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Jeunes Romanciers et Conteurs de chez nous

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Quelques jeunes Romanciers et Conteurs de chez nous

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(Conférence faite, sous les auspices des « Amis de la Littérature » à Bruxelles, Schaerbeek, Molenbeek-Saint-Jean, Anvers, Mons et Liège par Arthur Daxhelet en 1913.)

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Etant petit garçon je lisais des romans,
Et j'en relis encore avec la barbe grise...

écrivait La Fontaine.

Depuis le temps où le Bonhomme vieillissant retournait à « L'Astrée », dont il s'était diverti dans sa jeunesse, je crois bien que les récits imaginaires n'ont rien perdu de leur attrait.

Il est bien naturel qu'il en soit ainsi. Car, soit qu'on s'intéresse au jeu varié des événements, ou qu'on se passionne d'observation et de psychologie, ou qu'on aime simplement à se laisser emporter sur les ailes du rêve, le roman a toujours de quoi charmer les grands enfants que nous sommes.

Mais il est une raison, bien différente de celle-là, pour laquelle ce genre devait tenter l'effort des écrivains de chez nous. Je ne sais, en effet, s'il en est un autre qui soit plus apte à traduire quelques-unes de leurs qualités foncières.

Il me semble qu'en particulier, la sensibilité nerveuse de ceux de Wallonie y trouve matière à s'exprimer, en des fictions émues et gracieuses où se reconnaissent la songerie méditative et la tendresse prompte qui leur sont propres. Et comment leur naturisme ne s'y plairait-il pas aussi, dans la mesure où l'œuvre romanesque permet et même favorise l'évocation des sites familiers du terroir ?

Cependant cette large place qui y est laissée à la description et au décor, voilà qui ne doit pas moins s'accorder avec l'imagination réaliste et picturale des Flamands.

Donc, le roman était bien fait pour séduire tous nos auteurs, de quelque région qu'ils fussent originaires.

Pourtant l'art de narrer est complexe et difficile. Il exige, entre autres, de l'observation, le sens du détail et puis encore une finesse d'analyse, qui n'était pas précisément la marque distinctive par où se déterminait l'originalité de nos premiers romanciers et conteurs. Aussi s'aperçoit-on qu'à ce point de vue, nous manquons encore de tradition.

Nos récits n'ont pas toujours, non plus, l'ordonnance nécessaire, nos déductions la vigueur qu'il faudrait, ni nos raccourcis toute la puissance souhaitable.

Et notre verve ? Est-elle toujours suffisante à animer une prose rapide et diverse comme l'action et la vie elle-même ?

Notre pensée, on ne peut le nier, se ressent toujours de sa longue léthargie d'autrefois. Elle est lente à s'exprimer. La langue française dans laquelle nous la traduisons, reste souvent pour nous un instrument de luxe, que nous manions non sans quelque maladresse, « une langue des dimanches et des jours de fêtes », comme disait spirituellement Albert Giraud.

Enfin, des deux familles ethniques que nous formons, l'une a particulièrement savouré les délices de la musique, l'autre, celle de la peinture. Mais aucune ne s'est révélée proprement expansive en paroles et, par là, naturellement littéraire.

Il devait résulter de ces conditions que l'art de nos romanciers ne serait pas aussi riche, ni aussi délié qu'il se pourrait, qu'il serait fait d'application et de ténacité plus que de spontanéité. Et, de vrai, ne manque-t-il pas un peu de cette vivacité malicieuse qui caractérise la manière des conteurs de France ? En général, il n'a rien de gaulois, et, comme je le faisais entendre tantôt, la verve surtout y semble un peu courte.

Pourtant, je me hâte de l'ajouter, notre sobriété un peu forcée n'a rien de sec, ni de déplaisant, parce que, chez nous, la pitié et une tendresse grave remplacent l'esprit et l'ironie. Et cela, peut-être, vaut bien ceci.

En effet, dans nos livres, presque toujours, la réalité se colore de la tonalité de notre âme aimante et compatissante. Pour nos écrivains le roman est bien la vie perçue par « le rayon du regard intérieur », dont parle Octave Pirmez.

Cela est vrai même de ceux qui paraissent le plus s'être fait une loi de ne pas trahir leurs impressions.

Nos jeunes romanciers et conteurs sont nombreux. Et pourtant les limites de mon sujet ne m'ont permis d'envisager qu'une période de temps assez courte et la plus récente.

Je ne me laisserai pas aller au plaisir d'écouter les voix, souvent fraîches et sympathiques, mais encore hésitantes, de tant de nouveaux venus qui se sont ingéniés à enclore, dans des affabulations amusantes ou graves, le rêve qu'ils ont fait de la vie.

Je me bornerai à vous parler d'un petit nombre d'auteurs que recommandait à mon choix ou leur effort déjà considérable en son ensemble ou leur individualité bien tranchée.

Je ne me dissimule pas que je m'expose ainsi à commettre des erreurs. Je n'ignore pas combien il serait présomptueux de prétendre distinguer sûrement, dès maintenant, ceux dont les ouvrages vivront dans l'avenir, d'avec les autres qui n'auront existé qu'un jour.

Et je prévois quelles rancunes mes oublis m'attireront peut-être, s'il est vrai que chacun de nous, jusqu'au plus humble, croit volontiers à l'éternité de son art !

Obéissant au souci de méthode, j'étais enclin à établir, si possible, quelque classification ingénieuse des écrivains dont j'ai à vous parler, selon le genre des récits qu'ils ont composés, ou la portée philosophique, morale, sociale de ces récits. J'ai bientôt reconnu que toute tentative de ce genre serait vaine, ou que, du moins, le système, le parti-pris y apparaîtraient de la façon la plus insupportable. Je me laisserai donc guider par une logique toute naturelle et sentimentale, traitant d'abord de deux romanciers qui s'avancent les premiers, par l'âge et le talent, à la tête de la petite phalange que je vais passer en revue, puis d'un troisième, dont la mort vient d'arrêter la main qui tenait encore la plume, et laissant les autres se ranger après ceux-là, au gré des transitions faciles ou même du hasard.

On ne manque jamais, en parlant d'Edmond Glesener, d'évoquer le nom de Flaubert. Le rapprochement est commode ; il est flatteur pour celui qui l'appelle, et il est juste en un sens. En bon disciple de l'ermite de Croisset, E. Glesener, en effet, applique à la banalité quotidienne, à la bêtise humaine, une observation aiguë, nette, impitoyable. Mais, d'autre part, comme un Tolstoï, il nourrit en son cœur une grande sympathie pour les humbles et une large indulgence pour leurs erreurs. Une bonté foncière, mais une bonté qui ne s'exprime pas sur un mode déclamatoire, qui n'est qu'un frémissement secret et jalousement dissimulé, anime toute son œuvre. Elle se fait reconnaître depuis Aristide Truffaut, ce petit livre des débuts, où il s'est proposé de nous faire sentir le néant des existences végétatives, qu'il ne découvre pas sans une profonde amertume, en passant par Le Cœur de François Remy, tout pénétré d'émotion, jusqu'aux deux volumes composant la Chronique d'un petit pays : Monsieur Honoré et Le Citoyen Colette, dont le premier a paru hier tout justement et où l'on voit des miracles opérés tantôt par la tendresse émanant d'une femme simple et douce et tantôt par la pureté et l'innocence de l'enfance.

Mais l'âme sensible de E. Glesener, son âme de poète, se décèle bien mieux encore dans son amour fervent de la nature.

Les Flamands aiment certes leur sol, leur climat, leur ciel dont ils ont appris les secrets de la couleur. Ils aiment leur pays comme un tableau chatoyant et splendide. Les Français, en général, ne cherchent dans la nature qu'un décor adéquat. Quant aux Wallons – je parle surtout de ceux des régions de Meuse et d'Ardenne – ils animent volontiers le paysage de chez eux d'une vie mystérieuse : ils lui confèrent une individualité et comme un visage humain. Une sorte de tendresse panthéiste les relie à leurs coteaux, à leurs vallées, à leurs rivières limpides et bruyantes.

Aussi voyons-nous, dans Le Cœur de François Remy, la nature jouer le rôle d'un personnage toujours présent, dont François, avec son âme de sensitif, subit toutes les suggestions.

