur lui-même et se retourne pour considérer cette image et en prendre conscience. Cette conscience que l’esprit prend de l’image, c’est l’idée.

Dans le second cas, l’opération par laquelle éclosent les idées se fait sans qu’il y ait, au préalable, sensation ni perception directes. Une idée naît immédiatement, engendrée par une autre existant déjà dans l’esprit ; elle engendre une troisième, celle-ci une quatrième, et ainsi de suite, la suivante dérivant toujours immédiatement de la précédente. C’est ce qu’on appelle l’idéation, fonction capitale de l’intelligence. On désigne souvent aussi ce travail mental par le terme : association des idées, l’observation démontrant que les idées s’associent, soit à cause de leur ressemblance, soit par la simultanéité des sensations qui les ont fait naître.

L’idée se confond souvent avec la pensée. Cependant celle-ci tient plus de la réflexion, elle est plus subjective, n’étant autre chose que « l’étude que fait l’intelligence sur une idée pour découvrir les rapports de ressemblance ou de dissemblance que cette idée peut avoir avec une autre ou plusieurs autres ». C’est donc une espèce de jugement, et, comme telle, la pensée relève, ainsi que nous allons le voir, de la raison.

La partie la plus élevée de l’intelligence est la raison, qui nous permet de comparer les objets du monde immatériel et intellectuel, d’en saisir les rapports et de faire à leur sujet des jugements et des raisonnements. Elle est en quelque sorte un sixième sens, le sens intime (ou interne) qui nous donne les idées de cause, d’effet, de qualité, de puissance, de beauté morale ou intellectuelle, etc.

La raison, en tant qu’elle nous permet de juger, s’appelle jugement (faculté de jugement) [5] . Le jugement n’est donc que l’une des faces de la raison.

En logique, le jugement (acte de jugement) et le raisonnement, quoique procédant tous deux de la raison, diffèrent néanmoins beaucoup. Comparer deux idées et en constater le rapport constitue le jugement. Exemple : Voici un tableau (1re idée) que je considère. D’autre part, j’ai (en tête) l’idée de beau (2de idée). Je compare ces deux idées et je constate qu’il y a un rapport entre elles, c'est-à-dire que la dernière convient à la première. Voilà un jugement. Mais jusqu’ici ce jugement n’est encore qu’à l’état de conception dans mon cerveau. Je puis l’extérioriser en le formulant ainsi : Ce tableau est beau. Voilà un jugement exprimé.

Le raisonnement est une série de jugements s’enchaînant. Exemple : Tout homme est mortel — je suis homme — donc je suis mortel. La série de ces trois jugements ainsi liés forme le raisonnement appelé syllogisme, comme nous le verrons plus loin.

Telle est la distinction scientifique à faire entre le jugement et le raisonnement. Néanmoins, dans le langage usuel, les termes juger, jugement prennent fréquemment le sens plus étendu de raisonner, raisonnement, raison. Les expressions : homme de jugement sûr, qui juge bien, équivalent à celles-ci : homme de raisonnement juste, de haute raison, qui raisonne bien.

La faculté de jugement, dans l’acception large du mot, est peut-être celle dont les jeunes gens sont le moins libéralement doués. C’est ce que peuvent constater journellement ceux qui enseignent. Rien de plus malaisé que de leur apprendre à déduire convenablement leurs idées, à raisonner, à penser juste. Que de fausses déductions, de trous dans le tissu du raisonnement on rencontre à chaque instant en leurs compositions ! Et pourtant le jugement est, dit Horace , le fondement de l’art d’écrire :

Scribendi recte sapere est et principium et fons.

Nous avons déjà parlé, à propos de l’image, de la faculté qu’à l’esprit de se souvenir de la sensation transmise au cerveau (perception). Cette faculté conserve aussi les images et les idées. On l’appelle la mémoire. L’acte de mémoire implique donc toujours le réveil de perceptions, d’images, d’idées. Mais, selon les individus ou chez le même individu selon les circonstances, telle ou telle classe d’images domine généralement dans le souvenir. On peut distinguer ainsi la mémoire visuelle conservant la représentation de la chose vue ; la mémoire auditive, de la chose entendue ; la mémoire motrice, du rythme moteur des choses, de la parole articulée, par exemple ; la mémoire graphique, de la figuration écrite.

La mémoire est partie essentielle dans cet acte complexe par lequel images et idées prennent dans l’esprit des formes vives et saisissantes. C’est là l’œuvre de l’imagination évocatrice. Mais ce n’est pas tout. Ces images et ces idées, l’imagination les combine et en tire des conceptions nouvelles. En cela elle est créatrice.

