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PAGES DE TENDRESSE VAGUE

P. LACOMBLEZ

Bruxelles

1894

 

C'est ici le poème mélancolique d'une âme expectante...

Une âme est née, un jour, au pays des blonds coteaux songeurs. Long-temps, elle a rêvé parmi les fleurs, les jouets et les contes, gais ou étranges, du terroir - insouciante, à peine troublée en la langueur des vesprées...
Plus tard, obéissant … une évolution fatale, elle s'est consumée de désirs vers de chimériques édens de Vérité et de Beauté. Se sentant exilée, elle a saigné d'invisibles et cruelles blessures...
Elle est déjà vieille, croit-elle, encore que ceux qui pensent la connaître la disent jeune : tant lui parurent longues les journées de souffrances qu'elle a pas-sées !...

Car toujours elle attend; elle aspire toujours...
Mais presque doux lui paraît son mal présent - fait de doute qui se dis-sipe et de tendresse, vague encore, mais qui s'affirmera...
La chanson de cette âme souvent s'est éparpillée au souffle du vent âpre des hivers ou de la brise parfumée des printemps...
Que de battements de cœur, que de frissons mystérieux se sont ainsi per-dus ! Que de caresses rêvées ne furent jamais notées par le bruit des mots !...
Quelques couplets sont restés : les uns rimés, suggestions courtes des heures d'exaltation; - les autres en prose, avec des rythmes, qui voudraient atteindre le Nombre et bercer, comme des vers reposants...

MÉLANCOLIE
Je ne sais pas pourquoi, sans qu'un deuil me torture,
Je suis triste parfois, lorsque je veux chanter,
Ni pourquoi la douleur ainsi me vient hanter
Quand souvent je m'abstrais pour une extase pure ?


Car nulle trahison et nulle forfaiture
Dont mon cœur saignerait : rien pour l'épouvanter
Ce cœur - et pourtant rien pour alors l'enchanter
Sinon... certains grands yeux aperçus d'aventure...


Si douce est ma souffrance et si noble est ce mal
D'avoir, las ! entrevu l'intangible Fanal
Des pays espérés de Beauté, de Justice,


Que je ne veux bannir ce rêve pénétrant
Qui m'est désir ou vain regret, mais non supplice,
Me fait pleurer, joyeux - ou bien rire, pleurant...

CROQUIS IDYLLIQUE
J'ai vu, là-bas, au fond des prés
Par le grand soleil diaprés,
J'ai vu - dans un petit coin d'ombre,
Aux pieds d'une yeuse au vert sombre -
Deux amoureux jeunes et beaux
Heureux comme deux tourtereaux.


La promise, riante blonde,
- Yeux bleus, avec des reflets d'onde -
Écoutait la voix de l'aimé,
Un gars brun, à l'œil allumé.
Tout près d'eux, une chèvre blanche
Gaîment lutinait une branche.


Enfants ignorant le souci
Qui torture et criant merci
A l'amour, dont l'ardente flamme
Bientôt leur consumera l'âme. -
Leurs mains tremblantes se touchaient,
Leurs lèvres de feu se cherchaient...


" Hélas ! pensais-je en ma tristesse,
Combien durera cette ivresse ?
Ah ! que ne puis-je, beaux amants,
Éterniser ces doux instants !
Car le bonheur bientôt s'envole,
Avec le serment qu'on viole "...


Puis, après un dernier baiser,
Ils parurent se disposer
A se quitter, elle pâmée,
Et lui tremblant devant l'aimée :
" Au revoir ! à demain !... demain ! "
Disaient-ils, la main dans la main.


Comme, dans ce regard suprême,
C'était son cœur, c'était lui-même
Que chacun donnait tout entier !...
Lors, tous deux, prenant un sentier
Serpentant dans l'herbe fleurie
Allaient heureux par la prairie.


Je les regardai s'éloigner
Et d'un pas leste, regagner
Leurs maisons, petites, sans doute,
Blanchissant au bord de la route.
Puis, longtemps je fus là, rêvant
A l'amour toujours décevant !...

LES HEUREUSES
PETITES FLEURS !...
Oh ! les petites fleurs des blés
Parmi les plaines monotones...
Oh ! dans les bois jamais troublés,
La tristesse des anémones...


Si gais sont les yeux des bleuets,
Coquelicots et campanules;
En les frais matins guillerets,
Si joyeuses les renoncules !...


Si douloureuses en les bois
Frissonnent les pâles pervenches;
Si mélancoliques parfois
Songent les marguerites blanches !...


Si rêveurs, entre les roseaux,
Sont les nénuphars solitaires
Et, bleuissant au bord des eaux,
Les myosotis tant austères !...


