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Accueil Histoires de l'Aronde Lucien Maubeuge

Lucien Maubeuge

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Lucien MAUBEUGE,
un poète wallon
né à Avernas-le-Bauduin

 

par H. MOTTIN-CHOISIS

 


image003Avernas-le-Bauduin, petit village de Hesbaye perdu parmi tant d'autres, où les rues grimpent et descendent autour de sa vieille église. Au numéro 9, de la rue du Centre, actuellement rue Maurice Withofs, se situe l'antique maison DOCQUIER. Au début du dix-neuvième siècle Jean-Baptiste DOCQUIER l'achète à un habitant de Lincent en échange d'un hectare de terre, y compris la récolte de froment; il a épousé Marie LACROIX de Blehen et est agriculteur. La maison passe en héritage à son fils Jean-Baptiste, forgeron de son métier, époux de Marie-Joseph LAMBERT d'Avernas. Le ménage compte huit enfants, mais la malheureuse épouse meurt du typhus à la naissance de la petite dernière : Félicie. Sa sœur Thérèse LAMBERT épouse d'Alexandre BRONNE élève le bébé. La cinquième enfant, Célestine, épouse à l'âge de vingt quatre ans, Albert-Joseph MAUBEUGE, originaire de Grune (Marche), il est affecté à la gendarmerie de Hannut. Le jeune couple s'installe provisoirement dans la maison DOCQUIER. En l'an de grâce 1878, le 8 avril, naît leur premier enfant. On lui donne les prénoms de Lucien-Joseph. Affrontant les bises d'avril, emmitouflé dans le beau châle de laine, il est porté sur les fonts baptismaux du vieux sanctuaire, dès le lendemain et est baptisé par le curé CHAILLET (1). Sa tante Félicie, âgée de dix sept ans est sa marraine. Son parrain est son oncle Charles LAMBERT, dit Chariot, un agriculteur de la rue Saint-Nicolas, actuellement rue René Limme. C'est dans sa maison natale que le futur poète fait ses premiers pas; il est âgé d'un an et demi lorsque ses parents vont habiter Seraing, cité du fer et de l'acier. Ils exploitent un café, place Joseph MERLOT, du nom du bourgmestre. Ce dernier est le grand-père de feu le vice-premier ministre Joseph MERLOT. L'époque des vacances ramène le petit Lucien en Hesbaye chez l'oncle Alexandre, là où habite sa marraine. Leur maison se situe face à celle du parrain Chariot, à l'emplacement de la maison DESSY. Ce sont des personnes très honorables, ils accueillent le petit Sérésien avec un plaisir sans cesse renouvelé et l'appellent "nosse fis". Sa marraine Félicie a le don de gronder, dès que le ton s'élève outre mesure, les protecteurs viennent à la rescousse du garçon. Ce dernier amuse follement les deux vieux en récitant des fables ou en chantant ce qu'on apprend à l'école ou dans la rue. C'est ainsi que chaque soir, il doit leur chanter "L'agne dà Mouhà". Mouhà était un type populaire qui possédait un âne et habitait rue Renard à Seraing. Quand une femme de l'endroit trompait son mari, il plaçait sur le dos de l'âne, un mannequin représentant une femme, il promenait sa bête en face de l'endroit avec une bande d'enfants qui suivait en chantant :
"Vive l'âgne dà Mouhà !
On mète les feûmes à tch'và.
E tro dé r'nard, i n'a des feu mes marièyes
Qui qwitèt leus omes
Pô raveur des djones-omes !
"
Le petit garçon ne connaissait pas la signification des paroles, il voyait les vieux rigoler au point que le ventre de la tante en tremblait. C'est un souvenir d'enfance qu'il a toujours raconté avec plaisir. Il fait ainsi connaissance de sa Hesbaye natale, de ces rudes agriculteurs au travail noble, et ardu, de ces gens simples et bons. A peine âgé de dix ans, il entreprend seul le voyage Seraing-Avernas. Lorsque le train à vapeur quitte la gare de Hannut, les yeux collés à la vitre, il cherche le moulin à vent. C'est le moulin CHOISIS construit par mon arrière-grand-père Lambert CHOISIS; il sera démoli en 1912. Devenu écrivain, MAUBEUGE reste fasciné par son souvenir. Il dira qu'il est une grande croix dans l'air, bénissant le travail de l'agriculteur après une rude journée de labeur. C'est dans son premier recueil qu'il décrira "Li molin à vint" en mémoire de son village natal.

"Les mohes al lame" c'est également l'évocation de l'oncle Alexandre qui est agriculteur, menuisier et charron, tout à la fois. Le vieil Albert DETIEGE, ami d'Alexandre, arrive tous les soirs passer quelques heures chez lui. Les deux hommes sont de mordus politiciens et Lucien est témoin de leurs vives discussions, car ils ne sont pas du même bord. Tandis qu'Alexandre défend la politique de Frère-Orban, Albert est catholique. C'est toujours l'époque du vote plural et Alexandre donne deux voix au candidat de son choix. La situation sociale ou les revenus sont les facteurs jouant dans les voix des électeurs. Au moment des campagnes électorales, il leur propose de lui acheter des lauriers qu'il a savamment cultivés à cette intention. Déjà, le petit garçon enregistre autant d'histoires qui referont surface au cours de sa longue carrière d'écrivain. De l'atelier du menuisier à la forge du grand-père, la distance est courte. Là, c'est l'enclume qui l'attire; on lui permet d'actionner le soufflet et les heures passent pendant que jaillissent les étincelles. Plus haut, face à l'église, il y a la sucrerie qui, à une certaine époque de l'année suscite le branle-bas au village. Chez son parrain Chariot, il va fièrement conduire l'attelage, d'où l'anecdote suivante : il trouve que son parrain malmène ses bêtes, il se hasarde de lui dire : "Parrain, vos fé arêdji vos vatches" Le parrain en reste pantois. "Entendez-vous le p'tit gamin des Kmones, me dicter la loi ?" Ce à quoi, son épouse, tante Tété répond : "Je vous approuve mon garçon, car il y a si longtemps que j'aurais voulu le lui dire".

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En 1922, Lucien MAUBEUGE au pied de sa maison natale.