On connaît l'histoire si simple et si émouvante de ce pauvre vannier sentimental et irrésolu, qui, pour ne pas se séparer de la belle fille dont il s'est épris, se résigne à mener une existence misérable parmi les nomades formant l'entourage de sa maîtresse.

Ballotté entre son amour et les rappels de l'enfance tranquille qu'il passa à Liège, il assiste, tout au long des jours et des années qui s'écoulent, à la déchéance graduelle de sa volonté.

Avec François et Louise, suivant en imagination la roulotte qui les emporte, nous parcourons toutes les Ardennes, le Condroz et la Hesbaye.

Edmond Glesener retient chacun des sites en lesquels l'âme de ses héros communie. Il le note avec des images et des couleurs qui nous le rendent présent, en quelque sorte, sans que jamais la marche du réxcit soit entravée de ces descriptions précises qui s'y mêlent en s'y fondant.

Ce cadre merveilleux, qu'il compose ainsi, fait en quelque sorte partie essentielle de l'action. Un clair de lune, un ciel bas de pluie, le soleil couchant sur les combes boisées ou sur les fagnes mélancoliques, sont de nature à colorer différemment l'âme de François, à peser sur ses déterminations, à les modifier.

Cela est si vrai qu'à l'heure où ce pauvre homme faible, sans volonté, songe enfin à s'évader de sa vie errante, désormais sans beauté depuis que son amour est mort, à cette heure, dis-je, où sa destinée s'accomplit, c'est en vain qu'il a envisagé toutes les raisons de partir ou de rester. Il obéit, encore une fois, au conseil mystérieux des choses, il cède aux suggestions de la nuit noire, il subit l'inquiétude qui émane des menaces du ciel. Et il rentre dans la maringote branlante.

Celle-ci n'est-elle pas le symbole de sa pensée mobile, vagabonde, de son âme indécise ? Pauvre âme si tendrement sensuelle ! Il la tient de sa race et du milieu dans lequel il passa ses premières années. Elle s'élaborait dans la vieille maison d'Outre-Meuse, où mêlé au petit monde des poètes populaires, il s'endormait, en rentrant du théâtre des marionnettes, bercé par les douces chansons élégiaques que son père composait. Pauvre âme de poète toute pleine d'aspirations ! Mais aussi pauvre âme humaine !

Car elle contient une vérité générale, profonde, éternelle. François incarne, avec des traits inoubliables, le type de l'homme dont la bonté native est tarie dans sa source par une volonté malade, dont la sensibilité s'est hypertrophiée, et qui vit à la merci de ses nerfs affolés.

Mais assurément l'ambition de E. Glesener a été, avant tout, d'individualiser une âme ethnique dans celle d'un homme. Le Cœur de François Remy, c'est une synthèse sentimentale ; c'est le cœur des gens d'un petit pays très particulier qui n'a guère changé depuis des siècles, avec ses élans vifs, généreux, ses ardeurs étranges, et ses abdications d'énergie.

La vie studieuse et réfléchie de François n'avait point laissé, dès son enfance, d'élargir ses facultés imaginatives et d'aiguiser cette sensibilité dont il devait tant souffrir :

« Une pente naturelle portait son âme aux douceurs et aux épanchements. Elle se tournait d'instinct et toute épanouie vers le sourire avenant d'un visage nouveau. Une caresse maternelle, le geste spontané d'une affection qui s'offre, un regard confiant, un mot éveillait chez lui un enjouement expansif. Il suffisait que le maître d'école lui parlât avec bienveillance, qu'un ami, pendant la récréation, le prît confidentiellement par la taille ou reposât son bras sur son épaule, pour que l'envie lui vînt de les embrasser. S'il croyait démêler, au contraire, dans les allures d'un camarade, quelque froideur à son endroit, il était pris d'une inquiétude navrée, dont il ne savait se défaire que l'autre ne l'eût détrompé.

Il y avait des jours où ses appétits de tendresse se soulevaient en lui si impatiemment, qu'il courait tout à coup se blottir dans la poitrine de sa mère et lui jetait les bras autour du cou. Quelque chose de fiévreux et de chagrin battait dans sa gorge ; ses lèvres tremblaient sous un flot de paroles qu'il n'aurait pas pu proférer. La bonne femme, que ces effusions n'étonnaient plus, le prenait sur ses genoux, le baisait doucement, lui caressait la figure et les cheveux, comme au temps où il était tout petit ».

Toutes les circonstances ont fait de François un voluptueux, en qui les ardeurs naturelles du tempérament ont déterminé une attente fiévreuse de l'amour. Dans son vieux quartier d'Outre-Meuse dont il s'éloigne, il a laissé, croit-il, des parcelles saignantes de lui-même. Il est assailli de regrets, et ses mains essayent d'étreindre, pour les emporter là-bas, les chimères qui l'ont enivré.

« Il eut regret aussi de devoir quitter la ville qu'il avait peuplée de lui-même, et à laquelle tant de liens invisibles l'attachaient. Ce quartier d'Outre-Meuse, plein de mouvement, de querelles et de chansons, qui lui rappelait à chaque pas les jeux de son enfance et les rêveries de sa jeunesse, ce quartier où ses parents étaient morts et où son cœur avait pleuré d'amour pour la première fois, lui inspira une sorte de pitié. Il revécut son court passé par la mémoire ; au fond de son âme, des souvenirs heureux se découvrirent, pareils à de beaux paysages ; la présence visible du bonheur écoulé l'attendrit. Il songea en soupirant aux jeunes filles qu'il avait convoitées ; leurs fantômes allaient et venaient, s'effaçaient, puis se coloraient dans son imagination. Elles vivaient encore en lui, comme si ce qui avait été un désir eût été une réalité. Ses pensées le reportaient aux lieux où il les avait vues et qu'il allait quitter. Il n'irait donc plus, les soirs d'été, sous les arbres du boulevard d'Avroy, suivre quelque figure de femme, perdue dans la foule ! Il n'irait plus, les dimanches de fêtes paroissiales, errer autour des chevaux de bois, où, plus isolé, plus seul qu'ailleurs, il regardait les petites ouvrières, jolies et rieuses, tourner dans la lumière et le bruit !

Ah ! s'il pouvait rencontrer là-bas une jeune fille qui l'aimerait !... qui l'aimerait !... Etre aimé ! Comme il le souhaitait !...

Ce souhait devint vite un espoir, qui le rasséréna quelque peu. Il finit même par augurer, de cette phase nouvelle de son existence, comme une promesse de bonheur prochain. Aussi sa vie fut-elle bientôt dans cette petite ville des Ardennes, où il avait déjà promené ses langueurs passionnées, et que l'amour, sans doute, embellirait pour lui ».

Ces brèves citations suffisent à montrer la concision à laquelle E. Glesener est parvenu, presque d'emblée.

Les états d'âme qu'il définit, ont la justesse de la vie elle-même.

Décrit-il les paysages, c'est la même sobriété, avec la même précision. Souvent il n'a besoin que de quelques lignes pour brosser de façon magistrale, en se gardant de toute banalité, de tout recommencement, un coucher de soleil, une aube naissante, une nuit calme ou une journée de pluie.

Le choix savant du détail caractéristique, du mot propre, de l'épithète adéquate, marque le lien qui rattache le petit tableau à l'action même, l'en fait inséparable, comme partie intégrante et indispensable.

« C'étaient de belles nuits d'été, sereines et transparentes. Les forêts palpitaient doucement sous les astres d'un ciel paisible et pur. La lune suspendait dans l'espace une lueur argentée à travers laquelle le frisson de la feuillée semblait continuer le frémissement des étoiles. Un âpre parfum, la respiration nocturne de la terre, passait par intervalles. On entendait des rumeurs ardentes traîner au fond des bois ou un cri de bête s'élever au loin, mélancolique comme un appel d'amour ».

Remarquez comme tout s'accorde avec le malaise moral de François, hésitant entre les suggestions du remords et l'accoutumance douce de sa passion, entre les images du bonheur ancien, qui se lèvent, claires et tendres à cette heure, dans le recueillement muet des choses, et le sentiment angoissant de la misérable réalité présente.

Pourtant l'auteur ne dédaigne pas d'étaler une grande richesse de détails, quand, avec son héros, il s'émeut devant les sites auxquels l'âme de celui-ci s'harmonise complaisamment, lorsque, par exemple, François, qui revenait périodiquement vers la Meuse, la retrouve comme il aurait retrouvé une amie bien-aimée et qu'il rêve au bord du fleuve, laissant emporter, au fil des lentes eaux, sa pensée vers la chère ville natale...