Les petites fleurs des jardins
Emplissent l'air de leur caresse,
Embaumant l'éveil des matins
De leur haleine enchanteresse.


Les petites fleurs dans les champs
S'aiment tendrement en l'herbette;
L'air pur a mis de fiers penchants
En l'âme de chaque fleurette.


Oh ! les baisers des gentes fleurs
Se berçant, au vent balancées;
Oh ! dans leurs petits yeux, les pleurs,
Qu'y mettent les blanches rosées...


Mais jaloux sont les papillons
Et jalouses les coccinelles :
Aussi voilà qu'en les sillons
Éclatent de folles querelles.


Les heureuses petites fleurs
Qui s'aiment bien et qu'on aime !
Le fol émoi des travailleurs
Qui poursuivent le Beau suprême !...

FUNÉRAILLES JAUNES
Connaissez-vous la chanson des feuilles mortes, qui tombent ?
Jaunes, rouges, - un peu vertes encore (reste d'âme errant autour de leur dépouille) - elles se détachent, les mignonnes, avec un bruit triste de soupirs. Lan-cées dans l'espace, elles y voltigent, semblant s'attarder, comme redoutant le froid baiser de la terre. Puis soudain, la capricieuse haleine du vent s'en empare, et la ronde lugubre commence, danse de défuntes qui se brisent et se froissent en un chant douloureux, avant de dormir éternellement dans le néant.
Faible et tremblant, le soleil éclaire le bal...
Dans le bleu pâli du ciel, flotte encore un peu de la tiédeur des jours qui déjà sont loin. Un demi frisson de printemps envolé, alanguissant parfois la brise, qui se fait plus âpre en ces jours d'octobre.
Automne, soir de l'année, lassitude du ciel, râle de lumière, aube de l'incertain !
L'astre meurt; le beau soleil vivant s'éloigne de notre monde, lançant à la terre, comme un suprême adieu, ses derniers feux, jaunes, hélas ! comme ses funé-railles jaunes. Vers l'infini, chaque jour, il s'en va, plus haut qu'hier, plus haut en-core.
Les champs, le fleuve et la forêt, tout pâlit. Comme un voyageur las, la nature peu à peu s'endort près du chemin, dans les fossés, dans les bois, et la terre, encore chaude d'amour, déjà sommeille, sous un voile sombre.
Grise la plaine, gris le ciel, avec de fins nuages blancs, comme un lac calme où glisseraient des cygnes.
Une même torpeur endort bois et coteaux. Un silence sacré plane sur les champs morts. La contagion de l'immense repos, assoupissant dans les cœurs la tris-tesse et la joie.
La joie et la tristesse... oui. - La mélancolie, non. Elle règne, maîtresse capricieuse, sur les âmes tendres, sur les cœurs qui sentent.
Divine inspiratrice des poètes, tu erres, le matin, quand la bourrasque gronde sur la terre meurtrie; - à midi, quand Ignivôme, dans un dernier effort, se soulève sur sa couche de nuages et sourit douloureusement; - le soir, quand la nuit au souffle glacé gémit autour de nos têtes enfiévrées.
Quand nous dormons, tu t'attardes encore autour de nos lits douillets, tu hantes nos esprits qui rêvent. Alors le passé reparaît confusément, comme noyé dans une mer d'oubli, vaste comme le ciel.
Et, quand nos pas, au hasard, nous conduisent là-bas, dans le bois, au dôme qui s'effeuille, et là, dans la plaine que déjà la mort étreint, - où l'on entend se répondre les cloches, où tout est immense et sans fin, l'espace, la brume et le silence, - oh ! comme alors tu nous possèdes, amante automnale ! Et comme tu t'abreuves, cruelle, de nos larmes veules et vaines !...
De tous les buissons, de toutes les sources, sortent alors des chants tris-tes.
Ici, a jauni, lui aussi, sous la dépouille des arbres, le sentier suivi, quand, à la saison des roses, Elle et Lui, la main dans la main, se juraient un éternel amour. Ont-ils tenu leurs serments ? Ou bien leur idylle n'a-t-elle pas duré plus longtemps que les fleurs ? Ou, peut-être, dorment-ils déjà dans la paix des tombeaux ?
C'est là que, au printemps dernier, rieuse et folle, elle marchait près de moi, lutinant les papillons et meurtrissant du bout de son ombrelle les primes fleurs. Folâtre enfant, à qui souriaient et la vie et l'amour ! Sa vision maintenant reparaît dans la buée sombre, qui monte des sillons et des fossés. Où est-elle, à cette heure ? A-t-elle souvenir encore de ce que disaient alors ses yeux ardents de velours noir ?...