A Avernas, Lucien compte beaucoup d'amis. Les deux principaux, les chefs de file, sont Isidore MOLLE et Gustave CLAES. Il leur apporte des jeux nouveaux comme par exemple le cerf-volant dont ils vont jouer à la "Tombale". Et pour cause, tante Thérèse ne retrouve plus ses bobines de fil, mais elle en connaît l'usage. Un jour, il va rendre visite au "vi clèr" son oncle, qui habite rue de la Tombe. Il est organiste et chante d'une voix grêle, plutôt comique. En entrant, Lucien ne trouve rien de mieux que de s'en moquer en chantant "kiriyè hè ! hè ! hè !"

La tante s'amuse, l'oncle se fâche et le met dehors en disant : "tu ne seras jamais qu'un vaurien !" L'oncle était le père du Général LAMBERT, grand soldat de la guerre 1914-1918, d'où le lien de parenté avec le poète et les LAMBERT de la brasserie de Bertrée chez qui Alexandre emmenait son neveu Lucien(2). Ce dernier après des études primaires, suit pendant un an les cours de l'école moyenne de Seraing. Mais sa famille s'est considérablement agrandie de frères et sœurs. Son père a délaissé la gendarmerie et exerce le métier de cordonnier; comme dit Lucien, il lève le coude "fou mèzeure". C'est pourquoi, il abandonne l'école pour aider à nourrir la petite famille et débute à travailler au Val Saint-Lambert. Puis il entre à la mine du Thier Potet où il restera jusqu'à la retraite. Il fait d'abord le "hiertcheù" puis devient machiniste-pompiste. Il dispose d'une petite pièce où il écrit ses premiers vers malhabiles qui éveillent cependant l'attention de T. BOVY, auteur du chant des wallons et d'E. PLENUS, imprimeur. Il envoie ses poèmes au journal local "Li Clabot" E. PLENUS lui prodigue ses conseils, l'aide à versifier. C'est pourquoi, il refuse les travaux de bureau pour conserver la petite pièce tranquille, où il peut écrire en surveillant les machines. En 1926, lors des grandes inondations, les digues de la Meuse cèdent, l'eau arrive dans le puits. Il remonte du fond à l'échelle avec l'eau à ses talons. Très intelligent, très doué, travailleur émérite, esprit attentif, il écrit des poèmes délicieux, tant par la richesse du vocabulaire que par la recherche des rimes. Sa jeunesse se passe en compagnie de gens de lettres, d'amis fidèles. Citons Léonard MERLOT, fondateur de la clinique portant son nom, Lambert MERLOT, les écrivains PICALAUSA, RUET, STRIVAY et combien d'autres. Sur la place MERLOT, on édifie l'église de Lize. Des maçons de Grand-Hallet travaillent à la construction. Ils ont leur logement au café MAUBEUGE. Avec eux, Lucien passe de bons moments, il retrouve le jargon que sa maman a emporté à Seraing. C'est en souvenir de tante Catherine, sœur de sa mère habitant Grand-Hallet et qui a pour époux un marchand de porcs, qu'il compose la chanson "Li Martchand d'pourcias" en dialecte hesbignon (musique de l'auteur). S'il est happé par l'atmosphère des centres industriels, c'est son pays natal qui d'abord l'inspire largement. Comme si toute son adolescence et toute sa jeunesse s'y étaient déroulées. Le souvenir des "plates es compagnes è dé molin à vint" abonde dans ses poèmes et y chante une foule de tendresse. MAUBEUGE est aussi le compagnon des "maisses di s'cole" MASSIN et MOTHY. Avec eux, il va vers la forêt de la Vecquée, faire des promenades au clair de la lune, avec l'embrassement des hauts-fourneaux et le chant du rossignol dans le calme du soir. Quelqu'un l'a décrit comme étant une plante qui a poussé dans un repli des collines qui dévalent vers la Meuse, au bord d'un vieux chemin où passent les ouvriers en allant aux usines, non loin d'un terris de charbonnage. Il aime les farces, les blagues et restera farceur tout au long de sa vie. Lorsque sa maman a la vue affaiblie par l'âge, il change sa voix pour lui demander : "Madame MAUBEUGE, où est-il Lucien ?" et la brave femme de répondre : "II è s'ta l'braque comme todi". Il lui arrive aussi d'imiter un soulard, de tituber, de se laisser porter au lit par ses frères épuisés, alors qu'il n'a pas bu le moindre verre.