On ne reprochera certes pas à Edmond Glesener de se recommencer. Le héros de son nouveau roman n'est pas, il s'en faut de beaucoup, de la famille de François Remy. Il ne voit pas, lui, le paysage, qui n'a aucune influence sur ses nerfs fortement trempés. Ici, donc, point de descriptions. De l'action, rien que de l'action tout au long de cet ouvrage d'une satire fine et contenue.

Il semble que l'ombre des Lesage et des Stendhal ait empêché E. Glesener de dormir, et que, subjugué par les souvenirs de Gil Blas et de Le Rouge et le Noir, il ait rêvé d'écrire un livre qui, comme ceux-là, suivrait jusqu'au bout la trajectoire, si l'on peut ainsi dire, d'un personnage caractéristique, autour duquel s'agiterait tout un petit monde.

Toujours est-il qu'il a conçu un héros très moderne, ambitieux et arriviste comme Julien Sorel, et d'un amoralisme amusant comme Gil Blas. Il le fait partir, comme eux, d'une condition infime et passer successivement par les différentes classes de la société, pour le porter jusqu'aux honneurs publics.

Autour d'Honoré Colette, joyeux compagnon d'un cynisme bon enfant, impulsif, riche d'instincts, presque sympathique, somme toute, en dépit de sa rosserie, une trentaine au moins de personnages évoluent, dont les figures, un peu caricaturales, individualisent les petits et les grands travers qui font le pittoresque de notre peuple, de notre petite et de notre grande bourgeoisie.

Le roman, en effet, est bien de chez nous. La couleur nationale y est même très marquée. L'auteur, pour mettre en valeur les caractères de ses personnages, s'est servi d'une foule de circonstances empruntées à la vie de notre pays. La lutte des partis, celle des classes, celle des races, la réorganisation de la garde civique, une distribution de décorations pour actes de courage et de dévouement, un bal à la Cour, une séance de la Chambre des Représentants, un congrès de la Libre Pensée, etc., autant de thèmes qui ont été matière d'amusants développements dans lesquels s'atteste toujours l'observation aiguë et juste de l'écrivain.

Celui-ci, en outre, a montré, encore une fois, à quel degré il possède l'art de composer. Tous les personnages qu'il met en scène, sont présentés au lecteur dès la centième page au plus tard, et régulièrement, au cours des innombrables événements qui forment la trame du livre, ils reparaissent autour du héros comme des satellites autour d'un astre de première grandeur.

Une application obstinée et méthodique a permis à Edmond Glesener d'ainsi triompher des faiblesses inhérentes à notre talent littéraire. Son œuvre est une victoire pour nos Lettres. C'est aussi pour elles une leçon et un réconfort.

Mais ce n'est pas seulement le talent de l'observateur et du narrateur qui fait le prix de la Chronique d'un petit pays.

Et je m'en réjouis, parce que la formule d'art de E. Glesener, en dépit de ce qu'elle l'apparente avec quelques-uns des meilleurs écrivains français du XIXe siècle, paraîtrait retarder un peu, si son œuvre restait comme étrangère, à force d'objectivité, à nos inquiétudes les plus immédiates, et si elle ne retentissait pas aux angoisses de notre pensée. Or, si les traces de nos préoccupations morales sont assez rares dans Monsieur Honoré, elles n'y sont pas absentes, pour peu que l'on y regarde.

L'auteur, en se penchant sur la petite humanité qu'il considère, en y notant volontiers les manifestations de l'instinct et de l'égoïsme, se montre préoccupé, semble-t-il, de chercher les raisons qui pourraient rendre les hommes meilleurs.

Il nous fait comprendre, entre autres, l'influence rédemptrice des enfants. Leur jeune pureté, leur naïve innocence contribuent à désarmer les rigueurs et les haines, réussissent à apaiser, à relever, à consoler.

Mme Colette, accablée de chagrin et méditant de sa venger d'un trop volage époux, s'en va chez sa fille Lucie. Considérez avec elle ce joli tableau, tout baigné d'une intimité recueillie bien faite pour rasséréner l'âme :

« Quand Mme Colette arriva devant la maison, Lucie causait dans l'embrasure d'une croisée, près de son enfant qui se roulait par terre à demi-nu, sur une couverture de laine. Elle s'amusait entre deux aiguillées à observer ses jeux, ses impatiences, ses paresses, et rien au monde ne lui semblait beau comme ce coprs rond et rose, frétillant de caprices, creusé de fossettes, et que le soleil chatouillait du bout de ses rayons, à travers la mousseline des rideaux. Un monde d'enchantement se levait pour elle de cette radieuse nudité ; sa pensée se balançait, grisée d'un bonheur qui montait en chansons de son cœur à ses lèvres. Elle ressentait de divines douceurs lorsque le marmot, rencontrant son regard, se mettait à rire de son rire de gorge, haletant et grassouillet, et remuait les bras, le ventre, les jambes, dans une de ces frénésies de mouvement où il semblait dépenser tout à coup des gaîtés accumulées. Alors elle n'y tenait plus : elle se jetait à genoux pour le couvrir de baisers, et, quand le bambin, excité par ses caresses, la lutinait à son tour, il lui jaillissait de l'âme un tel afflux de tendresse qu'elle regardait dans la chambre si son mari n'était pas rentré sans qu'elle l'eût entendu, afin de lui dire : « Vois donc comme il est beau ! »

Mais Edmond Glesener entrevoit encore d'autres sources de rédemption morale. Il a tracé une figure de femme, bien caractéristique à ce point de vue. Honnête, dévouée, charitable, elle est comme la conscience vivante du petit monde au centre duquel elle se trouve placée. Elle a l'éclat voilé et doux d'une veilleuse. A la fin de l'histoire c'est autour d'elle que tous se rassemblent. Ils y deviennent meilleurs. La tendresse qui émane d'elle, opère sur eux. D'où vient son prestige ? De sa bonté. Oui, la bonté attendrie et désintéressée, voilà la grande vertu qui mettrait un peu de douceur dans l'âpre vie des hommes.

C'est que Glesener aime trop ses héros pour ne pas rêver de les voir devenir moins laids et plus heureux. Chez lui, la pitié corrige continuellement l'ironie de l'analyste. Mais la bonté, pense-t-il, est une fleur trop rare de la sensibilité humaine, une fleur que la vie pourtant fait parfois éclore pour s'en orner et en respirer le parfum.

Ce n'est pas dans ce naturalisme heureux, c'est beaucoup plus haut, nous allons le voir, que Henri Davignon place le prix de la vie. Le Prix de la Vie, c'est ainsi qu'il intitule le plus beau peut-être de ses livres.

La thèse qu'il se propose d'illustrer dans ce roman est condensée dans cette épigraphe : « Que vaut la vie sans l'enrichissement d'un beau sacrifice ? » Nous entrevoyons aussitôt que nous allons assister aux péripéties de l'éternel conflit entre la passion et le devoir et à la victoire du dernier, par quoi l'auteur s'est promis d'exalter l'idée essentielle même de la morale chrétienne.

Mais l'œuvre de H. Davignon s'oppose à celle de E. Glesener à une autre point de vue encore. Nous sortons avec elle des milieux populaires pour nous tourner vers les milieux mondains.

Je crois bien que c'était, il y a quelques années, une nouveauté chez nous, une nouveauté dont nous devons faire honneur à Henri Davignon. Longtemps, en effet, on s'est imaginé (notre reconnaissance littéraire avait accueilli ce préjugé comme un dogme) qu'il n'y a dans la société élégante rien d'intéressant littérairement, et que, seules, les classes les plus basses offrent une abondante mine d'observations.

Or, les deux premiers livres de H. Davignon, Le Courage d'Aimer et Croquis de jeunes Filles sont justement consacrés à peindre « le monde », et telle est leur seule préoccupation, je crois. C'est que leur auteur, soucieux d'être sincère, a voulu nous montrer l'image des gens qu'il avait sous les yeux. Ajoutons qu'il a su le faire sans indulgence excessive et sans mépris exagéré.

