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Grande Guerre

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LA GRANDE GUERRE

 

par F.P. ISTA de Blehen.

 


On a évoqué souvent dans ces colonnes des scènes de la seconde guerre mondiale. Faut-il pour autant laisser tomber la première tourmente dans l'oubli ? Ce serait une injure à la mémoire des combattants de la grande guerre... Ma mère, Maria Salmon, a rédigé des "Souvenirs" dont certains concernent le conflit qu'elle a connu dans son enfance. Un épisode intéressant se passe au début de l'invasion vécue à Blehen. Nous en parlons aujourd'hui parce que, pour étoffer le sujet, nous possédons aussi les témoignages plus ou moins concordants de Pauline Laruelle, Joseph Bousmanne et Clémence Salmon, Germaine Salmon et Auguste Bousmanne. L'autre raison, c'est pousser les lecteurs à livrer des récits se rapportant à la ruée de Prussiens dans la région. Il y a eu en effet des combats un peu partout. (A ce propos, nous aimerions par exemple savoir comment Joseph Chavée de Burdinne a été victime civile de la guerre...). Or donc, le 9 août 1914, deux cultivateurs sont à la campagne "Sous les saules". Voyant des cavaliers inconnus, Hubert Wiliquet s'adresse à Ferdinand Bousmanne. "Ninan, dit-il, n'avoncich peu, n'a lès Austro-Hongrwès qu'avon-cè !" Soudain éclatent des coups de feu entre Abolens et Villers. Une quinzaine d'éclaireurs Prussiens refluent vers l'Est, "Aux Douze Bonniers". Aussitôt la moitié du village se porte vers la rue de Boëlhe pour assister au spectacle. L'un des uhlans, aux environs du "Pré Masson", dont les peupliers sont coupés pour obstruer la route, l'un des cavaliers donc a son cheval tué sous lui. Lui-même saigne à la bouche ou à la joue. Se situe à ce moment une anecdote amusante. Il y avait déjà des curieux qui regardaient depuis le jardin de chez Victor Happait surnommé "le qrèffi". Brusquement claquent des tirs venant de Poucet, ceux-là même sans doute qui démontent le cavalier. Des balles vont se ficher dans le pignon d' "amon Mayanne"; à l'époque c'est une petite maison en terre (de nos jours, propriété de Jules Volon). C'est alors qu'on entend la voix de l'épouse du "grèffi", Henriette Masson, tandis que les imprudents se jettent à bas du talus : " Rintère, vîe bièsse, té vas t'fay toway !" Maria et sa sœur Germaine sont enfermées dans leur maison de la rue de la Concorde : elles n'ont respectivement que sept et cinq ans. Elles ouvrent pourtant une fenêtre de l'étage et regardent passer des villageois courant à toute allure. Elles remarquent soudain un forcené qui les impressionne car il agite un grand couteau de boucher et hurle en wallon : "Je vais le tuer ! Je vais l'égorger !" Le militaire abandonne des siens est un jeune homme blond, joufflu, suant à grosses gouttes. Il se dirige vers les Blehinois massés près du tilleul. Comprenant qu'il est menacé de mort, l'Allemand donne le bras à Emile Docquier, surnommé "lé botchi", pour s'assurer une protection. Il répète : "Pas tuer moi !" Emile raisonne le villageois agressif qui veut être le seul exécuteur en disant : "Si tu fais une chose pareille, tu vas faire mettre le village à feu et à sang !"
Nous allons maintenant vivre l'événement depuis Poucet, à l'aide d'un texte connu grâce à Charles Grenier. Il a été rédigé le 31 mars 1920 par un instituteur "intérimaire" qui signe " J. Mouillard". Grâce également à Madame Thonon-Vandormael, que j'avais consultée. L'instituteur, qui dit s'être renseigné "le plus exactement possible", à "bonne source", minimise l'incident. Il déclare seulement qu'un groupe "d'uhlans" commit "l'imprudence de se mettre à portée des hommes du 11e de ligne, cachés dans les arbustes de la villa de M. Seny. Des chevaux furent blessés, l'un d'eux tué et son cavalier, atteint à la figure, fait prisonnier et conduit à l'hospice de Geer." S'agit-il donc d'une escarmouche sans importance ? Mais alors pourquoi, quand défilent durant trois jours les "innombrables cohortes de cavaliers ennemis", les Poucetois ferment-ils les portes et pourquoi se cachent-ils même dans citernes et fours à pain ? Ne craindraient-ils pas de sévères représailles ? Le témoignage de Madame Thonon est sans équivoque à ce propos. Les troubles ont en fait débuté plus tôt. Déjà, le samedi 7 août, son futur mari alla "al faurèye" au lieu-dit "Waldor". Il ne vit pas les cavaliers dissimulés dans les bottes de foin d'une terre Seny. Mais son père se rendit ensuite au même lieu avec une vache et un "galiot". C'est alors que des balles sifflèrent à ses oreilles; à pied, à travers champs, il revint au village à toute vitesse ! Un projectile atteignit même une vache en prairie dans l'arrière-train : il fallut sans doute l'abattre... Le dimanche 8 août, vers 11 h. après la messe, notre témoin est au "tchèstya" de Stanislas Seny (chez Strauven). On entend de nouveaux tirs. Marie Genot, de Blehen, surgit, essoufflée, courant "sur ses bas", tant elle est éperdue. Elle raconte qu'au "Pré Masson" se tiennent une vingtaine de cavaliers non en vestes bleues et pantalons blancs mais en gris foncé; leur casque est surmonté "d'une carotte". Ils portent sur les épaules des capes grises. Marie ajoute qu'ils parlent le flamand. "Ce sont des Boches !" tranche M. Seny.
Merci à Raymond Paquot, Avernas; Joseph Doyen, Hannut; Nicolas Laruelle, Lens-St-Remy; Simonne Lombart, Waremme; Jean-Marie Linsmeau, Fallais; Louis Houpresse, Hannut; Abbé André Baugniet, Hannut et Mme Loyaerts, Bruxelles.

