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Accueil Histoires de l'Aronde Jugement de Dieu à Latinne

Jugement de Dieu à Latinne

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DU JUGEMENT DE DIEU À L'HOPITAL DE LATINNE

par Guy SYBERS de Ciplet.

 


C'est pendant le bailliage de Colart le Mingnot dit le Grand Colart, que cette histoire a débuté. Le clerc du bailli de Namur avait adressé à Colart la liste des fiefs du Comte à Atrive et à Avin. Il y avait dans ce répertoire un fief de dix bonniers entre Atrive et Ainbresin que voulait vendre Gobin d'Avin. Colart réclama à Gohin une déclaration de vassalité pour celte terre. Gohin refusa l'hommage du fief au Comte. Même après que Colart fut déchargé de sa charge, la querelle ne fil que s'envenimer entre eux deux. Les injures fusaient de part et d'autre. Colart prétendait que Gohin avait vendu malhonnêtement des biens du Comte, l'autre le traitait de menteur. Le 20 août 1412, ils portèrent l'affaire devant la justice du Comte. Le bailli de Namur Jean de Cheelles présidait le tribunal ou se tenait également Héneman de Forcelles, le nouveau bailli d'Atrive. Les plaignants exposèrent leurs griefs, parlèrent des lettres qu'ils s'étaient adressées. Le premier, Gohin prit le conseil des siens, revint devant la Cour et clama haut et fort que trahison. Vol, faux et tout ce que Colart lui reprochait, il les mettait «jus». Il voulait défendre son honneur en offrant son corps à la justice. Sur ce, il jeta son «capiron» à terre a titre de gage. A son tour, Colart se retire auprès de ses conseils, il revient devant les juges et demande l'autorisation de relever le gage. Jean de Cheelles retient les arguments des deux parties. Masar Colle, le mayeur de Namur, rappelle les faits et demande à Colart s'il persiste à relever le capiron. La cause est entendue, le bailli déclare que le combat aura lieu en champ clos le 40e jour. Il assigne le lieu et les modalités de la rencontre. Les champions seront vêtus de cuir rouge. Ils seront armés de bâtons sans pointe, ni fer. Pour plus de sécurité et, s'il advenait que Colart ou Gobin soit en défaut d'exécuter ces convenances, les témoins de chaque camp seront retenus dans une auberge dans la ville de Namur. En outre, Heyneman de Commognes, Robert de Tirihu et Jacquemin de Caene de Ville-en-Heshaye doivent libérer leurs biens pour qu'ils soient immédiatement vendus en cas de désobéissance. Les témoins seront quittes de leurs obligations lorsque Colart et Gobin se seront présentés dans le champ clos ou seront décédés endéans les quarante jours. Les témoins de Colart de Mingnot sont : Huhin de Hosden, Ottart de Mingnot, frère de Colart, Hénemont de Commognes, le vieux, Ottar, fils de Johan de Ciplet, Libert Botton de Tourinnes, Henri de Hosden, Robert de Thirihu, Hellin, fils de Gérard de Mingnot, Lihert, fils d'Huhin de Villers, Johan de Ciplet, Jacquemars de Tourinnes, Philippine et Otteles, enfants de Colart de Mingnot, Jacquemin de Caenne, de Ville-en-Heshaye Les témoins de Gohin sont : Robert de Juppleu, chevalier, Johan. fils de Colart de Lovingni, Philippart du Pont, Johan Delporte de Rosière, Rinewart Delporle de Merdorp, Colart de Mozet, Gérard de Froidmont, Johan de Frankegnée, Guillaume de Taviers, Colart d'Otremont, Johan du Bois de Frankegnée, Godefroid de Walhal, Lowy et Henri, enfants de Gohin, Libret d'Acosse, fils de Guillaume le Castelain. La préparation du champ entraîne les frais suivants : Le bailli «dépend» de la maison de Messire Caronne plusieurs hommes de loi de Monseigneur le Comte qui devront être présents le jour du camp, trois florins de Hollande. Le jour ou les hommes de loi et les ouvriers se sont rendus en Herbatte choisir le terrain, deux griffons.
On doit a Jehenne de Dinant pour des poires, du raisin et du fromage, neuf heaumes. Pour le bâton sur lequel on doit prendre la mesure du bâton des champions, quatre heaumes et cinq wihots. Pour le jour ou le champ délimité par des pieux «Hacheliiez», pour la journée de Maître Jehan de Floreffe et du fossoyeur. Pour les hosquilions (bûcherons), chacun a tailler les épines pendant deux jours, six heaumes par jour et par ouvrier. Pour cinquante journées de travail aux fossoyeurs pour préparer le terrain, certains a cinq heaumes par jour, d'autres à six heaumes par jour. L'on paie à Jehan de Floreffe pour confectionner la porte du champ, abattre les arbres et équarrir les poutres: le lendemain que la paix lut laite, sur les droits des hommes, du bailli et du maire de Namur, soixante heaumes... A.F.N. Fonds du Souverain Bailliage, reg. n°s 516, fo 5 a 10.