O nature, pourquoi nous as-tu donné un cœur qui sent, et qui pleure et qui saigne ?
O indifférence, bonheur absolu, vertu suprême !
Une âme fermée aux choses du dehors, que n'émeut ni le printemps d'or, ni l'automne sombre, ni l'amour, ni la mort, une âme froide et forte - voilà, voilà l'idéal.
L'idéal ?... Oui, mais combien insensé !
Et, n'ai-je point blasphémé ? Enlever à notre âme la sensibilité, ô folie ! Ce serait tuer le rêve, ce serait détruire l'illusion, ce serait réduire la vie à une suc-cession de fonctions uniformes et viles, ce serait supprimer l'amour, l'art et la poé-sie !
O mélancolie, reviens-nous avec chaque automne ! Les pleurs que tu nous arraches sont bons et doux, et ils soulagent.
Pourquoi le cœur n'aurait-il pas, lui aussi, ses saisons, et pourquoi ne se-rait-il pas triste, quand le ciel s'assombrit et que tombent les feuilles ?...

LES MAINS DONT ON RÊVE
Ah ! que de mains m'ont fait rêver !
De fines mains tout effilées,
De petites mains potelées,
Que je ne vois plus se lever...


Mains d'enfantelets toutes roses,
Égayant la morne blancheur
Des draps et jetant leur fraîcheur
En l'ennui des chambrettes closes...


Blanches mains d'ivoire [de nacre] éclatant
Des jeunes filles - par les rues,
Floraisons rares apparues,
Que dérobera tôt le gant...


Superbes mains des fières dames,
Aux ongles longs, aux lourds anneaux,
Comme, en de gothiques vitraux,
Les pâles mains des nobles femmes...


Et celles que nous préférons,
Les mains câlines des aimées
Aux douces paumes parfumées,
Nous caressant quand nous pleurons...


Celles, tristes et douloureuses,
Des pauvres vieilles et des vieux,
Les maigres doigts - jadis joyeux
Pour les batailles amoureuses !...


Et celles que je ne puis voir
Sans souffrir, pauvres résignées,
Par aucun labeur épargnées,
Qui se meurtrissent au devoir...


Je sais des mains tant ravissantes,
Que mes doigts ne touchent jamais;
Souvent jadis, je les voyais,
A la fenêtre, rêvassantes...


J'ai cru qu'elles pleuraient, parfois;
Il me semblait, à d'autres heures,
Qu'elles riaient : étranges leurres !
Las ! jamais plus je ne les vois...


Les pauvres froides mains de cire
Des blanches mortes et des morts,
Que figent de rigoureux sorts :
Ah ! leur paix, comme elle m'attire !...


Toutes les mains, toutes les mains !
Les unes laides, d'autres belles;
Et toutes que deviendront-elles,
En les mystérieux demains ?...

[Septembre 1893]

L'ENAMOURÉE
sur un pastel de Flori Van Acker.


Elle a vu, ravie et troublée,
Le bal pour la première fois,
Sentant des doigts presser ses doigts
Dans l'envol de la valse ailée.


Des mots, inconnus autrefois,
Bercent la belle encore parée,
Lasse, mais tout enamourée
Et rêvant loin du bruit des voix.


Elle sourit, pâle, alanguie;
Puis, dès que sa tête s'appuie,
S'endort, en un lent nonchaloir.


Et du bal l'affolante ivresse
Plane toujours, douce caresse,
En l'air bleu du tiède boudoir.

LÉGENDE D'UN NOM
" Nomen, omen "


Quand Dieu créa les fleurs et les brillantes pétales
Épandant leurs couleurs sous les brises vernales,
Pour fleurir le tapis aimé des amoureux,
Il mit la Marguerite en les prés verts ombreux.


Mais l'aurore mouilla ses blancheurs virginales,
A l'heure où l'on entend les lyres matinales. -
En perles Dieu changea ces pleurs mystérieux
Nommés Margarita, brillants comme des yeux.


Puis quand Il eut créé les blondes vaporeuses
Au doux regard rêveur, Il nomma ces charmeuses
Marguerite et leur fit un cœur bon et aimant.


Fleur, perle et ange blond - ô mirage charmant !
Trinité symbolique et suave harmonie ! -
La douceur de ton chant, ô nom est infinie.