Pour renseignements obtenus, nous remercions tout d'abord Madame Lambrechts, de Lens-St-Remy ainsi que Madame Peeremans-Chavée, de Goyer. Nous souhaiterions également connaître, et merci d'avance, les circonstances de la mort d'Ernestine Detraux, de Wasseiges, tuée par un Allemand en novembre 1918. Avant de continuer notre récit, une petite rectification s'impose : les événements que nous avons placés au samedi 7 et au dimanche 8 se sont réellement déroulés les samedi 8 et dimanche 9. Le lendemain donc du premier contact avec l'adversaire, soit le dimanche 9 août, vers 11 h., la vie est comme suspendue au "château" de Poucet. Le travail y a cessé. Un malaise pèse, comme avant "un gros orage certains jours d'été". On entend une violente canonnade à l'est. Le maître du logis répète aux femmes : "On va avoir la guerre : ne vous montrez pas !" Des troupiers belges traversent le village. Puis durant vingt minutes environ nos lignards couchés sur les talus de la route d'Abolens font le coup de feu. On aperçoit des hommes courant dans la campagne. (Ma mère précise que des envahisseurs blessés se traînent dans les betteraves; Pauline Laruelle parle de la "piste sanglante" d'un Allemand allant vers Abolens). Stanislas Seny ordonne qu'on ouvre la porte pour qu'on puisse applaudir la victoire. Apparaît alors un cavalier belge portant au bout d'une lance... une tête d'ennemi, coupée et casquée ! Une balle est passée dans la bouche du mort, lui coupant la langue à moitié. Il semble même que cette tête sera montrée puisqu'on demanderait des ciseaux à Blehen afin de couper ce qui pend... En tout cas, dans la cour de la ferme, les applaudissements crépitent ! Ma mère, le samedi 15 août, considère les cohortes de vainqueurs qui commencent à défiler. Elle se rappelle la masse impressionnante, le bruit, l'odeur d'hommes et de chevaux. Par l'instituteur Mouillard nous savons que les officiers paradent en tête "avec toute leur arrogance". Madame Thonon les a vus venir d'Abolens à huit de front. La marée grise déferle si longtemps que son patron déclare : "On a mal aux yeux en les regardant". Mais que se passe-t-il le jour même ou le lendemain de l'affrontement sanglant ? L'Allemand se venge-t-il ? Non. La comtesse de Blehen a été avertie. Elle est sortie du château, sans doute par le chemin qui débouche de la sapinière, devant chez Hoebrechts. Elle se tient devant chez Bousmanne, avec tout son maintien altier, peut- être protégée d'une ombrelle, quand a lieu la rencontre avec les uhlans qui ont suivi la rue Haute. Il paraît que les envahisseurs menacent : la population dispose de deux heures pour déblayer la route devant le pré Masson. Puis Hortense Cornet d'EIzius de Peissant, qui parle notamment l'allemand, les invite à gagner le château d'Herzée afin qu'ils puissent se désaltérer. On rapporte qu'à cette occasion la châtelaine dit à un officier : "Je vous ferai incliner devant le drapeau belge !" La scène se passe dans le grand salon; derrière une tenture les couleurs belges sont dissimulées. En passant sous cette tenture, le Prussien se courbe. Alors la comtesse lui dit de se retourner...
Revenons à Poucet. L'ennemi a voulu dîner dans la grande maison, avec nappe à dentelle et vaisselle d'apparat. Cuisinière et jardinier tuent en hâte la volaille qu'on rôtit. Le Champagne est extrait de la cave. L'état major qui pratique la guerre fraîche et joyeuse se compose d'une trentaine d'officiers. A leur tête un Kronprinz. La fête dure tout l'après-midi. A un moment donné, notre témoin aperçoit M. Seny et le fermier Collin, le fusil dans le dos : les vainqueurs réclament encore "des explosifs" comme ils disent, c'est-à-dire du Champagne... Madame Thonon, qui a été garnir les lits de beaux draps, descend l'escalier. "Bonjour" ma belle enfant !" la complimente le Kronprinz couvert de décorations. La nuit approche. On craint les