Ce don de créer est par excellence celui du poète, dont le nom d’ailleurs signifie faiseur (poihthV), dans l’acception noble de créateur. Telle description prestigieuse, dont on ne retrouve le modèle nulle part dans la réalité, qu’est-ce ? Des choses vues çà et là, retenues par la mémoire, et ingénieusement combinées par l’imagination. Toutefois l’imagination, même élevée à la plus haute puissance, ne va jamais au-delà de cette combinaison. Dans ses créations les plus splendides, les matériaux qui lui sont fournis par la mémoire, sont puisés dans la réalité : elle se borne à les construire ; créer, au sens propre, dépasse les forces du cerveau humain.

L’imagination, quand elle sort des limites ordinaires et qu’elle est accompagnée d’une sensibilité extraordinairement vive, prend le nom d’inspiration.

Nous venons de retracer les principaux actes de l’activité intellectuelle, en tant que liée au fonctionnement de la conscience. Mais la science moderne a établi que cette correspondance est loin d’exister toujours, qu’elle est même parfois défavorable à l’écrivain, à l’artiste, au savant.

On a ainsi démêlé qu’une part importante des conceptions, des œuvres les plus belles, doit être rapportée à l’état subconscient, c'est-à-dire au travail en quelque sorte automatique de l’activité cérébrale évoluant à la limite de la conscience, sans l’intervention simultanée de celle-ci, en pleine liberté. L’écrivain le plus pondéré, le plus réfléchi, en subit à chaque instant l’influence à son insu. Il apparaît assez que Victor Hugo , entre autres, a souvent trouvé, grâce à des rapprochements d’abord involontaires, les plus prestigieuses de ses images.

Il y a une forme, une manifestation de la sensibilité, qui, lorsqu’elle est guidée par l’intelligence, fait office de règle : c’est le goût. Il juge. Il n’est autre chose que le sentiment vif et délicat des beautés comme des défauts, soit de l’art, soit de la nature. Il est sûr, fin, ou faux, grossier, selon le plus ou moins d’aptitude qu’il apporte à démêler le beau ou le laid des choses.

Il n’y a pas de question plus controversée, ni d’ailleurs plus controversable, que celle du goût. Il y a, il est vrai, quantité de choses qui, du moins durant certain temps, sont considérées comme belles ou comme laides par la généralité ; et celui qui respecte ses arrêts, est à ses yeux un homme de bon goût. Mais quelle est la valeur réelle de ces arrêts ? Qui donnera la formule exacte du beau et du laid ? Voyez les traités d’esthétique : que de ténèbres, que de contradictions sur ce point ! Le goût, un peu comme la mode, est sujet à changement. Il diffère d’époque à époque, de race à race, voire d’individu à individu : des Anciens aux Modernes, des Français aux Anglais, aux Allemands, de Corneille à Racine . D’autre part, il est à remarquer que le goût des hommes de génie, au sentiment de la masse, paraît souvent étrange, choquant, parce qu’ils ne pensent pas toujours comme elle.

On peut donc dire qu’il n’y a pas de règles absolues du bon goût. Mais il y a certains principes, que dicte la raison même et dont un esprit bien pondéré s’inspire en tenant compte des circonstances de personnes, de temps, de lieu, du but à atteindre, de la vérité à montrer, de la beauté à faire resplendir.

Remarquons que le goût est susceptible d’éducation et de déformation. C’est surtout l’étude intelligente et assidue des bons écrivains qui le développe. Il faut entendre par bons écrivains tous ceux, comme dit Brunetière , « à l’école de qui nous pouvons nous mettre sans crainte que leurs leçons nous fourvoient », c'est-à-dire ceux chez lesquels s’atteste un parfait « équilibre de toutes les facultés qui concourent à la perfection de l’œuvre d’art ». À ce point de vue, la supériorité des classiques grecs est incontestable ; et parmi les productions françaises, les chefs-d’œuvre du xviie siècle sont encore la base la plus solide de l’enseignement littéraire.

