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Georges Rodenbach

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GEORGES RODENBACH

(Extrait de : La Revue de Belgique, IIe s., tome XXV, 1899)

Naguère, dans la nuit du 24 au 25 décembre 1898, une nuit de gel en laquelle la lune diffusait toute sa pâleur de suaire, en son petit hôtel du boulevard Berthier, à Paris, Georges Rodenbach mourut presque subitement, emporté par une typhlite.

Il semble que la nature, la saison, l’heure voulurent réaliser autour de cette vie qui se brisait dans sa fleur, le décor blanc qu’elle n’avait cessé de rêver, et dont le désir fit que cette pensée de poète, maintenant éteinte, fut retenue toujours comme frileusement blottie dans les plis des voiles virginaux, sur le front pur des nouvelles épousées et des premières communiantes, comme dans les ailes frissonnantes des coiffes de béguines, comme aux gorges d’hermine des cygnes, comme aux canevas suggestifs des dentelles, nénuphars immaculés sur l’onde bleue du carreau.

Seul mon Idéal blanc rayonne dans mon cœur !

Georges Rodenbach n’avait que quarante-trois ans. Il était en pleine période montante de sa gloire. Son âme, soudain délivrée, est entrée définitivement dans le « règne du Silence », du Silence dont elle eut soif; car son âme « était une chambre de malade : il n’y fallait pas rire, mais marcher doucement et parler bas ». Son âme, dis-je, est entrée dans le grand Silence dont, vingt ans durant, il écouta les voix apaisantes, et qu’il célébra en des vers exquis.

Mais son nom restera, lui du moins, gardé par la renommée dans les fastes littéraires. Il ne sera pas écrit en caractère d’or dont l’éclat aveugle et se ternit; mais il apparaîtra, j’imagine, délicatement ciselé, comme en grisaille sur un fond lunaire, pareil aux poèmes qui l’immor­talisent.

Il serait prématuré, sans doute, et présomptueux autant que difficile, d’apprécier, d’une façon complète et irrévocable, l’œuvre déjà considérable du maître regretté que les lettres françaises – les lettres françaises de Belgique, en particulier – viennent de perdre. Mais il est possible et permis, je pense, de tenter d’émettre une impression un peu motivée au sujet de cet écrivain et de ses livres.

*

*  *

Georges Rodenbach naquit à Tournai, le 16 juillet 1855. Mais ce détail ne doit être noté que pour mémoire, car il ne concourt à établir aucune affinité, ni de race, ni du lieu. Flamand par ses origines immédiates, le futur auteur de Bruges-la-Morte passa les années de son enfance et de son adolescence à Bruges et à Gand. Et c’est Bruges, où habitait son aïeul, Bruges dont il avait l’âme en lui, qui fut toujours l’objet de sa prédilection.

Bruges, pour le touriste et l’artiste surtout, est la grande ville grise, aux prestigieux décors de recueillement et de mystère. Elle dort, voilà des siècles déjà de cela. Et n’est-ce pas là tout son charme incomparable, fait de vieillesse, de silence enveloppant et comme d’engourdissement universel de la vie ? Sauf en quelques rues marchandes ou en quelques ruelles populeuses, à voir ces léthargiques demeures patriciennes où pas une silhouette n’anime les fenêtres, ces sombres maisons à pignons, mélancoliquement alignées en longues enfilades, et qu’on dirait enroulées comme en des écharpes lourdes de paix renonciatrice et mortuaire, il semble bien qu’ici la vie soit suspendue.

Les canaux solitaires, sans mariniers, sans bateaux, sans départs, enclos entre de froides murailles, dorment le long de leurs quais déserts : eau comme assoupie, eau ne servant à rien qu’à réfléter la blancheur des cygnes qui y voguent ou les lumières falotes des réverbères, le soir, ou les étoiles, la nuit – comme de grands miroirs tendus des crêpes du silence.

Il y a de vieux quartiers, vers les banlieues, de vieux quartiers bordés de façades gothiques, qu’ont balafrées et rongées la pluie et le temps, avec des cartouches et des blasons qui s’effritent : symboles des grandeurs déchues de la Flandre !

Oh ! ces coins mornes, avec des tourelles grêles, des fenêtres en surplomb sur des eaux noires stagnantes, ces « murailles croulantes, couleur lie de vin ou feuille morte, s’emmitouflant aux bises d’automne, dans leurs pelisses de lierre », quelles confidences ils font à ceux qui savent y lire !

Et le mystère du blanc Béguinage, tout près du Lac d’Amour, la quiétude de la douce enceinte de chasteté et de prières; ne donnent-ils pas aussi des conseils de renoncement et de sérénité ?

Voyez par les venelles tortueuses, dans les carrefours muets, les grands Christs aux plaies hideuses, et les Madones en des armoires de verre ou dans des niches de pierre. Dans toutes ces « icônes », comme dans le langage des cloches et dans le chuchotement pieux qui passe, semble-t-il, au-dessus de votre tête, vous reconnaîtrez épars dans l’air ambiant les restes du mysticisme endémique jamais aboli.

Mais au cœur même de la ville, presque côte à côte, s’érigent plusieurs tours de granit, toutes patinées par les ans : le beffroi, qui domine le quadrilatère sévère du sombre bâtiment des Halles, qu’on dirait « fait des pans de nuit », l’altier beffroi, et des temples, qui se dressent comme des rêves pieux. Ces tours hérissant l’horizon de leurs hauts sommets noirs, ces tours qui voulurent être la force ou l’aspiration du ciel, ces tours orgueilleuses au milieu de la cité déchue, ne disent-elles pas le regret de tant de rêves expirés dans l’inconnu et comme la vanité de l’effort humain ? Et il semble que l’on entende pleurer la vie impuissante dans les sonneries et les tintements envolés à toute heure du jour, des cloches, des carillons et des bourdons...

Telle aparaît Bruges, l’austère et dolente ville, que des brumes perpétuelles auréolent tristement, Bruges, noble Veuve dormant toute parée de la couronne de ses édifices et de ses eaux. Dans son atmosphère flottent comme des voiles d’incoercible crépuscule, lénifiant et pacifiant à l’infini. et de vivre ici les gestes doivent se faire plus lents; les âmes, si elles ne parviennent pas à s’évader dans le travail, à se donner l’oubli à elles-mêmes, s’alanguissent fatalement vers la prière ou vers le rêve...

Naguère, pourtant, dans les rues ouatées de calme de la cité méditative, le long de ses eaux mortes, au pied des cathédrales, une grande joie a passé, qui perdure encore un peu. La Mer, l’amante fantasque depuis des siècles infidèle, oui, des canaux profonds vont la ramener jusqu’aux portes de Bruges, et, comme jadis, d’innombrables bateaux, peut-être, viendront apporter dans leurs flancs les produits des deux mondes. Rêve de réveil, qui traverse le sommeil de la belle Endormie ! Rien qu’un rêve, ou si c’est l’aurore d’une ère nouvelle ? Qui pourrait préjuger de l’avenir ?

Mais Bruges était si divinement idéale dans son sommeil !...