VÊPRE PLUVIAL
Il pleut...
La bruine lutinante, criblant la peau, pénétrant peu à peu l'étoffe des vê-tements qu'elle rend lourds. L'atmosphère épaisse, sirupeuse et grise, qui énerve et fige le sang, quand les nuages floconneux et sombres descendent et semblent s'étager sur les tours et les toits.
Il pleut...
C'est maintenant l'ondée bruyante, s'abattant impétueuse, mouillant jusqu'aux os et sonnant brutalement sur les pavés qu'elle lave. L'eau dévalant dans les chenaux; les gouttières se dégorgent rageusement, vomissant la blanche écume.
Il pleut...
Sur les vitres, l'eau s'affale avec une chanson tantôt saccadée et vive, tantôt molle et triste, tantôt monotone et lugubre. Et, dans la chambre close, où l'on veille autour de la table de travail, un silence passe...
L'importune lavasse dégouline toujours des corniches et des arbres et toujours résonne, s'assourdissant dans l'espace, la pluviale symphonie...
Les longues minutes de désœuvrement, quand au dehors le ciel se fond tout en eau, ou quand s'éternise une persistante pluvine !...
Une irrésistible langueur s'empare de tout notre être, qui s'alourdit en de nonchalants repos. Il faut lutter, ou ce sera bientôt la somnolence harcelante, puis envahissante, se faisant peu à peu comateuse et tenace. Et plus lente et plus faible est la vie cérébrale, qui s'endort dans cet assoupissement des sens...
Langueur aussi en notre cœur, où s'éplorent tous les regrets des bon-heurs défunts, des joies usées, de séduisantes visions disparues. Et ce sont encore, pour les uns, des remords vains, pour les autres, des amoncellements de nostalgies...
Il pleut...
Oh ! ce que chante la pluie, pour le rêveur qui l'écoute, solitaire en le recueillement de la nuit ! Oh ! le refrain triste de mélancolie douce ! Oh ! les souve-nirs des jours sereins et beaux, où le cœur était en fête !...
Car c'est là notre destin : les soirs de boueuse humidité nous font penser aux matinées ensoleillées; les instants de noire tristesse ne viennent point, sans le souvenir des heures folles et gaies d'antan.
Oh ! tristes les soirs de pluie, pour les âmes dolentes des sensitifs ! Pau-vres âmes où il pleut de mystérieuses larmes !...
Toutes les larmes de l'humaine souffrance : souffrance de vivre et de penser; souffrance d'espérer et de ne plus espérer; souffrance d'attendre et d'aspirer; souffrance d'aimer et de haïr...
Une tristesse étrange étreint toutes les choses...
Dans la moiteur du vêpre silencieux pleurent des litanies funèbres de pénétrantes remembrances...
Et toujours, au dehors résonne le chant alanguissant de la pluie !...
Il pleut...

MYOSOTIS
Cinq pétales mignons composent sa corolle,
Sur laquelle du ciel s'est condensé l'azur,
Tandis que de son cœur la teinte jaune et molle
A des tons éclatants comme l'or le plus pur.


A l'ombre et dans les bois enfonçant ses racines,
Il n'aime pas les feux de l'astre ardent aux cieux;
Mais près des ruisselets, ou bien au pied des ruines,
Il lève son front bleu, qui semble soucieux.


Entre toutes pourquoi l'aimé-je, la fleurette
Qui défend d'oublier, - moi qui rêve d'oublis,
Quand sur mon triste amour il faudrait que je mette
D'un voile léthéen la douce ombre et les plis ?...


Ah ! qui me le dira comment ainsi je l'aime
Ce symbole d'hymen, charmeur des cœurs constants,
Quand si mélancolique est pour moi cet emblème,
Fatal évocateur des lointains attristants ?...


Qu'importe si parfois de mes larmes furtives
J'efface le poème où je chante une fleur,
Si les voix de mon luth résonnent trop plaintives ?
Rêveur étrange et fier, je chéris la douleur !...

Pour Une que je sais bien

REMEMBRANCE

O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !
(Baudelaire)


Nous avons épelé, ma douce et seule aimée,
Le livre de l'amour. Te souvient-il, dis-moi,
De ces jours fortunés où, dans un cher émoi,
Contre mon sein brûlant tu te serrais, pâmée ?


Ta belle main tremblait dans ma main qui tremblait;
Tandis que nos regards se cherchaient, pleins d'ivresse,
Nos bouches s'unissaient - ineffable caresse !
Je buvais ton haleine et l'heure s'envolait...


Oh ! rester là, muets sous l'étreinte affolante !
Dans une même extase enlacés, éperdus,
Se griser de bonheur et rester confondus !
Sentir battre son cœur, quand la bouche est brûlante !...


Ah ! nous avons connu l'ardente volupté,
Le baiser enivrant, les frissons du délire;
En toi passait mon Moi; mais comment te maudire,
Lorsque tu me comblais d'alme félicité ?