En 1904, sur le conseil des gens de lettres, il publie son premier recueil "Violettes è pinsèyes" qui connaît un succès mérité. Il est préfacé par Renaud STRIVAY, écrivain francophone, directeur des écoles communales de Seraing. Il dira que dans ce recueil rempli de charme, on entend comme un air de flûte dans les bois un soir d'octobre et que sa poésie est inspirée par la grande nature que l'on écoute comme le loriot dans le feuillage des hêtres. Paraîtront ensuite : "So tchamps, so voye", "Tchansons di m'vièdje". "Pasquêye è Rimais" où il s'avère poète et chansonnier d'égale valeur. Pendant l'été 1907, il fait la connaissance de Florentine Julienne BAIR, une Serésienne âgée de dix huit ans. Après d'interminables fiançailles, il l'épouse le 9 août 1916. Il est âgé de trente huit ans, mais en bon fils raisonnable, il a attendu les mariages de ses frères et sœurs d'abord. En pleine guerre, c'est un grand tournant dans sa vie. Heureusement, son épouse est active, bonne ménagère; elle est la fille d'un négociant en charbons dont la famille est originaire de Villers-aux-Tours. Le 24 avril de l'année suivante, naît une mignonne petite fille au foyer MAUBEUGE. On lui donne le prénom de la grand-mère hesbignonne : Célestine, Celly pour les intimes. Après la guerre, le jeune couple fait construire une maison rue des Briqueteries, en haut de la ville, dans un environnement agréable car la forêt n'est pas loin. C'est le quartier des Biens-Communaux. Lucien a hérité de beaux-parents charmants. Souvent son beau-père attelle la jument et l'invite à faire une ballade à Villers-aux-Tours où le grand-père est forgeron de son métier. Un gros cigare aux lèvres, ils font le tour du village en cabriolet face aux paysans médusés. Dans la comédie en deux actes "Li musique da Djhan-Noyé" jouée pour la première fois le 4 décembre 1910 au théâtre Communal Wallon de Liège, l'écrivain y retrace la vie de ses beaux-parents. Son beau-père est féru de son graphophone et dépense pas mal d'argent à acheter des rôles (disques). Quand il rapporte des gros sous à son épouse, il lui dit à peu près ceci : "Vola quarante pèces è on rôle" Et elle de rétorquer : "Vas viquer avou l'rôlè !" C'est une comédie extrêmement comique et amusante, jouée à Bruxelles le 21 octobre 1911, elle obtint un grand succès. Florentine, Mentine pour les intimes vivra une vie faite de simplicité et d'abnégation, à l'écart des honneurs rendus à son mari. Mais elle admire ce dernier, et fait preuve d'une patience sans bornes à son égard. Vivre à l'ombre d'un homme de renon n'est pas toujours facile. Lucien réclame sans cesse la table pour écrire ou reste des nuits entières à travailler sans se rendre compte que le feu est éteint. Ainsi se passent les dimanches : Dès 10 heures, Edouard PLENUS vient le chercher pour une promenade en forêt et cela pendant soixante ans; l'après-midi, c'est la réunion d'amis qui se prolonge jusqu'à 10 heures du soir où l'on discute uniquement poésie. Cette dernière étant d'un très faible rapport, il devient dramaturge malgré lui, selon les conseils de ses amis. Il crée en 1908 "Béguinette è Sizet" comédie en un acte qui sera suivie à intervalles assez longs d'une douzaine d'autres comédies, toutes écrites sur le vif, relatant la vie des Sérésiens de l'époque. Dans "Li Discandje" comédie en un acte primée du gouvernement, son ami J. PIRLOT s'est reconnu et n'a plus jamais mis les pieds chez lui. Dans "Monchèu Grignac" comédie en deux actes également primée du gouvernement et jouée pour la première fois le 17 décembre 1911, on découvre l'authentique portrait d'un ouvrier d'Ougrée-Marihaye, tellement grincheux qu'il se grondait lui-même. Dans "Li Pansa" créé en 1928, LOFTO s'est reconnu et a quitté la salle. Les tableaux populaires célèbres sont "Les Feumes al Pompe" tableau en un acte créé en 1908 et les "Feumes dé Cazère" tableau populaire en trois actes joué pour la première fois le 29 décembre 1912 au théâtre communal wallon de Liège et souvent repris par le théâtre du Trianon de Liège et par la télévision. Les contemporains prennent plaisir à connaître le mode de vie de ces authentiques citoyens décrits, grâce à un don d'observation exprimé avec justesse sans céder à la charge exagérée. Le Cazère est un lot de maisons basses se trouvant derrière les propriétés de ses beaux-parents; là vivent des gens très pauvres. "Les Djins dèl basse classe" laisse sous-entendre : ci n'est nin tofèr : les cis qu'on pinse" est également une comédie en trois actes qui fut créée au Trianon. Une de ses pièces maîtresse fut "Les Coqs" comédie en un acte jouée à l'occasion de la réouverture du Trocadéro. Les critiques des journaux de l'époque en disent long : De l'Express" observation fine, poussée, du "Journal de Seraing" sens exact des réalités, de "La Wallonie" esprit, observation mordante, de "La Critique" excellent aperçu des joies conjugales(?), du "Journal de Liège" acte profondément observé, satire délicieuse où MAUBEUGE donne le meilleur de sa verve dont la causticité es1 dissimilée sous tant de bonne humeur. L'auteur a été appelé en scène et chaleureusement acclamé. Cette pièce fut choisie pour être présentée aux souverains belges, lors de la visite des villes. Il y avait un traducteur à côté du Roi BAUDOUIN, ce dernier a ri de bon cœur. Au foyer du poète, la vie s'écoule heureuse Le 19 août 1939, Celly épouse Julien RASQUIN de Petit-Han-Durbuy. Le jeune ménage habite à côté des parents. Lucien est pensionné très jeune, il s'adonne pleinement à la littérature. La forêt de la Vecquée reste le lieu de prédilection de ses promenades quotidiennes. Ses pas le conduisent régulièrement à la mare aux joncs écouter le chant du rossignol. S'il chante beaucoup, Lucien dit en rentrant : "Nous aurons une bonne nutèye". Il va aussi prier "Li bai bon Diju" dans une potale nichée dans les bois des Biens-Communaux. Il observe ses amis les oiseaux, apprend à les connaître. Le chien Diane a également sa place au foyer, de même que le vieux chat Tête qui vivra plus de vingt ans, élevé au biberon. Quand il batifole au fond de l'immense jardin, Lucien sort en agitant le biberon et a un plaisir fou de le voir détaler à la vue de ce biberon. Les visites à Avernas s'espacent par la force des choses. Mais après quelques années, il sent le besoin de se retremper dans l'atmosphère du pays natal. C'est désormais chez sa marraine qu'il revient. Cette marraine qui est devenue la mienne en 1922, est ma grand'mère et la sœur de la maman du poète. Tous deux, nous sommes nés dans la vieille maison DOCQUIER. Ce sont là des points communs qui nous rapprochent sensiblement malgré la grande différence d'âge qui nous sépare. Je me souviens d'une visite qu'il nous fit dans les années 1930. C'était en juillet; après le repas du soir, nous faisions des promenades dans la campagne. J'aurais voulu folâtrer avec Celly qui avait à peine dix huit ans. Mais Lucien réclamait le silence, nous écoutions ensemble le chant des blés, sublime dans le calme du soir. Les souvenirs de jeunesse affluaient. Il retrouvait avec chaleur les "pazais" sentiers de son enfance et s'attristait quand l'un d'eux avait réintégré la glèbe; c'était comme un crime de lèse-majesté. Les souvenirs étaient partout accrochés, aux buissons, aux arbres. Malgré l'éloignement, la terre de ses ancêtres gardait une fraîcheur, une sincérité profonde. Il voulait revoir la campagne du Molhin, plaine si prenante, toujours pareille qu'à l'époque de ses jeux de garçon, le vieux chêne dans les prés, le ruisseau Henri-Fontaine qui flâne sous les frondaisons avant d'aller au rendez-vous du vieux moulin CHOISIS de Grand-Hallet, actuellement propriété de J. Dardenne. Survient la guerre 40-45; avec toute la famille de Seraing, il arrive le 11 mai à Avernas pour y passer les jours de tourmente. Maman les accueille avec son affabilité coutumière. Chaque matin, Lucien va chez son ami Jean-Pascal DOCHEN, le bourgmestre, prendre des nouvelles de l'évolution de la campagne. Il repasse par le presbytère, car il admire la simplicité, la droiture du révérend curé FROIDBISE(3). Puis il entre chez CIAPPA, des amis de toujours. Après la mort de maman, il m'écrira qu'il a été marqué par la grandeur d'âme et le réconfort moral que tout le parentage a reçu lors de l'évasion. Le retour à Seraing se fait à pied. Papa leur donne une charette à bras pour emporter les effets. Mais elle est trop lourdement chargée et tombe en pièces à Bertrée. Ils s'en vont, baluchons au dos, et après une journée de marche, arrivent à St-Georges où ils passent la nuit dans une grange. Ce n'est que le lendemain soir que nos valeureux cousins retrouvent Seraing.