entreprises des noceurs enivrés. Ordre est donné au jardinier, Charles, de faire un trou dans la haie mitoyenne de la veuve Rosoux. Vers 22 h., malgré les sentinelles disposées partout, les femmes se sauvent chez la voisine. Le lendemain, le Kronprinz et son monde logeront à Hannut, au château Snyers. Une anecdote encore, pour finir. Pendant le défilé des troupes qui n'en finit pas, un soir, à l'étage de sa maison proche du tilleul, un Blehinois ne peut s'empêcher de considérer le charroi abondant. Tout à coup un soldat tire vers la fenêtre de l'observateur ! L'homme se retire en hurlant : "Je suis tué !" Sa femme réplique calmement, du fond du lit : "C'est pour toi ! Tu n'as pas besoin de rester la gueule à la fenêtre !" Si non èvero...
Le samedi 1er mai 1919 est un jour noir dans l'histoire de Blehen car l'armistice n'empêche pas, qu'en Belgique occupée par les alliés continuent les deuils. La cause, c'est la subsistance de vastes dépôts de munitions allemands qui présentent pour les garçons autant d'attraits et autant de pièges. Ce matin-là, Paul Demortier, son frère Marcel et Louis Delleuze sont allés, par les campagnes, se servir dans l'actuelle plantation Strauven à Poucet. Ils imitent en cela les gamins de la région qui retirent la poudre des balles et des obus pour la flamber, quand ils ne mettent pas le feu aux munitions ou ne déposent pas des projectiles dans les cavités des rails du tram, en espérant un feu d'artifice... Donc, à Poucet, campagne de Hannut, une aire de plus d'un hectare est surveillée par des cavaliers anglophones. Comme ces gardiens ne sont guère vigilants, c'est sans peine que les gosses rapportent dans leur tablier, le précieux butin. Mais c'est sans compter sur l'apparition de garçons plus âgés qui leur confisquent leur trésor... L'après-midi, Marcel Landrain et Joseph Paquot, devenus des artificiers experts, gardent leur porcs à l'entrée du village vers Poucet. Il s'agit cette fois d'ouvrir une sorte d'extrémité de manche de pompe à vélo, en fait une partie de torpille aérienne. L'engin est déjà fendu car les bagues de fermeture sont quasi brisées. Marcel donne deux coups sur les pointes de la barrière du pré Masson, aujourd'hui disparu. La frappe est faite "à hûfflet", c'est-à-dire avec déviation, obliquement. Hélas ! Ça ne va pas assez vite ! Alors, perpendiculairement, l'imprudent frappe le 3e coup, sur l'amorce... L'explosion retentit, frappant les échos à la ronde, Marcel est projeté de l'autre côté du chemin, étourdi mais conscient, aveuglé par le sang. Il est exactement 15 heures. A ce moment, Marcel est donc en compagnie de Joseph : Auguste Salmon les accompagnait, mais il est rentré déjà. Joseph se trouve côté prairie, face à la barrière : lui aussi est inondé de sang. Immédiatement, il regroupe les deux cochons qui paissaient et s'enfuit vers le tilleul, bras et jambes écartés, en hurlant. A la mère du blessé grave qui lui reproche ses cris, il rétorque : "Marcel est'towoy !" Félicité en tombe sans connaissance : elle restera alitée durant six semaines. Couché au fossé, Marcel a l'impression d'être fortement brûlé. Il jette de la terre sur ses plaies qui le piquent; il entrevoit des jets de sang qui s'échappent de ses membres; il se roule dans les herbes, ayant appris en classe que c'est ainsi qu'on éteint le feu dont on est victime... Puis il se relève : sur ses jambes qui se dérobent, d'une manière oblique, il traverse la route en traînant les pieds et s'assied au lieu-dit "Les trois arbres" (l'un n'est plus de nos jours). C'est alors qu'il se sent défaillir à cause de la perte de sang; il entrevoit Joseph Valentin âgé d'une quinzaine d'années. Il veut l'empoigner parce qu'il sent l'urgence d'un secours mais l'adolescent s'enfuit. L'infortuné qui fait un examen de conscience se dit : "c'est ça, djé va moreu !" Heureusement, arrive un adulte, c'est Pierre Laruelle, qui s'éloigne puis revient avec Adolphe Delchambre. Les deux hommes transportent la victime "a thèyêre madame", c'est-à-dire en la faisant asseoir sur leurs mains et leurs avant-bras réunis. Marcel entend qu'Adolphe dit à Valérie Demortier qui monte vers l'origine de la détonation : "Tape-li t'vaudrayn sur leu, I'è trop léd !"
