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Accueil Histoires de l'Aronde Les Hesbignons au début 19e siècle

Les Hesbignons au début du 19e siècle

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AINSI ÉTAIENT LES HESBIGNONS
AU DÉBUT DU 19e SIÈCLE

Texte communiqué et préfacé par J. PAYE, licenciée en histoire

 


En 1879, paraissait le "Mémoire statistique du Département de l'Ourte"(1) ,mieux connu sous le nom de "Rapport Thomassin". En fait, ce document fut rédigé pendant la période française (1794-1815), à partir de 1806, par Louis-François Thomassin(2) ancien professeur de mathématiques au Grand Collège de Liège et Chef de Division à la Préfecture. Il naquit à Imling (actuellement Département de la Moselle) en 1768 et mourut à Liège en 1825. Fonctionnaire exemplaire, minutieux, il consigna dans un très volumineux rapport toute une série de notes sur les potentiels économiques du département de l'Ourthe mais aussi, et c'est ce que nous avons retenu, comment il voyait vivre et évoluer les habitants par régions. Nous vous livrons quelques pages relatives aux caractères et mœurs des Hesbignons tels qu'il les jugeait.
Il confia le manuscrit à son fils qui chercha un éditeur. A la suite du refus du Ministre de l'Intérieur, Roilin Jacquemyns, il remit ce travail à la Société des Bibliophiles Liégeois. La préface rédigée par le Gouverneur de la Province de Liège, Charles de Luesemans en souligna toute la valeur(3). Il n'est pas exclu que le Docteur Alexandre, membre de ladite Société, archiviste de l'administration provinciale, qui en assura la publication n'y fit quelques ajouts (4). Quoi qu'il en soit ce texte tel que nous vous le livrons constitue un témoignage exceptionnel de la vie en Hesbaye dans le courant du 19e siècle; intéressant, surprenant, choquant parfois, il nous révèle en tout cas des comportements et traditions aujourd'hui disparus.

CARACTÈRE ET MŒURS, COSTUMES, USAGES, FÊTES ET DIVERTISSEMENTS

Le tempérament, le caractère et les mœurs des habitants du département, varient autant que la nature du sol; la différence des gouvernements et du langage, a modifié davantage encore leurs usages, leurs divertissements et leurs opinions. Il est impossible d'entrer dans tous les détails où ces aperçus nous conduiraient. Pour offrir des descriptions à la fois plus simples et plus exactes, nous considérerons les habitants du département, comme nous l'avons déjà fait, sous le rapport des anciennes divisions politiques dont les nuances sont assez distinctes.
1) Les habitants de la plaine, sur la rive gauche de la Meuse, connus sous le nom de Hesbignons.
2) Ceux de la vallée de la Meuse et de ses coteaux, du Condroz et du Franchimont, qui, dans les archives de l'ancienne principauté de Liège, étaient désignés sous les noms de Liégeois et Rivageois, de Condrosii et de Franchimontois.
3) Ceux du Limbourg connus sous le nom de Limbourgeois.
4) Enfin ceux de l'Ardenne, ou du ressort de l'ancienne principauté de Stavelot et de la province de Luxembourg, connus sous le nom d'Ardennois.
Les intérêts opposés des anciennes souverainetés ont donné aux habitants de chacune des divisions que nous venons d'indiquer un caractère et un esprit particulier, que l'observateur peut facilement distinguer. La généralité des lois actuelles, les bienfaits du gouvernement, effaceront incontestablement cette diversité d'habitudes.

