Site d'Adrien Daxhelet

Site d'Adrien Daxhelet

  • Augmenter la taille de police
  • Taille de police par défaut
  • Diminuer la taille de police
Site optimisé pour le navigateur Firefox

La Tenderie

Envoyer Imprimer

LA TENDERIE

par J Draner


Comment "La passe" était-elle pratiquée avant 1940 dans la Hesbaye hannutoise. Dans ma petite ville, il y avait vers 1925, une huitaine de tendeurs qui avaient noms : Louis Jans - Alfred Bully - Flamand l'imprimeur - Arthur Vriamont - Désiré Dolhen - Jules Kempinaire et "li vî Gilles" et un chef, Jean Lieutenant dit "Jean Gilles" fils du précédent et mon oncle vénéré. Beaucoup d'amateurs d'oiseaux et c'était permis pendant la durée de la tenderie plaçaient dans le fond des jardins des trébuchets "dit clichet". Ces engins étaient placés sur une perche, ils étaient conçus pour la capture des tarins, il y en avait des simples, des doubles, des triples et des automatiques. J'en fabriquais une bonne douzaine chaque année, le principe était fort simple : une cage dans le bas renfermait une femelle de "ciset" s'était le "houqueu" c'est-à-dire l'appelant, dans les autres cages ouvertes au-dessus une planchette garnie de graines qui tombaient au moindre choc libérant ainsi le toit de la cage qui refermait complètement celle-ci grâce à deux petits ressorts. Les embêtantes : les mésanges, qui désamorçaient les pièges à longueur de journée. Elles étaient directement libérées ainsi que les femelles de tarin. Il m'est arrivé de capturer une quinzaine de mâles pendant les six semaines d'ouverture que durait la campagne. Les tarins en captivité, dans des volières ou des cages spacieuses vivaient de six à huit ans, contre trois à quatre ans pour leurs congénères en liberté. Ils étaient très familiers beaucoup d'amateurs ne fermaient pas leur cage. J'habitais une partie de maison sise sur la Grand'place, quand mon épouse se rendait à la pompe communale, le bruit des seaux était le signal qu'attendait le tarin pour se poser sur la tête et de là surveillait toutes les opérations. Il y avait deux catégories de tendeurs : ceux qui tendaient "à la haie" et qui capturaient des oiseaux chanteurs au moyen d'un filet à "bourse" à très fines mailles, les grands : qui tendaient en rase campagne, avec des filets à grandes mailles. Celui du chef avait deux ailes, une à bourse de deux mètres quarante, l'autre de deux mètres sur une longueur de trente mètres. A la fin de la moisson, oncle Jean partait en reconnaissance pour trouver une terre d'éteules ("ringeont") bien située. La démarche chez le propriétaire était toujours bien accueillie, dès lors les travaux d'installations pouvaient commencer. Nous ratissions une surface, bien nette, de soixante mètres sur douze mètres. Nous creusions pour la hutte un emplacement d'une trentaine de centimètres de profondeur, on y enfonçait des petits piquets pour recevoir les sièges et des plus grands entourant la hutte, recouverts de toile de jute et de fanes de pommes de terre : qui camouflaient l'installation. Selon un plan d'aménagement, bien personnel, la cabine centrale était réservée au tendeur, tandis qu'à sa gauche un emplacement en arc de cercle était réservé à l'assistant et aux invités. On plantait "les planchettes" : solides piquets en hêtre recevant à leur base "les bâtons" conçus en sapin de deux mètres de hauteur et de cinquante millimètres de diamètre, sur la partie basse un crochet servant de pivot et sur le haut une encoche qui recevait le câble en acier porteur du filet - la tension était renforcée par deux ressorts placés à l'extrémité de l'installation. Une corde était reliée à la pointe des deux premiers bâtons, le "tirant" était accroché à la pointe du V ainsi obtenu, il était amarré à un piquet, solidement enfoncé dans le sol et situé derrière la hutte. La corde passait sous le siège du "hercheu" d'où il était possible de régler et la position du "tirant" et aussi le départ de chacun des filets afin qu'ils se croisent, l'aile à "bourse" la première, l'autre venant en couverture. A proximité du filet des petits trous, recevaient les cages "d'appelants" dans le milieu une grande cage creusée dans le sol renfermait les premières prises d'oiseaux, libérées au démontage. Il y avait aussi un emplacement