I1 n'y eut probablement pas de combat. La paix intervint pendant les quarante jours. Au 15e s., dans le Namurois, on ne connaît que trois «champs» qui opposèrent des hommes de loi. I1 y eut en 1403, Jean de Presles et Colart de Marille. En 1403, Hélin de Nameche et Huhin de Cornmognes. En 1412, Gobin d'Avin et Colart le Mingnot. Dans les deux premiers cas ou l'issue est connue, la querelle s'est finalement réglée sans duel, ici par arbitrage du Comte, là par la conclusion d'une paix entre les parties.(2) . En ce bas moyen-âge, la vieille aristocratie et la chevalerie ne constituaient pas toute la classe supérieure. Il y avait également les hommes qui exerçaient une fonction publique ou judiciaire «les hommes de loi». Ils étaient libres de toute servitude et de toute exaction. Ils étaient soustraits aux cours ordinaires et au droit commun. Ils n'étaient justiciables que des gens de leur classe siégeant sous la présidence du prince ou de son représentant, le bailli. Et comme dans l'histoire qui nous occupe, ils étaient autorisés a soutenir leur cause par le duel judiciaire (4). Plus tôt, aux XI et XI le siècles, le combat avait lieu sous les yeux des juges dans un champ clos de vingt pieds carrés et avec l'épée et la hache si les adversaires étaient libres, avec le bâton s'ils étaient serfs. L'une de ces querelles à laquelle tout le pays de Liège finit par s'intéresser éclata en 1297 entre Humhert Corbeau, Seigneur d'Awans et Guillaume le Jeune, Seigneur de Waroux. Il y avait dans la famille des Awans un chevalier appelé Messire Avnechon et plus communément le «Bon hastard de Hognoul». Une trêve avait été proclamée entre cet Aynechon et les Hamal qui s'étaient rangés dans le parti des Waroux. La veille de l'expiration de la quarantaine. Aynechon surprit Hamal et le tua. Confiant dans la terreur qu'il inspirait, le bâtard de Hognoul ne craignait pas qu'un témoin vînt témoigner devant le prince-évêque de Liège. Falloz, un damoiseau du lignage des Waroux ne put supporter que le coupable fût ainsi absout. Il accusa Aynechon de meurtre et fit appel par devant Monseigneur de Liège. Le bâtard de Hognoul accepta le défi. L'évêque leur assigna la Place verte près de la Cathédrale St-Lambert comme champ de bataille. Au jour marqué pour le combat, une foule innombrable attendait les deux adversaires. Falloz parut à l'entrée de la lice, précédé du Seigneur de Hamal qui portait son écu, sa hache d'armes et son épée. Messire Aynechon ne paraissait pas. Cependant, on savait qu'il était à Liège: on l'avait vu entrer le matin même dans la demeure de son cousin, le chanoine Arnould d'Awans, située précisément en face du lieu de combat. Après une longue attente, les échevins se levèrent de leurs sièges, ils descendirent lentement dans la lice et le mayeur se plaçant au milieu d'eux prit la parole : «Seigneur Aynechon, si tu es ici, viens en avant et fais de même ton devoir à l'encontre de Messire Falloz» Personne ne se présenta. Une seconde fois, la voix du magistrat se fit entendre, sans que rien n'annonçât l'arrivée du champion que l'on attendait. Il était près de midi. Les Waroux criaient aux échevins que l'adversaire de Falloz avait pris la fuite. Les Awans protestaient qu'il n'était pas encore midi, qu'on pouvait bien le voir au soleil.(4) Le mayeur redescendit clans le champ pour y faire le troisième et dernier appel lorsque la porte de la maison d'Arnould d'Awans s'ouvrit et que l'on vit sortir le bon bâtard d'Hognoul. C'était par le conseil de son cousin, le chanoine qu'Aynechon qu'il n'était pas venu plus tôt : «Rendez-vous secrètement chez moi, lui avait-il dit et n'en sortez pas. quelque chose qu'on fasse; laissez votre adversaire exposé au soleil et accablé sous le poids de son armure se fatiguer dans une longue et pénible attente». Le mayeur levant solennellement la verge rouge qu'il tenait à la main, laissa tomber ces paroles : «Messire, faites votre devoir». Aussitôt, les deux champions fondirent l'un sur l'autre. Falioz, qui était extrêmement robuste, dirigea contre Aynechon des coups terribles; mais celui-ci, beaucoup plus agile, parvint à les esquiver. La lutte durait depuis longtemps, les coups portés par le damoiseau de Waroux paraissent moins sûrs, le bâtard de Hognoul le heurta, le renversa et lui mettant le pied à la gorge, il l'acheva froidement sous lui. Les échevins descendirent alors dans le champ clos, ils examinèrent le cadavre de Falloz, puis le maïeur, levant de nouveau la verge rouge, emblème de sa dignité, s'écria d'une voix retentissante : «Oyez, oyez, nobles et bourgeois, clercs et chevaliers, femmes et enfants de cette bonne ville de Liège, oyez, ceci est le jugement de Dieu : Messire Aynechon est innocent du meurtre dont on l'accusait ". Telle est l'histoire de Messire Aynechon.