HESBIGNONS

Les habitants de la plaine ou de la Hesbaye forment en quelque sorte deux nations distinctes; ce sont les Flamands et les Wallons, les premiers descendus des anciens Germains, et les autres des anciens Gaulois. La plus grande antipathie et une véritable haine nationale règne entre ces deux peuples confondus dans un très petit espace, La différence du langage et du caractère en est sans doute la principale raison. Le Flamand a, en général, le visage plus arrondi et mieux rempli, une belle carnation et des cheveux blonds. L'un et l'autre sexe est enclin à l'embonpoint : l'humidité du climat et la bière dont ils font un usage habituel, doivent naturellement l'augmenter. La taille des Wallons présente une charpente plus forte, plus de variétés dans les traits de la figure et dans la couleur des cheveux et des yeux, les muscles sourciliers très prononcés et presque toujours partagés à la racine du nez. Les enfants naissent tous avec des cheveux plus ou moins blancs tirant sur la couleur de la paille, et prennent avec l'âge toutes les nuances depuis le blond jusqu'au noir. Les uns et les autres ont une grande aptitude pour l'agriculture, un corps robuste et endurci au travail, et enfin un grand attachement à leur religion, quoique souvent peu éclairé : le Flamand est plus superstitieux que le Wallon, moins ouvert, et surtout moins propre à la guerre. Les Wallons ont joui de tout temps de la réputation d'être d'excellents soldats, et l'Histoire depuis les temps de César jusqu'en 1790 le prouve à chaque page. Ce sont eux qui composaient la meilleure partie des troupes auxquelles l'Espagne dut la conservation des dix provinces catholiques, et qui furent ensuite détruites à Rocroi par le grand Condé en 1643 : ce sont elles encore qui, en 1674, à Senef, arrachèrent au même héros la victoire qu'il voulait rendre complète. Enfin, l'on croit qu'il n'existe pas en Europe une race d'hommes plus fortement constituée, plus propre aux travaux de la guerre, et plus brave que celle qui habite le Brabant Wallon, le Hainaut, l'ancien comté de Namur et la Hesbaye. Les Flamands sont braves aussi, quand ils sont disciplinés, mais il leur faut plus de temps qu'aux Wallons pour être de vrais soldats; ils ont aussi beaucoup moins de goût pour le service militaire. Un extrême attachement au culte catholique distingue les Hesbignons, et, il faut le dire, les prêtres y jouissent d'une grande influence. Pendant la révolution Belgique, de même qu'à l'époque d'une insurrection qui éclata en 1799, la différence du caractère des deux peuples se montra d'une manière marquante : les Hesbignons Wallons furent parfaitement tranquilles, les Flamands seuls s'agitèrent. La Hesbaye prit aussi fort peu de part à la révolution de 1789 à 1790. En général, le Wallon quoique inflammable est difficile à émouvoir, par-ce qu'il est égoïste, laborieux, sobre, économe et même enclin à l'avarice. Le déploiement de la puissance l'étonné peu, et quoique récalcitrant il est naturellement soumis aux lois. Son orgueil, sa rudesse et son irascibilité le portent facilement à la vengeance. Avant 1790, l'arme de l'habitant de la Hesbaye était un énorme bâton, et aucune fête de village ne se passait qu'il n'y eut quelques bras, jambes et têtes cassées. Depuis, contenu par la crainte de la flétrissure, il fait éclater son ressentiment par les moyens judiciaires. Aussi l'un des plus grands défauts dans le caractère des Hesbignons, celui même qui contribue peut-être le plus à les rendre malheureux, c'est leur penchant extraordinaire pour les procès, funeste résultat de leur ignorance, et de leur humeur naturellement querelleuse. Ils faisaient autrefois partie d'un état, où les gens de la loi étaient très nombreux, et les tribunaux très multipliés; ils fournissaient à l'avidité des premiers une moisson abondante, et fatiguaient les seconds de leurs innombrables contestations. Cette passion désastreuse n'est pas encore bien éteinte chez eux, malgré l'énormité des frais qu'entraînent aujourd'hui les procès, et la Hesbaye est toujours la mine d'or du grand nombre d'avoués dont le département est surchargé. Outre les différences qui distinguent les Wallons des Flamands, il faut encore considérer les habitants de la Hesbaye partagés en deux classes très dissemblables par leurs mœurs et leur caractère : la première se compose des fermiers propriétaires et locataires, qui sont plus ou moins affables, hospitaliers, tandis que le reste des habitants ne vit que du travail de ses mains; cette classe très nombreuse, puisqu'on ne compte que deux ou trois fermiers par village, est grossière, agreste et parfois brutale. Les fermiers tiennent ces ouvriers dans la dépendance, à tel point que celui qui leur a déplu a souvent de la peine à trouver de l'emploi, et que, pour s'en procurer, il se trouve forcé de quitter son village et même le canton. C'est ainsi que, n'ayant aucune propriété, ne trouvant point de travail, le naturel de ces manœuvres se développe insensiblement du délit. Telle est alors, dans sa situation, la haine qu'il porte aux propriétaires, jointe à une espèce de fierté, qu'il préfère la mort à une mendicité oisive, et dès lors déshonorante à ses yeux; il aime mieux voler, sommer et chauffer que mendier.