Lucie Laruelle crie, devant l'actuel café de la Concorde, qu'on l'apporte chez elle mais Pierre répond qu'on va le déposer plus loin "amon Cwernète". Marie Docquier est précisément sur le seuil du café; Marcel est déposé à l'étage, dans la salle de bal. Après que Clémence Maniquet a déchiré ses vêtements aux ciseaux, il est déposé dans un petit lit. On lui lave ses blessures. Puis comme il a froid, il est déposé sur une table et installé au coin du feu, dans la cuisine. Déjà la fille aînée du Comte Cornet, madame de Lamine s'est précipitée en voiture à Hannut pour chercher un médecin militaire. La nouvelle s'est répandue au village et chacun vient sur place, s'efforçant de ne pas pleurer. L'une des demoiselles des châtelains, avec une sorte de coton-tige, s'efforce de lui ôter le sang des narines, afin qu'il puisse mieux respirer. C'est seulement vers 6h.30 que le mutilé, enrobé dans une couverture, est conduit à Huy. Durant le trajet en auto, il entend parler la conductrice et le "toubib". Il arrive à l'hôpital militaire anglais, en face du vieux tribunal. On l'examine : il a dix sept ouvertures au tronc sans compter le trou à l'épaule, ni les vilaines déchirures béantes aux membres et au visage. Son père, son frère Victor, son beau-frère Florimond et une personne nommée "le blanw" touchent la cité mosane à leur tour et cherchent l'enfant martyr. Enfin une sentinelle les renseigne, leur précisant qu'il est peut-être mort...
Enfin, il est là, couvert de bandage depuis la ceinture jusqu'à la tête; il reconnaît les siens à la voix... Malgré qu'il endure la fièvre pendant quatre à cinq jours qu'il passe là-bas, il a toujours faim. Pour le choyer, on lui donne des aliments rares à l'époque : œufs, chocolat, lait, viande hachée. Le tout est réduit en bouillie puisqu'il ne peut absorber que du liquide à l'aide d'un chalumeau en caoutchouc. Ensuite, durant trois mois, il devient un des patients de l'hôpital Saint-Maur (la clinique reine Astrid). Parce que les blessures s'infectent, chaque jour, brutalement, on arrache les pansements souillés de la veille. Au moyen d'une "pîre infernale" disposée au bout d'une plume d'oie, les plaies sont brûlées afin que la nouvelle peau soit plus dure. Le traitement atroce est appliqué, aux six blessés par explosif qui sont là, sur les vingt quatre lits de la salle. La douleur est insupportable; il faut une demi-heure pour placer les bandages. Les Blehinois se demandent s'il survivra au calvaire. D'ailleurs, un des enfants est renvoyé chez lui : il ne s'alimente presque plus, se contentant de quelques friandises que son voisin Marcel lui passe... Enfin, au bout de trois semaines de cauchemar, le docteur Lecrenier recoud l'épaule droite. Un problème avant l'opération : Marcel refuse d'être endormi à l'éther dont il ne supporte pas l'odeur et ne respire pas dans le masque... En somme, dans son malheur, Marcel, âgé de douze ans et demi, a encore eu de la chance. N'y a-t-il pas eu, à Celles par exemple, un frère et une sœur tués par une grenade... N'y aura-t-il pas, en 1940, des enfants d'Abolens meurtris à leur tour ? La preuve que la leçon de la grande guerre était déjà oubliée...
On se le rappelle : dans un précédent numéro de l'Aronde, nous avons parlé d'un instituteur "intérimaire" nommé "J. Mouillard". Grâce à Jean Rosoux, de Hannut, que nous remercions, nous avons pu l'identifier Jules-Joseph Mouillard, natif de Cras-Avernas, est fils d'Alphonse Joseph, journalier et de Marie-Alphonsine Meurice; il a dix neuf ans lors de l'invasion.