Mais revenons à la nôtre. Le grand Gobin était le fils de Gohin d'Avin et de la fille d'Henri d'Ambresin. Il allait décéder peu après. En 1416, son fils Lowy relève le «bloquehu» d'Avin. Aujourd'hui, on dirait qu'il paie les droits de succession. Il ne garde pas cette maison-forte mais la vend a son beau-frère Collart d'Oultremont. De succession en succession, on suit l'histoire de ce fief qui entrera dans le patrimoine des Comtes de Looz-Corswarem. Mais ceci est une autre histoire. Quant a Colart le Mingnot, il devait survivre à son adversaire et décéder en 1422. Si la branche de Colart était installée à Avin, il provenait d'une famille fortunée établie depuis toujours à Latinne. Ici, il y avait un Collin de Mingnot, mayeur de Latinne en 1339. C'est un autre Colart, le neveu du grand Colart, manant à Latinne, qui gisait au lit «déshairtié(6) comme clairement apparaît à son maintien». Ce 29 août 1439, il avait fait appeler le notaire. Celui-ci rédigeait le testament qui commençait invariablement par cette phrase : «Etant en son bon sens et mémoire, considérant la fragilité de l'humaine nature, partant qu'il n'est chose plus certaine que la mort et aussi plus incertaine que l'heure de cette mort. Afin qu'il ne trépassât point de ce mortel siècle sans testament, il ordonne son testament et volonté déraine. «Je laisse mon cellier(7) ainsi qu'il est avec les huit lits qu'il contient et tous les meubles à la réserve des hanaps(8) d'argent, des vêtements et des joyaux d'or et d'argent qui appartenaient à feue ma dernière épouse. Ces biens, sauf les hanaps, retourneront aux sœurs de jadis mon épouse. Le cellier servira pour créer un hospital pour herberger(9) les pauvres trépassants. Je laisse une rente de trente deux muids(10) d'épeautre que j'assène sur une partie du domaine que j'avais fait à ma dernière épouse. Je veux qu'une froide femme(11) soit installée dans cet hospital pour accueillir les mourants et je souhaite que les trente deux muids d'épeaulre servent à «feuwelhies» chauffer et a donner du potage. Je veux enfin que l'hospital soit gouverné par les mambours et le prêtre de Latinne. Un demi siècle plus tard en 1499, cette fondation paraît avoir disparu. Hellin de Latinne, petit-fils d'Hellin le Mingnol, citain de Huy, ordonnait dans son testament que la maison de staille(12) et hospital qu'il avait fait maisonner et édifier a Latinne soit dirigé par le conseil des vestis et paroissiens de Latinne. Il voulait que cet hospital serve à héberger et soutenir les pauvres passants. Il y consacrait une rente annuelle de neuf muids d'épeautre. Il voulait en sus que celui qui aura la jouissance et possession de sa grande maison de Latinne et ses hoirs seront gouverneurs et administrateurs de l'hôpital pour «dissiper» et «départir» les rentes aux pauvres et aux nécessiteux, tant en lits, linceuls, potage et feu. Cet Hellin possédait plusieurs centaines de bonniers de terre et la cense de Latinne en comptait cent vingt.
Dans la paroisse de St Hilaire a Huy, il possédait un bonnier de vignes avec les maisons «cuvelars et cuves». On pourrait poursuivre l'énuméré des biens, richesses de cet homme, mais a quoi bon tout est vanité, tout est poussière.

 

Sources : CONVENANCES et TESTAMENTS AEE. volumes 1 et 4.
(2) Genicot L, l'Economie rurale namuroise au Bas Moyen Age, t. Il,p.260
(3) Genicot L., l'Economie rurale namuroise au Bas Moyen Age, t. Il,p.260 (4) Borgnet, Histoire de Namur, p. 30
(4) Awans alligoient qu'il n'estoit nint midy, et ce pooit on clairement allé soleilh voir Hemricourt, p. 333
(5) M.L. Polain - Histoire de l'Ancien Pays de Liège, T. Il, 1847
(6) déshairtié - déshaitier : rendre malade (hait : bonne humeur)
(7) cellier : cave - celle : petite maison, - cellule, chambre
(8) hanap : vase à boire, souvent garni d'un couvercle s
(9) herberge : heri armée - berga : protection (francique) : héberger
(10) muid mesure = 328 l
(11) froide femme : femme qui prie
(12) couverte de baliveaux

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