Pendant la guerre, Maubeuge fait de fréquentes visites au pays natal, la Hesbaye, terre à moissons n'est-elle pas le grenier du pays et chez sa marraine on cultive le froment. Cette dernière a maintenant plus de quatre-vingt ans. Je me souviens de l'avoir vue rouge de colère au cours d'un entretien avec son filleul. Très fièrement, elle lui avait dit "Voyez-vous cette belle robe noire que je porte, elle date de la guerre 14-18" Et Lucien de lui répondre "Et bien marraine, il faut encore la conserver pour la prochaine". En juillet 1944, notre marraine s'éteint, Lucien accompagné de ses deux sœurs revient assister aux funérailles. Avec les succès littéraires, le poète s'est vu discerner de nombreuses distinctions honorifiques. Retenons les principales : le 24 novembre 1920, en présence du Roi Albert et de la Reine Elisabeth, au théâtre du Trocadéro de Liège, il est nommé Chevalier de l'Ordre de Léopold, comme témoignage de bienveillance pour reconnaître les services rendus aux sciences et aux lettres par le titulaire. Le 15 juillet 1924, il reçoit le prix Jean LAMOUREUX (de son vrai nom, Jean LEJEUNE) poète dialectal né à Herstal en 1880, décédé à l'âge de 38 ans; il a écrit sur l'amour des poèmes réussis. En 1918, à l'heure de sa mort, il légua la somme de cent francs en prix à l'auteur du meilleur sonnet sur l'amour. On a attendu 1924 pour attribuer le prix à MAUBEUGE, alors que des dizaines d'envois avaient été soumis au jury depuis la mort du fondateur. En 1919, il se voit discerner le prix "Noss Pèron". En 1935, le Roi Léopold et la Reine Astrid accompagnés de leurs enfants viennent à Liège en visite officielle. C'est là dans un geste évocateur que du balcon de la Violette, la Reine présente le petit prince Albert au peuple liégeois. Ce geste est figé dans le marbre; les vêtements que portaient la Reine et le prince sont exposés dans une vitrine à l'hôtel de ville où le Roi les fit envoyer après le décès de la Souveraine. MAUBEUGE en bon liégeois est ému du geste de la Reine Astrid. Il compose un poème intitulé "Noss Rêne" et l'envoie au Roi, II y dit notamment que telle la Vierge Marie, la Reine a offert son fils au peuple. Le Roi le fit traduire, s'enquit de la personnalité de l'auteur et lui attribua une pension mensuelle à vie de deux cent cinquante francs. Le 7 décembre 1939, il reçoit le prix biennal de littérature wallonne, en présence du Gouverneur de la province et des députés permanents. La manifestation se déroule dans la salle des séances du conseil provincial, ce cadre somptueux du vieux palais, devant un public nombreux et averti. François MARECHAL, aquafortiste, reçoit en même temps le prix de la gravure. Monsieur le Député permanent DEGHAYE, président de la Commission des Arts et Lettres, prend le premier la parole. Il dit notamment qu'au moment ou toute l'intelligence du monde est absorbée, par les entreprises et les nécessités de la guerre, des manifestations comme celle-ci semblent lancer un défi téméraire aux forces mauvaises qui engagent l'humanité dans une aventure terrible et désespérante. Il remercie les deux lauréats d'avoir si bien servi l'Art Wallon et d'avoir enrichi le patrimoine. Leur vie à l'un et à l'autre peut être comparée à un beau livre dont chaque page est marquée d'un labeur proche et d'un apport précieux à nos richesses morales et spirituelles. Monsieur Charles DELCHEVALERIE prononce l'éloge de Monsieur François MARECHAL excusé pour son grand âge (septante huit ans). Monsieur Fernand CHARLIER, directeur des services éducatifs de la province, prononce l'éloge de Lucien MAUBEUGE. Il dit qu'il est heureux de l'honneur qui lui échoit parce que cet honneur fut largement disputé. Dans une compétition qui fut chaude car il y avait une dizaine d'écrivains virtuellement candidats et dignes de la haute distinction qui leur est conférée; il voit couronner sa vie, son œuvre. Il lui dit aussi qu'il est né dans ce paisible village d'Avernas-le-Bauduin, région de Hesbaye qui a donné le jour à de grands écrivains. Il ajoute encore qu'il l'imagine comme son instituteur MOTHY, disciple de Rousseau et de Tolstoï, qu'il a vu transporter précieusement une chenille se promenant sur sa table et la remettre sur un arbuste en disant comme Uylenspiegel "N'ôte jamais à homme, ni bête, sa liberté". L. MAUBEUGE répondit, remercia tout ce beau monde et leur dit combien sa petite plume d'écrivain wallon a été étonnée au point de se demander si elle mérite tous ces honneurs. Il dit également qu'un auteur sert à quelque chose car "Moncheu Grignac" le grincheux s'est corrigé après s'être reconnu dans la pièce et qu'il s'est mis à chanter pour faire croire qu'il était joyeux. Quand aux "feumes à l'pompe" et aux "feumes di cazère" elles ont servi les femmes qui se disputaient en empruntant les noms des divers personnages des comédies pour se maltraiter entre elles. Après une audition d'oeuvres du poète par des acteurs du Trianon accompagnés au piano par O. BURY, Monsieur le Gouverneur tint à remercier tous ceux qui ont collaboré à la réussite de la cérémonie et fut heureux d'applaudir l'attribution du Prix de la Province de Liège à de grands artistes wallons. L'attribution de ce prix a une répercussion en dehors du Palais Provincial. Dès le lendemain, le Théâtre Communal du Trianon convie le public à une semaine Lucien MAUBEUGE, et le 9 décembre, il reçoit officiellement le lauréat. A cette soirée, Monsieur Maurice DELBOUILLE prononce l'allocution en tant que Président à la société d'encouragement de l'art wallon. Il dit notamment : "N'est-ce pas sentir battre son cœur que d'aller sous sa conduite, au rythme de ses vers fluides et tièdes, flâner dans les bois où le printemps s'éveille ou parcourir son opulente Hesbaye ou son beau Condroz, rêver sous le clair de lune, au bord de la source, le long de sa chère "Mouhagne" ou sous le vieux pommier qui ombrage le toit familial, n'est-ce pas lui arracher une confidence que de lire "Mi p'tit Vièdje" ? Il ajoute "D'autres que vous ont vu le jour en Hesbaye, d'autres Hesbignons que vous sont venus s'installer à Seraing pour y travailler. Pourtant aucun de ces autres... n'est Lucien MAUBEUGE.