GrandeGuerreNous avons également reçu des renseignements à propos du décès de la jeune fille de Wasseiges. Les voici. Lors du reflux des armées en novembre 1918, les allemands vivent dans une anarchie difficilement imaginable. C'est à qui vendra le plus possible d'objets, depuis le bétail volé ici et là jusqu'au fourniment. C'est aussi à qui réquisitionnera sans compter. Les 19 novembre donc, Ernestine-Marie Detraux, née le 23 juin 1891, assiste au déferlement des "hordes teutonnes déprimées, honteuses, mais restées pillardes". Des soldats réclament à son frère de la paille pour faire des litières. Mais le frère n'a pas envie de se laisser dépouiller par ces vaincus en débandade alors que les alliés sont proches. Il refuse de s'exécuter. Alors se déchaîne "la meute de ces barbares" - Ernestine s'interpose - Geste fatal. Un "des Boches" lui tire un coup de browning à bout portant. Les intestins perforés, elle expire le lendemain, le 20 "au milieu d'atroces souffrances". Malgré les soins du médecin du lieu, ceux d'un canadien prisonnier et ceux d'un allemand. On présente l'innocente victime comme une personne "honnête, laborieuse, jouissant de l'estime générale". Le Parquet de Huy descendra à Wasseiges le 24 juillet 1919 et interrogera plusieurs témoins. Le lendemain, on procédera à l'exhumation et à l'autopsie de "Melle Ernestine Detraux-Wéra", morte à vingt sept ans. Au cimetière de la commune figure sur sa tombe ces mots : "victime d'une balle allemande par son amour fraternel"...