C’est ici que s’écoulèrent les premières années de G. Rodenbach. Ici, d’abord, s’émer­veillèrent ses yeux d’enfant. Ils s’y emplirent pour jamais de l’image de la ville. Et déjà il y écoutait d’ineffables musiques, communiait en la splendeur triste des choses, s’y tissait doucement, ainsi qu’une dentelle, une âme de silence et de mélancolie.

*

*  *

Mais bientôt il dut quitter ces paysages urbains qui ‘avaient enchanté, sa famille s’étant fixée à Gand. C’est à Gand que s’écoulèrent son adolescence et sa prime jeunesse, si vides, si solitaires, si froides, dans la vieille maison paternelle. Des deuils précoces l’atteignirent, qui le marquèrent tôt du sceau de la douleur. Puis ce fut sa vie au collège des pères Jésuites : les tourments de la foi, les scrupules, les peurs religieuses. Il parlait souvent, devenu homme, de ce passé, de ce qu’il avait senti et souffert, un peu par la faute de ceux qui n’étaient guère aptes à le préparer à la vie – puisqu’ils l’avaient quittée.

Durant tout ce temps-là, il revint faire de fréquentes visites chez son aïeul à Bruges, et ses sens et son cœur se rouvraient au charme mystérieux de la vieille cité. Mais plus jamais il n’y habita, ni alors ni dans la suite, quoique plus d’une fois on ait imprimé cela. Et, sans doute, estimons qu’il faut se féliciter de cet éloignement de Bruges dans lequel il resta. La réalité qu’il y eût heurtée, en y vivant, aurait amoindri le prestige de la ville. « L’habitude, ainsi que l’écrivait naguère M. Émile Verhaeren, met une taie sur les yeux; on ne voit plus que ce que l’on voit toujours. Il faut venir, s’éloigner, revenir; séjourner nuit à la spontanéité et à la fraîcheur des pensées. » Et, lui-même, l’écrivain regretté, dans un article paru en 1897 et intitulé « Paris et les petites patries » (Revue encyclopédique), développait cette thèse, que l’impres­sion directe et quotidienne ne vaut pas le souvenir.

Déjà, dès le matin de son adolescence, G. Rodenbach était poète.

Dans la petite église du collège il pleurait en parlant à la Vierge avec des paroles amoureuses de fiancé ! Sa vocation se révéla irrésistible bientôt, tandis qu’il menait à bien ses humanités et ses études de droit à l’université de Gand. Quelle ivresse dans la révélation des chefs-d’œuvre ! Et comme il sentait en lui le tourment du génie !

C’est alors qu’il fit à Paris un premier séjour, sous prétexte de compléter ses connaissances spéciales avant d’entrer au barreau, mais, en réalité, attiré par l’espoir de réaliser là-bas son beau rêve de gloire.

Il revint bientôt, rappelé par les siens et ramené aussi par de vagues nostalgies. Il sentit, à cette époque comme jamais encore, l’hostilité du milieu dans lequel il se trouvait plongé en Belgique, l’inclémence de l’atmosphère cérébrale ambiante, l’indifférence nationale enfin vis-à-vis de l’art, vis-à-vis de la littérature particulièrement. « La littérature, à quoi cela servait-il ? Ah ! voilà ce que cette foule ne comprendrait jamais, ce dont elle avait le suprême mépris et la haine invétérée. » Il se débattit vainement contre la compression redoutable de l’âme collective de sa ville provinciale, âme fermée, si pleine de médiocrité, si pleine de mesquineries.

Plus tard, dans l’Art en exil (1889), G. Rodenbach a raconté, avec une cruelle amertume, les déceptions qui chez nous attendaient les littérateurs, il y a un quart de siècle, rappelant le malentendu qui existait entre eux et la foule indifférente et réfractaire de Belgique, et cette solitude dans laquelle ils se trouvaient parmi des âmes sans échos.

Alors, en dehors de la littérature « officielle », ou érudite, ou de quelques rimeurs affreusement philistins, il n’y avait, dit Iwan Gilkin, que « trois ou quatre artistes de la plume, Pirmez, De Coster, Lemonnier et Hannon, écrivant pour eux-mêmes et pour une demi-douzaine d’amis qui lisaient en se cachant de peur de se faire montrer du doigt ».

Mais, dès 1880, un mouvement littéraire original, jeune et indépendant, naquit en Belgique. G. Rodenbach fut un des ardents jeunes hommes qui, vers cette époque, lancèrent la Jeune Belgique. Et lui-même, en 1883, pouvait proclamer, au nom de tous ses amis, la réussite de leurs efforts : « C’est superbe – écrivait-il un peu hyperboliquement – toute une jeunesse travaille, veille, lutte et s’affirme ! »

En effet, à côté des articles de combat de la Jeune Belgique défendant « l’art pour l’art » et « le culte de la forme », à côté d’innombrables morceaux en prose ou en vers qui remplissaient les colonnes de la batailleuse revue, à côté d’autres publications périodiques, nées presque aussitôt, telles que l’Art moderne, qui subsiste encore, des livres aussi, des livres un à un s’échappaient des presses de nos imprimeurs.

G. Rodenbach donna, pendant cette période, sa Mer élégante (1881), puis son Hiver mondain (1884), puis encore sa Jeunesse blanche (1886).

Il avait déjàn publié, avant cela, le Foyer et les Champs (1878), les Tristesses (1879) et un poème historique La Belgique (1880).

Déjà aussi était venue, pour le poète, l’heure de la notoriété, d’une notoriété enviable et qui allait toujours grandissant. Mais il avait rêvé la gloire – avec ses côtés vains et puérils, qu’importe ! – la gloire que donne les foules, qui acclament, et les âmes étrangères que l’on émeut, dans lesquelles on entre véritablement par les œuvres.

Il était parti pour aller la chercher à Paris.

*

*  *

Avant de continuer à suivre le poète dans sa brillante carrière, il est intéressant d’étudier l’évolution de son lyrisme et l’art de ses vers dans ses premiers livres.

Or, il importe ici, au préalable, de bien établir le point de vue duquel il convient de considérer sans distinction toutes les pages qu’a produites le talent fécond de G. Rodenbach.

Je ne crois pas que ce délicat artiste se soit mépris jamais sur la qualité de ses fidèles admirateurs, ni sur l’espèce de lecteurs qu’a pu émouvoir et flatter sa littérature un peu particulière.

Ils ne l’ont guère aimée, cette littérature, ceux-là, gens pratiques et expéditifs, tempéraments sanguins et cerveaux tumultueux, qui sont totalement impliqués dans les réalités de la vie et que le seul triomphe des habiletés lucratives enthousiasme, ni ceux-là, non plus, lettrés ou artistes, qui demandent aux écrivains le réalisme palpitant des émotions, ou qui, en matière de romans et de vers, n’estiment exclusivement que les qualités mâles et puissantes par lesquelles se distinguent un Lemonnier, un Verhaeren ou un Eekhoud. Car G. Rodenbach fut toujours, et avant tout, le poète « confidentiel et vespéral », et jamais il ne se départit de certain « bon goût équilibré, caressant et musqué » qui, plus d’une fois sans doute, le conduisit à préférer l’artificiel à la nature.