Plus tard ce fut le temps des trahisons cruelles :
Nous nous sommes meurtri le cœur, sans le savoir !
Puis vint l'heure d'adieu - l'heure de désespoir -
Et tous deux regrettions nos tant folles querelles.


Bien des jours ont passé sur ma lâche douleur !
Notre amour ne m'est plus que douce souvenance;
J'en rêve en les soirs lourds et dans la nonchalance
Du triste crépuscule ou du midi brûleur...

QUIÉTUDE
pour Victor Remouchamps


Quand, sombre et fatigué, l'on fuit la chambre ombreuse,
La rue obscure et sale et le trottoir banal,
Oubliant le sujet qu'avec effort l'on creuse,
Pour aller se plonger dans le calme rural,
Qu'il est doux de dormir en sa blanche chartreuse !...


Lorsque l'ardent soleil fait blondir les moissons
Et brûle de ses feux la terre qui poudroie,
Quand résonnent gaîment les rustiques chansons
Rythmant le fier envol de la faulx qui s'éploie,
Qu'il est doux de dormir en les grands bois profonds !...


Quand l'esprit a laissé la recherche âpre et folle,
Le travail éperdu, le labeur énervant,
Cessant, enfin calmé, la marche qui l'affole
Vers l'Idéal fuyant, cruel et décevant,
Qu'il est doux de dormir un somme qui console !...


Lorsque le cœur lassé, que les chagrins rongeurs
Ont broyé - pauvre cœur que l'amour épouvante -
Portant aux champs fleuris ses longs pensers songeurs,
A trompé son ardeur, le désir qui le hante,
Qu'il est doux de dormir, oubliant les rancœurs !...


Oublier le travail, oublier la souffrance
Qui torture notre âme et dessèche l'esprit,
Ne plus penser à rien - immense jouissance,
Ne plus sentir, ne plus aimer - ô sain répit !
Qu'il est doux de dormir, sans nulle souvenance !...

PÉDESTREMENT
pour Pierre Huybrechts

Souvent j'aime à flâner, en un lent nonchaloir,
M'essorant sans nul but, cherchant à l'aventure,
Sachant presser le pas en telle conjoncture,
M'arrêtant volontiers, pour dormir comme un loir.


Je tiens ce passe-temps pour le meilleur et digne
D'être en honneur auprès de ceux à qui le sort
Accorda des loisirs, bon pied et jarret fort
Et, de plus, un vouloir qui jamais ne barguigne.


Oh ! par delà les monts, par delà les ravins
Porter mes pas errants; ou bien dans la vallée,
Le long du ruisseau clair et sous la verte allée
De vieux tilleuls, marcher en des rêves divins !...


Puis à l'auberge blanche où le soir me ramène,
Dans les draps fleurant bon, pour dormir me couler
Et voir des songes d'or, la nuit, se dérouler, -
Puis s'éveiller aux chants qu'un rossignol égrène !...


J'observe et je m'instruis, ici, là bas, partout,
Et de mes sensations je tiens un grand registre.
Nombreux sont les détails piquants que j'enregistre :
Poésie, arts et mœurs, je m'intéresse à tout.


Que de hasards heureux et que de découvertes !
Que de sujets d'écrire et que d'inspirations !
Oh ! quelle jouissance à ces révélations
De chaque heure, en tous lieux à mon esprit offertes !


Je le jure, flâner est un plaisir exquis
Un passe-temps charmant qu'à tous je recommande.
Quant à moi, dussiez-vous dire que je truande,
Je veux flâner toujours, plus content qu'un marquis !

CŒUR EN JOIE
Dans l'enchantement d'être aimé
On aime tout, hommes et choses.
(Ch. Fuster)


Une folle chanson s'alanguit en mon cœur,
La chanson tendre et bonne;
C'est l'hymne triomphal de mon amour vainqueur
Qui s'élève et résonne.


La nature est plus belle et meilleur le parfum
Des fleurs - douce chimère -
De puis l'heureux instant, depuis qu'un grand œil brun
Me semble moins sévère.


Oh ! l'illusion bénie en la pénible nuit !
C'est la clarté du phare...
Oh ! le rayon d'espoir qui, soudain, au cœur luit !
C'est comme un baume rare...


Je rêve de serments qu'on ne brise jamais
Et d'ivresse éternelle.
Ils le sont nos serments francs et sincères, mais
L'ivresse nous laisse, elle !...


Qu'importe l'avenir, puisque l'instant présent
Est pour nous plein de charme ?
Réel ou chimérique amour, ô doux présent,
Devant toi je désarme...