Pareil sujet, du reste, offrait une riche matière à ses facultés de psychologue et d'analyste descriptif. La vie d'un homme ou d'une femme du monde, sous l'apparence d'élégance et de légèreté qu'elle revêt d'habitude, ne cache pas moins de drames, de douleurs, que celle du pauvre hère grossier et instinctif, que nous voyons terrassé par son destin lamentable. Le cœur qui bat sous un plastron de fine batiste, qui sait s'il n'est pas, quand la passion le ronge, plus tragiquement ravagé que celui du claquedent en guenilles ?...

Cependant H. Davignon ne semble pas tenté par les sujets exceptionnels et rares. Au contraire, c'est l'aventure quotidienne, ordinaire, un peu terne même, qu'il affectionne. Ainsi l'atteste son réalisme et son art savant tout à la fois. Car, si, malgré l'absence d'un élément d'intérêt mouvementé auquel il renonce, il réussit à nous émouvoir, ou du moins à provoquer la secousse nerveuse qui nous remue et nous poinct, n'est-ce pas qu'il a vu juste et qu'il est parvenu à nous donner l'illusion de la vie même ?

Je ne m'attarderai pas aux deux livres que je citais tantôt. Pourtant ils contiennent déjà toutes les qualités par lesquelles se recommandent les œuvres postérieures. Des âmes y sont finement analysées, des âmes sans profondeur mais pleines de fraîcheur et de simplicité sous leur préciosité mondaine et toutes en nuances de sentiment. Châtelains et châtelaines, mais aussi bonnes gens du pays wallon, et surtout des jeunes filles, des jeunes filles... Leur sourire naïf ou narquois, leurs aspirations, leur mélancolie, tout ce romanesque confus qui est propre à cet âge de la femme, tout l'énigmatique, tout l'insaisissable de leur tendre sensibilité, c'est cela que M. H. Davignon a scruté et note avec une rare perspicacité.

Ses portraits et ses silhouette et l'aventure romanesque qu'ils animent, se détachent du décor ravissant dans lequel l'écrivain, avec un sens remarquable du pittoresque, évoque la beauté multiple et diverse de l'Ardenne.

Mais, pour attachantes qu'elles soient, ces pages n'apparaissent plus aujourd'hui que comme d'habiles esquisses par lesquelles un jeune écrivain préludait fort heureusement au roman qu'il rêvait d'écrire et dans lequel il évoquerait le visage souriant d'une vraie femme dans un cadre de nature ardennaise.

En effet, Le Prix de la Vie nous ramène, encore une fois, vers les paysages tourmentés des hauts plateaux qui dominent la vallée de la Hoëgne. C'est là que s'érige le moderne château de Rudemont, confortable et luxueux.

Isabelle de Rudemont a épousé, depuis huit mois, le fils d'un riche banquier, Philippe Ferreins, qu'elle aime loyalement. Cependant Philippe songe déjà à reprendre ses droits d'amant près d'une voisine, la marquise Catherine de Famenne.

Un soir, survient Jacques Romagne, petit cousin et ami d'enfance d'Isabelle. D'une nature impressionnable et fine, intelligent, timide et puis soudain expressif et loquace, il n'avait pas déplu autrefois à la candide jeune fille qu'était Isabelle. Puis, il l'avait déçue par une réserve inexplicable, au moment où elle était en droit d'espérer qu'il la demanderait en mariage. Mais elle ne lui en voulait pas. Son mari, séduisant et léger, l'avait conquise par un charme très différent, presque opposé, un charme de grâce frivole, d'élan passionné.

Ce soir-là, un sentiment nouveau s'éveille dans le cœur d'Isabelle. Elle comprend que Jacques n'a pas cessé de l'aimer. Car telle est chez l'honnête femme la délicatesse de la sensibilité, qu'elle pressent l'approche du mal à travers la plus pure émotion. Elle ne peut se défendre elle-même d'un trouble très grand, d'un attendrissement inusité.

« Cette journée avait apporté dans l'inconscience du bonheur d'Isabelle un trouble que l'avenir ne pourrait atténuer. La descendance des vieux Rudemont avait frémi dans le soir tombant de se sentir environnée de solitude. Une sensibilité nouvelle s'éveillait dans l'épouse de Philippe Ferreins, une sensibilité étrangère, hostile à la frivolité de ce bonheur que la richesse viciait. Comme à l'empire que le joli homme exerçait sur la jeune femme échappait ce sentiment qui ne caressait que l'âme ! Ce sentiment avait de l'amour le désir de donner, de créer autour de soi le bonheur. Il n'en avait pas l'égoïsme qui rapporte le bonheur des autres au bonheur de soi-même. Il était sans objet défini. Il s'attachait à Jacques de Romagne, l'ami retrouvé, mais sans s'arrêter à lui qu'il pouvait associer à l'image douce de Jeanne. Il mettait au cœur d'Isabelle un attendrissement inusité, une mansuétude où déjà reposaient en puissance toutes les forces du sacrifice ».

Je ne raconterai pas le roman de ces deux âmes d'élite, de leurs combats intérieurs si douloureux, de leurs victoires achetées au prix de cruels renoncements.

Pourtant Isabelle trouve je ne sais quelle sérénité apaisée dans l'accomplissement même de son devoir généreux. Jacques se console d'avoir renoncé au rêve qu'il avait longtemps caressé ; il s'en console par le jeune amour dont son cœur, comme un rosier vigoureux, s'est refleuri.

Philippe lui-même, libéré de sa chaîne passionnelle, ambitionne une vie régulière et utile.

Et l'on s'étonne un peu, en s'en réjouissant, que l'optimisme conciliant de l'auteur ait arrangé si promptement, avec cette bénignité douce, des aventures si compliquées et si graves.

Le récit qu'il en fait, est extrêmement attachant. Le style est naturellement élégant. Mais, à mon avis, le mérite qu'il convient surtout de mettre en lumière à propos de cette œuvre, c'est son parfait équilibre. Rien n'en trouble l'homogénéité : pas de morceaux pittoresques mais encombrants, pas de dissertations à côté. Chaque partie, enfin, a sa place logique dans l'ensemble et son importance relative. Ce souci de la composition est chose assez rare chez nos écrivains pour que nous nous plaisions à le reconnaître ici.

Quant aux personnages, ils sont vigoureusement dessinés. Ils dialoguent entre eux avec naturel et vérité. Ils donnent exactement l'impression de la vie. L'auteur a dû les connaître. Peut-être a-t-il mis en eux quelque chose de lui-même. Peut-être un peu de son propre cœur est-il engagé dans certaines des péripéties de cette intrigue imaginaire ?

Jusqu'ici H. Davignon a écouté battre le cœur de la terre wallonne, établissant une association intime entre l'âme de ses héros et celle du terroir. On dirait qu'il a contracté avec la région ardennaise une secrète alliance, et que, comme s'il n'avait point encore célébré suffisamment la beauté du sol natal, il a désiré écrire en son honneur un livre où paysages et gens s'uniraient dans une sympathie plus complète encore. De là est né L'Adennaise.

Cette fois-ci, il prend ses modèles dans la petite bourgeoisie ou dans le peuple. Sans doute, les sent-il plus soumis à l'influence des choses, à l'emprise magnétique du décor quotidien. Ici, H. Davignon rejoint E. Glesener, pour la part qu'il accorde à ce décor dans l'action, par les suggestions qu'il en fait émaner.

Mais déjà l'auteur a élargi le champ de son observation. Il a acquis un élément de comparaison. Des circonstances heureuses l'ont conduit en Flandre. La Flandre est entrée dans sa vie.

L'Eau complice, une des trois nouvelles qui achèvent le volume contenant L'Ardennaise, révèle la première vision qu'il rapporte d'un milieu si différent. Cette vision a enrichi la psychologie du conteur. Elle l'a poussé à vouloir retrouver les racines profondes de notre âme dans le terreau natal, à découvrir le tragique et le comique dans les conflits de la sensibilité que créent sans cesse les conditions de notre vie nationale. Cette compréhension nouvelle de son art lui inspire le dernier petit roman du recueil : Déracinée, qui est sans doute l'effort, non le plus long, mais le plus réussi à tous les points de vue de H. Davignon.

Désormais l'auteur n'interrogera plus seulement son Ardenne bien aimée ; mais volontiers il confrontera les plaines de Flandre aux coteaux de la Wallonie, comme il confrontera la sensibilité wallonne à la sensibilité flamande, convaincu qu'il y a dans leur heurt ou leur association une mine inépuisable d'observations romanesques.