Tels sont les éléments essentiels qui constituent le talent. On peut se contenter du talent ; n’en a pas qui veut. Toutefois, il est quelque chose au-dessus, rayonnant comme une gloire, c’est le génie, lot de rares privilégiés. On le définit « la plus grande puissance d’une ou plusieurs qualités essentielles à l’esprit humain ». D’où il suit qu’il éclate sous des aspects bien divers ; mais, quelle que soit sa manifestation, ce qui toujours le distingue, c’est le don créateur, lequel est son apanage propre. D’après son nom même, il communique quelque chose d’un dieu (genius) au poète, qui semble penser sous cette influence sacrée et se transformer en véritable voyant, vates, comme disaient les Latins. « Nous sommes les voyants !... » clame, en un cri de sublime orgueil, Hugo , à propos de lui-même et de ses immortels frères en génie. Le vol de l’homme de génie tient du démesuré : il va d’un pôle à l’autre de la pensée, plane dans les régions éthérées ou plonge dans les abîmes, en proie à quelque puissance mystérieuse et tyrannique, ange ou démon, à laquelle il ne peut se soustraire et qui fait à la fois son bonheur et son supplice. Away ! Away !

Ainsi, lorsqu’un mortel sur qui son dieu s’étale,
S’est vu lier vivant sur ta croupe fatale,
Génie, ardent coursier,
En vain il lutte, hélas ! tu bondis, tu l’emportes
Hors du monde réel, dont tu brises les portes
Avec tes pieds d'acier.


Tel le représente Hugo dans son ode admirable intitulée Mazeppa.

[1] « En matière d’art, écrit M. A. Prins , notre conception du Beau, ou, pour parler comme Ruskin , notre religion de la beauté, est faite d’émotions et de passions concentrées. À une esthétique de modération et de pondération, avide d’équilibre et de clarlé plus que d’expression, à une plastique se contentant d’une majestueuse simplicité et de la proportion des lignes, a succédé un art scrutateur des ressorts internes et des forces cachées ; il donne à la beauté quelque chose de moins placide et de plus profond, et il associe désormais l’aspiration des âmes aux harmonies du Nombre. »

[2] « Nous voyons autrement, dit M. Prins , parce que les recherches des savants nous ont fait voir plus loin ; l’étude de la nature avec ses conquêtes de chaque jour est comme le soleil qui peu à peu projette sa radieuse clarté sur des horizons enveloppés de brume ; elle nous laisse deviner sous l’immobilité apparente, l’éternelle mobilité des choses ; elle nous montre la terre et les cieux toujours changeants ; les glaciers, vagues géantes des vallées profondes, avançant et reculant au cours des années ; les astres souriants et les pâles phospherescences des noctiluques luisant dans l’immensité et s’évanouissant dans le mystère ; partout les infiniment grands et les infiniment petits se rejoignant dans l’Inconnaissable ; partout dans l’Univers sans bornes, les mondes soumis comme les hommes à la croissance et à l’usure, aux joies et aux douleurs de la vie et de la mort et à la loi suprême du perpétuel devenir ! »

[3]

Oui, je suis le rêveur, je suis le camarade
Des petites fleurs d’or du mur qui se dégrade,
Et l’interlocuteur des arbres et du vent.
Tout cela me connaît, voyez-vous. J’ai souvent
En mai, quand de parfums les branches sont gonflées,
Des conversations avec les giroflées ;
Je reçois des conseils du lierre et du bleuet.
L’être mystérieux que vous croyez muet,
Sur moi se penche et vient avec ma plume écrire.
J’entends ce qu’entendit Rabelais  ; je vois rire
Et pleurer, et j’entends ce qu’Orphée entendit.
Ne vous étonnez pas de tout ce que me dit
La nature aux soupirs ineffables. Je cause
Avec toutes les voix de la métempsychose ;
Avant de commencer le grand concert sacré,
Le moineau, le buisson, l’eau vive dans le pré,
La forêt, basse énorme, et l’aile et la corolle,
Tous ces doux instruments m’adressent la parole.
Je suis l’habitué de l’orchestre divin ;
Si je n’étais songeur, j’aurais été sylvain. »

(V. Hugo.)


[4] « Les Grecs et les Romains ne sont pas l’incarnation exclusive de l’humanité ; ils en sont des expressions admirables ; ils doivent être étudiés dans leurs relations avec l’ensemble du monde et comparés avec les autres peuples... Nous avons un intérêt immense à comprendre l’antiquité, comme à comprendre l’Inde, comme à comprendre notre histoire et à suivre toutes les scènes du drame éternel qui a pour fond l’infini. » (A. Prins .)

[5] Le nom de la faculté et celui de l’acte y correspondant sont souvent les mêmes, à preuve : jugement, imagination, volonté, etc.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 22:05