A cause d'un nouveau témoignage, nous venons encore d'éprouver la difficulté qu'il y a à dater avec précision les événements du passé. Et peut-être serons-nous encore appelé à modifier notre point de vue, à propos d'une escarmouche avec la cavalerie allemande. Voici le récit de Georges Hella, de Lens-Saint-Remy. Dans son village, on apprend que l'envahisseur est arrivé à Lens-Saint-Servais. Parmi les jeunes gens, les seuls à posséder un vélo sont Paul Grenier et Joseph Jacquemin. Que voilà pédalant pour la route. Mais arrivés au dernier virage avant la place communale, non loin de l'église, ils freinent brutalement. En effet, ils se rendent compte qu'ils sont nombreux les uhlans (les -z-uhians, comme on dit à l'époque) qui bivouaquent sous les tilleuls... Ils rebroussent donc chemin. Hélas pour eux ! On les a vus ! Un cavalier se lance à leur poursuite. Les Lensois se couchent sur leur machine comme des coureurs (d'ailleurs, Paul Grenier est coureur cycliste !) A la première maison de Lens, l'Allemand dégaine et taillade les pneus à coups de sabre ! Il lie les mains de ses deux prisonniers ébahis et les ramène à son point de départ. Cela s'est probablement passé le 9 août 1914. Ce qui le fait croire c'est l'avis d'un Père de Hannut qui note à cette date : "Cent uhlans rôdaient aux environs (Cras-Avernas, Trognée, Moxhe, Ambresin, Crehen), fusillades)." Le lendemain 10, tandis que le gros de la troupe coupe à travers champs à partir du bois situé alors près des "Tridaines", afin d'atteindre la chaussée romaine et Avennes, deux uhlans progressent vers l'ouest, arrivent à "la Croix" à Lens et enfilent "la ruelle Gillot". Ensuite, ils obliquent à gauche et suivent le chemin qui sera baptisé "la rue du Centenaire". Pour éviter le bruit sur les cailloux, ils montent sur l'accotement, en face de la poste actuelle. De cette manière, ils passent juste devant Georges Hella, qui a trois ans et demi, et un petit voisin, Nestor Courbois, assis tous deux sur le talus. Les cavaliers sont arrivés à la ligne de chemin de fer Statte-Landen. Quand un train de militaires surgit, venant d'Avennes. Les uhlans rebroussent chemin au galop. Mais sur la grand-route, arrivant de Braives, débouchent d'autres Belges, à vélo! Qui ouvrent le feu ! L'un des éclaireurs, blessé à la figure, fuit vers Blehen et est capturé, semble-t-il à la chapelle Saint-Donat; l'autre parvient à Abolens. Cependant la curiosité a poussé de nombreux Lensois à gagner la route Huy-Tirlemont. Les détonations éclatent tout à coup. C'est la panique ! On raconte que l'abbé Papy, en descendant le talus, atterrit dans une bouse de vache. On dit aussi que Joseph Laruelle fuit en se protégeant un côté du visage avec un "ouhlèt" de "galiot"... Durant ce temps, le groupe d'éclaireurs ennemis est parvenu près de chez Scalais, à Moxhe. Les deux captifs sont libérés derrière un silo. En conclusion, comme de nombreux engagements ont eu lieu dans toute la région, il se pourrait que l'affaire du tilleul de Blehen se soit passée à une date différente de la décapitation de Poucet. On se souvient que nous avons relaté ces faits. Le cavalier ennemi venu de Villers est mort exsangue ou a été facilement abattu... Voilà le point sur la question. Sans doute y aura-t-il des développements ultérieurs. Nous comptons tenir nos lecteurs au courant.
Lorsque, le 4 août 1914, Guillaume II, empereur d'Allemagne, lançait ses troupes sur la Belgique, il s'imaginait que la guerre, fraîche et joyeuse, serait de courte durée. Il ne se rendait pas compte qu'il serait tant haï, tant caricaturé, tant moqué. Nous avons eu la chance d'obtenir copie d'une poésie ou d'une chanson rédigée après guerre intitulée : "Les malheurs de Guillaume". Dans chaque commune ou presque, des pamphlets, des chants vengeurs ont été écrits après les événements pour exalter le courage des combattants et pour ridiculiser les vaincus, les traîner dans la boue, dénoncer leurs massacres. Nous serions heureux si nos lecteurs nous faisaient part des documents qu'ils détiennent concernant la 1ère guerre. Qu'il s'agisse de chansons, de discours, de photos, de récits, de mémoires. Nous les remercions déjà.