Déjà il a cherché à en donner un exemple, dans Un Belge, que nous venons de lire.

Son goût de la spiritualité, son souci idéaliste l'ont porté à trouver cet exemple dans une crise sentimentale et religieuse, qui se développe en parallèle avec les revendications du particularisme de race, et qui se résout dans un mariage, en même temps par la foi et l'amour.

François Chantraine, bien que son atavisme soit complexe, aime avec passion et exclusivement le terroir wallon où tout s'appareille à son tempérament, à ses goûts. Il croit d'abord à la nécessité d'une séparation radicale entre les deux « races jumelles » qui se partagent notre sol national. Son intransigeance juvénile, que ne corrige pas son intellectualité s'exerçant dans un sens très spécial, multiplie les malentendus et les chocs douloureux. Tandis que les douceurs d'une liaison amoureuse le retiennent dans la voie où son individualisme l'a entraîné, il triomphe. Mais ensuite, désabusé, meurtri par une triste expérience sentimentale, il aspire à un réconfort sûr et permanent. Les circonstances le ramènent vers la Flandre, à Anvers, à Bruges, qui sont les sœurs de Gand, de Gand qu'il avait jadis sentie si distante de son cœur. Et la Flandre, à présent, lui semble maternelle. Il y retrouve, avec l'amour d'une jeune fille exquise, l'équilibre de pensée d'où naîtra le bonheur. Car il découvre ceci : la plaine flamande, que prolonge la mer, s'unit au pays wallon pour former un tout harmonieux. Si celle-là et celui-ci doivent garder, en obéissance au vœu impérieux de la race, leur caractère et leur sensibilité, ils ont tout profit à se connaître, à mêler leur sang, à lier le rêve de leurs destins communs.

Bref, François Chantraine sent se former en lui une âme belge, ou plutôt une conscience belge.

Cette conscience nationale, fruit d'aspirations ancestrales, objet d'un rêve commun d'indépendance, résultat d'efforts réunis et concertés vers le progrès économique, l'auteur, j'en suis sûr, ne la considère pas a priori comme une réalité existante. Mais il croit que, chaque jour, elle s'élabore, petit à petit, dans nos âmes moins intransigeantes et moins particulières. On ne peut la définir ; elle se dérobe aux formules en lesquelles on voudrait l'enfermer. Mais, éparse, s'organisant laborieusement, elle fait la force de notre peuple, précisément parce qu'elle s'identifie au travail émouvant auquel un groupe humain se livre pour se conquérir un caractère propre parmi les nations.

Quoi qu'il en soit, l'âme belge de François Chantraine est faite de raisons plus que de sentiments et de passions. Elle est une attitude morale qui n'a rien de spontané, un revirement fort brusque, à peine préparé par la douleur et soudain achevé par l'amour.

Je suis tranquille ; la fine sensibilité native de François frémira souvent encore au fond de son être, pour donner à ses actes, à ses pensées, à ses œuvres, la marque de sa véritable personnalité.

J'ai indiqué ainsi quel est, à mon sens, le côté faible du roman de H. Davignon. Il est dans la soumission du romancier à la thèse qu'il veut prouver. Le caractère qu'il nous montre dans les deux cents premières pages du livre, sous les traits qu'un tempérament bien particulier, l'hérédité ethnique et le milieu ont déterminés, ce caractère, dis-je, ne peut changer, parce qu'on ne change pas de caractère. On change seulement de conduite, ce qui est fort différent. Alors, faudra-t-il que nous définissions Le Belge : un homme qui, en dépit de son âme particulière de Wallon et de Flamand, a réussi peu à peu, par raison ou sous l'influence de certains mobiles d'ordre sentimental, à se faire une conscience nationale ? A ce prix, être « un Belge » constituerait une sorte de culture raffinée. Hypothèse qui n'a rien de déplaisant !

Mais, si la thèse du roman, pour généreuse qu'elle est et dictée par un vœu auquel nous souscrivons, n'est pas indiscutable, si, pour ma part, à cette œuvre-ci je préfère celles où l'auteur, inspiré directement par sa vision si nette d'un coin de notre terre patriale, en évoquait les sites, les légendes et la vie idyllique, je me hâte d'ajouter que l'art de l'écrivain n'a rien perdu de sa grâce, de sa saveur distinguée, de l'élégance naturelle d'une forme que déparent à peine quelques empâtements.

L'action mouvementée du récit nous découvre la vie publique et privée de Verviers, de Gand, d'Anvers, de Bruges, sans manquer de nous ramener devant quelques-uns des plus caractéristiques parmi les paysages de la Haute-Ardenne. Et c'est un talent descriptif, très sûr et très sobre qui s'exerce dans ces pages où le décor dresse continûment pour notre imagination les horizons dont les personnages du livre subissent l'empreinte et les suggestions.

Les deux écrivains dont je viens de vous parler un peu longuement, sont loin – je me plais à le croire – d'avoir terminé leur œuvre. Mais celle-ci vous aura paru, dès maintenant, comme un arbre vigoureux qui, après de belles fleurs printanières, a déjà produit des fruits savoureux.

Un talent souple et bien personnel s'était également manifesté dans les livres de François-Charles Morisseaux, dont la tombe vient à peine de se refermer.

Curieux de la forme purement française il avait rapidement acquis le sens de la mesure, du trait net et vif, du détail pittoresque. Observateur minutieux, il avait d'abord arrêté ses regards sur le monde des théâtres, puis sur celui des casernes ; puis, élargissant le champ de sa vision, après avoir évoqué une idylle italienne, ardente et passionnée, il avait écrit une série de courts romans ou plutôt de longues nouvelles, dont Les petits Péchés de Monsieur Ambroise sont un des spécimens les plus représentatifs.

F.-C. Morisseaux donnait l'impression d'écrire avec allégresse, au gré d'une fantaisie aimable. Celle-ci ne dédaignait pas de s'égarer dans les méandres où la menait une imagination volontiers licencieuse, d'aborder des sujets scabreux, de scandaliser un peu enfin.

L'esprit vif, sarcastique, qui la soutenait, perçait le secret d'une foule de petites âmes sans noblesse et sans beauté. Mais son ironie s'accompagnait toujours d'indulgence et de mansuétude. Car, derrière son sourire amusé et malicieux, F.-C. Morisseaux cachait une mélancolie sentimentale très douce. Il croyait en la bonté, lui aussi, et pensait qu'elle devait être la loi du monde. « Seulement, ajoutait-il, la bonté est comme les roses : il convient qu'elle ait des épines ».

Cette attitude que Morisseaux avait prise en face du spectacle de la vie, il me semble qu'on la retrouverait, mais avec des nuances variées, chez quelques nouveaux venus.

Je songe à cette sorte d'impertinence et d'impudeur qu'affecte volontiers Sylvain Bonmariage, depuis ces deux contes d'une verve charmante, qui furent son début un peu bruyant dans les Lettres, jusqu'à ce roman autobiographique, Le Cœur et la Vie, où se confesse une sensibilité avide d'aventures rares et compliquées et où se trahit la préoccupation que l'auteur a eue d'étonner, d'étonner encore. « Tout cela, comme l'a dit Albert Giraud, c'est jeune, un peu fou, écrit à l'hurluberlu, avec un bonheur insolent... Malgré les gageures, les fracas de vitres cassées, on est conquis par l'élégance, la malice et le talent de l'affronteur ».

Affronter, oui, affronter toutes les réserves traditionnelles, il semble que Junia Letty n'ait pas dédaigné, elle non plus, d'ajouter cette saveur d'un goût douteux à celle de meilleur aloi que confère à ses pages une spontanéité spirituelle, très marquée.

La note à la fois moqueuse et un peu cynique est également recherchée par Léon-Marie Thylienne. Mais à sa fantaisie un peu précieuse et affectée je préfère celle de Paul Mélotte qui, dans Ma Cousine et mon Ami et les Petits Mémoires de M. Trouilleboulard, rencontre assez souvent cette fine raillerie qui n'est pas notre fait habituel, l'humour.