A la demande des wallons résidant à New-York, le poète envoie en 1908 "Les Feumes à l'Pompe" à la New-York Public Library, soit la Bibliothèque Centrale. Par la suite, cette dernière fait la commande de toutes ses œuvres.
Il a aussi la joie d'être à cinquante deux ans le parrain d'une classe à l'école communale de Seraing; à l'époque c'est le quatrième degré qui se transforme par la suite en septième commerciale. Avec les années qui passent, il ne compte plus ses filleules qui continuent à l'appeler parrain. Il a des contacts permanents avec les différentes directrices qui se succèdent à la tête de l'établissement. Il éprouve un réel plaisir à accepter l'invitation d'assister aux distributions de prix. Il écrit poèmes, chansons et saynètes à l'occasion de la fête des mères. Pour sa fille Celly, il compose "Huit ans di scole" qu'elle récite à la remise des prix. Vers les années 30, alors qu'elle fréquente toujours l'école communale, par mesure d'économie, elle écrit ses brouillons sur le dos des pages de manuscrit de son papa. C'est ainsi que Madame LEBECQ, directrice de l'école, s'avise de lui demander ce qu'il est écrit sur ces manuscrits et que sur-le-champ, elle s'en empare et lui offre un cahier de brouillon neuf.
En 1967, suite à une légère indisposition, Lucien âgé de quatre-vingt neuf ans, est empêché pour la première fois d'assister à la remise des prix à ses filleules et s'excuse de ce fâcheux contretemps. La directrice lui répond la lettre suivante :

Cher Monsieur Maubeuge,
J'ai bien reçu votre gentille lettre et vous excuse d'avance volontiers, car je comprends très bien la situation dans laquelle vous vous trouvez. Toutes ici, maîtresses et élèves, déplorent votre absence inhabituelle, mais vous serez quand même présent parmi nous demain; de cœur et en pensée comme vous le dites très bien dans votre missive et de fait parce que je me propose de lire votre lettre au micro. C'est incroyable d'écrire encore aussi bien que vous le faites et de rédiger aussi parfaitement à votre âge ! Bien peu de personnes, même parmi les plus cultivées, les plus instruites pourraient en faire autant ! Cette petite merveille sera conservée précieusement dans les archives de l'école; cela je vous le promets formellement. Nos pensées se rejoindront demain lorsque les élèves de septième année commerciale interprêteront sur scène "
Li Niyèye" dont une de vos pensées "On s'sacrifêye voiti po s'étants qu'on aime" sera le point de départ et même de base de l'allocution que je compte prononcer devant notre auditoire de parents. Soyez assuré, Cher Monsieur Maubeuge, que nous formons les vœux les plus ardents pour que vous surmontiez cette mauvaise passe et que la rentrée scolaire prochaine vous retrouve aussi gaillard que l'an dernier. Veuillez accepter le petit envoi de fleurs qui accompagnera cette lettre et que nous vous offrons de tout cœur. Nous espérons vous retrouver très bientôt et vous présentons Cher Parrain, l'expression de notre attachement le plus profond. S. E.EVRARD.

La chanson "Li Niyèye" dont parle la directrice a été maintes fois chantée par feu le Ministre Joseph WAUTERS et par feu l'ancien vice-premier, Ministre Joseph MERLOT. Le 30 juin 1948, le prince Charles régent du royaume le nomme officier de l'ordre de Léopold II. Dès l'année 1948, j'ai conservé les lettres que nous envoyait Lucien car il rédigeait de façon exemplaire. Celly m'a offert ses deux derniers poèmes écrits le 15 août 1968, soit quinze jours avant sa mort à l'âge de nonante ans et demi. L'un au brouillon est intitulé "Li crème-glèce", l'autre au net "Li bonne galète". C'est en observant le passage du marchand de crème glacée qu'il les a composés. Du dernier, il dira qu'il est le meilleur de toute sa carrière. Si dans sa ville d'adoption, on ne compte plus les hommages rendus au poète délicat, au dramaturge savoureux, on s'étonne que le petit village où il a vu le jour ne se soucie guère d'honorer son fils. Est-ce l'effet du milieu rural, les agriculteurs ont tant à faire dans leur dur métier, ce n'est pas de leur part que jaillira la reconnaissance envers le chantre de leur Hesbaye. L'exemple se doit de venir des personnes cultivées.

En automne 1922, ses amis de Seraing décident de faire apposer une plaque en marbre sur sa maison natale. On y lit : "Dans cette maison, le 8 avril 1878 est né le poète wallon Lucien MAUBEUGE". Le conseil communal de l'époque sous la présidence de Monsieur DOCHEN, bourgmestre décide enfin de prendre part à la fête et l'on s'organise. La fanfare et les enfants des écoles vont attendre le poète à la gare d'Avernas et le ramènent à la maison communale où il est félicité par Monsieur DOCHEN. A quelques pas, se dresse sa maison natale devant laquelle, on a édifié un immense arc de triomphe tout fleuri. Après le discours d'usage, on dévoile la plaque commémorative. La soirée se passe dans l'entrepôt de la fabrique de sucre, transformé pour la circonstance en salle de spectacle. Edouard PLENUS, le vieil ami de toujours présente le poète et parle de ses œuvres. Le cercle dramatique "Li Steule Wallonne" où Lucien est président d'honneur joue deux de ses pièces et interprète des chansons en intermède et la soirée se termine aux petites heures.