Mais il charma et charmera toujours infiniment ceux dont les nerfs fatigués cherchent une musique douce qui soit presque du silence, dont les esprits inquiets, un peu désabusés, aiment à suivre des pensées « qui fuyent dans un clair-obscur de limbes ».

Le critique donc, s’il veut se garder de jugements erronés ou qui déplairaient à ceux qu’il a pour mission d’informer, doit ici se faire une âme adéquate et conforme; il doit soustraire absolument ses sentiments et ses pensées au joug de tout matérialisme même le plus intelligent, comme aussi de toute préoccupation, quelque peu impérieuse qu’elle soit, d’art expérimental et strictement représentatif de la vie extérieure.

Dès le Foyer et les Champs (1878) et les Tristesses (1879) – volumes de début, déjà bien oubliés, surtout le premier – parmi des essais très inégaux, un vrai poète déjà s’annonçait, qui avait su enchâsser des perles d’émotion vibrante dans la monture de vers artistement ciselés. Déjà s’affirmait l’exquise délicatesse de sentiment qui caractérise l’œuvre de G. Rodenbach. Et déjà, enfin, apparaissait son lyrisme tempéré et dous, correspondant à une sensibilité, dont la subtilité a quelque chose d’inquiétant, et à une extraordinaire mobilité d’impressions, ce lyrisme qui fit toujours son domaine des tristesses et des joies du cœur.

Notons que ces livres eurent en quelque sorte une portée initiatrice chez nous, venant juste avant cette vaillance et glorieuse levée de plumes et ce réveil d’un mouvement littéraire national dont nous avons parlé plus haut.

L’on y pressent le poète qui comprend les voix des choses, de la pluie, du vent, des cloches, des eaux dont les flots murmurent, désenchantés, le long des vieux quais, et qui voit aussi les formes virtuelles de l’immobilité, de la profondeur, du silence.

Mais sa vision y reste encore matérielle, se précisant à merveille dans des détails exquis ou touchants, en des images habilement colorées. De chers regrets, des souvenirs troublants s’y lèvent à chaque page, comme des vols de cygnes mélancoliques. Quelques pièces seulement mériteront, peut-être, de rester, parmi lesquelles il faut toujours se reprendre à citer celle-ci, dont le charme a souvent été vanté :

LE COFFRET.

Ma mère, pour ses jours de deuil et de souci,
Garde dans un tiroir secret de sa commode
Un petit coffre en fer rouillé, de vieille mode,
Et ne me l’a fait voir que deux fois jusqu’ici.
Comme un cercueil, la boîte est funèbre et massive,
Et contient les cheveux de ses parents défunts,
Dans des sachets jaunis aux pénétrants parfums,
Qu’elle vient quelquefois baiser le soir, pensive !
Quand sont mortes mes sœurs blondes, on l’a rouvert
Pour y mettre des pleurs et deux boucles frisées !
Hélas ! nous ne gardions d’elles, chaînes brisées,
Que ces deux anneaux d’or dans ce coffret de fer.
Et toi, puisque tout front vers le tombeau se penche,
O mère, quand viendra l’inévitable jour
Où j’irai dans la boîte enfermer à mon tour
Un peu de tes cheveux,... que la mèche soit blanche !...

Mais G. Rodenbach subit alors l’influence d’écrivains français qu’il fréquentait et dont il était un fervent admirateur. On trouve dans cette seconde « manière », à la fois du François Coppée et du Sully Prudhomme, avec du Baudelaire et du Verlaine. Mais on peut dire aussi qu’il fut en ce temps-là le disciple d’E. De Goncourt, et même qu’il transgressa les limites où s’était arrêté ce maître dont il fut plus tard le compagnon et l’ami.

Cette phase dans l’évolution du talent du poète et l’écueil auquel devait le conduire une imitation trop enthousiaste, ont été notés très exactement à mon avis par M. Albert Mockel : « Le modernisme souhaité, écrit-il, c’est dans les aspects de la vie mondaine qu’il le voulait rencontrer : mais la mondanité lui fit mépriser la nature. Rien de plus artificiel que ces recueils intitulés La Mer élégante (1881), L’Hiver mondain (1884). En revanche, il s’y trouvait des sensations très fines et une jolie nervosité, peut-être un peu factice, que traduisait une langue délicate. »

Je n’imagine pas qu’on puisse plus justement apprécier cette « manière » nouvelle – et comme accidentelle, ajoutons-le, – de G. Rodenbach. La Mer élégante et l’Hiver mondain, c’est comme un diptyque de vies artificielles et éblouissantes qu’il a représentées avec d’incroyables broderies de perles fausses. Mais l’habileté de la versification est remarquable et les strophes y bruissent de délicates musiques.

Le poète lui-même définit la mièvrerie de son inspiration :
...

Mais ma dolente muse, à moi,
Elle est mignonne, elle est phtisique;
Elle fait un peu de musique
En se mourant d’un long émoi.
Elle est sentimentale et mièvre,
Son charme est artificiel;
Si ses yeux sont d’un bleu de ciel
Elle met du rouge à sa lèvre.
...

N’est-ce pas aussi l’époque – G. Rodenbach s’était alors fixé à Bruxelles – où le chantre des Tristesses promenait à travers les salons les blondes frisures de sa chevelure en flamme de punch, la grâce de sa fine moustache couleur de chanvre clair et les nœuds étudiés de ses cravates célèbres, l’époque où sa mélancolie native s’était fait un masque de dandysme ? Oui, un masque; car qui sait les secrètes fiertés et quel besoin de conquérir les cœurs, l’amour et la gloire, se cachent souvent sous cet excès de recherche puérile et de mondanité ?

Sur toutes mes rancœurs anciennes,
Sur les oublis et les dédains,
J’ai descendu mes goûts mondains
Comme on abaisse des persiennes,
Afin qu’aucun regard moqueur
Ne pût me voir et me poursuivre
Et savoir que des fleurs de givre
Pleurent aux vitres de mon cœur.

Oui, sous cette impassibilité feinte, se trahissaient, sans doute, des blessures, des nostalgies. « Ah ! mon pauvre ami – écrivait Max Waller à Rodenbach – nous serons toujours les mêmes, vois-tu, des indiscrets et des bavards ! Pour le public, qui souvent se moque ou ne comprend pas, nous nous ouvrons le cœur, et chacun de nos livres en est une parcelle que nous livrons aux bêtes. Pour toi, plus que pour tout autre, cette fatalité de confessiion transparaît dans ton œuvre. Tu mets des rubans à tes mélancolies et tu revêts ta tristesse d’une robe Pompadour; tes regrets se blotissent dans de fines dentelles et ta peine intérieure se parfume de honey-dew ! »

*

*  *

Mais voici la Jeunesse blanche (1886), une œuvre « déjà tout imprégnée de l’originalité définitive du poète » : des accents sincères, des vers qui délicieusement évoquent la Flandre et Bruges, et aussi les initiations de leur auteur à la vie; des vers qui fleurissent à la mémoire, pour emprunter l’expression d’un critique, et qui enveloppent l’âme d’un charme d’infinie mélancolie.