HABITATIONS.

Les fermes en Hesbaye sont de 70 à 100 et jusqu'à 120 hectares. Les bâtiments servant au logement du fermier et de ses bestiaux, sont presque toujours composés de trois corps de logis en carré long, dont deux placés parallèlement et à angle droit sur le corps du bâtiment consacré au logement du fermier et de sa famille. L'intervalle est occupé par une cour qui dans son milieu présente une pente insensible vers la porte d'entrée, dans laquelle on laisse le fumier. Il règne le long des bâtiments un trottoir de trois mètres environ de largeur, pour rendre la communication plus facile avec les étables pour les chevaux, les vaches, le jeune bétail et les moutons. Une partie des bâtiments latéraux sert de grange, nommée dans le pays xheure. Le dessus des écuries sert à placer le foin. Ces greniers s'appellent cinat. Lorsque la grange ne peut contenir qu'une faible partie de la récolte, les gerbes sont réunies en meules à proximité de la ferme. Le corps de logis destiné à l'habitation du fermier, renferme au rez-de-chaussée une grande cuisine, avec une large cheminée, vis-à-vis de laquelle il y a une espèce d'entresol supporté par deux ou trois pièces de bois en forme de colonnes, ayant un grillage pour recevoir le jour. C'est ordinairement dans cet entresol que les filles du fermier et les servantes sont logées, et qui de là portent la vue sur le foyer et toute la cuisine. D'un côté l'on passe dans l'écurie des vaches, de l'autre dans une pièce où se tient ordinairement le fermier, à côté de laquelle il a souvent un cabinet où il couche. L'étage se compose de trois ou quatre chambres, et le dessus est le grenier dans lequel on place les grains de la récolte. Les valets couchent dans les écuries. Un mur en retour à angle droit et en face du corps de logis du fermier renferme la cour, au milieu de ce mur est une grande porte d'entrée de 7 mètres d'ouverture, au dessus de laquelle est ordinairement le pigeonnier. Aux deux côtés sont des hangars, sous lesquels on place les charrettes, charrues. Il y a quelquefois de petites loges d'un côté pour les cochons et de l'autre pour la volaille. Les matériaux qui entrent dans la composition de ces bâtiments sont : la brique, que l'on confectionne sur les lieux, la pierre de taille pour les montants de porte et ceux des croisées, liés par du mortier fait avec la chaux et le sable. On se sert de chaume pour les toits; ils sont rarement couverts de tuiles ou en ardoises. C'est ainsi que toutes les maisons et les granges en Hesbaye sont construites. Les habitations, à l'exception des fermes et des châteaux, sont toujours au rez-de-chaussée, au niveau de la cour, sans aucune espèce de pavé que celui que l'on forme avec de la glaise, de la chaux et du sang de bœuf. Le défaut de curage des cours, les mares ou cloaques remplis de matières végétales et animales putréfiées, et rarement relevées, favorisent le développement de la plupart des maladies qui s'observent parmi les habitants de ce pays. Dans chaque ferme l'on trouve un puits plus ou moins profond. Les villages sont aussi abreuvés par quelques puits ou mares d'un usage commun. L'eau qu'on en retire est chargée de marne.

NOURRITURE.

L'on ne remarque pas sans étonnement que le Hesbignon, placé sur le sol le plus productif, est celui des habitants du département qui se nourrit le plus mal. Il ne mange que du pain de seigle, toujours mal cuit, parce qu'à défaut de bois, on chauffe le four avec de la paille, et il exporte ce qu'il a de mieux. Les grands propriétaires et les fermiers aisés se nourrissent assez bien. Ils abandonnent même le lard à leurs domestiques, ne mangent que des viandes fraîches et des légumes; boivent de la bière forte, quelquefois de la hougaerde et rarement du vin. Les autres habitants se nourrissent de lard, de pommes de terre et autres légumes et boivent de la bière. L'on trouve des débitants de boissons dans chaque village; mais point d'auberges, si l'on en excepte quelques unes pour les voituriers sur la grande route de Liège à Bruxelles, et dans la petite ville de Waremme. Les Hesbignons, et surtout ceux à proximité de la Meuse, étant habitués à boire le matin, soit dans leurs villages, soit dans leurs courses, de l'eau de vie de grains, leur conversation est bruyante, et leurs disputes dégénèrent en éclats de voix menaçants.