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Lucien Maubeuge avec son épouse à Seraing et leurs amis les animaux

De 1922, il faut remonter à 1951 pour que des personnes reconnaissantes envers les gens de lettres, se souviennent de l'existence du poète. Et pourtant, ce petit village où il naquit lui tient tant à cœur, il suffit de lire "Lon dé pays" paru en 1924, où il dit que penser à son pays, c'est comme entendre la voix de son clocher. A l'initiative de Radio-Namur qui enregistre régulièrement une émission intitulée "Les wallons parlent aux wallons" Flora LEMAGE invite MAUBEUGE à participer à la fête. Cette émission a la particularité de fêter le doyen d'âge, en l'occurrence Jean-Baptiste LEURQUIN, âgé de quatre-vingt cinq ans. On y chante des chansons du temps passé, "Li Niyèye" est chantée par les enfants des écoles, il y a aussi des récitations tandis que la fanfare locale joue "Li bia bouquet" de façon magistrale. L'étymologie du village est racontée par Flora LEMAGE. Viennent ensuite des allocutions de Monsieur DOCHEN et de Lucien MAUBEUGE. Ce dernier remercie le comité organisateur qui a pour guide Flore LEMAGE, de lui avoir donné l'occasion de se rendre compte de !a preuve d'amitié que les gens de son village natal ont conservé à son égard, tout en fêtant les vieux que c'est avec le plus grand plaisir qu'il a répondu : présent. "Monscheu Jean," dit-il est dans les vieux que l'on fête, c'est un coq de la race wallonne qui sans se servir de ses éperons dirige la commune depuis quarante quatre ans. Il raconte ensuite des souvenirs de son enfance, si chers à son cœur. Il entrait dans toutes les maisons d'Avernas "po fé aler s'clapète". Cela plaisait certainement aux habitants car on l'attirait partout. Il parle de ses vieux parents, de sa maison natale maintenant démolie, du grand-père qui "batéve si fier tôt bollant tôt tant s'piter dès méy's di s'teules atoù d'Ièglome" et puis du moulin à vent malheureusement "croulé èl poussire dé timps". Il mentionne également ses cousins, les familles Arthur CHOISIS-MOTTIN qui lui restent au village. C'est sur l'air du "Valeureux Liégeois" que se termine cette affable cérémonie. Le lendemain, Monsieur DOCHEN reçoit chaleureusement le poète en compagnie d'amis et l'oblige à relire son allocution. Sa maison natale a été démolie en 1950. Emile LEMAGE, époux de Madeleine KRAUS et père de Flora avait avec un vif sentiment de reconnaissance, concilié la pose d'une nouvelle plaque commémorative, avec l'enregistrement de l'émission et très tôt pris l'affaire en mains. L'administration communale reste insensible à son projet et des embûches entravent la marche du travail. Emile se met en rapport avec le poète, lequel en parle à un tailleur de pierre Sérésien qui lui offre gratuitement le marbre et ne demande que le prix de l'inscription. Cependant, ce tailleur ne comprend pas que le poète doive s'humilier au point de s'occuper lui-même d'une tâche incombant à l'administration de l'époque. Des amis du poète ayant eu vent des faits lui disent qu'il n'a pas à être fier de son village, pauvre et ingrat au point de ne pouvoir supporter une telle dépense, alors qu'il y a tout lieu de s'enorgueillir. Heureusement dit l'un d'eux que les journalistes ne sont pas au courant, les édiles d'Avernas seraient qualifiés comme ils le méritent. Comparativement à Seraing qui n'est que sa ville d'adoption, il y a été honoré officiellement après l'obtention des plus hautes distinctions littéraires. Mais un revirement se produit au sein de l'administration communale. Voilà que le bourgmestre offre de payer personnellement les frais d'inscription. Ensuite, il écrit au poète une gentille lettre l'informant que l'administration communale désireuse de lui manifester sa reconnaissance, voudrait replacer une nouvelle plaque commémorative à l'endroit qu'il veut bien désigner. Lucien étonné, ravi dit "à tôt pêtchis miséricôre" et leur propose le garage de Maurice DORMAL; ce dernier accepte de gaîté de cœur. C'est la seule bonne formule à adopter et ainsi, tous sont en bonne condition pour aborder l'émission. Le 1er avril 1951, le brave Emile LEMAGE place lui-même la plaque sur le garage, à l'emplacement actuel. Lucien n'oubliera jamais le dévouement de cet homme. En septembre 1956, Mentine, l'épouse effacée et fidèle rend son âme à Dieu; elle a été malade très longtemps. Le vide est immense, mais la plume est là pour meubler l'esprit du poète cruellement dans son affection. Tous ses recueils de poésie sont épuisés depuis des années. A la demande de nombreux lecteurs, il fait éditer "Fleurs di m'Bouquet" Là, on retrouve ses poésies préférées, ses chansons composées à l'occasion de toutes sortes de cérémonies. De ce bouquet écrit-il, il a retiré quelques jolies fleurs, qui ont embelli le meilleur de sa vie. Le 1er avril 1966, le conseil communal réuni sous la présidence d'Emile VOLONT, premier bourgmestre socialiste, décide d'entamer la procédure tendant à changer respectivement la rue de l'Eglise, en rue Jean-Pascal DOCHEN et la place communale en place Lucien MAUBEUGE. Tous les conseillers marquent leur accord sur le premier point. Quand au second point, il est adopté par quatre oui (socialistes), deux non et une abstention (libéraux). Dès que MAUBEUGE est informé de la bonne nouvelle, il nous écrit que par le même courrier, il remercie la majorité qui sort grandie de cette affaire. Les adversaires de la droite pour lui, ignorent le devoir de reconnaissance. Mais sans rancune, avec son affabilité habituelle, il sera le premier à serrer la main de tous, lors de la réception à la maison communale. Le 17 juillet 1966, c'est un jour à marquer d'une pierre blanche. Je revois Lucien à son arrivée chez nous accueilli par maman qu'il appelle "ma petite Julia" lui qui est bien plus petit encore !