Ceux-ci, par exemple, d’un mysticisme naïf, sur la paix de l’ouvroir où les béguines traivaillent à de fines dentelles :

Oh ! le bonheur muet des vierges s’assemblant !
Et comme si leurs mains étaient de candeur telle
Qu’elles ne peuvent plus manier que du blanc,
Elles brident du linge ou font de la dentelle.
C’est un charme infini de leur dire « ma sœur »
Et de voir la pâleur de leur teint diaphane
Avec un pointillé de taches de rousseur
Comme un camélia d’un blanc mat qui se fane.

Le succès de ce recueil fut très notable, et il en est que le proclamèrent le chef-d’œuvre de G. Rodenbach. C’est, sans doute, qu’il est peu de poèmes qui puissent trouver autant d’échos que ceux-là, en notre âme à tous.

M. Albert Mockel, parlant de ce livre et de ceux qui suivirent peu de temps après, écrit encore :

« La Jeunesse blanche, l’Art en exil, Bruges-la-Morte, ont affirmé de plus en plus une personnalité faite de nostalgie, de douceur et de sentimentalité précieuse. On peut reprocher à G. Rodenbach certaines fautes de goût, et il y a dans ses vers une élégance un peu apprise. Mais il a écrit des strophes parfaites; plusieurs de ses poèmes ont une exquise langueur, et l’on y goûte le charme d’une âme tendre et très douce qui songe avec toutes les choses, et découvre en leurs plis les traces d’une vie magnétique ».

La pièce suivante fera bien voir comment l’auteur excelle à exprimer cette âme mystérieuse des choses parc des images harmonieuses, des comparaisons, des analogies qu’il sait inventer :

DIMANCHES

Morne l’après-midi des dimanches, l’hiver,
Dans l’assoupissement des villes de province,
Où quelque girouette inconsolable grince
Seule, au sommet des toits, comme un oiseau de fer !
Il flotte dans le vent on ne sait quelle angoisse !
De très rares passants s’en vont sur les trottoirs :
Prêtres, femmes du peuple en grands capuchons noirs,
Béguines revenant des saluts de paroisse.
Des visages de femme ennuyés sont collés
Aux carreaux, contemplant le vide et le silence,
Et quelques maigres fleurs, dans une somnolence,
Achèvent de mourir sur les châssis voilés.
Et par l’écartement des rideaux de fenêtres
Dans les salons des grands hôtels patriciens
On peut voir, sur des fonds de gobelins anciens,
Dans de vieux cadres d’or, les portraits des ancêtres,
En fraise de dentelle, en pourpoint de velours,
Avec leur blason peint dans un coin de la toile,
Qui regardent au loin s’allumer une étoile
Et la ville dormir dans des silences lourds.
Et tous ces vieux hôtels sont vides et sont ternes;
Le moyen âge mort se réfugie en eux !
C’est ainsi que, le soir, le soleil lumineux
Se réfugie aussi dans les tristes lanternes.
O lanternes ! gardant le souvenir du feu
Le souvenir de la lumière disparue,
Si tristes dans le vide et le deuil de la rue
Qu’elles semblent brûler pour le convoi d’un Dieu.
Et voici que soudain les cloches agitées
Ébranlent le Beffroi debout dans son orgueil,
Et leurs sons, lourds d’airain, sur la ville au cercueil
Descendent lentement comme des pelletées !

G. Rodenbach, en 1888, avait définitivement fixé ses pénates à Paris, en ce Paris qui, selon l’expression de M. Charles Tardieu, « est le grand atelier où, des quatre coins du monde artiste, on vient chercher des maîtres et des juges, puiser surtout les normes du goût établies par une persistante tradition conciliatrice ».

Il était allé à Paris aussi pour demander la renommée et la gloire à la grande ville qui, seule au monde, en est encore la distributrice.

Au début de son séjour là-bas, il fut affilié, a-t-on raconté, à un cénacle fameux alors, le Club des hydropathes, qui était fréquenté par Maurice Rollinat, Paul Arène, Émile Goudeau, Paul Bourget, Sarah Bernhardt, etc.

C’est dans cette assemblée que le jeune écrivain belge lut son premier roman, L’Art en exil (paru en 1889), sorte de confession juvénile, où l’auteur exprimait ingénument son violent désir de gloire et dénonçait la torpeur et le béotisme de la ville de province dans laquelle il situait les personnages de son récit.

Il est certain que c’était la petite ville flamande, en général, qu’il anathématisait ainsi. Mais ce sont les tours massives de Gand qui pour notre imagination, se silhouettent à chaque page; et en maints endroits du roman, nous voyons s’étirer la banlieue triste de cette ville, blanchir son béguinage, se trahir son caractère. C’est à Gand, du reste, que ce jeune homme sensitif avait le plus souffert.

G. Rodenbach, il faut le dire pour mémoire, avait publié en 1888, une plaquette de vers, Du Silence, qui fut plus tard restituée à la fin du poème achevé, Le Règne du silence, et dont les analogies subtiles et les correspondances douloureuses retinrent l’attention.

L’on conçoit bien que notre compatriote ne fut pas sans rencontrer, tout d’abord, une certaine hostilité de la part des littérateurs parisiens, quiu craignaient ce talent distingué et souple, cette originalité toute neuve. Mais ces qualités précisément lui valurent presque d’emblée la sympathie du petit groupe d’écrivains d’élite qui composaient le « grenier » des Goncourt. L’amitié de ce groupe lui est restée fidèle toujours. Rappelons, en passant, une autre amitié illustre et constante du poète : celle de Stéphane Mallarmé.

Le secret du grand et rapide succès qui, dès lors, s’affirma pour G. Rodenbach, est très simple. Le poète resta lui-même, de sa race, de sa Flandre. Au milieu des activités et des amitiés littéraires, parmi lesquelles il se retrempait, entretenait son élan et se jugeait lui-même, c’est dans sa Bruges idéale qu’il vécut par le rêve. « Le talent autochtone de Rodenbach, écrit M. Émile Verhaeren, ne fut nullement entamé par Paris. Des qualités d’ordonnance, de mesure, de tact, de subtilité s’y ajoutèrent. Sa forme se perfectionna, se dégauchit. Il lui fallait une langue souple au possible pour exprimer les mille nuances que son imagination et sa sensibilité spéciales lui suggéraient; il l’acquit au contact parisien. »

Mais il garda religieusement le souvenir des ciels d’enfance et des horizons aimés; il se plut au rappel du lointain foyer; il eut de vagues nostalgies, enfin. Et il les chanta en des vers adéquats ou les évoqua en des récits frissonnants.

Les œuvres nombreuses que produisait son labeur incessant, achevèrent vire d’établir solidement sa réputation littéraire, et l’on peut dire qu’il occupait, en ces dernières années, une des places les plus enviables dans le monde des lettres de Paris.