 

Voici le texte annoncé; c'est une création anonyme :
Guillaume, empereur d'Allemagne,
S'en allait droit à Paris;
Après six mois de campagne,
En route, il se perdit.

L'empereur fort en colère
Dit à ses généraux :
"Faites le tour par l'Yser !"
- Oui, Sire, mais il y a trop d'eau.

- Alors, prenez par la Bassée,
Prenez Calais d'assaut
- Mais Sire, par la chaussée
En Béthune, il fait trop chaud.

- Essayez par l'Argonne
Et prenez Saint-Ménéhould.
- Sire, la route serait bonne
Mais les bois sont pleins de loups.

- Jetez un pont sur l'Aisne,
Emparez-vous de Soissons.
- Sire, la ville est prochaine,
Mais les alliés y sont.

- Passez par la Lorraine,
Prenez Toul et Verdun.
- Ah ! Sire, ce n'est pas la peine :
Ils sont là trois contre un.

- Cependant, à la guerre précédente,
Cela marchait mieux que cela !
- Oui Sire, mais en septembre
Les petits Belges n'étaient pas là !"

Un soldat peu connu, hôte de notre région, est le colonel Auguste, Prosper, Léon Marchant né à Ben-Ahin le 23 mars 1863. Fils d'Auguste-Joseph et de Florentine Baugnet, le jeune garçon, élevé chez ses grands-parents à la ferme Baugnet de Tourinne, séjourne en Hesbaye jusqu'à l'âge de quatorze ans. Durant l'insouciance de son jeune âge, il s'initie aux travaux agricoles mais sa préférence va aux exercices à cheval. Le 15 octobre 1877, il s'engage à l'armée, au 8e régiment de ligne, pour la durée de neuf ans, cinq mois, dix dept jours. Le 2 mai 1881 le voilà à l'école militaire, pour gravir les échelons de la hiérarchie. Sous-lieutenant affecté au 5e de ligne en mai 1883, élève cavalier en septembre 1883, le 19 septembre 1888, il est détaché à l'école d'équitation en qualité d'officier instructeur. Admis à l'école de guerre en août de l'année suivante, il devient lieutenant en juin 1890. Adjoint d'état-major par arrêté royal du 23 décembre 1892, promu aide de camp du général major baron Lunden, le 19 juillet 1894, il fait partie du 2e régiment de guides en 1896 puis du 1er régiment du même corps en 1898. La carrière se poursuit. Adjudant-major, le 19 janvier 1900, major le 10 juin 1901, il va faire montre de telles qualités de cavalier, si appréciées, que le président de la France le fait chevalier de l'ordre de Légion d'Honneur le 27 juin 1911. A la veille de la guerre de 14, il se retrouve lieutenant-colonel. Le 1er août, commandant la Force publique au Congo belge, nommé colonel d'E.-M. auprès du gouverneur général à Borna, nommé colonel le 20 avril 1915, il s'occupe des mesures de défense de la colonie lui vaut une nouvelle décoration. Le 11 novembre 1915, il est officier de l'ordre de la Légion d'Honneur. Le 11 avril 1916, il est de retour en Europe; le 31 janvier, embarqué à Borna, il avait débarqué à La Palice (France), en congé de fin de terme. Le 21 avril 1916, il devient officier de l'ordre royal du Lion puis officier de l'ordre de Léopold avec attribution de la croix de guerre, à la date du 3 janvier 1917. Auguste Marchant connaît la boue des tranchées, le ciel bas des Flandres. Le 15 mars 1917, à 46 ans, il se retrouve à l'hôpital militaire de Bourbourg, près de Dunkerque, car il est affligé de "rhumatisme articulaire suraigu et sciatique contractés au front". Le 1 mai 1917, c'est l'hôpital du Cap Ferrât qui l'accueille. Les honneurs ne l'oublient pas puisqu'il est promu officier de l'ordre de Léopold avec croix de guerre le 17 mai 1917 "pour le courage et le dévouement dont il n'a cessé de donner des preuves au cours de sa longue présence au front et dans les missions qui lui ont été confiées". Le 15 août 1917, il est au lazaret d'Aix-les-Bains pour entrer en convalescence à Cannes deux mois plus tard. Le 29 décembre 1917, admis à la retraite, il peut vivre avec sa femme Fanny Goffin les dernières années de sa vie. Nommé général-major à titre honoraire en juillet 1920, Commandeur de l'ordre de la couronne le 17 novembre 1920, il meurt à Etterbeek le 13 juin 1923. Nous terminerons en remerciant Paul Cornet, de Tourinne, qui a fait les recherches et nous a permis de rédiger cette biographie.
Durant les deux guerres, en Belgique asservie, très courues ont été les représentations théâtrales, du moins durant la mauvaise saison lorsque le climat laissait du répit aux travaux agricoles. C'est ainsi que, en faveur de l'Œuvre du Prisonnier, à Hannut, le dimanche 3 février 1918, est organisé un "concert", "sous le patronage de MM. C. Grégoire, H. Hallet et J. Thonet ". Le programme, édité par Jules Hubin-Mottin, se présente comme un travail magistral dont le texte, en français et en wallon, est curieusement écrit en doré, en brun et en violet, au moyen de différents caractères. On a bien fait les choses : le comité ne comporte pas moins de vingt "commissaires" où figurent par exemple l'instituteur Paul Brien, Jules Hubin et André Mesters. Les présidentes d'honneur sont Madame Mottin et Madame Hortense Cornet d'EIzius de Peissant; les présidentes sont Madame Grégoire et Mademoiselle L. Mottin tandis que les vice-présidentes s'appellent Madame Snyers et Mademoiselle Goossens. Déjà de la publicité dans ces deux feuillets (reçus de Roger Debroux, que nous remercions) puisqu'on est averti que les coiffures sont faites par la maison V. Collin, à Hannut... Le prix des places se situe à la hauteur de l'oeuvre de bienfaisance : dix francs pour les "réservées"; premières : cinq francs; deuxièmes : trois francs et troisièmes : deux francs.