Je me remémore la fierté de maman de participer à l'hommage rendu envers le cousin qu'elle admire de tout son cœur. Connaissant ses poésies par cœur, elle me les récitait le soir à la veillée, au temps béni de mon enfance. Cette manifestation d'hommage rendu à deux personnalités qui ont marqué de leur empreinte l'histoire de la commune sera des plus réussies. On note la présence du sénateur LAMBERT de Waremme, du député-bourgmestre Lucien GUSTIN de Hannut, des membres de l'administration communale d'Avernas, bourgmestre en tête, des habitants et de la participation de la fanfare de Waremme. Lucien malgré son grand âge est encore très alerte; il est heureux d'être présent et a amené avec lui bon nombre de parents et amis de Seraing. Le bourgmestre Emile VOLONT, accompagné des échevins accueille tout ce monde avec des paroles aimables. Après le vin d'honneur, c'est le rendez-vous sur la place ensoleillée fort agréablement. Un nombreux public attend en écoutant le concert offert par la fanfare sous la direction d'Emile LEMOINE. Après avoir fleuri le monument aux morts, le bourgmestre explique les raisons qui ont incité les autorités communales à commémorer les deux noms d'enfants d'Avernas. Se tournant vers L. MAUBEUGE, le bourgmestre évoque sa carrière littéraire et rappelle ses origines, le départ de son petit village pour la ville de Seraing, ses qualités rares de poète et dramaturge et le souvenir de sa Hesbaye natale que l'on retrouve dans tous ses recueils.

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Lors de l'inauguration de la place portant son nom, le 17 juillet 1961, Lucien MAUBEUGE, entouré de Emile Volont, bourgmestre et Victor WAUTERS, échevin.

A son tour, le poète prend la parole, chaleureusement, il serre la main au révérend curé d'Avernas, le Père J. de Potter, le remercie vivement de lui avoir fait l'honneur d'assister à cette cérémonie. Il remercie également les autorités communales, les nombreux habitants présents à la cérémonie pour l'inoubliable accueil qui lui est réservé. Il associe égaiement les cousins et cousines d'Avernas qui ont aussi répondu : présents. Il raconte plusieurs anecdotes du temps heureux où il revenait passer ses vacances et cela de faire rire de bon cœur l'assemblée. Toujours charmant comme savent l'être les gens simples, avec le même sourire légèrement moqueur la joie l'illumine pour parler de ses amis d'Avernas qu'il n'a jamais oubliés. Cependant, un poème évocateur de son village natal lui apporte des larmes aux yeux. C'est avec lui qu'il termine son allocution, il s'intitule "Li molin à vint". C'est un poème en prose : d'une excellente veine, qui en dit long sur la valeur de l'écrivain. Jean-Pascal DOCHEN étant décédé le 16 septembre 1956, c'est son fils qui remercie à son tour l'administration en son nom et en celui de la famille présente à la cérémonie. Ensuite, vient la découverte des plaques respectives par Madame DOCHEN et par Lucien MAUBEUGE qui a le rare privilège de dévoiler lui-même la plaque portant son nom. Cette dernière, grâce à l'amabilité de Monsieur Auguste MOES est apposée sur le mur d'enceinte de la ferme lui appartenant. Des peintures sont offertes à Madame DOCHEN et au poète. Les administrés ont cherché une toile qui rappelle le premier recueil du poète soit "Violettes à Pinsêyes". Après cette cérémonie, le Champagne coule en présence de toutes les personnalités. Maria MAUBEUGE, sœur du poète prend une fameuse cuite. Le bourgmestre de Hannut manifeste le désir de recevoir l'écrivain à l'hôtel de ville l'année suivante, il n'aura plus l'occasion de poser cet acte. La fête continue chez nous, l'administration communale nous a prêté l'ancien drapeau belge que nous avons arboré; cette fête prendra fin le soir chez le poète à Seraing. Extrait du "Monde du Travail" paru après la fête. "Lucien MAUBEUGE a su accorder sa lyre aux accents des sentiments les plus tendres, parce qu'il écrivit toujours avec son cœur. En Hesbignons que nous sommes, nous aimons suivre avec lui "Li Mouhagne" jusqu'à ce qu'elle pique in "tièsse è mousse à Wanse". Li "Vile Mêlêye" par la nostalgie du passé, par sa richesse descriptive, par ses rimes fouillées, le porte lui-même à la cime de cette "Vile Mêlêye" pour y cueillir les fruits de plus de septante années de poésie et le hisser, lui poète wallon, au rang des meilleurs poètes français. Lucien, à on moumint wice qu'on tchoûle les histous à les malheurs di nos wallonrêye, vos avez vos, par li grandeur, li ritchesse di vos ouves, bien mérité di iêye, ambassadeur des belles è lettes di nos'vi djargon, vos l'y ave tressé n'courone di lawris qui sos s'front exprim'rè à d'foût même di nos frontières les valeurs culturelles di nos'bè pays wallon !".