*

*  *

Dès 1889, le Règne du silence inaugure la dernière et définitive « manière » du jeune maître. Il est curieux de remarquer que déjà dans ce livre, il adopte une facture plus libre. Le souci de l’obédience rigoureuse aux lois étroites du vers parnassien ne le tourmente plus. D’autre part, son ardent effort produit alternativement, désormais, un volume de vers et un volume de prose.

L’œuvre acquiert, dès lors aussi, une véritable unité, résidant dans la continue réalisation artistique du rêve nostalgique de l’écrivain, dans l’habituelle présence, exprimée ou suggérée, ou seulement qui se devine en son immanence, de la Ville élue, d’une Bruges idéalisée à travers sa vision lointaine, toute nimbée d’une mystique beauté et tout imprégnée de calme hiératique. Et chacun de ces romans ou de ces poèmes est, en quelque sorte, un des panneaux ou des volets d’un « polyptyque » littéraire, où l’auteur s’est proposé d’évoquer une ville, la Ville, comme un personnage essentiel, associé aux états d’âme décrits, comme une discrète inspiratrice qui conseille, dissuade ou détermine à agir. En des vers exquis, en des proses amoureusement burinées, c’est toujours elle qu’on retrouve, la cité muette et moussue, Bruges grise et mélancolique.

Parcourons d’abord les romans et les contes, avant de nous attarder à la douceur infinie des poèmes.

Dans Bruges-la-Morte (1892), c’est l’inconsolable douleur d’un homme, s’appariant au silence morne, presque affligeant de la Ville inanimée et pareille – de la Ville si belle ainsi, dans sa réalité, non brutale, mais artistique.

Dans Musée de béguines (1894), voici des contes à peine dramatiques, discrètement souriants; autant d’épisodes de la vie « ouatée de prières et de travaux de lingerie » que mènent les bonnes sœurs du Béguinage de Bruges. On les voit, les pâles épousées de Jésus, avec leurs robes noires et leurs coiffes blanches comme des ailes de cygnes, s’agiter – combien sans bruit ! – souffrir, sourire, murmurer leurs oraisons. Et, sous la cornette qui couvre leurs cheveux captifs, dans le frôlement des mantes, dans leur marche qui oscille, se trahissent, pour le poète, leurs extases pures, leurs naïves superstitions, leurs peines s’exacerbant de confidences non faites et rentrées, leurs puériles terreurs, leurs petits péchés mêmes : vraie psychologie des saintes filles, étrange, mais exacte, on le sent.

Dans la Vocation (1895), la Ville aussi est conseillère, et sa présence est perceptible d’une façon presque continuelle.

Et le Voile, que la Comédie Française donna en 1894 ­– c’était la première fois qu’un écrivain belge s’y faisait applaudir – n’est-ce pas aussi l’évocation de la Bruges des songes du poète, de cette Bruges avec des cloches dolentes, de la pluie aux vitres, du mysticisme dans l’air ?

Enfin, dans le Carillonneur (1897) voilà la Ville encore qui se lève et s’anime dans son décor de vétusté et de sommeil. Elle apparaît, cette fois-ci, avec des allures de Veuve qui, après tant de larmes et tant d’attente, rêve de quitter la livrée de deuil et de retrouver un air de jeunessse pour de nouvelles épousailles. Combien plus notre intérêt est excité par son sort que par celui de Joris Borluut, le héros du roman !

Ici se précisent à ravir l’image entrevue par l’artiste et l’affection très spéciale qu’il a vouée à sa lointaine beauté. Tous les personnages autour d’elle à l’envi s’empressent, parce que tous l’aiment. Mais ils l’aiment différemment. Oui, ils s’empressent de la parer, à effacer sa décripitude par de savantes restaurations, à lui rendre le fier langage des aïeux, à faire battre de nouveau dans les artères froidies de ses canaux la grande pulsation de la mer.

Mais voilà que soudain le spectacle change. La ville illusionna ceux-là qui voulaient voir refleurir sa prospérité. De la Veuve elle n’eut que les apparences, étant depuis longtemps devenue momie. Mais sa beauté fut complice du prestige !... Et qu’importe, alors, que retentissent encore, parmi des tombeaux, les mâles accents du parler des anciens Communiers, ou que, par une voie d’eau artificielle, on ramène de force la mer, comme une amante trop fantasque ?... Bruges sera-t-elle moins la chère « embaumée », « triomphante et belle dans sa mort parée, dans les bandelettes de ses eaux inertes, de ses régulières fumées, avec des dorures aux façades, comme des onguents aux ongles, à la denture, et le lis de Memling en travers du cadavre, comme l’ancien lotus sur les vierges d’Égypte » ?...

Il faudrait se garder de penser que G. Rodenbach, dans la célébrité de Paris, a conçu quelque mépris pour l’antique idiome de Flandre, ou qu’il a voulu prendre une attitude anti-civique d’hostilité publique contre le projet, actuellement en voie de réalisation, de Bruges port-de-mer.

Seulement il est sincèrement convaincu de faire du flamand la langue officielle ne pourrait en rien contribuer au relèvement de la cité et que vouloir nationaliser à l’excès, c’est s’exposer à isoler. Et, toujours incrédule en une possibilité de renaissance commerciale, il redoute, comme esthète, le contact de l’industrialisme pour la beauté de Bruges, pour cette beauté essentielle et presque sacrée, s’il est vrai que ce sont les belles villes qui font les belles âmes de ceux dont elles abritent l’existence.

C’est que l’amour de G. Rodenbach pour Bruges est, semblablement à celui de son héros, quelque chose comme le culte qu’on a pour une œuvre d’art, ou comme une religion. Rien, dans sa passion, de ce patriotisme local « qui unit ceux d’une cité par des habitudes, des goûts communs, des alliances, un amour-propre de clocher. »

Les choses presque seules, fort peu les êtres, l’intéressent : les canaux, les arbres éplorés, les ponts, les cloches sensibles dans l’air, les vieux murs des vieux quartiers. La Ville pour lui est devenue « personnelle, comme humaine ». Il l’aime « d’être si belle », avec le désir de parer sa beauté, « une beauté mystérieuse d’être si triste ».

« Elle est dans le silence, la beauté de Bruges, dit Joris Borluut; et sa gloire est de ne plus appartenir qu’à un peu de prêtres et de pauvres, c'est-à-dire à ceux qui sont les plus purs puisqu’ils ont renoncé. La meilleure destinée consiste à être quelque chose qui se survit.

– Non, riposta Farazyn, il vaudrait mieux lui rendre la vie; il n’y a que la vie qui vaille; il faut toujours vouloir la vie et aimer la vie ! »

Borluut reprit, d’une voix d’apôtre :

« Ne peut-on pas aimer aussi la mort, aimer la douleur ? La beauté de la douleur est supérieure à la beauté de la vie. C’est la beauté de Bruges. Grande gloire finie ! Dernier sourire immobile ! Tout s’est recueilli alentour : les eaux sont inertes, les maisons sont closes, les cloches chuchotent dans la brume. Voilà le secret de son charme. Pourquoi vouloir qu’elle redevienne comme les autres ? Elle est unique. On marche dans elle comme dans un souvenir »...

