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Accueil Histoires de l'Aronde Au revoir les enfants

Au revoir les Enfants

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AU REVOIR LES ENFANTS

On a caché des Juifs à Jauche, pendant la guerre


par Joseph Boly

 

« II y a crime contre l'humanité lorsque l'on tue quel-qu 'un sous prétexte qu'il est né. »
André Frossard

La photo date du 13 août 1944, veille de mon départ pour le couvent. Je l'ai toujours conservée. Bien qu'elle ne soit imprimée qu'à moitié, on distingue nettement au premier rang de ce groupe de jeunes, assis sur le banc de chez Paquay, la figure du petit Raymond. C'est un des vingt-deux Juifs qui ont vécu à Jauche durant la guerre, les uns pour une période de trois ans, les autres pour quelques mois. Il s'agissait principalement de deux familles. D'autre part : Charles Kierszencweig (44 ans), son épouse, Dora (42 ans), leurs deux fils, Léon, dit Kiki (19 ans) et Gaby (12 ans), et leur fille, Lisa (20 ans); d'autre part : Samuel Wyschnia (46 ans), son épouse, Anna (44 ans), leurs deux fils, Léon (21 ans), qui épousera Lisa Kierszencweig, et David (13 ans), et leur fille, Hilda (19 ans). Ils avaient quitté la Pologne, en 1923, et s'étaient installés à Charleroi, dans la Ville-Haute où vivaient de nombreux petits commerçants juifs. Une bouchère du quartier, Louisa Paquay, avait servi d'intermédiaire pour les amener à Jauche, dans la maison de ses cousins, Jules et Marie Paquay qui tenaient un commerce de fruits et légumes. C'est devant cette maison, quartier général de nos jeux et de nos rencontres, pendant la guerre, que la photo a été prise, Charles Paquay, un des fils qui se trouve sur la photo, est resté en contact avec ces familles juives, aujourd'hui partagées entre la Belgique et Israël. On lui doit ces précieux souvenirs que Jean-Jacques Sarton, historien de Jauche, s'est chargé de recueillir. Les premiers fugitifs étaient arrivés à Jauche, le 30 juillet 1942, après avoir enlevé l'étoile jaune et quitté Charleroi, au moment où s'annonçaient les arrestations nazies. Ils passèrent leur première nuit, chez Paquay, mais l'endroit était trop dangereux. Grâce à Auguste Paquay (27 ans), l'autre fils de la maison, ils furent acheminés, dès le 31 juillet, au soir, par le sentier du petit-bois du parc de Hemptinne, à la villa de Fernand Decoux, à l'angle des routes qui vont vers Hannut et vers les campagnes du petit-bois, presque en face de la gendarmerie. La villa a disparu aujourd'hui au profit d'un sinistre silo à grains.
C'est dans cette villa et plus précisément sous les combles du grenier que la vie juivre s'organise à Jauche. Le matin, la porte était verrouillée pour permettre aux réfugiés de descendre et de prendre l'air dans la propriété. L'après-midi, ils vivaient à l'étage, à l'insu des visiteurs. Bientôt, de nombreux Jauchois furent mis dans le coup. Le docteur Mottoulle vint soigner Samuel W. qui souffrait d'un ulcère à l'estomac. L'instituteur Tiriard accepta de faire la classe aux enfants. Georges Decoux fournit à Léon K. du travail dans son atelier. Les bouchers de Jauche, Emile Mélery, Fernand Motte, Camille Doyen débitaient leurs bêtes, en cachette dans le garage de Fernand Decoux, avec l'aide de Charles Courtoy. Louise Paquay, la bouchère de Charleroi, procurait la farine que Dora K. transformait en pâte et que Madame Tiriard cuisait au four, sans négliger le pain sans levain pour célébrer la Pâque. Quant à la petite tribu juive, très industrieuse, elle n'était jamais inactive. Le jardin de Monsieur Decoux était devenu un véritable paradis de légumes. Lisa K. tricotait à façon pour la famille Michotte. Hilda W. faisait le ménage chez le baron Osterath (actuellement villa du docteur Mottoulle) qui offrait en échange le lait et le fromage de son petit élevage. Bientôt tout le village de Jauche sut qu'il y avait des Juifs chez Decoux. Jamais, ils ne furent dénoncés. Cependant, les alertes ne manquèrent pas. Le petit K. qui courait partout dans les rues et dont les cheveux noirs et frisés pouvaient susciter des soupçons ne dut son salut, à maintes reprises, qu'à la connivence des Jauchois. Un jour, les Allemands firent même irruption à la villa Decoux et y découvrirent le boucher Mélery en train de dépecer une bête. On leur fit croire n'importe quoi et on leur présenta des biftecks, tandis que Charles K. et son fils se sauvaient dans le petit-bois. Un seul, Léon K. dit Kiki, fut arrêté (avec Charles Courtoy), lors d'une rafle, le 19 avril 1944. Heureusement, l'examen sanitaire lui fut épargné. Il fut embarqué comme travailleur obligatoire pour Oberhausen où il séjourna jusqu'au 25 avril 1945. Il est actuellement directeur d'un supermarché, en Israël. Son frère, Gaby K. participa à la première guerre d'Israël, puis il revint accomplir son service militaire, en Belgique, où j'eus le bonheur de le retrouver, à Bruxelles, à l'hôpital militaire de l'avenue de la Couronne (voir mon Journal d'un mutant). Il fait maintenant les marchés dans les environs de Bruxelles. Léon W., son épouse, Lisa K. et Hilda W. quittèrent Jauche pour le maquis, avant la fin de la guerre, et furent décorés de la Médaille belge de la Résistance. Léon et Lisa, de même que Léon K. dit Kiki et Hilda W. habitent aujourd'hui Israël. Le petit David W. fut tué au cours de la guerre du Sinaï. Il avait vingt-cinq ans et repose sur le Mont Herzl, dernière demeure de Théodore Herzl, le plus haut point à l'ouest de Jérusalem, qui abrite les restes de ceux qui sont morts pour l'indépendance d'Israël, ainsi que le mémorial Yad Vashem, élevé en souvenir des six millions de morts de l'holocauste. Quant au petit Raymond, orphelin qui avait accompagné les familles en exil, on ignore ce qu'il est devenu.