réservé aux "moues" (petite potence reliée par un fin cordonnet à la hutte). Constituée d'un petit piquet en bois sur lequel pivotait une baleine de parapluie se terminant par une petite pince rattachée à la "braye" sorte de corset qui entourait l'oiseau destiné à l'appât. Le procédé consistait à opérer une légère traction sur le fil, l'oiseau était alors suspendu et battait des ailes pour retrouver son équilibre, le coup de "moue" judicieux faisait atterrir dans le filet les oiseaux convoités. Notre emplacement de prédilection était la campagne du "Wasta". Un chemin de terre au départ de la voie ferrée en direction de Poucet, nous permettait d'atteindre notre terrain sans encombre, le matériel dit "le herna" était disposé dans une charrette remorquée par nos vélos. L'alouette de passage dite "russe ou de besarabie" était notre gibier préféré nous en faisions des chapelets de douze ainsi que des béguinettes (la Pipi des champs) oiseau sans cervelle qui revenait sur le filet après avoir été ratée plusieurs fois. Le passage de l'alouette était une chose fantastique, sur une distance de deux cents mètres et plus, à une trentaine de centimètres du sol, les "volées" se succédaient parfois pendant une heure; nous avions prévu un deuxième emplacement où nous montions une aile en catastrophe, cela s'appelait le "firdjeu" cela devait se traduire par : plaquage au sol. Les prises n'étaient jamais vendues, le plus souvent offertes après avoir été plumées et vidées par les membres de la famille. Le lieu de rassemblement était l'habitation de l'oncle Jean, située rue Damoiseau devenue depuis rue Jean Mottin, le départ par temps clair aux aurores vers 4 h.; arrivés sur les lieux, le premier travail était la mise en ordre du terrain : ratissage et destruction des bouts de paille ennemis jurés des filets, ensuite corvée feuilles de betteraves qui devaient donner l'impression d'un jardinet, mise en place des cages et de la prisonnière (prichenier) et des cages de réserve avec les "moues". Nous disposions autour de nous de "bourses, confectionnées à partir d'un fond de chapeau boule et terminées par un filet en aumônière. Les appeaux disposés sur une corde dans un ordre bien établi : alouette - béguinette - linot bien dégagés et passés autour du cou, étaient le signe évident de la maîtrise du porteur. Se servir "d'appel" était un art et surtout un don. A plus de mille mètres, l'oncle faisait revenir des volées d'oiseaux à portée du filet. Quand à moi, grâce à un appeau de forme spéciale, j'étais reconnu "bon" à tel point que couché sur un fagot dans un trou au milieu du filet et recouvert de feuilles de betteraves, je faisais tomber à mes côtés les infortunées béguinettes. Nous avons connu des coups fumants sur un coup de filet dans une volée d'étourneaux, celui-ci sous la poussée des oiseaux est resté à la verticale, il a fallu bondir de la hutte pour aider à la fermeture des filets, les étourneaux étaient comestibles à condition de leur arracher directement la tête. A part le soucis de servir quelques amateurs nous n'étions pas porté sur cette marchandise. La réussite de la journée était dépendante des conditions climatiques et quand l'oncle décrétait après consultation du ciel et des oracles : (Bige di Liège) - (Vin di so l'èle) - (on n'f'rai rien aujourd'hu). Bise de Liège - Vent sous l'aile - on ne fera rien aujourd'hui : il était d'inutile d'insister. Au-dessus de nos têtes, les alouettes du pays venaient nous égayer de leur chant. On les appelait les "joyeresses" c'est-à-dire les joueuses, jamais sur la durée de la campagne nous n'avons atteint la dizaine, leur capture était très difficile. C'était une prise convoitée, et les oiseaux étaient l'objet de soins constants leurs cages devaient être très vastes et sans perchoirs, le fond garni de sable et de graviers, le toit en toile souple afin d'éviter, les blessures à la tête, il était nécessaire d'avoir un élevage de vers de farine, du fromage blanc de l'avoine bouillie et surtout des déchets du battage du blé constituant l'essentiel de leur nourriture. Le matériel était souvent monté avant les premières lueurs de l'aube et immobile et silencieux dans la hutte nous assistions souvent à l'arrivée de compagnie de perdreaux qui venaient