Après la forme, un peu molle et sans accent, de Bruges-la-Morte, dont l’étonnant succès doit être attribué, sans doute, à la prestigieuse assimilation de la défunte que pleure Hugues Viane et de la Ville, défunte aussi, « mise au tombeau de ses quais de pierre », après la dentelle, toute compliquée sur un canevas un peu puéril, de Musée de béguines, et la prose un peu lâche, un peu comme farcie de déchets poétiques, de la Vocation, la langue, dans le Carillonneur, a acquis de la vigueur; le style s’est affermi et fortifié.

Ce roman semble avoir correspondu comme à une velléité d’action morale chez le rêveur qui le conçut, d’action très pure et comme obstinée et inquiète.

*

*  *

Mais la vie véritable de G. Rodenbach, c’était l’extase, et il faut la chercher dans ses poèmes.

Dans le Règne du silence il a fait pour nous, et plus encore pour lui (car les poètes ne nous donnent que les miettes qui tombent de la table de leurs festins) rayonner l’âme de toutes les choses familières; il a fait palpiter toutes les vies invisibles qui sont dans la Vie :

Les chambres, qu’on croirait d’inanimés décors,
– Apparat de silence aux étoffes inertes –
Ont cependant une âme, une vie aussi certes,
Une voix close aux influences du dehors
Qui répand leur pensée en halos de sourdines...

Puis ce sont les canaux, les eaux qu’il ausculte, pour analyser

Ce cœur de l’eau plus compliqué qu’un cœur de femme.

Et les paysages de villes; l’âme des pierres, des cloches qui font le dimanche si triste; son âme, aux vitres de laquelle apparaissent les souvenirs anciens; les voix du silence, enfin, dans la douceur des soirs, quand

On croit sentir tomber comme une neige noire.

L’artiste a pénétré si profondément l’objectivité avec sa vision personnelle, que les deux visions semblent souvent se confondre et se superposent l’une sur l’autre, sans cesse, au point de produire une inextricable complication et parfois une vraie superfétation d’analogies.

Ainsi cette assimilation, un peu inattendue :

Quand le soir est tombé dans la chambre quiète
Mélancoliquement, seul le lustre émiette
Son bruit d’incontenté dans le silence clos.
Lustre aux calices fins en verre de Venise
Où la douleur de la poussière s’éternise,
Mais en gémissements qu’à peine on remarqua,
Grêles comme un chagrin lointain d’harmonica.
C’est une panoplie aux cliquetis de verre
Où l’on entend le bruit blessé qui persévère;
C’est un grand reliquaire à l’aspect végétal
Où d’invisibles pleurs, captifs dans le cristal,
Roulent en sons mouillés parmi les pendeloques.
Lustre, fontaine blanche aux givres équivoques;
Lustre, jet d’eau gelé, mais où l’eau souffre encor...
Ce lustre, c’est mon Cœur visible en ce décor
Qui frissonne en sourdine et sans cesse s’afflige,
Jet d’eau fleurdelisé dont la plainte se fige !

Ce procédé, ou cette virtuosité, s’accentue encore dans les Vies encloses (1896), où nous voyons s’animer tout ce qui est dans l’âme, toues les vies diverses en lesquelles elle se multiplie. Au fond, c’est le même mode de transposition, mais inversement appliqué : tantôt, transposition de l’âme dans les choses; maintenant, transposition de la nature extérieure dans l’âme.

Ici l’âme – avec ses croyances, ses espérances, ses regrets, ses remords, sa joie, ses rêves, tout ce qu’elle enchâsse – est symbolisée par l’eau enfermée en les cloisons de verre d’un aquarium; c’est l’aquarium mental : même tranquillité apparentielle, mêmes leurres des reflets et des profondeurs, même perpétuel grouillement d’êtres et de pensées, mêmes indéfinies floraisons.

Et le symbole de l’eau est constant en ce poème, avec le glauque aquarium où

s’assagit l’eau volage,

avec les vitres, « des aquariums d’ombre », avec les yeux « nus comme l’eau »

Mystère de cette eau des yeux toujours placide
En qui l’âme dépose et si peu s’élucide,

avec les nuages qui flottent en l’océan des airs

Tissus à la dérive et parure changeante.

Mais sans vouloir davantage proférer les oracles vains d’une impuissante analyse, voici quelques strophes – non les plus belles, peut-être, mais de celles qui hantent la mémoire :

Dans l’aquarium clos songent les actinies,
Anémones de mer, sensitives de l’eau;
Les moires peu à peu se sont tout aplanies
Qui tout à l’heure s’arrondissaient en halo
A l’endroit qu’a blessé quelque nageoire en fuite;
Le silence renaît et plus rien ne s’ébruite
Dans le bassin peuplé de formes en arrêt.
Alors, dans l’eau sans nul frisson, les actinies
S’ouvrent, comme une bouche au baiser s’ouvrirait,
Fardant de rose un peu leurs corolles blémies,
Mais sensibles encor comme une plaie en fleur;
Car le moindre nouvel éveil d’une nageoire
Les rétracte aussitôt parmi l’eau qui se moire,
Encor que le poisson soit doucement frôleur,
Et les voilà toutes recloses, racornies,
Toutes tristes comme une bouche après l’adieu !
Or, nous avons nous aussi dans nous des actinies.
Rêves craintifs qui se déplient parfois un peu,
Jardin embryonnaire et comme sous-marin,
Fleurs rares n’émergeant que dans la solitude,
Bijoux dont le silence entr’ouvre seul l’écrin.
Mais combien brefs, ces beaux instants de plénitude
Qui sont le prix du calme et du renoncement !
Car revoici toujours les nageoires bannies
D’un rêve trop profane au louche glissement
Qui crispe l’eau de l’âme et clôt les actinies.

Une seule analogie ici; mais quelles ramifications de détails ! Et voulez-vous admirer une jolie efflorenscence d’images s’associant à la pensée, s’y résorbant, lisez :

Yeux d’aveugles : ils sont tristes, l’air d’une plaie;
Yeux nuls, sans effigie; étain qui se délaie;
Yeux d’aveugles : jardins où la vie a neigé;
Yeux plus vitreux que ceux des morts. Ah ! qu’ils sont tristes,
Nus comme les tonsures des séminaristes;
Eau d’un canal que nuls bateaux n’ont imagé;
Patènes qui jamais ne mireront la messe
Et les cierges et les lèvres d’enfant de chœur.
Veilleuses sans clarté. Fioles sans liqueur.
Depuis quand ? Sont-ils nés dans cette ombre ? Ou bien n’est-ce
Qu’un obscurcissement graduel – tel le soir;
Ou l’usure – tel un tissu réincorpore
Les roses et les lys le brodant sur fond noir,
Et bientôt s’unifie en étoffe incolore.
Ah ! qu’ils sont tristes ! qu’ils sont tristes ! On dirait
Des scellés apposés sur une tête morte.
Ces yeux, sans plus jamais qu’un seul regard en sorte,
C’est, sans tain, un miroir qui s’étiolerait;
C’est, sans jet d’eau, la vasque immobile qui gèle;
C’est derrière une vitre, une hostie en prison.
Ah ! ces yeux ! on frissonne au bord de leur margelle,
Puits d’infini, que bouche un si calme glaçon.