Enfin, c'est encore avec le sourire aux lèvres, mais un sourire qui se voile à demi d'un soupçon de mélancolie, que Max Deauville nous conte l'aventure de ses héros. Dans La fausse Route, Le Fils de ma Femme, L'Amour dans les Ruines, encore qu'un peu d'afféterie dépare ce dernier livre, il témoigne d'un art fort distingué, apportant cette discrétion rare qui consiste à tout faire entendre sans tout dire et une habileté peu commune à serrer fortement une action dans laquelle l'intérêt va toujours croissant.

Je songe, à ce propos, à un autre romancier qui a su, avec moins de bonheur, composer son récit. L'œuvre d'observation patiente et minutieuse d'Abel Torcy s'apparente, par la méthode, comme par le sujet et la technique scrupuleuse et savante du style, à Madame Bovary et à L'Éducation sentimentale.

L'écoulement d'une vie où il n'arrive rien, c'est cela qu'après Flaubert, notre auteur a dépeint dans À l'Ombre des Saules. Son héroïne a manqué l'existence que, dans la ferveur idéaliste de son adolescence, elle avait rêvé. Par diverses expériences sans éclat, que le conteur nous décrit dans leur terne banalité, se rabattent peu à peu ses ambitions, s'évanouissent toutes ses chimères. Et elle meurt à cause du vide lamentable de ses jours.

L'œuvre est forte et triste, sans brutalité.

Au cours du récit, Abel Torcy s'est gardé avec horreur de toute effusion sentimentale comme de toute prédication. Et cependant cette vie, étalée impassiblement devant nous, finit par nous inspirer de la pitié et dégage une leçon grave et profonde : « il faut prendre conscience de soi-même » et « assumer le plus d'humanité possible », en d'autres termes il faut réaliser fortement toutes ses aspirations. Cette loi d'une morale nettement et dangereusement individualiste, je n'ai pas à la discuter. Mais je reproche à Abel Torcy de n'avoir pas résisté au désir de la développer sur un mode oratoire à la dernière page de son beau livre.

C'est d'une conception d'art voisine, dirait-on, de celle de A. Torcy, que procède Parrain de J.-F. Elslander, d'une observation non moins précise mais d'une réalisation moins parfaite.

Nous revenons avec Désiré-Joseph Debouck et Ferdinand Bouché aux bons conteurs du terroir.

Le premier, dans ses Simples Histoires de Hesbaye, exprime sans recherche le souvenir nostalgique qu'il a gardé de son pays d'enfance. Vies agrestes décèle d'autres ambitions. L'auteur retourne volontiers aux sources originelles de son inspiration ; mais son imagination semble revenir d'un long voyage dont elle garde des reflets sans nombre. Son observation s'est faite perçante et ironique, et son style très dépouillé, avec des raccourcis inattendus et une précision étudiée, plaît comme un ouvrage solide et réussi.

Songez maintenant à un petit coin de Wallonie situé à la frontière de la plaine flamande. Ferdinand Bouché en connaît les sites, les gens et les mœurs. Il sait encore toutes les histoires qu'on y narrait à la veillée, autour du foyer, du temps qu'il était un petit garçon. Et paysages, figures familières, menus événements de chaque jour qui s'écoulait ou vieilles légendes que redisaient les aïeules, tout repasse en sa mémoire, tout s'évoque pour son imagination. Les souvenirs se lèvent en foule dans sa pensée, des voix chuchotent à son oreille. Elles lui racontent des choses et des choses. Il n'a qu'à les écouter et à écrire ce qu'elles lui dictent...

Voici le sombre, le tragique roman champêtre, Les Mourlons. Mais voici surtout ce clair et beau recueil, si joliment intitulé Chrysalides, où il y a non seulement de l'observation et de l'action, mais encore de la fantaisie, avec parfois un peu d'étrangeté et de mystère, de l'humour, de l'émotion.

Aucun de nos écrivains n'a su, je crois, mieux que F. Bouché, combiner le charme d'une forme soignée avec la saveur d'un récit déduit sur le mode populaire. Et son art est si savant que l'effort n'apparaît pas.

Ce vernis de facilité et de naturel qui ajoute tant d'agrément à une œuvre, je le retrouve dans ce beau livre plein d'humanité, Profils de Gosses, de la Comtesse van den Steen. Mais les sept récits qu'il réunit, ne nous retiennent pas seulement par les mérites d'un style qui séduit par sa fraîcheur et par tout ce qu'il a d'inattendu, d'audace, de naïveté ! Ils frissonnent de tout l'émoi auquel ils retentissent, ils frémissent de toute la vie qu'ils expriment, selon une vision directe, presque sans littérature, avec une vérité saisissante.

Le Triomphe de l'Homme de François Léonard est un poème plus encore qu'un roman. La caractéristique de l'écrivain c'est son aptitude naturelle au lyrisme, non pas au lyrisme traditionnel et limité aux seuls thèmes humains. Mais le monde entier, tel que la science le recrée chaque jour un peu, sollicite son imagination. Ce qui le passionne avant tout, c'est le conflit grandiose et tragique des forces naturelles. Combien les œuvres les plus considérables de l'Homme n'apparaissent-elles pas infimes dans le jeu des forces cosmiques ?

C'est là le sujet des poèmes par lesquels F. Léonard s'est d'abord signalé à l'attention : La Multitude errante et Babylone.

C'est là aussi le sujet de son roman, dont le héros est l'Humanité tout entière courant à l'abîme pour avoir réalisé le suprême désir de sa puissance.

Georges Rens trahit, dans ses récits, les généreux élans de son âme vers la beauté et la bonté. Il y raconte, dans une forme robuste mais parfois peu châtiée et exubérante, les luttes intimes de ceux qui souffrent et meurent même de se sentir à l'étroit dans les entraves de nos mœurs et de nos conventions sociales.

C'est également un des aspects du problème moral contemporain qui préoccupe Henri-Prosper Devos dans ses deux romans Un Jacobin de l'An CVIII et Monna Lisa.

L'idée commune qui relie ces deux livres et les rattache à ceux qui bientôt suivront, c'est le conflit mettant aux prises, dans les âmes modernes, d'une part le scepticisme, stérile et destructeur et d'autre part la foi agissante et créatrice.

Parmi les groupes humains sans énergie et sans enthousiasme, qui, à force d'avoir pratiqué la dissociation des idées et de s'être complu aux jeux de l'ironie, ont perdu la volonté d'agir, l'auteur nous montre quelques âmes exceptionnelles et rédemptrices. Qu'est-ce qui les sauve ?

Une force extraordinaire, une trempe spéciale ont gardé intacte la foi politique dans l'âme de Jacques Vadier. Et, si la foi artistique demeure fervente dans celle de Lisa, c'est qu'une ingénuité rare l'éloigne de l'analyse et du doute et par là de toute défaillance.

P. H. Devos ne manque ni d'observation, ni d'imagination, ni de verve. Mais son art, surtout dans Monna Lisa, n'a pas encore dépouillé toute exubérance juvénile et romantique.

Le désaccord existant entre certaines individualités et le milieu où elles se trouvent appelées à vivre, qui tantôt nous paraissait faire l'objet des préoccupations de Georges Rens, a de même retenu l'attention d'un nouveau venu dans la carrière des Lettres.

Mais ce qu'Alix Pasquier, dans Une Rédemption, revendique pour le monde un peu spécial des artistes qu'il nous dépeint, ce n'est pas le droit de vivre quelque utopie nébuleuse dont ils veulent faire un dogme. Au contraire, l'idéal, pense-t-il, ne peut être que le réel, que la nature telle qu'on la voit à travers le rêve. Et l'art qui traduit un pareil modèle, ne peut être que l'expression de la vie même. Telle est à peu près la conclusion à laquelle aboutit le héros du roman, dont l'aventure est contée d'une façon intéressante et émue.

Arrêtons notre attention, pour finir, sur deux écrivains fort différents des autres et non moins différents entre eux.

Presque tous ceux dont je vous ai parlé jusqu'ici, ou bien nous viennent de Wallonie, ou sinon ne se distinguent pas par leurs particularités ethniques.

Ceux-ci sont de Flandre, et le génie de leur race se reconnaît en eux. Tous deux ont eu à conquérir laborieusement l'instrument par lequel ils expriment leur pensée, la langue française. Enfin leur œuvre à tous deux est marquée d'une forte originalité.