Et la folle chanson s'alanguit en mon cœur,
La chanson tendre et bonne;
C'est l'hymne triomphal de mon cœur vainqueur
Qui s'élève et résonne.

CANTIQUE UN PEU PAÏEN
Comme le jour, j'aime tes grands yeux langoureux,
Lorsque, brillants, remplis d'une extase infinie,
Ils suivent dans l'air bleu la chimère bénie,
Ou quand, parfois, sourit ton regard vaporeux...


Et ton cou d'albâtre et tes mains de déesse
Nonpareilles, dont le contact me fait songer...
Immensément, vois-tu... et ton souffle léger...
Et de tes lèvres le fol baiser plein d'ivresse...


Près de toi c'est le Ciel; bientôt reviendras-tu ?
Je souffrais sans souffrir; toi, tu séchas mes larmes;
J'étais comme un soldat ayant perdu ses armes;
Tu sus réconforter mon esprit abattu...


Oh ! tes mains et tes yeux, la fleur de ton haleine,
Dont s'affolent mes sens, dont s'accroît mon désir,
En lesquels j'ai placé mon culte et mon plaisir,
Et dont mon âme encor, chère absente, est si pleine !...


Si je pouvais vers toi voler, le cœur battant,
T'adorer à genoux, pour apaiser mes fièvres
Chercher entre tes bras le chemin de tes lèvres,
Et puis, peut-être, enfin mourir de t'aimer tant !...

FLORAISONS HIVERNALES
pour Charles Fuster


Dans l'étroite maison, aux bleus volets mélancoliques en la laideur du badigeon, une petite vieille, dolente, que, depuis des ans, guette la Mort...
Tête naïve et fine à la façon des têtes de Memling; figure ancestrale, ri-dée, jaune et parcheminée, - riante, sous sa coiffe noire, et avec ses yeux presque éteints qu'abritent des besicles...
Elle se traîne parfois en le logis paisible, qu'emplit alors le bruit rythmi-que du bâton qui la soutient; et c'est pitié de la voir, la pauvre, toute branlante et toute apeurée...
Elle est revenue, il y a bien dix ans, dans la demeure où s'écoula son en-fance, en la rue silencieuse, au pied de l'antique beffroi, dont s'égrène, triste et gai comme jadis, le chant grêle du carillon; elle est revenue pour mourir...
Mais la petite vieille a survécu !...
Dans sa douce folie, jamais plus ne la hante le fantôme du trépas, tandis que s'éjoie son cerveau de repuérescente à des projets d'idéales et constantes amours !...
Oh ! la complainte drôle et troublante de son cœur deux fois meurtri, comme elle m'a ému !
A l'âge où s'épanouissent les premières roses dans l'âme des vierges, une passion suave, qui l'avait bercée, s'emparant peu à peu de tout son être, à elle, la timide simple d'imagination faible...
Puis le départ de l'Aimé blond et beau, oublieux de ses serments, las des choses qui jusqu'alors avaient composé sa vie modeste et régulière : car c'était un désœuvré et un rêveur, blasé des médiocrités de son entourage et avide de se dis-traire, de goûter des voluptés plus raffinées...
Longtemps, elle avait attendu l'inconstant, prête à le recevoir à son re-tour, ne cessant d'espérer, jusqu'à ce qu'un jour, il était revenu avec une femme d'une beauté remarquable, dont la grâce voluptueuse l'avait captivé.
Immense avait été la douleur de l'abandonnée, qu'affligeait surtout la conscience, qu'elle eut alors, de son infériorité impuissante de scrupuleuse petite bourgeoise, ignorante des élégances et des frivolités qui eussent pu retenir celui qu'elle aimait...
Plus tard elle avait consenti à devenir l'épouse d'un vieux beau, con-fiante en de fallacieuses promesses, en l'honnêteté qu'il faisait sonner haut, convain-cue, en son âme ingénue et bonne, que l'Amour viendrait...
Son " homme " s'était bientôt révélé comme un misérable, comme un débauché sénile, comme un bourreau qui la brutalisait. Des années de martyre, pen-dant lesquelles son existence de résignée discrète s'était écoulée, lente et horrible...
Lorsqu'il était mort, au lieu de se réjouir de la délivrance, elle aussi avait désiré le trépas, et elle était revenue dans l'antique maison, pour mourir...
Mais la petite vieille a survécu !...
Sa vie maintenant est un rêve, un rêve d'amour...
Dans son corps usé, son cœur bat, comme un cœur de douce fiancée. Il s'essore en de juvéniles tendresses pour des amants, qu'elle seule aperçoit ! Pour ses chimériques Aimés, il faut qu'on la pare, chaque jour, et sa voix, qui tremble, leur dit des mots vibrants de passion triomphante...
Et c'est touchant, cette illusion réparatrice, qui embellit la fin d'une existence pitoyable !...
Et souvent je rêve à ce cœur de petite vieille, où ainsi fleurissent, sous l'haleine froidureuse des ans, de mystiques édens de lys et de roses...