Par quelle main habile ces yeux sont disséqués ! Et que voilà une étonnante miniature poétique ! Et pour en finir avec les citations, écoutez ces tercets :

Nous avons nos Limbes obscures
Où dorment des projets mort-nés,
Comme des enfants sans figures.
Rêves en germe, espoirs aînés,
Rosiers trop faibles, lys trop pâles,
Avant l’avril déracinés.
Nous avons nos Limbes mentales
Où sont des désirs mal éclos,
Des fleurs où manquent des pétales;
Jardins obscurs comme un chaos
Où des amours non-abouties
Vivent encor, mais les yeux clos.
Ah ! tant d’images décaties !
Et tout ce beau froment en vain
Qui rêvait d’être des hosties.
Sombre royaume souterrain,
Labyrinthe d’inconscience,
C’est là qu’on est un peu divin...
Un rêve y dure, un vœu s’élance;
Un espoir vit, quoique déçu;
Un reflet à l’eau se fiance;
Et cela bouge à mon insu
Dans ce clair obscur de moi-même :
Tout un univers mal conçu,
Et tout, des songes sans baptême !

Cette complexité cérébrale, cette subtile et infinie recherche, dont les raffinements et les ruses ne sont pas sans fatiguer parfois le lecteur par leur excès même, ne s’étalent nulle part plus manifestement que dans les Vies encloses, surtout dans « le Voyage dans les yeux », qui forme une importante partie du volume. Le brillant assembleur de rimes et de rythmes qu’est notre poète, y a conservé certaines attaches parnassiennes. Mais on sent je ne sais quelle impatience de secouer le joug des vieilles poétiques, de briser les moules consacrés. Déjà se fend la chrysalide de l’alexandrin, d’où sortira le vers libre.

Il est éclos, le vers libre, dans le Miroir du ciel natal. Il y alterne avec l’autre, presque timidement : on dirait des concessions faites un peu tardivement, un peu tristement, à la tendance contemporaine...

Nulle part, le caractère dominant de la poésie de G. Rodenbach ne se manifeste avec autant d’intensité que dans ce dernier ouvrage. Voilà bien toujours ces poèmes attristés et doux, comme un soir d’hiver dont l’image tremble aux eaux dormantes d’un étang : pages subtiles, et, pour employer l’expression de M. Gaston Deschamps, vers immatériellement durables.

Le rêve du poète encore une fois – une dernière fois ! – s’en revient, en souvenirs tranquilles, aux villes du Nord. Il songe à une calme demeure qui y serait située, dans laquelle il œuvrerait, à la clarté lunaire des lampes, des livres immortels, qui « relieraient son cœur au cœur des autres hommes » :

Quelque chose de moi dans les villes du Nord,
Quelque chose survit de plus fort que la mort.

Et revoici toutes les comparaisons, toues les analogies, qu’on peut trouver dans les théories blanches des premières communiantes, dans les gestes de spectres de femmes en mante errant par les rues, dans la nonchalance des cygnes glissant sur les vieux canaux, dans les cloches, les hosties, les jets d’eau, les lampes...

Les lampes ! heureux ceux qui n’ont aimé qu’elles; car seules elles sont fidèles, et confidentielles, ces calmes amies !

Sourire de la lampe en sa dentelle blanche
Qu’on dirait une coiffe où dorment des cheveux;
Lampe amicale aux lents regards d’un calme feu
Qui donne à l’air de chaque soir – l’air du dimanche.

Voici un ancien motif, rajeuni, grâce au rythme souple du vers libre, par des variations imprévues :

La cloche ne sonne
Pour personne.
Vieille cloche dans son beffroi,
La cloche a peur, la cloche a froid;
Et ses sons semblent des halos
Du cadran, qui sur la tour hante
Comme un clair de lune qui chante
La cloche ne sonne
Pour personne.
La cloche fut jeune jadis;
Ses chants tombaient comme des lys
Sur les eaux souriantes;
Dans l’air de la ville, elle était
Une première communiante
Qui passait tout en blanc et chantait.
La cloche ne sonne
Pour personne.
Elle allait visiter les tours
Dans ce temps-là, l’une après l’une,
Et se baigner au lac d’amour
Où les doux nénuphars émergent;
Et dormir le soir dans la lune
Qui est un blanc dortoir de vierges.
La cloche ne sonne
Pour personne.
La voici valétudinaire
Même aux tièdes matins d’août,
Elle n’a plus l’âge d’être poitrinaire;
Mais dans l’air qui la vit vieillir
Ses sons sont des accès de toux
D’une souffrante aïeule
Qui va bientôt mourir...
Elle s’afflige d’être si seule.
La cloche ne sonne
Pour personne.

Le livre se termine par ce cri douloureux, de doute et d’espérance à la fois – paroles pieuses et suprêmes de celui qui, s’en allant, jetait comme un dernier regard sur le labeur de sa vie d’artiste :

Seigneur ! en un jour grave, il m’en souvient, Seigneur !
Seigneur, j’ai fait le vœu d’une œuvre en votre honneur.
C’est donc pour vous qu’ici brûlent d’abord des lampes
Qui disent votre gloire et sont mes dithyrambes.
Toutes ces chastes premières communiantes
Vêtent mes rêves blancs de leurs robes qui chantent.
C’est pour prix de vos biens et pour m’en rendre digne
Que j’ai fait jusqu’à vous pèleriner mes cygnes.
J’ai varié dans l’air le concert noir des cloches
Pour m’exprimer moi-même en leurs chants qui ricochent.
Et les jets d’eau montés en essor de colombe,
C’est ma foi, tour à tour, qui s’élance et retombe.
J’ai cherché votre face en aimant les hosties,
Viatique d’amour dont ma vie est nantie !
Seigneur ! en ma faveur, souvenez-vous, Seigneur,
Seigneur, de l’humble effort d’une œuvre en votre honneur.

*

*  *

G. Rodenbach avait publié, en même temps que le Miroir du ciel natal, un petit roman tout imprégné de sa personnalité littéraire, intitulé L’Arbre.

Ce n’est plus Bruges pourtant, la ville de son rêve nostalgique, que G. Rodenbach a chantée dans ce petit volume. Mais n’est-elle pas un peu la sœur de Bruges, cette île toute nimbée aussi des brumes du nord et qui, au milieu du nivellement moderne, a gardé, par on ne sait quel miracle, l’intégrité de son paysage, de ses mœurs, de ses costumes, cette île vierge, un peu grise et douce, de Zélande ?

C’est en ce coin deterre innocent et heureux que se déroule le petit récit dramatique intitulé L’Arbre; et l’on peut dire que comme la Ville dans le Carillonneur, l’on voit ici l’île se lever et s’animer, entité mystérieuse, âme complexe dont les autres personnages n’ont que des reflets en la leur.