Au revoir les enfants !

Cette odyssée des réfugiés juifs, à Jauche, n'a pas tourné à la tragédie. Toute une population les a protégés et sauvés, le plus naturellement du monde et souvent au péril de sa vie. C'est ainsi qu'en Belgique, 34 019 Juifs échappèrent à la déportation, 32 632 furent arrêtés et presque tous massacrés, puisque, dans les camps de la mort, il n'y eu que 1520 survivants.
Les images de ces deux petits Israélites, Gaby et Raymond, avec lesquels j'ai joué pendant ces années d'occupation me revenaient à la mémoire, tandis que défilaient, sur l'écran du cinéma Le Parc, à Liège, les figures extraordinairement sobres du film de Louis Malle, Au revoir les enfants.
Louis Malle rapporte, dans son film, un souvenir vécu, en janvier 1944, au Collège des Carmes d'Avon où il a été pensionnaire, à l'âge de douze ans. Quatre enfants juifs vivaient parmi les autres qui n'étaient pas dans le secret. Un domestique a parlé. La gestapo est venue. Le Collège a été fermé. Les élèves ont été rassemblés une dernière fois dans la cour de récréation. Le père Jacques, directeur, et les quatre garçons ont été amenés par les nazis. Les enfants ont applaudi. Le père Jacques s'est retourné et a crié : «Au revoir les enfants ! On ne l'a plus jamais revu : il est mort à Mauthausen, tandis que les quatre petits Juifs disparaissaient dans l'anonymat des camps de la mort.
La réussite de ce film tient au regard. Regard fidèle sur l'enfance, telle qu'elle est, avec ses ferveurs et ses cruautés. Regard angoissé sur une époque, telle que nous l'avons vécue, à la fois banale et tragique. Regard douloureux sur le destin qui, pour les Juifs, fut l'holocauste. En recevant les sept César, récompense exceptionnelle pour un film exceptionnel, Louis Malle qui revenait d'un long séjour aux Etats-Unis, s'est adressé aux cinéastes français pour leur demander de rester fidèles à eux-mêmes, à leur identité française, et de ne pas se laisser séduire par l'appât commercial d'une prostitution étrangère où ils risquent de perdre leur âme et leur créativité.

DecouxJauche
Reconstitution, par Jean-Jacques Leruth, de la maison Decoux à Jauche, en face de la gendarmerie, où furent cachées les familles juives pendant la guerre.

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