HABILLEMENT.

Le costume des Wallons et des Flamands de la Hesbaye présente peu de différence : tous portent des sarreaux bleus, plats et sans plis. Sous cette espèce de chemise, qui descend jusqu'aux genoux, est une veste d'étoffé de laine de couleur grise, quelquefois lignée, avec une culotte de toile, de velours de coton ou de la même étoffe que la veste, et des bas de laine de couleur grise ou noire. La chaussure consiste généralement en souliers forts, et on ne porte des sabots que dans l'intérieur des maisons, ou pour les travaux dans les écuries, le transport des engrais et le battage des grains. Des souliers plus fins et des bottes servent le dimanche ou dans les voyages. Le chapeau rond est celui dont on fait le plus usage et généralement on porte les cheveux courts. Un mouchoir blanc ou de couleur sert de cravate. Le dimanche, tous les hommes, si l'on en excepte les gens de peine qui sont toujours en sarreaux, portent un habit de drap bleu plus ou moins fin, une culotte de Casimir, un gilet de couleur et des bas de coton blanc, ou mêlé de bleu céleste. Les personnes du sexe y sont assez grandes et fortes, mais elles ne s'y font pas remarquer par de beaux traits et des formes régulières. Elles ont comme les hommes un visage peu rempli, avec des os saillants, les yeux enfoncés et presque pas de gorge : l'usage de porter des fardeaux sur la tète ou sur le dos les fortifient, mais il nuit à leur taille qui n'est ni élégante ni bien prise. Leur conduite est décente, et elles sont, en général, bonnes épouses, bonnes mères et allaitent toutes leurs enfants. Mais les mœurs des jeunes gens y sont relâchées, et l'étranger s'étonnerait de l'air libre des filles de fermiers et des cultivateurs. Le nombre des enfants naturels est considérable et leur naissance amène le mariage dans la classe des ouvriers plus facilement que dans celle des fermiers. Les fils ou filles de ces derniers ne se marient qu'à un certain âge et surtout quand ils peuvent trouver une ferme à loyer, ce qui est assez rare. Chez ces jeunes gens le libertinage est rarement l'effet de la chaleur du tempérament. L'amour se fait par désœuvrement, faute de commerce et d'industrie. Le costume des femmes consiste ordinairement en une capote et une jupe d'étoffé de laine, désignée dans le pays sous le nom de moutonne. Elles ont une cornette de toile de coton, et leurs cheveux, retroussés par derrière, forment un chignon très saillant; en tout temps leur tête est enveloppée par un mouchoir de couleur, plié diagonalement et noué sous le menton. Elles portent des bas de laine et, outre les sabots qui sont leur chaussure ordinaire pour tous les travaux de la campagne, elles ont presque toutes, pour les jours de fêtes et les voyages, des souliers avec de grandes boucles d'argent qui leur couvrent tout l'avant pied. Celles qui jouissent de quelque aisance, portent des habillements de toile de coton, de perkale, de soie; des tabliers de mousseline garnis de dentelles; des mouchoirs brodés; des bonnets ronds garnis de dentelles, etc.; et celles qui appartiennent aux principaux fermiers, aux grands propriétaires, sont habillées comme dans le chef lieu du département; leur costume est celui de Paris: tout s'y fait, du moins, dans l'idée d'imiter la capitale. On remarque, surtout chez les Flamandes, pour peu qu'elles soient dans l'aisance, qu'elles portent à leur cou des chaînes d'or réunies à une plaque du même métal, ou une croix avec une petite boule à chaque extrémité. Ce collier a plusieurs rangs, qui s'étalent par étage circulairement, du cou sur la poitrine. Ce luxe est moins fréquent chez les femmes Wallonnes.

USAGES, FÊTES ET DIVERTISSEMENTS.