C’est une histoire un peu étrange, contée comme avec des gestes mystérieux. Et c’est toujours la même hantise et visions impalpables, d’images attristées de la Mort – cette Inexorable qui guettait déjà le poète.

D’autres œuvres étaient annoncées, qu’éditera la maison Charpentier : Mademoiselle Noémi, roman; L’Élite, un livre de critique, recueil de portraits contemporains. Et la Comédie Française venait de recevoir une pièce tirée de Bruges-la-Morte.

G. Rodenbach était encore un remarquable chroniqueur. Collaborateur assidu au Figaro et au Journal, correspondant du Journal de Bruxelles, puis du Patriote, il fut un brillant écrivain mondain. On a dit, avec infiniment de justesse, de ses chroniques, qu’elles étaient comme sa conversation d’après-dîner, essaimant des paroles un peu graves, apprêtées et jolies.

« Certes, l’œuvre de Rodenbach n’était pas achevée, comme le disait Catulle Mendès sur la tombre du poète. Certes, il ne nous avait pas encore livré tous les trésors de ses souvenirs et de ses rêves; mais ce qu’il nous en laisse suffit à ériger une très pure et très haute gloire; en mourant, il a pu dire au mystérieux Dispensateur qui, en échange du Génie, exige la Beauté : Nous sommes quittes ! »

On a souvent essayé de définir le talent très raffiné, très mélancolique et enfin un peu spécial, de G. Rodenbach. Si son œuvre n’est pas parfaite – et quel écrivain, même génial, qui n’a pas ses défaillances ? – on s’accorde assez à reconnaître qu’elle est d’une originalité rare.

On a surtout analysé le secret des visions du poète, et l’art merveilleux de son style, tout en grisaille, tout en douceur.

Ainsi cet extrait des Figures contemporaines de Bernard Lazare :

« Les ors, la pourpre et les pierreries rutilantes ne sont pas connus de Georges Rodenbach ou, plutôt, il les veut ignorer. Il est de ceux que l’éclat blesse, qui redoutent les fanfares de la lumière et lui préfèrent les tendres pénombres ou les froides et ternes clartés lunaires.

C’est un prosateur et un poète qui chérit les crépuscules et les aubes, non point ces couchers de soleil et ces levers d’aurore méridionaux qui sont trop métalliques et trop nets, mais ces heures agonisantes et naissantes du septentrion qu’une brume toujours cache et qu’un voile recouvre. Les splendeurs bruyantes des midis ne sont pas faites pour lui.

Il n’aime qu’une couleur : le blanc, et il le veut partout. Blanc du croissant céleste, blanc des linges et des dentelles, blanc de la neige et des diamants; il en connaît toutes les nuances, tous les tons, depuis celui que le bleu adultère jusqu’à celui-là que le rose embellit et que pare le jaune.

... Cette préoccupation d’un univers où tout serait blancheur, et que seul habiterait le silence, tourmente G. Rodenbach et le conduit à la préciosité, au douceâtre, à la puérilité même. Il s’ingénie à trouver des concordances, il orchestre sa symphonie, il ne permet qu’à la voix tintinnabulante des cloches, au murmure des sources pures, au susurrement de l’encens qui se consume, de troubler la paix de ses cloîtres, de ses villes, de ses bois et de ses jardins, et il a su harmoniser son style avec les êtres qu’il évoque, les béguinages qu’il décrit, les cités mortes qu’il chante. C’est un style lénitif et un peu terne, dont le blanc parfois devient gris, dont la douceur tourne au miel souvent, mais c’est quand même le style d’un artiste qui est un rêveur. »

« S’il y a de la poésie de chambre – dit, de son côté, Anatole France – comme il y a de la musique de chambre, la poésie de Georges Rodenbach est bien celle-là. Elle est faite pour être écoutée ou lue le soir sous la lampe. Pour éviter toute méprise, il convient d’en marquer bien le caractère. Nullement descriptive, elle ne peint ni les mœurs, ni les paysages. Georges Rodenbach n’est en aucune manière un Brizeux flamand. Ce ne sont pas les choses, c’est l’âme des choses qui l’occupe et l’émeut. Ce qu’il peint, c’est seulement ce qu’on ne voit pas, et il vaut mieux dire tout de suite que cette poésie, qui reste toujours dans une certaine brume, n’est pas faite pour plaire également à tous les esprits. »

G. Rodenbach avait emprunté à Baudelaire l’art d’établir des échanges entre les divers ordres de sensations; seulement il a poussé cet art jusqu’à l’excès.

Tel il apparaît dans ses poèmes, tel il est dans ses romans. C’est la même sensibilité qui frissonne au moindre choc, c’est la même observation aiguë, passionnée jusqu’à la manie presque, de menues sensations d’une rare subtilité, de palpitations infinitésimales de la vie.

« Penser de la fumée, regarder du silence ! »...

C’est aussi la hantise des villes du Nord, avec des tintements de cloches dans la brume, des éclats d’ostensoirs, des blancheurs d’hosties, et je ne sais quelle nostalgie des eaux mortes et des cloîtres recueillis...

Cependant la pensée de l’écrivain s’est parfois élevée, mais rarement, à de très réels problèmes, à des contingences d’un haut intérêt actuel.

La forme concorde avec le fond. Il a inventé « une musique en sourdine ». Sa langue, plus suggestive qu’expressive, est évocatrice de songes sans fin – ciselé ainsi qu’un reliquaire antique, jusqu’à friser la préciosité.

Littérature « un peu frileuse, un peu exténuée », a-t-on dit. Peut-être; mais littérature d’artiste infiniment déclicat, à laquelle on ne peut se défendre de trouver un charme très réel et toujours exquis, et qui restera vivante tant qu’il y aura des hommes qui se consoleront de la Réalité par les Rêves.

En résumé, G. Rodenbach, après Baudelaire et avec Stéphane Mallarmé, a donc définitivement mis en honneur dans la poésie française contemporaine, le mode suggestif et évocatif; et il a créé une sorte de « gongorisme sensitif », comme a dit J. Lemaître.

Mais il a aussi apporté dans l’art littéraire un mysticisme nouveau, qui se distingue de celui de l’auteur des Fleurs du Mal ou de celui de Verlaine en ce qu’il est exempt de perversité : mysticisme blanc et rose, tiède et caressant, de béguinages flamands.

Dans l’histoire de la jeune littérature française de Belgique, Georges Rodenbach sera compté parmi les initiateurs. Au milieu de nos vigueurs, qui revêtent des formes parfois un peu frustres et violentes, il apparaîtra toujours comme un maître de recueillement, de tact et de goût, de subtilité, de distinction parfaite; et, grâce à son succès, il a la gloire d’avoir contribué, pour une large part, à révéler et à imposer à l’attention et à l’admiration de Paris la résurrection de nos lettres nationales.

Son image souvent en nos souvenirs se lèvera, pour symboliser à nos esprits l’artiste pur, que fut ce poète, qui passa, cherchant sans cesse à réaliser le Beau, et qui mourut, jeune, avant d’avoit vu se faner son rêve blanc, mélancolique.

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 21:41