SOIR DE NEIGE
Il neige...
C'est d'abord poussière fine et délicate que le ciel jette, d'une main lente … la terre frissonnante : duvet fris‚ qui papillonne dans l'espace, floraisons blanches de la nue sombre qui s'abattent en descendant, comme leurs sœurs les éphémères, qu'on voit passer dans les tons d'ambre des brumes de septembre.
Puis la voûte, là-haut, se déchire, convulsée et noire. C'est la danse folle, floconneuse, étourdissante, qui commence. C'est la danse des multiformes cristaux qui dévalent serrés, se heurtent, se baisent, s'enlacent dans l'atmosphère ouatée, puis se couchent, purs et blancs, sur le sol qui se pare.
Il neige...
Et le manteau d'hermine s'achève, immense et beau pour la terre do-lente...
Point ne s'arrête la froidureuse semaille. Oh ! la bonne éclosion des blancs flocons ! Oh ! leurs caresses douces ! Oh ! je vous aime, papillonnets gra-cieux. Je voudrais naître avec vous sous la nue, vous suivre dans votre descente folle, jouer avec vous dans l'espace, être ballotté au gré de la tourmente, être vous enfin !...
Oui, être vous, avoir pour sort d'être un atome de la liliale parure qui re-couvre cette terre où vivent les hommes, race cruelle et mauvaise, de cette terre qui me possède, qui me reprendra un jour...
Tu es belle, ô neige plus blanche que la peau blanche de la tendre Ai-mée, plus pure que le cristal de ses yeux, plus douce que son haleine parfumée.
Tu es bonne, ô mon amie, réchauffant de ton duvet soyeux l'ingrate campagne, donnant aux enfants la pâte à pétrir, à rouler et à modeler.
Tu es aussi, ma mie, quelque peu indiscrète, mais sans malice, et si, là-bas, au village, dans le petit sentier, tu gardes les traces de certains petons mignons serrés de près par les empreintes de pieds plus grands, - tu rachètes cette innocente trahison envers les amoureux, en étouffant dans ton mœlleux tapis le bruit des pas de l'amant heureux, à l'heure où furtivement sa belle l'attend tremblante...
Il neige... Il neige encore...
La terre est toute blanche, blancs sont les arbres et blanches les mai-sons... Mais demain ?...
Hélas !...
Le ciel est sombre et sur la plaine enlinceulée règne un silence lugubre. La nuit, un souffle de mort y a passé : au-dessus de l'immensité blanche glissent des traînées noires de corneilles.
Là au village, ici à la ville, le tapis brillant est souillé, maculé. Les hommes ont passé, sa fraîcheur est flétrie. Blancheur, pureté n'ont duré qu'un ins-tant. C'est le réveil triste et sale...
Est-ce donc le sort de tout ce que Dieu a fait de beau ?...
Le papillon, tantôt brillant, tombe meurtri et décoloré dans le filet d'azur de l'enfant blond ou brun...
La rose aux pétales frais et éclatants, il n'y a qu'un instant, est mourante à cette heure, flétrie et pâle, au corsage de cette femme.
La jeune fille plus belle que la rose sa sœur, plus pure que le lys et dont l'âme limpide s'éveillait joyeusement - demain, peut-être, pleurera sa candeur et ses charmes en allés.
O beauté, rêve de nos esprits, ivresse de nos sens, tu veux donc dire : fragilité !...
Et toi, neige blanche, tu en es le symbole charmant. Je t'aime, oui, quand tu es pure. Et quand ta beauté n'est plus, j'en gémis et je pense à celles dont le sort est pareil au tien.
Je ne te maudis pas... Je les plains.
Il neige... Il neige encore...

LA REINE DE MON CŒUR
à l'auréolée de demain


La Reine de mon cœur dont, chaque nuit, je rêve
Au son des harpes d'or, las ! n'est qu'une vision.
En l'éveil gai des fleurs s'envole l'illusion,
S'éplore le regret de sa beauté trop brève.


Où courir la chercher, ma Princesse, mon Êve,
- ô Verseuse d'espoir ! - dont la chère obsession,
En le vêpre calmant, quand s'endort la passion,
Comme un esprit léger, vient me hanter sans trêve ?