L'âme impressionnable et timide de Franz Hellens s'est ouverte aux sensations et aux idées dans l'atmosphère un peu étouffée de Gand. Dès que ses yeux eurent entrevu les lumières merveilleuses qui éclairent la voie de l'humanité, ils en furent éblouis à jamais, et, de tout son être jeune et ardent, il aima la vérité, la joie, la vie. Mais toujours ses hésitations natives le retinrent à demi plongé dans l'ombre. Il souffrit du mal de se sentir impuissant à l'action énergique, d'être le perpétuel indécis qui se consume en désirs. Il évoqua le besoin de fuir et de s'élancer vers la pleine vie.

Cette peine amère d'un cœur dont les aspirations ferventes restent irréalisées, l'écrivain l'a confessée, sur un mode presque lyrique, dans son premier livre, En Ville morte.

Mais déjà sa fantaisie l'y porte à voir gens et choses autrement qu'ils ne sont, à les déformer, à y ajouter pour les recréer en quelque sorte selon sa vision. Ainsi se trahit, non pas un caprice, mais le besoin irrésistible de sortir de la réalité.

Le fantastique que cherche partout son regard, bientôt par une sorte d'hallucination, il l'aperçoit dans les moindres détails d'une physionomie. Et, une seconde fois, dans Les Hors-le-vent, nous voyons un artiste qui, par le luxe de l'imagination, se dédommage de la pauvreté de sa vie. Ce livre étrange est peuplé des fantasmes les plus sombres. Dans la pénombre de quelque intérieur, une clarté vive est soudain projetée, une clarté qui pénètre et qui fouille, faisant apparaître, dans un relief étrange, des détails inattendus, disséquant les formes ténues et secrètes des êtres ou des objets. Et puis, tout rentre dans la nuit.

Dans Les Clartés latentes, au contraire, F. Hellens semble s'être soustrait à la hantise du passé. Il se complaît toujours au fantastique, mais à un fantastique plus clair ; et, d'autre part, le merveilleux de la parabole l'attire.

Ce qui caractérise la parabole, c'est l'intention morale. L'affabulation romanesque, dans ce genre de récit, pourra assurément viser à produire une émotion sentimentale, mais tendra aussi à suggérer une émotion de pensée.

Justement les vingt petites histoires des Clartés latentes illustrent une pensée, une pensée bien simple que voici : il faut aimer la vie pour elle-même. L'auteur varie ingénieusement les développements de ce thème, en mettant en scène une série de personnages mi-réels, mi-légendaires.

La donnée est ordinairement celle-ci : un homme vivait, tout entier occupé à son métier, à sa tâche médiocre, ignorant la beauté et la joie ; et puis, un jour, voilà que ses yeux sont frappés d'une soudaine lumière.

Le meunier n'aimait le vent que comme l'auxiliaire indispensable dont le souffle fait tourner les ailes de son moulin. Mais il en comprendra la beauté, un matin, après une nuit d'ouragan, et, pour la première fois, cette chose banale et nécessaire lui paraîtra joyeuse et bienfaisante.

Le pêcheur, lui, s'en va depuis des années sur la mer pour remplir ses filets de poissons, lorsqu'enfin, une fois, en suivant du regard les bulles de savon qu'un enfant lance au bord de l'eau, il découvrira la beauté mouvante des flots et l'ivresse de voguer vers l'inconnu.

Tant qu'il vit clair, ce vieillard, aujourd'hui aveugle, qui s'avance appuyé sur un bâton, n'a jamais reposé ses regards sur la splendeur de l'univers. A présent, il devine le délice incomparable que ses yeux n'ont point connu.

Et ainsi de suite.

L'auteur semble avoir voulu esquisser le symbole de son imagination dans la page d'introduction qui a pour titre Le Salut du Soir. Errant sans but au crépuscule, il entre dans une église rencontrée au bord de la route. L'orgue chante. On dirait qu'en ses poumons retentissent tous les bruits de la journée, de même que dans l'humble temple se sont réfugiées toutes les émotions de la contrée avoisinante.

Dans l'ogive obscure du vitrail, apparaissent des étoiles, et l'on dirait qu'elles ne brillent pas plus haut que les cierges aux lueurs clignotantes desquels elles se mêlent.

Pareilles sont les clartés que les personnages de Fr. Hellens aperçoivent à travers le voile obscur des contradictions douloureuses qui enveloppent leur âme.

Et, sans doute, ne sont-ils que les visages de la pensée même de l'auteur, de sa pensée cherchant à s'échapper des mailles du doute qui longtemps l'angoissa pour s'élever jusqu'aux certitudes entrevues et souhaitées.

J'ai essayé de faire l'histoire d'une sensibilité qui m'a paru être l'une des plus curieuses parmi celles qui animent les livres de nos contemporains. Et quand je dis : sensibilité, je m'exprime mal, sans doute. Et c'est plutôt : imagination qu'il faut dire. Franz Hellens est avant tout une imagination. Il est devant la vie comme un enfant. Elle lui apparaît en images. Ces images, il les regarde, les tourne et les retourne en lui-même, les colorie à sa fantaisie, y rêve longtemps, y discerne des sens profonds, puis les entoure et les encadre de mille détails qui lui plaisent. Et des êtres dissimulés et obscurs se mêlent à tout ce qui arrive. Le mal et le bien, la joie et la tristesse ont des visages. Le bon ange et le mauvais ange planent encore sur le monde, comme au temps de ses premières années, qu'ils remplissaient d'angoisse et de mystère.

Dans de telles conditions, le conteur ne choisit pas, à proprement parler, ses sujets. Ceux-ci lui apparaissent, un jour ; il les saisit, il les porte longtemps en lui, les contemplant souvent jusqu'à ce qu'il soit tenté de les réaliser par l'écriture.

C'est alors que commence pour lui le dur travail de la composition. Il se fait lentement, petit à petit. L'auteur y apporte une attention d'ouvrier penché sur l'établi, un soin presque excessif à rechercher non pas tant l'élégance et l'harmonie, mais la simplicité et la mesure

Tandis que le monde n'apparaît à F. Hellens qu'à travers les fantasmagories en lesquelles sa fantaisie se complaît, tandis que cet écrivain recrée en quelque sorte la réalité au gré de son imagination, pour ensuite nous en conter les petits drames quotidiens sur un mode grave et un peu mystique et avec des raffinements de style, au contraire Horace van Offel semble soucieux avant tout d'apporter dans son art sa vision directe de la vie, sans aucune altération, sans imagination, ni fantaisie, ni mysticisme. Pas de littérature, pas de procédés habiles, pas de trucs de métier. Ici, le métier se confond presque avec l'observation scientifique. Je m'explique. Ces brutes humaines que H. Van Offel nous montre dans La Nuit de Garde, par exemple, il les considère presque du même œil que le savant naturaliste observe les cynocéphales devant la cage desquels il s'est arrêté. Ou plutôt, je me trompe, c'est avec cet œil du moins qu'il s'applique à surprendre le spectacle multiple de l'humanité. Mais son cœur ne l'y laisse pas insensible.

On s'est, du reste, singulièrement mépris sur la véritable personnalité d'Horace van Offel. Peut-être est-ce un peu sa faute ? Il a eu, il a encore sa légende. Je me souviens encore des traits sous lesquels on me le dépeignait au lendemain de la publication de son premier livre. Un pauvre soldat, inculte, mais merveilleusement doué, ayant traîné, dans Dieu sait quels bas-fonds, une existence misérable à la Gorki, etc., etc.

Or, notre écrivain appartient, en réalité, à une vieille famille anversoise. Il est de cette race de Flamands à l'allure svelte, aux traits fins, au front haut, aux yeux clairs, dont le type fait penser à celui de Van Dyck, et qui a donné des générations d'artistes aux siècles passées. H. van Offel avait de qui tenir immédiatement. Son père était peintre à ses heures et auteur dramatique populaire. De sa mère il avait hérité une sensibilité aiguë, prompte, presque douloureuse. Elevé dans un milieu de gens pleins d'imagination et de goût artistique, il y fut initié au culte de la beauté. Il poussa assez loin des études à l'Académie et songea, un moment, à s'adonner à la peinture, bien qu'il se fût passionné, dès lors, pour la littérature et plus encore pour les sciences.