Les naissances n'offrent rien de remarquable en Hesbaye; la cérémonie du baptême n'est point coûteuse, même pour ceux qui aiment à se distinguer. En quittant l'officier de l'état civil on se rend à l'église, et la sage-femme porte l'enfant, sur le bras droit si c'est un garçon, et sur le bras gauche si c'est une fille. Les langes dont l'enfant est enveloppé appartiennent à ses père et mère, mais l'étoffé recherchée qui recouvre ces langes appartient à la sage-femme, qui s'en sert pour tous les enfants qu'elle porte sur les fonds baptismaux. Plus les parents de l'enfant jouissent de considération ou d'aisance et plus l'enveloppe, que procure la sage-femme, est précieuse.
Les frais de la cérémonie consistent en une pièce de monnaie que le parrain dépose sur l'autel pour le ministre du culte; il donne une petite gratification au bedeau. C'est ordinairement la marraine qui paye les soins donnés par la sage-femme à l'accouchée. Ces diverses dépenses n'excèdent pas 20 à 30 francs pour la classe la plus aisée.
Les dimanches et les jours de fêtes, les jeunes gens se rencontrent au sortir de vêpres et se rendent dans le cabaret où l'on danse ordinairement. Les garçons font danser les filles, leur offrent des rafraîchissements, ne s'en séparent point et terminent la journée en les conduisant chez leurs parents, où les conducteurs sont admis s'ils plaisent, et surtout s'ils appartiennent à des familles aisées ou jouissant d'une bonne réputation. On appelle ces visites : aller hanter. Si le galant est de la même commune, les visites se passent paisiblement; mais s'il est d'un autre village, et qu'il ait des rivaux dans celui du domicile de la fille, il en résulte des rixes qui ont souvent des suites fâcheuses. Le fils d'un fermier prend, dans ce cas, pour escorte, les ouvriers les plus forts et les plus déterminés qui travaillent chez son père. Il leur paye à boire, et se met à leur tête aussitôt qu'il quitte la maison où il va hanter. L'ancienneté des familles, l'aisance ou la richesse établissent des distinctions parmi les fermiers et les cultivateurs qui ne se regardent point comme égaux entre eux : en sorte qu'ils sont très circonspects dans leurs alliances et qu'ils ne marient leurs enfants que quand lis peuvent les placer dans une ferme. L'on conçoit que dans cette classe les mariages ne sont point précoces, à moins que le jeune homme n'ait un état, ou qu'il n'enlève une riche héritière de son consentement. Les filles désignent toujours les garçons de leur choix sous le nom de leur amoureux, ou de leur compagnie.
Les préliminaires du mariage entre les parents des jeunes gens, ne présentent rien de particulier dans la classe des fermiers et des cultivateurs, et même des ouvriers. Il en est de même des funérailles; ici comme dans presque toute l'Europe, l'on peut juger de la classe à laquelle le défunt appartenait, et de la fortune dont il jouissait par le nombre des personnes qui l'accompagnent jusqu'à la tombe et surtout par l'éclat de la messe funèbre que l'on célèbre quelques jours après.
Le fermier et le cultivateur en Hesbaye se déterminent difficilement a la plus légère dépense pour faire administrer des secours a sa femme a ses enfants dangereusement malades, et ils prodiguera l'argent dès qu'il s'agit de procure' des remèdes pour leurs chevaux. leurs vaches, leurs moutons, etc. Les fêtes, dans cette partie du département, que l'on nomme fièsses et kermesses, sont presque toutes religieuses, elles attirent ordinairement un grand nombre de personnes de l'un et de l'autre sexe. Ces entrevues annuelles contribuent beaucoup à maintenir la liaison et l'amitié des parents, des amis de l'extérieur et des jeunes gens du voisinage. Ces fêtes patronales sont simples, ou ce qu'on appelle franche; dans ce dernier cas, les garçons du village se réunissent, dès la veille, et choisissent entr'eux quatre maîtres de cérémonies due l'on nomme Bragards. Pendant la kermesse ces Bragards, décores de rubans, dirigent tous les jeux, les danses, etc. et retirent sur chacune des personnes de la danse, une taxe convenue pour couvrir la dépense des ménestriers et des préposés à la police des jeux. En cas de déficit, les Bragards sont tenus de le couvrir.