manger les semences laissées par les "moues". Respectueux du plaisir des autres, jamais nous n'avons enfreint la loi. Le meilleur moment de la journée, se situait vers les neuf heures avec l'arrivée de tante Mine porteuse d'un grand panier où étaient empilées tartines beurrées à outrance, recouvertes de pâté de foie et de tête pressée, et pour chacun une aune de boudin blanc dont on mâchait les peaux jusqu'au dîner. Les bidons de café entourés de vieux lainages étaient hautement appréciés car la pratique des appeaux - rendait la gorge sèche. Vous dirai-je aussi, "que nous avons capturé les dernières béguines et qu'au cours des ans les prises diminuaient d'ampleur, que la béguinette fut interdite de capture et que le passage des alouettes devenait de moins en moins important et que la pratique de la tenderie n'y était pour rien. Il nous arrivait d'être surpris par l'arrivée d'un épervier qui fonçait sur les "moues", il fallait le retirer du filet en le saisissant par les ailes afin qu'il raidisse les pattes et libère le filet. La société colombophile, payait vingt francs par capture le record établi en 1931 était de douze pièces de "mohet à colon". Nous sommes intervenus en 1926, auprès d'un amateur octogénaire pour qu'il mette fin à une pratique, qui heureusement a disparu depuis, celle d'aveugler les pinsons pour qu'ils chantent sans discontinuer. Pour les aveugler, il suffisait de se munir d'un tuyau de pipe en terre, de placer le bout arrondi sur l'œil de l'oiseau et d'introduire une aiguille à tricoter portée au rouge dans le tuyau, la vapeur et l'air chaud voilaient l'œil de l'oiseau sans autre dommage. C'était cruel, les combats de coqs qui existent toujours, le sont aussi et rares sont les personnes qui tentent de les empêcher. Anecdote : Un dimanche matin arrivent trois invités revêtus de beaux atours, qui nous annoncent qu'étant attendus ailleurs, ils ne pourront nous consacrer que quelques minutes; après avoir récupéré des sacs pour en recouvrir les sièges, ils s'installent sagement les mains sur les genoux. C'est à ce moment, qu'une "boule" de linots passe à vingt mètres au-dessus de nous. L'oncle parvint à les ramener et au passage "tire" (hèche) dans le tas, il y a en avait sur toute la longueur des filets, ceux-ci à grandes mailles n'étaient pas indiqués pour ce genre de capture, les oiseaux en sortaient comme l'eau coule d'une passoire. C'est alors, que pris par l'ambiance, nos invités déposent leurs vestons à l'endroit où grouillaient le plus d'oiseaux et s'activent à les récupérer en se traînant sur les genoux. Ce fut le Waterloo des beaux habits du dimanche.
tenderie1Seuls septante quatre linots mâles restèrent captifs (il y en avait des centaines). Rentrant d'une cueillette de noix, les corbeaux survolaient les filets pour rejoindre bois et bosquets proches, nous actionnions le filet le bruit des bâtons frappant le sol était largement comparable à un coup de fusil, les oiseaux surpris poussant des cris de frayeur laissaient échapper les fruits, jamais nous n'avons surpris deux fois les mêmes car l'itinéraire était immédiatement corrigé et tout ceci se passait au mois d'octobre le plus beau mois de l'année où le soleil chauffe sans brûler, riche en gibier, en fruits, en légumes, le moment où les forêts rivalisent avec la palette du peintre. Conclusion : les tendeurs ne sont nullement responsables de la disparition des espèces. Les engrais, les pesticides, les arrosages trop fréquents, la disparition des chemins creux, des bosquets, des haies vives, des fossés, des chemins de terre, des marais, des sillons séparant toutes les terres endroits privilégiés pour la reproduction des oiseaux de chez nous.

tenderie2
J. Lieutenant de Hannut

La mécanisation de l'agriculture et l'assolement qui a complètement changé font que ni les oiseaux ni le gibier ne trouvent plus abri et nourriture. Les derniers perdreaux avaient trouvé dans ce qui reste des fossés des endroits propices à leur couvée. C'est méconnaître certains protecteurs de l'environnement qui ont pour mission la tonte et le désherbage de nos fossés et talus. Mais ceci est une autre histoire.

Commentaires

Afficher/cacher le formulaire SVP, identifiez-vous pour poster des commentaires ou des réponses.