Lorsque les échos de cette belle cérémonie arrivent à Seraing, bien des Sérésiens regrettent de n'avoir pas été informés par la presse locale, ils seraient venus nombreux et le village d'Avernas aurait connu une effervescence inaccoutumée. La directrice de l'école réclame le compte rendu de la cérémonie pour en donner connaissance aux filleules. Elles regrette également le manque d'information, car elle serait venue avec les élèves, congratuler le parrain. Le 3 avril 1978, ses nonante ans sont fêtés royalement par ses parents, amis et admirateurs. Sa maison est remplie de "buskinteûs" comme on dit à Seraing. Il nous écrit que les cadeaux ont afflué sur sa table, des cigares "po èfoumi tôt l'monde" des liqueurs de toutes espèces, si je dois les boire dit-il, je ne verrai pas mon centenaire. Il y a bon nombre d'envois de fleurs de la part de ses filleules, un magnifique bouquet de jonquilles de la part de la directrice Mademoiselle Adèle PIRLOT, avec ses vœux de bonheur et des bons baisers; ce sont les derniers les meilleurs dit-il avec son humour habituel. Mademoiselle PIRLOT lui suggère de publier ses anecdotes. Il reçoit même des télégrammes en provenance de pays étrangers, émanant de personnes originaires de Seraing. Une dame lui offre une boîte de cigares et exige autant de baisers que la boîte contient de havanes (25), il trouve la quantité trop élevée et lui demande un sursis. Si tous les vœux de bonheur à mon égard se réalisent ajoute-t-il, je me verrai obligé de demander au Bon Dieu de m'accorder un surplus de prolongation de mon existence, mais ce serait trop beau quand je considère que les dix dernières années à venir seront certainement les plus dures. Il reste un grand chrétien, fidèle a l'engagement de son baptême. Tous les soirs, il dialogue avec Dieu, lui parle de ses écrits, de ses joies, de ses peines. C'est ce Dieu qu'il va retrouver le 31 août 1968, quand paisiblement il s'éteint dans sa maison de la rue des Briqueteraies, entouré de l'affection de sa fille et de son gendre. Sa vie fut toute de discrétion, de modestie; il s'en va avec cette même discrétion, suivi seulement de sa famille, de ses fidèles amis dont Monsieur MERLOT, vice-premier ministre, qui accompagne les parents. Monsieur DELEVAL, bourgmestre de Seraing fait l'éloge funèbre à la mortuaire. A l'église, dans son homélie Monsieur le Doyen parle du dernier poème à peine achevé et dont le poète a dit qu'il était le meilleur. Pendant l'offrande, aux orgues, on joue "Li Niyéye" c'est là le sommet le plus émouvant des funérailles, des larmes jaillissent sur tous les visages. Au cimetière de la Bergerie, le président du Caveau Liégeois fait un éloge en wallon et commence en disant : "Quand vos avez v'nou dèl florihante Hesbaye, vos avis déjà vos cœur d'or". Alphonse NOLLOMONT du Trianon dit aussi adieu au poète. Le bourgmestre d'Avernas, E. VOLONT et l'échevin F. PINS sont présents; ils ont apporté une immense couronne offerte par la commune reconnaissante. La directrice de l'école et les élèves drapeau en tête, conduisent le cortège. Le temps est radieux, non loin de la tombe, des oiseaux chantent, accompagnent les éloges. Si Lucien les entend, il dira "c'est le plus beau des discours" et il prêtera l'oreille pour écouter si le rossignol de la mare aux joncs est venu au dernier rendez-vous. Le petit bout d'homme que fut MAUBEUGE est entré dans l'immortalité après une vie humble et modeste, mais le bagage qu'il laisse à la culture wallonne est imposant, tant par la fraîcheur de ses poésies que la description de ses authentiques tableaux populaires. Le 7 mars 1974, dans les salons de l'hôtel de ville de Liège, eut lieu la 17ème Commémoration wallonne en hommage cette fois à L. MAUBEUGE. Monsieur PIROTTE échevin des Affaires culturelles de la ville ouvrit la cérémonie avec une pensée émue pour Monsieur Maurice DESTENAY. Madame CHARLIER, pianiste, évoqua le petit monde musical de l'écrivain. Monsieur Jean RATHMES, membre titulaire de la Société de Langue et de Littérature Wallonnes évoqua la vie et l'oeuvre du poète. Suivit la récitation de poèmes, de scènes et de chansons par des artistes liégeois. Cette émouvante cérémonie à laquelle assistait la fille du poète, se termina par le "Tchant des Wallons" entonné par l'assistance composée de nombreuses personnalités. Voici des extraits de ce que Monsieur Jules HENNUY, membre titulaire et Secrétaire de la Société de Langue et de Littérature Wallonnes, a écrit en début de programme de cette commémoration - "II y a cinq ans, le 31 août 1966, Lucien MAUBEUGE mourait nonagénaire. Il avait taquiné la muse jusqu'à son dernier jour. L'homme n'est plus la, mais nous restent son souriant souvenir et son œuvre. Une œuvre restée très jeune, à cause je présume de l'incorrigible don d'enfance de son auteur. Gamin jusqu'à quatre-vingt dix ans, amoureux de la nature, s'extasiant devant le moindre insecte ou le brin d'herbe le plus dérisoire, ce gavroche madré et rêveur, gamin adroit, narrateur diligent des "bièstrèyes" de son entourage, photographe impitoyable des travers d'autrui, mais doué, sachant placer dans un quatrain la pleine charge d'images, de sentiment et d'esprit". Voilà un portrait bien "brassé" de la part de Monsieur HENNUY. Ajoutons que le matin, au cimetière de la Bergerie, deux délégations, l'une de la ville de Liège conduite par l'échevin PIROTTE, l'autre de la ville de Seraing, conduite par le bourgmestre Guy MATHOT, avalent déposé des fleurs sur la tombe du poète. La ville de Seraing lui a dédié l'une de ses rues. Cependant, un des plus beaux gestes de reconnaissance à son égard fut celui du Révérend Père J. de POTTER, lors de la consécration et de l'inauguration du carillon à l'église d'Avernas, le dimanche 18 juin 1978. Il eut la délicate attention de faire graver le nom de l'écrivain sur l'une des dix-huit cloches du carillon et qui plus est, le carillon égrène d'un chant léger "Li Niyêye" qui fut un tube dans la carrière de MAUBEUGE. En souvenir de l'affection que j'éprouvais pour L. MAUBEUGE, j'ai rassemblé ces quelques souvenirs. Puissent-ils dire aux jeunes générations que le petit village d'Avernas-le-Bauduin perdu dans les immenses plaines de Hesbaye, peut s'enorgueillir d'être le berceau de celui qui disait avec fierté être originaire "dès plates è campagnes, è dès molins à vint" de cet homme de lettre qui par sa simplicité, son affabilité, a gagné le cœur de ceux qui ont eu le bonheur d'être ses amis.


(1) Gustave CHAILLET né à Liège le 23 mars 1839, devient curé d'Avernas en avril 1876; il démissionne en 1885 et décède le 18 mai 1914.
(2) Le lieutenant-général Antoine LAMBERT, fils d'Auguste et de Jeanne-Joseph DUMORTIER est né à Avernas le 10 février 1862. Il décéda à Ostende le 15 mai 1935.
(3) Monsieur le Curé Fernand FROIDBISE est né à Landenne s/Meuse le 15.6.1890. nommé à la Cure d'Avernas, le 20.7.1938, puis Doyen de Saint-Georges s/Meuse en 1946, et Chanoine honoraire en 1966. Il se retira en 1968 à Dommartin et plus tard à Banneux où il décéda en 1975.

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Mise à jour le Lundi, 19 Janvier 2009 14:49