Mais bientôt les hasards d'une vie assez aventureuse le mirent en contact avec beaucoup de pauvres gens : soldats, ouvriers, filles de bar, monde étrange, pittoresque et varié. Les attitudes et les mœurs qu'il avait sous les yeux, le frappèrent dans la mesure où il se sentait éloigné, par son caractère et ses goûts, d'une telle humanité fort peu raffinée. Et cette discordance, sans doute, nous explique ce qu'il y a de vif et de perçant, dans l'analyse dont il pénètre ses modèles, ce qu'il y a de saisissant dans les portraits qu'il en trace.

J'ai voulu établir qu'Horace van Offel possède une solide culture générale, augmentée de beaucoup d'expérience personnelle.

Ainsi armé, il s'est proposé une œuvre qui serait plus philosophique que littéraire, une œuvre qui prêcherait le culte de la vie dans ce qu'elle a produit de plus grand, de plus merveilleux : le génie humain.

Car la vie lui paraît belle infiniment pour ce qu'elle renferme de beauté déjà réalisée et d'aspirations nobles. Mais les hommes ne se connaissent pas eux-mêmes. H. van Offel voudrait écrire leur histoire naturelle. Elle aurait bientôt fait, à mon avis, de ruiner tout ce que les pseudo-psychologues ont accumulé d'erreurs.

En attendant, en particulier dans Le Retour aux Lumières, (je ne m'occupe ici que de H. van Offel, conteur), il s'est plu à analyser avec exactitude quelques types humains.

Tout d'abord H. van Offel sembla attacher peu d'importance à la forme. Il était préoccupé de développer les conceptions de son esprit pour elles-mêmes. Sa vocation littéraire ne s'était affirmée que tardivement. Son éducation polyglotte ne lui avait pas permis de surprendre tous les secrets de la langue française, dont il avait fait élection, passé la vingtaine. Un temps, il chercha donc sa forme à travers bien des incorrections et des rugosités. Il l'a trouvée ou, du moins, s'en rend maître petit à petit.

Un style précis, expression directe des idées. Car ce sont les idées qui sont tout pour H. van Offel. Il veut être un semeur d'idées. Les mots ne valent que par ce qu'ils contiennent ou suggèrent de sens réel. Partant de cette conception forte de son art, il a écrit quelques-unes des pages les plus solides, les plus vraies et les plus senties que compte notre jeune littérature.

Celle qui suit, est déjà classique. Elle est extraite d'un récit auquel je faisais allusion tantôt, Une Nuit de Garde.

Le sergent a ordonné aux hommes du poste de nettoyer le corps de garde. On s'exécute de mauvaise grâce. C'est un remue-ménage complet qui soulève un nuage de poussière et met en fuite araignées et cloportes, qu'on voit détaler éperdument des coins humides vers le plafond. Soudain le soldat Moenke se redresse avec un geste de triomphe, tenant par la queue une souris.

Je cède la parole au conteur :

« C'était une souris grise, avec des pattes roses. Son museau s'agitait convulsivement, et l'on voyait sous la peau de son ventre battre un menu cœur fragile et affolé.

- Qu'allons-nous en faire ? demanda Moenke.

- Noyons-la, conseilla Tsies.

Mais Barth, le farceur de la compagnie, trouva mieux.

- Mes amis, dit-il, nous lui mettrons un fil à la patte ; puis nous irons sur le pont effrayer les femmes. Les femmes ont peur des souris comme du diable ; nous crèverons de rire.

- C'est trop long, objecta un troupier. Il ne vient pas de femmes sur le pont tout le temps. Puis le sergent ne veut pas nous voir stationner dehors ; c'est défendu. Il faut trouver autre chose.

Alors Moenke proposa ceci :

- Brûlons-la vive !

- Ah ! oui ! C'est une idée. Nous l'enduirons de suif de chandelle.

Ce Moenke était un garçon maigre et pâle. Il avait des yeux tristes et de grandes oreilles blafardes toujours en mouvement.

Les autres acceptèrent son idée avec empressement. Et moi, retenu par je ne sais quelle honte, peut-être poussé par une curiosité mauvaise, obéissant certainement à une lâcheté, je ne disais rien !

Et la souris fut roulée dans la graisse du chandelier. Chacun voulait en mettre un peu ; et ainsi elle passa de main en main, pour revenir finalement à moitié étourdie, dans celles de Moenke. Celui-ci frotta une allumette ; nous entendîmes un léger grésillement. C'était fait.

A présent une flamme bleuâtre et légère enveloppait la bestiole. Des petits cris de détresse, affreux bien qu'à peine perceptibles, montaient du coin obscur où s'accomplissait cette horreur.

Néanmoins cela ne dura qu'un instant. Mais quel instant ! Pendant lequel nous vîmes la souris tassée, immobile, comme attentive à la flamme qui la rongeait et rendait son corps semblable à un charbon ardent ! Oui, ainsi était ce corps. Et la tête restait intacte, pensait, souffrait encore ! Je ne voyais plus mes compagnons ni ce qui était autour de moi. Il me semblait que devant moi agonisait un être de chair pareil à moi-même. Et lorsque les pattes, enfin détruites, firent choir la pauvre bête suppliciée sur le flanc, je sentis réellement que j'assistais à l'écroulement d'une vie : d'une vraie vie, valant certes toutes les vies !

Je n'existais plus que pour boire des yeux le secret des deux petits yeux qui s'éteignaient là. Oh ! yeux de souris qui m'obsèdent encore après tant d'années ! Tout ce que le désespoir, la douleur peuvent mettre dans un regard humain, y était ; et ce qu'il y avait aussi, en plus, c'était une expression d'étonnement navré, un étonnement immense, de pauvre être qui ne comprend pas, qui ne peut comprendre d'où lui viennent tant de souffrances, pourquoi on lui fait ces choses atroces : le torturer et le détruire. Voilà ce que j'ai vu dans ces yeux ! Et je l'ai bien vu ; car je les ai regardés jusqu'au bout : jusqu'au moment où ils jaillirent hors des orbites comme deux larmes de sang et de fiel ».

Pas un instant, dans ses récits les plus âpres, les plus noirs, H. van Offel ne s'est départi de son idéalisme. Il ne conclut ni ne dogmatise jamais. Mais nous sentons ce qu'il éprouve et ce qu'il espère que le lecteur éprouvera avec lui devant la vie qu'il fouille avidement. Il la trouve belle, malgré tout. Pour lui il n'y a pas d'être absolument méprisable. Il en a connu d'abjects en apparence, dont l'existence était un chef-d'œuvre. Et il croit qu'une race viendra, divinement belle, divinement lucide. C'est pour la faire naître qu'il veut maintenir bien haut notre orgueil et nos efforts.

« Non, écrivait-il naguère, ce n'est point une duperie de vivre orgueilleusement toute sa vie, avec tout son esprit dehors, exalté, large ouvert comme les ailes d'un oiseau pâmé dans la lumière... Non ce n'est pas une duperie de tout aimer et de se sentir digne d'être aimé de tout, de porter en soi quelque chose de beau comme les fleurs, les étoiles, de se réveiller chaque matin, joyeux de vivre encore et étonné de son propre éclat comme le papillon d'or parmi les parfums et les feuilles »...

Ce cantique à la vie, par lequel je viens de terminer – car ici s'achève ma tâche – n'est-il pas l'expression lyrique et ardente de la confiance que respirent presque tous les livres dont je viens de faire mention ?

Que nous sommes loin du pessimisme baudelairien, du cynisme et de la brutalité naturalistes ! Que nous sommes loin de ces sources empoisonnées où notre littérature d'il y a trente ans s'enivrait volontiers !

Au contraire, nos jeunes écrivains paraissent unanimes à exalter la beauté du monde et celle de l'homme. Et ceux mêmes que leur ironie subtile excite à pénétrer au plus profond de nos petitesses et de notre misère morale, j'ai tâché de vous les montrer tout pénétrés d'une grande tendresse, d'une large indulgence, et tout vibrants d'espoir dans nos destinées.

C'est le privilège de notre force jeune et saine. C'est le signe d'un heureux équilibre mental.

Qu'importe si la sève encore bouillonnante dont est gonflé notre art littéraire, le fait s'épanouir parfois encore en pousses folles, si de son jaillissement fécond nos livres naissent un peu tumultueusement. Leur beauté sans fard n'en est que plus émouvante. Ah ! qu'ils fleurent bon la vie ! Et quand à cette spontanéité s'ajoute le souci de la composition et de la pure forme française, alors nous voyons éclore des œuvres tout ensemble artistiques et humaines.

Février 1913.


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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 21:42