L'ouverture de la fête se fait ordinairement le matin par la célébration, dans l'église paroissiale, d'une messe en musique, dont les confréries de la Vierge, de Saint Rock et de l'Ostensoir, font les frais; à la suite de laquelle une procession solennelle sort de l'église, ayant en tête un porte-croix : les jeunes gens, les hommes et toute la population du village précèdent différentes représentations de saints. Des enfants des deux sexes paraissent sous les divers costumes de Saint Jean, Saint Georges, Sainte Magdelaine, etc.; des portes-drapeaux, des bannières et des musiciens marchent avant le clergé, qui est lui-même suivi par les notables entourant le curé portant l'ostensoir. Le maire ayant un flambeau en main ferme la marche avec le garde-champêtre et toutes les mères de famille. La procession fait le tour de la commune et rentre vers midi.
C'est a la suite de cette cérémonie que chaque cultivateur un peu aise donne à dîner aux habitants des villages voisins qui ont été invités. Les tables sont abondamment servies de toutes espèces de viandes. et comme ii est d'usage de ne servir qu'un mets après l'autre, le dîner dure 4 à 5 heures. On y boit de la bière ordinaire au premier service, de la hougarde ou du vin au second. Le café, l'eau de vie ou la liqueur ne sont point oubliés après le dessert.
Les Bragards paraissent alors dans les rues, précèdes de quelques violons, souvent d'une basse, d'une clarinette et d'une grosse caisse, suivis des jeunes gens qui se rendent à l'endroit destiné pour les jeux et les bals : on nomme kraminion, une chaîne de 28, 30 et 50 jeunes gens, de l'un et de l'autre sexe, se tenant par la main et parcourant ainsi les rues en sautant, en se contournant et se repliant au chant d'une ronde, et quelquefois aussi au bruit de la grosse caisse ou le son d'un violon.
Le lieu fixé soit pour les jeux, soit pour les bals est ordinairement une grange ou une place publique; là les Bragards distribuent des rubans aux garçons et règlent les rangs pour la danse. On appelle ordinairement Braguette, celle des filles qui ouvre le bal. La plus riche et quelquefois la plus jolie est chargée de rubans, et ces rubans prouvent combien elle a été recherchée pour la danse, espèce de bonheur ou de jouissance que les mères, les garçons et les filles placent toujours au premier rang.
Indépendamment des bals, du jeu de quilles avec la boule et le bâton, on pratique un exercice, à la vérité un peu barbare, dont l'origine est fort ancienne, et qui est connu sous le nom de jeter à l'oie. On enfonce en terre un fort pieu qui s'élève à un mètre et demi du sol et forme avec lui un angle de 50 degrés environ; au sommet de ce pieu est une petite fourche de fer qui reçoit une ose ou un dindon par le col. Il y est toujours pendu vivant, et on porte l'attention jusqu'à lui couper les articulations des pattes, pour qu'il ne puisse faire aucun mouvement. Dix, vingt et quelquefois trente hommes, jeunes et vieux, se réunissent pour ce jeu et fixent la mise de chacun à 50 ou 75 centimes; la valeur de l'oie ou du dindon est prélevée sur cette masse commune et l'excédant est réservé pour celui qui abattra cette volaille, de la manière que allons dire : à une distance de 15 à 18 mètres en avant du pieu, on trace une ligne qui ne peut être franchie, et de ce point, qu'on nomme à tappe, les loueurs, suivant leur rang fixé par le sort, cherchent à couper le col du dindon au moyen d'une petite barre de fer de 1 mètre 25 centimètres de longueur, garnie d'une poignée en bois, d'un poids de 2 à 3 kilogrammes, en la jetant à bras tendu contre le but.
Quelquefois, le pieu est élevé perpendiculairement à la surface du sol, et reçoit à son sommet, dans une situation horizontale, une forte roue de voiture; vis à vis de chacun des rayons de cette roue et sur l'arc extérieur on y cloue avec un crampon un dindon par le col. Une telle roue est souvent garnie de 8, 10 ou 12 dindons. On ajoute sur le derrière une forte perche de 3 à 4 mètres de hauteur, au sommet de laquelle on pend le plus gros dindon, que l'on nomme le jard. Il est beaucoup plus élevé que ceux placés dans le pourtour de la roue. La mise des joueurs devient plus for-te, soit contre le jard ou les dindons de la roue. Celui qui abat le jard emporte toujours l'excédant de la mise commune, après le prélèvement de la valeur des dindons.