Ombre blanche parée, en quels doux pays bleus
T'emportent les rayons du soleil amoureux ?
Où te suivre, dis-moi, altière Souveraine ?


Ne puis-je m'essorer en l'espace avec toi ?
Ma dolente âme est grande, ainsi qu'une alme plaine,
Pour fièrement t'aimer, comme aimerait un roi !...

SOUHAIT
pour l'Élue


Le mal dont mon âme agonise
Est si grand et si doux pourtant !
Vous ririez, vous ririez tant
S'il fallait que je vous le dise...


Femme que mon cœur divinise,
O belle ! si fier, par instant,
Est votre fou rire d'enfant
Qu'il me fait peur - quelle sottise !...


Je pleure vers des au-delà
D'où la vie, hélas ! m'exila,
Vers de bleus pays de Chimère...


Pour chasser ce rêve obsesseur,
Ah ! si votre âme, en ma misère,
De ma pauvre âme était la sœur !...

RÊVE PUÉRIL
Fuyant les couchants opales,
Nous irons, si tu le veux,
Devers les étoiles pâles,
Seuls tous deux.


Loin de l'humaine curée
Des fous et des envieux,
Viens. - Déjà je vois l'orée
De nos cieux.


Nous voguerons, ma fidèle,
Sans voiles et sans vaisseaux,
Tous deux emportés sur l'aile
Des oiseaux.


Nous choisirons pour royaume,
Dans ce voisinage sûr,
Une île dont l'air embaume,
Sous l'azur.


Notre île sera, je pense,
Faite de nuages blonds.
Veux-tu qu'elle soit immense ?
Dis, réponds...


Nous ferons chère copieuse
D'un joyeux rayon vermeil
- Le veux-tu, ma silencieuse ? -
Du soleil.


Nous boirons les pleurs des roses,
Leurs enivrantes senteurs,
Montant des matins moroses
En vapeurs.


Nous nous baignerons ensemble
Emmi l'Océan lacté
Fait de la lueur qui tremble
De Phœbé.


Sans lois sera notre empire,
Où jamais n'abordera
Nulle nef, que le zéphire
Poussera.


Nous nous aimerons, mignonne,
Comme oiselets dans les bois,
Riches de ce qu'Amour donne
Comme rois.


Nous aurons les nébuleuses
Pour orner tes cheveux noirs
Et tes épaules frileuses
En les soirs.


Et l'ouate des nuées
Fournira des lits charmants
Pour les folles nuits dorées
Des amants.


Fuyant les couchants opales,
Nous irons, si tu le veux,
Devers les étoiles pâles,
Seuls tous deux...

LA MORT DES SONGES
Je m'étais enfermé pour de merveilleux songes,
Méprisant notre fange et m'essorant bien haut;
Mais aujourd'hui sont morts mes prestigieux mensonges
Je leur ai dit, hélas ! adieu, puisqu'il le faut...


Sommeiller, sans dormir; loin d'ici-bas s'abstraire
Pour des songes divins. En des mondes plus purs,
Vers l'au-delà meilleur, d'Idéal pouvoir faire
Un grand royaume à soi pour des règnes futurs...


Mais l'âpre Vie est là, qui nous guette sans cesse
Ne voulant pas qu'on rêve, agitant devant nous
Une sombre vision de lutte et de détresse,
Étouffant nos chansons sous la clameur des fous...


O mes rêves dorés que me défend la vie,
Vous étiez mon espoir, mon refuge précieux
Contre l'ennui fatal. Les rancœurs de l'envie
Avec vous s'oubliaient : j'étais si près des cieux !...


Mais non, sans doute, il est plus banal et plus sage
De ne point s'élever en des envols d'orgueil;
Un trône croule tôt, s'il est fait d'un nuage,
Mieux vaut ne point franchir un redoutable seuil...


J'enchaînerai mon âme en la triste vallée,
Puisqu'il plaît à la Vie de river ici-bas
Nos esprits et nos cœurs. Dans l'ardente mêlée
Il me faudra frayer la route pour mes pas...


Sur terre j'aimerai, puisqu'il faut que l'on aime :
Ah ! si mon pauvre cœur pouvait s'illusionner !
S'il pouvait retrouver, grâce à son amour même,
Un peu de ce bonheur qu'un Rêve sait donner !...


Je m'étais enfermé pour de merveilleux songes,
Méprisant notre fange et m'essorant bien haut;
Mais aujourd'hui sont morts mes prestigieux mensonges
Je leur ai dit, hélas ! adieu, puisqu'il le faut...

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Mise à jour le Lundi, 15 Décembre 2008 16:36