En la salle J.-B. Bolle, le spectacle débutant à 16 heures, intitulé "Matinée musicale et dramatique", comporte trois parties. La première commence par la "Marche des chevaliers" : la "symphonie" est dirigée par Camille Debeur. Suit une comédie en deux actes, "Le bureau de placement", avec huit personnages. A l'entracte, on joue "Fra Diavolo, ouverture d'Auber". Immédiatement après, arrive la partie des intermèdes : douze œuvres sont exécutées, dont "Danse russe", interprétée par Ed. Jacobs, "violoncelliste, professeur au conservatoire de Bruxelles" et la marquise d'Ive de Bavay, amie de la comtesse de Blehen. Celle-ci chante "Benvenuto", de Diaz et "Chant hindou", tandis que la marquise enchaîne avec "grande Poonaise" de Chopin, exécutée par Ed. Jacobs. Octave Debeur se produit aussi dans une chanson qualifiée de "chanson de genre". Un quart d'heure d'entracte puis débute la troisième partie. D'abord un extrait de l'opéra de Verdi, "Le trouvère", ensuite est joué "Li Maisse di Fôdje" de L. Broka. Cette pièce à onze acteurs se présente comme une "comédie sociale et humanitaire (mais non tendancieuse) de mœurs wallonnes". C'est l'histoire du vieux forgeron Luturlot qui s'associe avec un voisin dont le fils a conçu les plans d'une "batteuse mécanique". Mais le jeune ambitieux prend en mains la direction de l'entreprise et chasse un vieil ouvrier. Finalement "comme dans les œuvres d'Alfred Capus", tout s'arrange : le père Luturlot envoie au diable associé et fiancé, donne sa fille à son jeune maître-ouvrier "Pière Lortay" et reprend à son service l'ouvrier renvoyé Colas. Alors, "la vieille forge réentendra les chansons de naguère, au bruit clair des marteaux, dans le brasillement du foyer incandescent".
A cette époque-là, quand on s'amusait, on prenait le temps, non ?
Nous allons conter cette fois quelques historiettes que l'on pourrait juger futiles si l'alimentation n'avait pris une importance disproportionnée durant les guerres. On sait qu'en 14-18 chaque chef de ménage, afin de ne pas crever de faim, élevait qui des lapins, qui une chèvre, qui un mouton ou un cochon. Que les voisins ou des étrangers au village s'empressaient de voler...
Ainsi, à Blehen, par une nuit d'hiver, Marie Salmon, née Docquier, entend du bruit dans sa cour : la neige crisse sous des pas. Elle ouvre immédiatement une fenêtre et distingue deux ombres chassant un porc devant elles. Dans le noir, d'une voix de stentor, elle crie en wallon : "Que faites-vous là, vous autres ?" Aussitôt, en bas, fuite par Tahanière" existant à l'époque près de la maison (la construction d'Alfred Docquier n'est pas encore édifiée). Les deux voleurs rejoignent facilement les champs "dèl coûteûre" sans être identifiés. Marie descend et fait entrer la bête en liberté dans son étable. Le lendemain elle apprend qu'elle provient de chez Paquot, rue du Centre. Elle restitue le compagnon de saint Antoine...
A une autre occasion, un marchand de porcs de Latinne va tuer chez Joseph Radoux (de nos jours, chez Muselle), à Tourinne. En partant, il prend soin d'ouvrir l'espagnolette de la fenêtre... Si bien que durant la nuit, il revient enlever "le défunt", tout découpé sur la table... L'auteur du vol sera identifié.
A Tourinne encore, Mme Robert (que nous remercions) nous a appris que chez Minsart il y eut tentative de vol "don crâs", sans doute par des gens de Liège. Un soir on entend ouvrir la barrière qui donne accès à la rue. Les deux "sîsleus" s'en vont puis Jules Minsart referme bien la grille. On se couche. Mais la fille de la maison, Marie, un peu souffrante, ne peut dormir tout de suite. Ni sa mère, Mélanie, qui entend rouvrir la barrière ! Elle ré veille son mari, qui est l'intrépidité même. Jules regarde les ténèbres par la fenêtre et demande s'il y a bien un tonneau pour eaux de pluie à tel endroit, contre le mur. Réponse négative de Mélanie. Jules en conclut qu'il distingue mal un escarpe. Il s'arme d'une espèce de fourche et "patrouille" dans un sens de la rue (à l'époque "la rue du Diable") jusqu'à chez Pirard, puis il va dans l'autre direction jusqu'à chez le maire Arthur Maquet. Il ne discerne rien. S'il avait persévéré dans le premier sens de sa marche, il aurait peut-être remarqué de l'insolite. En effet, cette même nuit, chez Adolphe Hougardy, des fraudeurs ont réussi à subtiliser "on crâs". Qu'ils dirigent vers la région liégeoise. Mais à Aineffe, l'animal tombe dans un fossé. Accident ou épuisement. En tout cas, il refuse d'avancer encore ! Une fois averti, Adolphe ira rechercher son bien avec un "galiot"...

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