Ce jeu et celui des quilles tiennent jusqu'à la nuit : à cette heure chacun rentre chez soi pour souper. Les filles de fermiers s'occupent de nouveau de leur toilette pour se rendre au bal dans l'une des fermes où les principaux habitants et des citadins se rendent. Les jeunes gens d'une classe inférieure restent dans le lieu destiné aux bals publics, et continuent à danser une partie de la nuit, tandis que les pères s'amusent à boire et à jouer aux cartes. Le jeu de cartes ordinaire est connu dans le pays sous le nom de haut le bras, et ressemble assez au pandour. Quatre et quelquefois cinq joueurs forment une partie, et chacun reçoit cinq cartes. Un autre jeu très en vogue dans les campagnes se joue à 2, à 4 et à 6 personnes ayant chacune 4 cartes, et on cherche à gagner, à cette espèce de jeu de triomphe, la partie, par le plus grand nombre de points. Celui qui a gagné le premier, cinq parties, ou effacé cinq lignes, emporte le prix convenu. Onze heures ou minuit arrivent et dissipent toutes ces réunions, qui se renouvellent en partie tous les jours de la semaine jusqu'au jeudi inclusivement. Les convives se quittent alors avec l'espoir de se revoir bientôt à la fête d'une autre commune. Nous ajouterons qu'à proximité des lieux où se donnent les bals se trouve quelquefois des traiteurs forains, des marchands de gâteaux, de pain d'épice, des petits jeux de hasard, etc.
Une cérémonie singulière connue, en Hesbaye, sous le nom de la Mariée de Hozémont, avait lieu, de temps immémorial, chaque année le jour de la Pentecôte. Le curé de Hozémont choisissait, parmi les jeunes filles de sa paroisse, celle qu'il croyait la plus pure et la plus pieuse, et, le jour de la Purification il annonçait au prône que telle de ses paroissiennes serait mariée aux Croix à Tongres. Le jour de la Pentecôte, un cortège composé du curé, de la jeune fille à cheval placée à côté de son futur époux, de leurs parents et de leurs amis, suivi d'un grand nombre de spectateurs, se rendait à Tongres (actuellement au département de la Meuse Inférieure), précédé de la croix de l'église de Hozémont. Les chanoines de l'église collégiale de Tongres, en surplis, précédés aussi de la croix, venaient vers les 9 heures du matin recevoir le cortège à la porte de la ville et le conduisaient à l'église, où on célébrait aussitôt la messe. Le cortège était placé dans l'endroit le plus apparent du chœur, et, au Pax tecum, le plus jeune des chanoines venait dire à la rosière, en l'embrassant : Pax tecum.
La bénédiction nuptiale avait lieu après la messe, et les chanoines reconduisaient les époux et le cortège jusqu'au portail de leur église. Toutes les personnes du cortège et les jeunes mariés se réunissaient dans une auberge pour dîner, et retournaient à Hozémont vers la soirée. Il est de jeunes époux qui, dans cette circonstance, dépensaient jusqu'à 800 francs à Tongres.
Le village d'Omal était aussi tenu, chaque année, à faire une offrande assez singulière. Il envoyait la plus laide et la plus vieille femme du village porter une oie au chapitre cathédrale de Liège. Les chanoines tréfonciers entouraient cette femme dans l'église, laquelle faisait à chacun une grimace et quand elle ne les variait point, ces chanoines connaisseurs en grimaces, la faisaient recommencer. Cette comédie se jouait dans la cathédrale à la Grande édification du peuple.

 

1) En fait l'Ourthe. Ce département qui couvrait approximativement l'actuelle province de Liège, avait été créé par l'Administration française.
2) Son père ingénieur des Ponts et Chaussées, fut appelé à Liège par le Prince-Evêque Velbruck peu avant la Révolution française.
3) Cette préface est extraite du "Dis- cours d'ouverture de la Session Conseil Provincial de Liège" prononcé par le Gouverneur le 1er juillet 1879.
4) Une étude du manuscrit est en cours de rédaction par M. WILKIN, historien liégeois.

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